CHAPITRE V
PARIS (1547-1549
Sculptures de la fontaine des Nymphes.
a Fontaine des Nymphes, ou des Innocents, date du xme siècle, mais elle fut reconstruite de 1547 à 154g. Pierre Lescot est l’auteur du monument, qui n’avait alors que deux faces donnant, l’une, sur la rue Saint-Denis, l’autre, sur la rue aux Fers. Ces faces n’étaient pas égales. La première comportait deux arcades avec balcons. La seconde, plus étroite, ne renfermait qu’une arcade. Il était naturel que la façade en bordure sur la rue Saint-Denis fût la plus importante. Les balcons de la fontaine pouvaient, le cas échéant, contenir des spectateurs, et, soit qu’il s’agit d’une entrée royale ou des funérailles d’un monarque, le cortège se déroulait, invariablement, par la rue Saint-Denis.
Jean Goujon, chargé par Pierre Lescot de la décoration de la Fontaine, sculpta, sur la façade principale, trois Nymphes des eaux dans les entrecolonnements des attiques, et deux soubassements correspondant aux baies. La seconde façade fut ornée de deux Nymphes, d’un attique et d’un soubassement. En 1787, cette Fontaine fut menacée, par suite de la démolition des charniers des Innocents. Quatremère de Quincy prit la défense de l’œuvre de Lescot et de Goujon, dans le Journal de Paris du 1 1 février. Sa protestation fut écoutée. C’est alors que, de concert avec l’architecte Poyet, il obtint le déplacement, et le transport au milieu du Marché des Innocents, de l’édicule de 1 5 49 - Mais la Fontaine, désormais isolée, réclamait quatre façades. On scinda la plus grande en deux
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parties, nous pourrions dire en deux volets, et la plus petite demeura ce qu’elle était. Une
NYMPHES DE LA FONTAINE DES INNOCENTS', PAR JEAN GOUJON. (Ancienne façade sur la rue Saint-Denis.)
quatrième façade fut construite et décorée de toutes pièces. Pajou en fut le sculpteur.
Mais nous venons de voir que Jean Goujon n’avait exécuté que cinq Nymphes. Lorsqu’on
{Ancienne façade sur la rue aux Fers.)
brisa la façade principale de la Fontaine en deux parties, disposées à angle droit, trois
ligures complémentaires devinrent indispensables, et le sculpteur de 1787 ne crut pouvoir
mieux faire, pour alléger sa tâche, que d’emprunter à l’un des frontons du Louvre une figure modelée par Jean Goujon, dont la copie prit place sur le monument, remanié, du Marché des Innocents. Le stratagème est visible. On se sent en face d’une
imitation, et aucun artiste ne sera tenté d’attribuer à Goujon la Nymphe qui se distingue des autres par l’absence de l’urne symbolique, dont le maître a voulu faire l’attribut de ses divinités fluviales. On se montre sévère à l’endroit des Nymphes de Pajou. Le travail en est délicat, mais Pajou n’a pas l’adresse de Goujon. Nous aurons terminé l’historique de la Fontaine des Nymphes, quand nous aurons dit que les trois bas-reliefs du soubassement primitif, en péril de destruction, lorsque les eaux du canal de l’Ourcq alimentèrent la Fontaine, furent détachés du monument et transportés au Louvre. Cette sage mesure fut prise en 1812.
Décrivons maintenant les sculptures, telles que les avait disposées leur auteur en 1549 :
La première des Nymphes sculptées sur la façade de la rue Saint-Denis, en partant de l’extrémité de droite, est vue presque de dos. La tête se présente de profil. Une tunique légère enveloppe le torse, et ses plis se dessinent sur le champ du bas-relief. Les bras et les jambes sont découverts, De ses deux mains, la jeune femme tient, à la hauteur des hanches, une urne demi-renversée.
La seconde Nymphe, vers la gauche, est de face. Seule, la tête se présente de profil. Une longue tunique couvre tout le corps, à l’exception des bras. La Nymphe s’appuie, du côté droit, sur un aviron posé verticalement ; la main droite est relevée vers l’épaule, la main gauche protège l’aviron; une urne renversée est aux pieds de la jeune femme. Cette Nymphe est peut-être la plus remarquable par l’attitude et le caractère.
C’est également de face que se présente la dernière Nymphe de la grande façade. Drapée à l’antique, dans une tunique sans manches, et ouverte sur les jambes, la Nymphe tient son urne sur l’épaule gauche. Les jambes sont
( Ancienne façade sur la rue Saint-Denis.)
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croisées et posent à peine sur le sol par l’extrémité du pied. On dirait une danseuse détachée de quelque stèle ancienne.
( Autrefois sur la façade de la rue Saint-Denis et actuellement au Musée du Louvre )
Sur la façade donnant du côté de la rue "aux Fers, la Nymphe de droite, entièrement drapée, soutient son urne sur l’épaule droite. Elle est de face, et le mouvement du bras
( Ancienne façade sur la rue Saint-Denis.)
gauche, passant au-dessus de la tête pour permettre aux deux mains de se rejoindre, est d’un grand charme.
La dernière des Nymphes, vue de face, porte une tunique fixée au-dessous des seins, et qui laisse les pieds découverts. Elle aussi a les jambes croisées et le pied gauche
effleure la plinthe du bout de l’orteil. Les mains soutiennent l’urne demi-renversée, et le torse de la Nymphe semble fléchir sous le poids de l’eau dont l’urne est encore pleine.
{Autrefois sur la façade de la rue Saint-Denis et actuellement au Musée du Louvre.)
Cette inflexion du corps ajoute à la grâce et à la souplesse de la composition générale . Six Renommées portant des couronnes et des palmes occupent les tympans des trois
( Ancienne façade sur la rue' Saint-Denis.)
baies. Elles sont drapées et leurs ailes puissantes, largement ouvertes, remplissent le champ qui les sépare des pilastres.
Le premier soubassement, à droite, du côté de la rue Saint-Denis, était décoré d'un bas-relief comportant une Naïade, nue, couchée sur une coquille, et soutenant, de
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ses deux mains, un long voile qui flotte derrière elle. A ses pieds, est un petit génie assis, les yeux fermés, tournant le dos à la tête d’un cheval marin, qui hennit, comme s’il avait conscience du sommeil de son cavalier.
Dans le second soubassement, vers la gauche, une Naïade posée, comme la précédente, sur une coquille, mais vue de dos et de profil, est endormie. A ses pieds, un génie, à cheval sur un monstre marin, tourne la tête vers la Naïade et lui jette un regard moqueur.
Ces deux bas-reliefs, placés sur un même plan, ont été conçus de telle sorte qu’ils se complètent l’un par l’autre. L’équilibre des plans, des lignes principales et des accessoires est des plus heureux.
Plus compliquée, sera la scène modelée dans le soubassement de la façade donnant sur la rue aux Fers. La composition n’appelle pas de pendant. Agenouillée sur une coquille, une Naïade, nue, entoure delà main gauche un aviron, et elle paraît se défendre des caresses d’un Triton vu de dos, et dont la main gauche pose sur l’un des bras de la jeune femme. Ces deux personnages forment le centre de la composition. Vers la gauche, un enfant paraît écarter les voiles de la Nymphe. A l’autre extrémité, un second enfant, le sourire aux lèvres, est posé sur les enroulements que forme la queue du Triton.
Nous avons dit que ces trois derniers bas-reliefs sont au Louvre.
L’attique du monument de 1 549 était décoré de compositions correspondant à celles du soubassement. Au centre du bas-relief de droite, sur la grande façade, un dauphin plonge verticalement dans une nappe d’eau, et sa queue s’enroule autour d’un trident. Deux enfants sont étendus sur des coquilles flottantes : l’un deux rappelle, par l’action qui l’occupe, sinon parle style, l’enfant bien connu de certaine fontaine de Bruxelles. Aux extrémités, deux autres enfants, le premier, à cheval sur un dauphin, le second, assis sur une coquille, regardent avec malice vers le point central du bas-relief, et concourent ainsi à l’unité de l’ensemble.
Le bas-relief de gauche renfermait cinq enfants, assis sur des coquilles. Celui qui est au milieu est vu de face ; un autre se présente de trois quarts, et les trois autres sont vus de dos. Tous, à l’exception d’un seul, tiennent dans leurs mains une banderole, ou draperie de fin tissu, que le vent fait flotter, à l’instar d’une voile, au-dessus de la tête des petits navigateurs, dont les frêles embarcations voguent sur la surface ridée d’un fleuve sans orages.
Enfin, sur la façade de la rue aux Fers, l’attique renfermait quatre génies des eaux et une Naïade. Les génies sont nus ; la Naïade est drapée. Tous sont portés par des dauphins ou sur des coquilles. L’un des génies tient un trident, un autre, une plante fluviale, le troisième est nonchalamment assis sur sa monture, qu’il entoure de son bras, tandis que le quatrième, et la Naïade, soufflent dans des conques.
Telle est la décoration de la Fontaine des Nymphes, ainsi que l’a conçue et exécutée Jean Goujon. Tout cet ensemble est d’une grâce robuste qui fait honneur au statuaire. Mais la partie maîtresse, les compositions qu’on ne saurait louer outre mesure, tant elles révèlent de goût, de science, d’adresse, ce sont les Nymphes. Nous n’avons pas à redire, ici, le talent du sculpteur à traiter le bas-relief. Les Nymphes sont d’un modelé extrême-
ment méplat. L'espace restreint, dans lequel Goujon se trouvait tenu d’enfermer ses personnages, eût été un obstacle, pour tout autre que lui, au libre développement de la forme. Ses Nymphes sont jeunes, mais puissantes. Elles occupent tout le champ dont le statuaire pouvait disposer, et, cependant, leur pose, leurs gestes, leurs mouvements, sont pleins d’aisance. Antiques par la grâce, l’attitude, la pureté des contours, le caractère impersonnel de la forme, ces Nymphes se rattachent à la Renaissance par le costume et les ornements qui en marquent la richesse. Or, c’est dans cette fusion de deux styles, dans ce mélange de deux époques très différentes, que se manifeste, au plus haut degré, l’impeccable maîtrise de Jean Goujon. Aucune œuvre sculptée ne saurait être une leçon meilleure,
ATTIQUE DE LA FONTAINE DES INNOCENTS, PAR JEAN GOUJON. {Ancienne façade sur la rue aux Fers.)
pour un statuaire, que ne l’est chacune des Nymphes de la Fontaine des Innocents. Une étude attentive de ces chefs-d’œuvre — le mot n’a rien d’outré — révélera le secret de l’alliance heureuse du moderne et de l’antique, telle que doit la poursuivre l’artiste de nos jours, s’il est bien doué. En effet, Jean Goujon, dans sa perfection savante, ne peut être pénétré que par des esprits initiés. Trop grande est sa richesse, trop fière sa force contenue, pour que l’œil du passant, qui n’a jamais observé les marbres antiques, se rende compte, du premier coup, de la supériorité du maître français. Il est, à la fois, l’homme de son époque — telle Nymphe endormie du soubassement de la Fontaine rappelle la Nuit de Michel-Ange — l’homme de sa race, par la clarté, la saine vigueur, la distinction de ses personnages, et l’homme de l’antiquité par la forme généralisée, la tension constante de son esprit et de sa main vers l’idéal le plus élevé qui distingue les sculpteurs de la grande période athénienne.