SCULPTEURS
LES ARTISTES CÉLÉBRÉS
rien de sa justesse si 011 l’appliquait aux compositions de Jean Goujon. Et lorsque nous voyons en lui le disciple le plus direct de l’antiquité, non seulement à son époque, mais encore à l’heure actuelle, si nous avions besoin d’un témoignage irréfutable pour appuyer notre opinion personnelle, nous pourrions rappeler ce mot d’un sculpteur français qui, se trouvant à Londres en 1816, devant les marbres rapportés d’Athènes, par lord Elgin, s’empressait de consigner, en ces termes, son impression : « L’entente des bas-reliefs a toujours été vicieuse depuis que les statuaires se sont affranchis des principes posés par Phidias. En France, Jean Goujon et Germain Pilon ont seuls travaillé d’après la tradition grecque. » Il ne nous déplaît pas de surprendre, sous la plume de David d’Angers, cet aveu spontané de l’étroite parenté du maître français avec ses ancêtres les Athéniens.
Jean Goujon a principalement sculpté des bas-reliefs» Était-ce méfiance de ses forces? Avait-il une préférence pour ce mode d’expression? Ne le croyons pas. L’artiste a subi les exigences de la décoration. Pierre Lescot et Bullant lui ont confié le soin de parer des surfaces planes, et il les a magnifiquement ornées. Au surplus, nous avons lieu de nous féliciter du nombre de ses bas-reliefs conservés depuis trois siècles ; ils font plus éclatante, plus variée, plus lisible la haute leçon du maître, dans un ordre de travaux où personne, en France, n’a su rivaliser d’adresse avec lui. Ses bas-reliefs sont des modèles remplis d’enseignements.
Une caractéristique bien particulière à Goujon, c’est sa tendance irrésistible à prendre la femme pour thème de ses allégories. L’artiste se sentait en mesure d’être l’interprète de la grâce, et la femme lui parut être dans ses proportions, sa pose, ses gestes, ses vêtements,, le type de toute convenance physique. Mais l’art doit être l’expression de la vie. Goujon voulut doter ses modèles de formes puissantes, de corps pleins de santé. Ses Naïades, ses Renommées, ses Cariatides ne sont pas des jeunes filles, ce sont des femmes aux membres bien développés. De moins habiles que Goujon se seraient heurtés a d’insurmontables obstacles en essayant de résoudre le problème que lui-même s’est posé. Mais si ses modèles ont l’âge de la maturité, sa science, son génie lui donnent de les vêtir de grâce selon son gré. Les effluves de force et de vie physique qu’il laisse apparaître sur ses marbres achevés trahissent la puissance intérieure, contenue, dominée par l’âme qui transsude dans le regard, l’attitude, le geste. Et, que ses modèles soient nus ou qu’il les ait parés des voiles antiques, dont l’ajustement n’a pas de secrets pour lui, jamais la splendeur sévère de ses corps de femme ne suggère à l’esprit une pensée qui le trouble et l’enlève à la contemplation sereine de l’idéale beauté. On a souvent surnommé Goujon le Phidias français. Phidias est trop grand pour qu’on lui compare aucun artiste. Ce que l’histoire nous raconte du maître de Sycione, si noblement épris de la nature qu’il la proclamait la suprême éducatrice, nous autoriserait peut-être à saluer en Goujon notre Lysippe. Mais les œuvres de Lysippe sont détruites, et ce statuaire a fréquemment travaillé le bronze. Jean Goujon n’a sculpté que la pierre. D’ailleurs ces sortes de parallèles^ pèchent toujours par quelque point. Soyons plus juste en nous bornant à dire que Goujon est un maître supérieur dans notre école, parce que son génie, fait de lumière, d’énergie et de mesure, l’a sauvé de toute faute contre cette vertu, éminemment française, le goût.