EPILOGUE
a biographie de Jean Goujon se borne aux notes qui précèdent. Essayons de juger le maître. De tous les sculpteurs de la Renaissance française, il est le plus personnel. Son génie le place hors de pair. Il est le disciple de l’art grec, dont il a pénétré le caractère et ressaisi le style, dans une mesure qui le préserve plus qu’aucun autre contre la manière des Italiens et lui permet d’imprimer le sceau de son individualité sur chacune de ses créations. On a tenté de nommer l’éducateur aux leçons duquel il dut sa formation. Nous pensons que c’est prendre une peine superflue. Il suffit d’étudier Y Ariane couchée ., dont Primatice apporta le moulage à Fontainebleau, en iSqi, et qu’il jeta en bronze, la même année, pour se convaincre de l’impression profonde que produisit la vue de cet antique sur Jean Goujon. Faites, par la pensée, que Y Ariane se dresse sous vos yeux, et vous aurez devant vous le type des Naïades drapées de la Fontaine des Nymphes. Chez le maître français, aussi bien que chez l’auteur innommé de V Ariane, vous retrouvez cette ferme recherche d’un ensemble fait de grandeur, ce choix volontaire de la double tunique laissant découverte la partie supérieure du corps, ces voiles nombreux, aux plis compliqués mais toujours légers, presque fluides, enveloppant la forme avec décence, sans nuire aux profils invariablement écrits d’un doigt sûr et appuyé. Les nus, chez les Grecs, sont traités avec ampleur, mais on les dirait recouverts d’une gaze transparente qui aide l’artiste à ne voir que les plans essentiels, sans que jamais son œil soit distrait par les détails ou les dépressions appauvries de l’épiderme. Ainsi se révèle à nous Y Ariane antique, ainsi nous apparaissent les Nymphes de la Fontaine des Innocents. Telles de ces Nymphes soutenant leurs urnes au-dessus de l’épaule ne rappellentelles pas, d’une manière frappante, la pose des bras de Y Ariane ?
Cette interprétation de la nature, telle que la pratique Goujon, le sépare des maîtres de la Renaissance italienne, trop généralement épris de myologie, de musculature, d’accents à fleur de peau, et, du même coup, il se rapproche des Grecs avec une franchise, une résolution dont nous ne trouvons pas d’exemple à son époque. Ingres, encore pensionnaire de la Villa Médicis, assistait, un jour, à des exercices de voltige donnés à Rome par des écuyers français. Hommes et femmes étaient vêtus de simples maillots très fins. « Regardez ce s contours coulants, dit Ingres à l’un de ses camarades assis près de lui, il sémblerait que les Grecs ont dû habiller ainsi leurs modèles, afin de faire disparaître les détails. » Ce jugement d’un moderne sur le caractère des sculptures anciennes ne perdrait