LIBRAIRIE RENOUARD
HENRI LAURKNS, ÉDITEUR
6, RUE DE TOURNON (VIe) Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
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LA PERSONNALITÉ ET l' OEUVRE DE JEAN GOUJON . SA PLACE DANS
LJHISTOIRE DE l'aRT FRANÇAIS.
Il est peu de noms plus célèbres dans l'histoire de la sculpture française. 11 se trouve même que, tandis que beaucoup d'autres ont subi de longues éclipses, celui-ci a presque constamment été en honneur depuis le temps où il parut jusqu'à nos jours.
Ce n'est pas à dire toutefois que nous soyons parfaitement renseignés sur la vie et sur l'œuvre de ce grand homme, de celui qu'on appelait couramment, il y a un siècle, « le premier sculpteur français ». 11 a subi le sort commun de nos artistes jusque vers Je milieu du \vn' siècle : aucun Vasari, aucun Karel van Mander ne s'est trouvé pour recueillir à temps les traditions toutes fraîches qui pouvaient le concerner. Et c'est à l'aide de quelques pièces d'archives exhumées dans les soixante dernières années, à l'aide de quelques mentions incertaines d'auteurs anciens que nous sommes contraints de reconstituer sa biographie, pleine d'obscurités encore aujourd'hui, comme s'il s'agissait d'un André Beauneveu, d'un Claus Sluter ou d'un Michel Colombe.
Son œuvre heureusement a relativement peu souffert et, s'il eu manque évidemment à notre étude, soit ignorance, soit destruction, un assez grand nombre de morceaux, les lacunes n'y sont pas comparables à celles qui nous affligent dans l'œuvre de tel artiste du moyen âge. Nous possédons des monuments qui nous permettent, de suivre, en toute certitude, et sans recourir aux attributions hypothétiques, l'activité de l'homme pendant prés d'un quart de siècle, c'est-à-dire pendant la majeure partie de sa carrière.
Cette carrière parait avoir été exceptionnellement brillante. Nous trouvons Goujon, pendant ce quart de siècle, occupé aux travaux d'art les plus importants de son temps. 11 besogne d'abord à Rouen, dans la province d'où il est sans doute originaire ; puis il vient à Paris au moment où l'attraction monarchique commence à y centraliser toutes les forces vives de la nation. Il est employé par les plus grands personnages du royaume, parlementaires ou grands seigneurs, par la toute-puissante maîtresse du roi, parle roi lui même enfin, pour lequel il conduit, plus de dix ans durant, la décoration du palais qui va devenir comme le siège essentiel de la monarchie.
Mais l'esprit qui se manifeste dans ces divers travaux, le style qui s'y applique, qui s'y crée, les rend peut-être encore plus significatifs. Dès 1540, la rupture y apparaît brusque, nette, définitive avec tout l'art antérieur. Michel Colombe continuait plus ou moins consciemment l'art du moyen âge parmi les nouveautés ultramontaines. Ses successeurs immédiats, et bien d'autres artistes durant
tout le kvi" siècle, en mélangèrent les traditions avec l'esprit nouveau venu d'Italie et cirèrent un art hybride, mouvementé, pittoresque, comme celui de François Marchand à Orléans ou de Jacques Jullyot à Troyes. Certains sculpteurs postérieurs à Goujon, un Germain Pilon, un Ligier Richier auront encore tel accent, tel souvenir dans la facture ou l'invention qui rappellera le moyen âge. Rien de tout cela chez Goujon, dans ce que nous connaissons au moins, ou croyons connaître, de son œuvre. 11 regarde délibérément ailleurs, vers l'Italie, ou plutôt vers l'antiquité. Il est le premier et l'un des plus complets de nos classiques.
Comment fut-il amené à ce parti pris ? Quels furent les intermédiaires entre les modèles dont il s'inspira évidemment et lui ? C'est là une des questions les plus importantes, et les plus insolubles d'ailleurs jusqu'ici, que nous puissions nous poser à son sujet. Bornons-nous à constater pour le moment que, si l'on entend uniquement le mot de Renaissance, comme nous voudrions pouvoir toujours le faire afin d'éviter toute équivoque, dans le sens de réapparition des idées et des thèmes de l'antiquité dans la conscience moderne, il ne s'applique à aucun art mieux qu'à celui de notre Jean Goujon.
Mais celui-ci est encore essentiellement un homme de la Renaissance, au sens plus large où l'on emploie souvent ce mot, en ce qu'il nous apparaîl avant tout comme un individu dégagé de toute tradition, créateur volontaire et personnel d'un art qui n'a rien de commun avec les
formules pratiquées avant lui et autour de lui. L'art d'un Michel Colombe pouvait être la résultante de longs efforts et s'expliquer par toute une ambiance. L'art de Goujon est une création personnelle où apparaît par-dessus tout l'initiative du génie individuel, servi mais non déterminé par un ensemble de circonstances extérieures.
Certainement l'heure était venue où la France tout entière était entraînée dans cette direction. A la suite des érudits, des éditeurs ou des traducteurs comme Budé, Lefèvre d'Etaples ou les Estienne, des créateurs comme Rabelais ou Ronsard allaient se passionner pour les formes et les idées antiques et renouveler, en se les assimilant, la pensée et les lettres françaises. La tentative de Goujon fut absolument contemporaine de ce mouvement d'humanisme et de classicisme littéraire ; mais l'œuvre réalisée par lui fut plus pure peut-être qu'aucune autre de tout mélange, plus proche des modèles visés ou devinés. Elle sut rester toutefois originale. Elle témoigne surtout d'une faculté d'invention personnelle, d'assimilation créatrice qui est proprement la marque du génie. Si un homme a jamais pu, par l'intervention de sa propre volonté ou par la puissance de son tempérament, créer un modèle nouveau, l'imposer à l'art de son temps et faire progresser celui-ci dans un sens déterminé, c'est bien l'artiste, semble-t-il, dont nous allons nous occuper ici, dont rien d'extérieur ne suffit à expliquer le caractère et l'action et dont le rôle initiateur et créateur ne saurait être assez souligné.
L'influence de Jean Goujon fut considérable sur les des-