‹ Jean Gvtenberg, premier maître imprimevrChapitre 1 sur 2 · SCHOLA · texte numérisé non relu

SCHOLA

lEAiN GVTEiNBERG.

Comme quoi leaii Fufl, c^Iiuire Imprimeur dans la ville de

z^Iaïence, donna fa fille Chrijîine pour femme à

Tierre Schœjfer, fon ajfocié, & ce qu'il

en advint. Chapitre I.

NE noce! — quel mot plein de joie, mais quelle choie bien plus joyeule encore! Cependant c'eft à peine lï vous, qui vivez de nos jours, pouvez vous faire une idée de ce qu etoit une noce au bon vieux temps, car vous n'en avez plus aujourd'hui que l'ombre, & l'ombre pâle. Des invités, parmi lelquels l'époux & le minière, de la tète aux pieds tout de noir habillés, une grande chambre meublée à la mode du jour, une table carrée fort profaïque, fur laquelle on va ligner le contrat & un quart d'heure après lervir le repas, le tout accompagné des compliments les plus fades,

les plus rebattus, des plus froides cérémonies non,

non, li! de vos noces d'à prélent.

Ledeur, il vous auroit fallu vous trouver à l'heure indiquée au grand Saint-Humbert à Maïence, dans la rue qui le nomme préfentement la rue des Savetiers, &: qui portoit alors le nom de Saint-Quentin, car ce dont je vous parle fe palî'oit en l'an de grâce mil quatre cent Ibixante & un^ devant que Maïence fût devenue une forterelfe fédérale. Que c'étoit là une noce dans le vrai

2 lEANGX'TENBERG

fens du mot! le beau, le magnifique temps pour les noces! A l'inftant où la cloche frappa le coup de midi, le cortège paré de fes plus fuperbes habits fortit de 1 eglife de Saint- Quentin, & ayant tourné le coin de la rue des Savetiers prit le chemin de la maiibn du grand Saint-Humbert. Tout le long fur fon paiîage il fut accompagné des cris joyeux de la foule ^ bourgeois & bourgeoifes ouvrirent leurs petits carreaux plombés pour avancer curieufement leurs têtes ^ & comme les gamins couroient malicieufement derrière les gens de la noce cherchant à houfpiller le marié, ainfi que l'ufage le veut encore de nos jours! un des feuls ufages relîés du bon vieux temps, mais aujourd'hui ce ne font plus feulement les gamins qui houfpillent.

Le foleil éclairoit de fes rayons les plus brillants & les plus chauds la maifon du grand Saint-Humbert, car on comptoit le quatorzième d'Août, alors que Chrilline Furt, la digne fille de l'imprimeur lean Full, venoit dépoufer l'aifocié de fon père, Pierre Schœlfer de Gernsheim^ auffi la maifon de l'imprimeur étoit-elle ce jour-là ouverte à tout venant^ les preifes fi noires d'ordinaire, fi myrtérieufes, étoient couronnées de fleurs^ les vis, les leviers, les bois ne gémilloient plus lous les bras nerveux des ouvriers; le papier & le parchemin gifoient délaillés dans un coin. Tous s'étoient rendus à l'égliie de Saint-Quentin pour y affilier au mariage, les ouvriers revêtus de leurs plus beaux habits fe tenoient rangés en une forte troupe autour de leur doyen qui portoit haut & ferme la bannière de la corporation ornée de l'aigle impériale. Le bourgmeftre lui-même, lacob Full, frère de l'imprimeur, maître orfèvre, riche au delà de toute croyance, étoit venu en perfonne honorer de fa préfence la noce de fa

PREMIER MAITRE IMPRIMEVR. 5

nièce; aufîi comment en vouloir au père de la mariée qui marchoit fièrement en tête de la bande, ayant au bras ion frère, grand feigneur & grand orfèvre, s'il ne jetoit en paifant à la multitude que quelques regards palfablement dédaigneux; il eft vrai qu'il adreifoit certains légers fourires plus bienveillants aux fenêtres d'où mainte petite voix argentine lui crioit à fon paifage : « Bien du bonheur. Maître Full! » — ou encore: ^^ La paix & la bénédidion foient l'ur la maifon de l'imprimeur! >:>

Pour être fidèle à la vérité, il faut avouer que le couple que l'on venoit d'unir n'étoit plus de la première jeuneife, & fi le marié n'avoit guère rien de commun avec Adonis ou Apollon, la mariée, d'autre part, s'éloignoit de tous points de cette image de la beauté que nous a lailfée l'antiquité, telle qu'on peut la voir encore dans la galerie de Médicis. Que ceci ne vous furprenne pas trop, leéteur! Pierre Schœffer étoit déjà connu en 1449 ^ 1 académie de Paris pour fon habileté en calligraphie, il avoit dès lors rendu de bien grands fervices à Maître Fuft qui le choifiifoit pour fon gendre; vous le voyez, au temps dont nous parlons, il n'étoit depuis longtemps pour Schoeffer plus queflion de jeuneffe ni d'enjouement. Chrilline, d'autre part, avoit dû donner chez fon époux la préférence aux qualités morales; elle s'étoit déclarée prête à accorder fa main à l'étranger fans patrie, le jour où celui qui n'étoit alors que l'ouvrier de fon père viendroit dépofer à fes pieds fur un couffin de velours rouge un exemplaire de l'admirable pfautier de l'an 1457- Oui, ce ne fut pas avant, que Chriftine confentit à abandonner fa main à celle de Schœffer, à cette main qui avoit deffiné les initiales du pfautier, qui les avoit enluminées de fi brillantes couleurs, & avoit rangé les beaux types, ce dont

4 lEANGVTENBERG

elle étoit, prétendoit-on malicieufement, reliée tant Ibit peu barbouillée d'encre d'imprimerie.

Les fiançailles datoient de Tannée i4)7' l'^i'iis comme le père avoit tenu, avant que le mariage s'accomplît, à éprouver le caractère & le talent de fon ouvrier, il avoit mis pour condition l'achèvement de la grande Bible latine en deux volumes. Le jour de la Saint-Iean 1462 l'on mit pour la dernière fois la main à l'oeuvre ^ Pierre Schœtfer écrivit fur le dernier feuillet les mots indiquant que l'ouvrage étoit achevé, il imprima à côté les armoiries de fon futur beau-père, & le quatorze Août fuivant on livra la Bible au public en même temps qu on communiquoit le mariage. lean Full, comme il le difoit fournoifement, mit ce jour-là deux trélors en lumière, l'un en commun avec Schœtfer, l'autre il le lui abandonnoit généreufement.

Auffi les deux tréfors occupoient chacun la place d'honneur. Chrilfine brilloit aux \eux du public vêtue d'une robe en gros velours rouge, comme les tilles de la bourgeoilie n'en portoient guère encore à cette époque; fa petite couronne blanche étoit retenue fur fes cheveux par un cordon de perles de Venife, préfent que Ion oncle le bourgmeflre lui avoit envové le matin même &, il faut le dire, les perles ne lui fevoient point mal. La Bible, de ion côté, avoit eu fes crochets d'argent frottés & rendus luilants^ ouverte fur une table, elle \ brilloit à l'édification & à l'admiration de tous les alfitfants.

Si à ce bout de la table, préfidé par le bourgmellre, axant à fes côtés, à droite & à gauche, une des parts du nouveau couple, régnoit une certaine lolennité, au bas bout, en revanche, autour de la longue table drelîée pour les ouvriers, fiégeoit la gaieté la plus bruxante &. la plus expanlîve. Cette coutume patriarcale qui vouloit que le

PREMIER MAITRE ! M P R I M E V R. f

chef de famille, après avoir goûté d'un plat, dît une prière en commun avec tous les alfillants, cette coutume, au temps qui nous occupe, étoit déjà, dans les familles les plus riches, tombée en défuétude; feulement, quand il le trouvoit, comme ce jour-là, un dignitaire à la table, il devoit y régner une gravité particulière, on étoit tenu d'y obferver un décorum des plus grands. Noblelfe oblige, dit le proverbe, aulfi ne ferons-nous pas furpris fi le bourgmeftre, au lieu de prendre part à la joyeufe hilarité de fes parents, des ouvriers furtout, promenoit devant lui des yeux louvent inquiets ou penfifs. Les foucis du gouvernement alfombrilfoient Ion regard, ridoient parfois ion grand & beau front.

Ce 11 qu'un temps plein d'alarmes pefoit alors fur la bonne ville de Maïence. Deux bâtons croifés s'entrechoquoient rudement pour favoir auquel des concurrents demeureroit la poiîelîion dufiége archi-épifcopal, & comme il arrive d'ordinaire dans de femblables conflits, les coups tomboient moins rudes & moins nombreux lur le dos des hautes parties combattantes, que fur le dos des viélimes, objets de la contellation. Un an auparavant l'archevêque Dietrich d'Ifembourg avoit dû fe démettre de fa charge pour n'avoir pas fuffifamment refpeélé l'autorité de fon berger fpirituel, & Adolfe de Nalfau, nommé archevêque à fa place, fe préparoit le plus lérieulement du monde à venir à main armée expulfer un prédéceffeur qui n'avoit l'air rien moins que décidé à céder le polie de bon gré. Tous les pays du Rhin, le Palatinat, la Bavière, le Wurtemberg, le Brandebourg même, avoient pris parti dans la querelle pour l'un ou pour l'autre; dans la ville de Maïence, Dietrich d'Ifembourg comptoit des partifans encore en charge à côté de ceux qui favorifoient

6 lEANGVTENBERG.

en fecret le nouvel ordre de chofes, & rivaux ou ennemis étoient en préfence, pleins d'une animolité qu'ils ne cherchoient guère à diffimuler. A cette caufe de difTenfion venoit s'ajouter la querelle des bourgeois & des nobles, querelle qui datoit de quarante années auparavant, & n'étoit alors rien moins que complètement airoupie ; des defcendants des familles émigrées, revenus de l'étranger, parcouroient la ville, excitant les mécontents; euxmêmes n'attendoient que l'occafion de reconquérir dans un bouleverfement univerfel les droits qu'ils avoient perdus.

Voilà ce qui préoccupoit d'une manière bien grave l'efprit du bourgmertre de Maïence, le Seigneur lacob Full, & lui lailîoit au dîner de noce de Ta nièce Chriftine à peine le loiiir de penfer à autre chofe qu'à tous les durs foucis. Quelque bruyant vivat Te portoit-il au bas bout de la table, venoit-on à la porte de la ialle chanter une joyeufe ballade en l'honneur des nouveaux mariés, tout aufTitôt le bourgmelb'e fe redrelloit d'un air d'angoilfe fur Ton grand fauteuil de chêne fculpté, puis commandant le iïlence à tous les conviés: <> Nous vivons, leur difoit-il en hochant la tête, dans un temps de malheur! » Et fon frère l'imprimeur de le faire fon écho &: de hocher la tête à l'exemple du dignitaire. Pour le marié, il étoit de la plus belle humeur, car les préoccupations de fon oncle le bourgmertre ne le touchoient que fort médiocrement : « Eh quoi! difoit-il aux invités, ne fommes-nous pas ici dans notre ville libre de Maïence, fous la proteélion de la houlette pallorale de Sa Grandeur notre Archevêque que Dieu daigne garder? Lailfez, laiifexMonfeigneurde Naiîàu intriguer & cabaler à fa fantaifie; tant que le Rhin coulera entre lui & nous, tant que nos bonnes murailles nous

PREMIER MAITRE IMPRIMEVR 7

défendront, nous pourrons rire fans crainte de Sa Grandeur. De plus, notre art, notre bel art, ne commencet-il pas à fleurir, d'année en année davantage; n'avonsnous pas cinq bonnes prell'es à l'atelier, n'avons-nous pas cinquante bras vigoureux tout le jour en aàlion pour nous fervir? Allons, notre feigneur oncle, allons, notre digne père, lallFez-là vos terreurs & vos Tcrupules! Remplirez vos gobelets, & faites-moi raifon quand je vous dis: Vive le noble métier d'imprimeur, trois fois vivat! »

Les convives répondirent à cet appel & le bruit de la ianté qu'ils venoient de porter retentiifoit encore, quand on entendit fur l'efcalier aboutilfant à la falle un tapage extrême, mélange confus de voix & de pas, qui iembloit indiquer des gens qui fe querelloient. Le maître du logis étoit fur le point de fe lever pour fe rendre en perfonne au lieu d'où partoient les cris, afin de rappeler à l'ordre les perturbateurs, quand foudain la porte s'ouvrit. Sur le feuil parurent deux ouvriers, qui traînoient par le bras un troifième perfonnage, lequel à en juger fur la mine & fon âge ne devoit être qu'un apprenti: ^^ Maître, cria le moins jeune des trois, tiens, voici un blanc-bec qui ne fe fait pas fcrupule de troubler ta fête, en venant jufque dans ta maifon injurier ton art & ton noble métier. " — ce Oui, c'eft vrai, ajouta le fécond, mais nous ne le foutfrirons pas, duifé-je de ma vie ne retoucher un caraétère d'imprimerie, ni la joue d'une jolie fille! »

" C'ert le Strasbourgeois qui ment, '^ fe mit alors à crier le jeune garçon, en s'arrachant avec effort à l'étreinte de fes deux accufateurs. c^ le n'ai point dit de mal de vous ni de votre art; ce font eux qui ont lancé des mauvaifes paroles contre votre gendre, & même contre la Dame Chrilline votre fille; alors, Maître, voyez-vous,

8 I E AN GVTENBERG

je n'ai pas pu le Tupporter; mon fang françois s'ell révolté! " — •■<■ Paix dans cette maifon, leur répondit Full d'un ton de commandement; toi Strasbourgeois, qui es le plus âgé, tu parleras le premier, & vous deux lâchez le Parilien ! »

•' Maître, nous étions là-bas affis à boire de la bière comme votre honorable i'ociété, fur votre re{peé\, eÛ a/îife ici à préfent à boire du vin; nous chantions, nous buvions, nous riions; pas une âme ne penfoit à la moindre querelle. Tout à coup, je venois de lâcher un innocent petit bon mot, comme c'ell: volontiers allez la coutume à nos noces d'Allemagne.... ^

« Strasbourgeois, quel étoit ce bon moti' allons! fois franc, tout à fait franc. »

'^ l'ai, répondit l'ouvrier en hélïtant, j'ai dit »

Ici le Parilïen, avec fa vivacité françoife, interrompit l'autre tout foudain & répéta le bon mot en quertion, certaine plaifanterie, alfailonnée d'un tort gros lel, telle qui peut être encore en ulage dans une noce à la campagne, mais qui ne fauroit le répéter ici ians inconvenance.

Le plus bruNant des éclats de rire, dont partit dans l'affemblée toute la partie mafculine y compris le digne bourgmellre lean Fufl, répondit à cette communication inattendue; le marié feul fe fentit faifi de colère, &i avant peine à ne pas montrer fon embarras, fit un bond lur fon fiége, tandis que Chriltine, fa douce moitié, avoit fon vifage qui s'empourproit plus druement que le velours dont fa robe étoit faite.

Le Strasbourgeois, enhardi par l'heureux iuccès de Ion bon mot & par l'excellent accueil qu'il venoit de recevoir, fe prit à jeter un coup d'œil plein d'une triomphante

PREMIER MAITRE IMPRIMEVR. 9

phante fatiffaélion fur le petit Pariiîen qui demeuroif là tout interloqué & ahuri; en cet inrtant une œillade trèspudibonde que Dame Chrilline lui lança à la dérobée le récompenfa de la conduite toute chevalerefque. Le vieil ouvrier reprit la harangue :

ce Maître, vous le voyez, dit-il, ceÛ à propos de cette plaifanterie innocente que le gamin welche a pouiîé de tels cris; il a prétendu que l'honneur de votre malfon étoit compromis ainfi que celui de la Dame votre hlle, & Dieu me fallë la grâce de n'y toucher; là-deiius il a donné un grand coup de poing fur la table, enfin il a agi comme un fou. Le Francfortois qui eû là s'ell efforcé par une remontrance paternelle de le ramener à la railbn ; nous nous fommes raffis derrière nos hanaps, mais ne voilà-t-il pas le gamin qui recommence. Nous buvions enfemble à la fanté de l'art de l'imprimerie, qu'il pût durer au moins mille ans, quand tout à coup, avec fes deux petits fuf'eaux de jambes il faute d'un bond fur la table, les hanaps tombent, & il le met à crier que nous ne devons pas oublier celui qui a inventé le premier le métier, l'auteur de notre fortune à tous, celui qui a révélé notre bel art au monde. Tous deux nous ouvrons la bouche fort grande, que le Seigneur daigne nous pardonner notre péché, le gamin dit qu'il va nous parler de la Trinité fainte, & il fe met à crier de toute la force de fes poumons jufqu'à fe déchirer la gorge: » Vive Gutenberg, vive Maître lean Gutenberg de Maïence! » Le Francfortois alors le t'aifît par une jambe, moi par l'autre, nous le tirons à bas de la table, & nous l'amenons ici ; le voici qu'il ell: là devant vous celui qui, dans votre propre maifon, n'a pas craint de rendre tous les honneurs à Gutenberg. " Le Strasbourgeois fe tut. Au nom de Guten-

lo I E AN G VTENBERG

berg la fociété avait été faifie d'un embarras vifible^ dans les regards de quelques-uns des convives brilloit je ne fais quel rayon d'une joie moqueufe. Pierre Schœffer baitfant les yeux ellaya affez maladroitement de rajuller la collerette de fa chemife, pendant que Maître FulT:, qui ne fe foucioit guère fans doute de rencontrer l'œil de feu du petit Parifien, promenoit fes regards alternativement de l'ouvrier de Francfort à celui de Strasbourg.

ce Enfants, reprit-il après un inllant d'une attente pénible, enfants, vous n'êtes que des fots, que des fous: à quoi bon, dans un jour comme celui-ci, vous embarraifer de niaiferies pareilles? Lailfez Gutenberg où il eft, & jouilfons en paix des biens que Dieu nous donne! »

ce Maître, s'écria le petit François du ton de l'infpiration & fans crainte d'interrompre Fuft, c'ell ce que nous avons fait^ mais permettez-moi de vous dire un mot, un feul, digne dans fa franchife du grand art que nous exerçons ; fi tout ce monde penfe aujourd'hui à vous & à Maître Pierre Schœtfer de Gernsheim, à fa fonderie de caraélères, à fon habileté à graver, à enluminer, à imprimer, devons-nous pour cela oublier l'homme grâce à qui nous fommes devenus ce que nous lommes; c'ell: pourquoi je le dis encore une fois, & que tous ceux qui fe fentent le cœur bien placé le répètent après moi : Vive Gutenberg de Maïence, le premier imprimeur du monde, qu'il vive ! "

En trois bonds & fans qu'on eût pu l'en empêcher, l'audacieux garçon avoit atteint la table, où il failît une des coupes pleines & la vida d'un trait. Il venoit de la repofer avec fracas quand Maître Fuit, rouge de colère, repoulfa brufquement l'enfant: «c Malheureux! lui criat-il d'une voix étouffée par le dépit, qu'as-tu fait? » —

PREMIER MAITRE 1 M P R I M E V R. il

« Ce que vous auriez dû faire à ma place, « répondit le petit François fans fe déconcerter, & d'autant plus calme que fon maître s'échauifoit davantage. <^ Comment! tu as l'audace de venir ici te moquer de nous à la face de tous mes invités, & encore en préfence de mon frère le très-digne bourgmertre. A la porte, à la porte le petit trouble-fête! Va vers ton Gutenberg voir s'il a de l'ouvrage à fes grandes prelfes; va courir les routes & les grands chemins avec ton héros; à la porte, à la porte, dis-je ! » L'imprimeur jeta quelques pièces d'une menue monnoie au Parilïen & d'un gerte plein de colère lui montra la porte. <> Maître Fuil:, lui dit l'autre en ramaffant l'argent épars fur le plancher, fi je relève cet argent, c'ell: pour prendre ce que vous me devez; mais je ne puis aller chez Maître Gutenberg, & vous le favez auiîi bien que moi. Depuis le temps où il a été obligé de vous abandonner fon établilfement pour quelque cent ou deux cents florins qu'il vous devoit, & que vous lui aviez prêtés à gros intérêts, il n'a plus été en état de remonter preife qui fignifie. Ainfi vont les chofes de ce monde : aux uns la tête & l'efprit, aux autres l'argent! » Ces dernières paroles étoient à peine prononcées qu'un coup de poing tomba fur la joue du petit François. Maître Jean Full:, hors d'état de réprimer plus longtemps fa fureur, avoit frappé, & û Schœtfer & les deux ouvriers ne s'étoient jetés entre eux, il auroit pu fe paifer, aux dépens de l'audacieux & par-devant les convives, je ne fais trop quelle fcène fâcheufe. En un clin d'oeil la lociété entière fut en rumeur, Chriltine fe réfugia tremblante entre les bras de fon époux; les invités juroient, menaçoient, fe moquoient, murmuroient; les ouvriers pendant ce temps avoient toutes les peines du monde à contenir

b.ii.

12 lEANGVTENBERG

le petit François, dont la voix haute, argentine crioit au milieu de cette multitude : " Maître Full, vous n'avez pas le droit de me battre! Vous ne l'aviez pas, ce droit, quand j'étois à votre Tervice, vous l'avez à prêtent encore bien moins. le veux que vous me donniez fatiiïaétion ! -> — « A la porte, mettez à. la porte le criard, » dit le bourgmertre dun ton folennel, & les ouvriers fe mirent, mais vainement, en devoir de iatiffaire à l'ordre.

«■ le m'en irai feul & de moi-même, difoit en grommelant le petit Parifien, mais quand ces poings allemands m'auront lâchée pas avant. Oui, je vais aller de ce pas chez Maître Gutenberg, & s'il n'a pas d'ouvrage à me donner à fes preifes, eh bien! j'aimerois mieux lui dénouer les cordons de fes fouliers que relier plus longtemps dans une maifon où il n'eil pas permis de dire Ton mot en liberté. Toi Full:, toi SchœtFer, que feriezvous fans ce Gutenberg, à qui vous avez volé fon bien ! O maudit foit le feuil inhofpitalier, le feuil trompeur! Et vous qui demeurez fous ce toit, gardez que le [lambeau d'hyménée allumé dans ce jour, ne fe change en une torche brûlante, qui enfevelira fous fes ailes de flammes les ruines de vos richelfes mal acquiles! »

Pendant cette allocution prononcée avec tout le feu de la palfion, les deux ouvriers avoient entraîné vers la porte le garçon qui ne ceifoit de i'e débattre ^ un coup de pied & il roula dans l'efcalier entraînant après lui le Francfortois & le Strasbourgeois. Schœtfer referma la porte iur les perturbateurs, reconduifit fa ChriÛine avec toutes fortes de prévenances jufqu'à fon grand fauteuil, s'efforça de calmer fon beau-père, & parvint tout au moins à rendre l'apparence du calme au feftin & aux convives furpris d'abord, puis alarmés de cette fcène.

Ce que f ai fait 6* ce que difok lean Gurenherg , zMaître'

imprimeur, pendant que Tierre Schœjfer prenait

paur femme la Damai felle Chrifline,

tautes chofes qui devront intérelfer

le leéleur. Chapitre I.

I vous n'avez pas été, lecfteur, gâté par ]a |vue des belles falles de Meffieurs Brockjhaus & Haînel, ces coryphées de nos jours de l'art de la typographie, qui tijrent leurs livres fur des preiî'es à la Stanyhope, dans des cadres en bois bien polis, ferrés par des vis en fer brillant, peut-être n'aurez-vous pas de répugnance à me fuivre dans la pièce baffe & lombre où je vais vous introduire. Nous rentrons, la nuit eil: belle & douce, la lune lailfe tomber fes rayons d'argent fur les ondes éternellement paifantes du Rhin, une brife légère fait frémir les pampres des vignes , les ombres fortement accufées des maifons couvrent ici & là les rues de la vieille Maïence. Mais à quoi bon nous occuper de toutes ces chofes 1' s'en occupoit-il ce vieillard à la chevelure argentée, qui, la tète penchée fur fa table de compofiteur, étoit livré corps & âme à fon œuvre. Où étoient fes ouvriers? ils étoient à fe promener & à jouir de la douceur de la nuit, à fe faire bercer dans un canot fur le fleuve, à boire à la taverne, ou à la porte de quelque églife où ils contoient fleurette à leurs maîtrefîès; & lui, le travailleur infatigable & lolitaire, que ne fe donnoit-il quelque repos ^ fes paupières rougies, fon front fillonné de rides, fon dos voûté montroient qu'il en auroit eu un fi grand befoin.

14 lEANGVTENBERG.

Une lampe fumante pendoit à la poutre qui partageoit le plafond de la chambre en deux parties égales, & jetoit fa foible lumière fur la table où travailloit lean Gutenbergi mais gardez, \e6ieur, de vous la repréfenter cette table, garnie d'aucun de ces inllruments perfecftionnés, inventions de notre âge, d'une calfe, d'un comporteur, d'un vilorium, d'une galée: c'étoit tout uniment un gros plateau de chêne, fur lequel les lettres fe tenoient dans de petits facs de laine rangées fuivant leur ordre ^ la forme dans laquelle elles alloient être difpofées fe trouvoit devant l'artilte, &. à côté de lui, fur un pupitre groffièrement équarri, repofoit le lourd in-folio qui lui fervoit de manulcrit. Que le compofiteur de nos jours, qui murmure à julfe titre contre l'écriture illifible du poète ou du lavant, daigne humblement comparer fa tâche à celle de fon grand prédéceifeur! Il étoit obligé, lui, de choilîr dans les facs, de placer délicatement fa lettre, de retourner au manufcrit pour le lire, & de recommencer ainli incelfamment fon labeur, jufqu'à ce que toute une ligne péniblement compofée eût été difpofée le long d'un fil i à ce moment, que fa négligence de compofiteur ait lailfé échapper une feule faute, & il lui va falloir lâcher la ficelle & recommencer fon œuvre depuis le commencement !

Mil érable lieu, tu as vu travailler le premier des imprimeurs du monde! humble berceau, tu fus celui d'un géant; pauvre maifon, quelle différence de toi à ces palais que fe font bâtis les difciples de l'inventeur! Les volets de la chambre de Gutenberg étoient hermétiquement fermés, ils ne lailfoient pas pénétrer le moindre des rayons argentés de la lune; l'odeur de l'encre d'imprimerie, de l'huile & du noir de fumée alourdiifoit encore

PREMIER MAITRE I M P R I M E V R. l^

l'air renfermé de cette pauvre demeure ^ il y régnoit un filence pénible, que le bruit métallique des lettres quand elles Te rencontroient interrompoit leul. Mais je ne veux pas m'arrêter plus longtemps fur ce trille tableau, où vous auriez vu ce vieillard dont quelques boucles blanches ombrageoient le vafte front, dont les doigts aifoiblis n'accomplilloient qu'en tremblant le labeur tardif, dont les genoux tléchiifoient, & qui, chaque fois qu'il avoit à retourner une deè pages de fon in-folio, étoit obligé pendant quelques fécondes de reprendre haleine & force. Non, non, le(fl:eur, repréfentez-vous plutôt Gutenberg tel fans doute que vous aimez à le voir, debout fur fon focle de pierre, au centre de la place devant la cathédrale de Maïence, l'un des derniers nés, mais non pas l'un des enfants les plus heureufement doués du chevalier de Thorwaldfen.

lean Gutenberg dans fon humble atelier fe retourna en entendant derrière lui la porte crier fur fes gonds : « Vous le voyez; je le favois, dit en entrant l'un des nouveaux venus, le voilà encore à l'ouvrage. ^> Celui à qui s'adrelfoient ces paroles haulfa légèrement les épaules; tous deux avancèrent, & le premier la tète refpeétueufement découverte s'approcha de Gutenberg, qui répondit amicalement au falut des vifiteurs. « Vous plairoit-il, en s'adrelfant au fécond, mon cher Dodeur, de me regarder travailler quelques inrtants; en ce cas prenez cet efcabeau &L mettez-vous à votre aife, autant du moins que faire fe peut chez moi. — Beildeck, dit-il à l'autre, as-tu en entrant pris garde de bien faire retomber le loquet de la porte? » — «^c Oui, Maître, répondit Beildeck; mais il doit être maintenant près de minuit; il en efl temps, quittez votre labeur; vous voici encore à votre table à

l6 lEAN GVTEN BERG

compoler; ne penferez-vous donc jamais ni à vous, ni à ceux qui vous aimentl' " — A ces mots le vieillard, avec un mouvement plein de tendreile, prit la main de celui qui parloit & la prelî'a fur Ion cœur; le cœur de Beildeck, lidèle dans toutes les épreuves, étoit le Teul qui avoit toujours & invariablement battu pour Gutenberg depuis le moment où celui-ci étoit forti à cheval des portes de la ville natale le dirigeant vers Strasbourg, temps alors de jeuneire & de beauté.*

Le fécond des perlonnages que nous venons d'introduire le nommoit le Doéleur Humery : il étoit fyndic de la ville libre de Maïence & homme fage s'il en fut, fort verfé dans la connoiifance du droit; toutes les chroniques dilent de lui qu'aveugle il auroit dirtingué le noir du blanc & le blanc du noir, fcience qui a depuis complètement échappé à tous les nombreux fucceifeurs du Syndic Humery. Celui-ci s'intituloit lui-même protecteur de Gutenberg; dans l'année 14^ f, une fentence du tribunal de Maïence avant forcé le pauvre imprimeur d'abandonner fon atelier à lean Fuft, fon créancier, Gutenberg, le cœur gros de colère contre fon ingrate ville natale, s'enfuit vers Strasbourg; toutefois, n'ayant pu faire là mieux qu'ailleurs, il ne tarda pas à revenir dans fa patrie. Comme Maître lean cherchoit un lieu où expérimenter Ion art, ce tut le Syndic Humery qui avani^a les 70 écus dont Gutenberg avoit befoin pour rétablir de nouvelles prelfes, & lui abandonna le logement lequel nous venons de décrire. Moyennant quoi, difoit la convention, leiuldit Maître lean étoit tenu de continuer fes travaux aux rilques & périls de Humery : » Confidérez, lui avoit dit le défmtéreiîé Syndic, que vous vous faites vieux; je défire que vous ne couriez plus de nouveau le rifque de

vous

PREMIER MAITRE IMPRIMEVR. 17

VOUS trouver dans de mauvaifes affaires. Pouriuivez votre œuvre pour mon compte, que ce que vous ferez foit à mol contre un paiement équitable, mais aulîi que vos pertes foient les miennes. Toutefois, Maître Gutenberg, gardez-vous de vos anciennes fredaines. »

Gutenberg, à tout ce qu'on lui propofa, dit oui & amen de tout fon cœur, mais d'un cœur brifé. Il ne demandoit, ne défiroit qu'une chofe, de pouvoir cultiver fon art, cet art tant aimé, auquel il avoit confacré la plus jeune, la plus belle partie de la vie; faute d'enfants refufés à fa vieilleiîe, il vouloit au moins pouvoir jouer avec ces cara61:ères métalliques, noirs à l'œil, mais qui avoient pour l'imprimeur comme la force attraétive de l'aimant. C'eft ainfi que Gutenberg fixa fa demeure fur le derrière de la maifon du Syndic, travaillant à fa preffe auiîi loin que polfible des petites croifées devant lefquelles, dès la brune, il fe hâtoit de tirer les contrevents. — Leéteur, fi vous me demandez pourquoi une femblable conduite, voici quelle pouvoit en être la raifon. Des fenêtres de la maifon du Syndic Humery la vue donnoit fur un vieux petit bâtiment enfumé, qui, par Un jeu de la fortune, fe trouvoit être juftement le berceau de l'antique race des Gutenberg (y^itm ^imn Sfro-), noble origine que le grand typographe avoit été obligé de faire conftater à l'étranger, au lieu où il inventa l'art d'imprimer. Qui faiti' peut-être les yeux du vieillard ne pouvoient s'accoutumer à voir, de la table où il rangeoit fes lettres, le balcon où il avoit joué enfant. De nos jours la fociété du Calino a planté fes tentes dans la cour du bâtiment où a vécu Gutenberg, &, à défaut d'autres preuves, une infcription dit, de la part des Maïençois, que c'étoit bien là que s'élevoit la maifon de leur immortel compatriote.

l8 lEANGVTENBERG

Pour le très-mortel Do61:eur Humer\ , quand il eut regardé pendant une minute à peine par-delîus l'épaule de Gutenberg, il lui dit en hochant la tète: <^ Il me femble, digne Maître lean, que depuis une femaine vous n'avez guère avancé la bel'ogne. » A quoi Gutenberg ne répondit rien, mais une vive rougeur, laquelle je comparerai volontiers à celle du foleil fe couchant fur les glaciers, vint colorer les joues du vieillard. Humerv reprit: ^^Sous prétexte que vous ne pouviez vous accommoder avec eux, vous avez renvoyé deux de vos meilleurs ouvriers. '> — c^ Cela ell vrai, Seigneur Docteur! ils imprimoient à la mode du jour, fans tirer une lîcelle à chacune ligne. Avec une manière pareille, comment voulez-vous arriver à rien de bon? ^> — ce Mais, répondit Humer\ , vous devez avoir vu pourtant c[ue la Bible que viennent d'éditer Full & Schoelfer ell une œuvre magnifique, qui, vous en conviendrez vous-même, furpaiîè & de beaucoup votre Katholicon, le dernier & le feul grand ouvrage qui ioit lorti de votre prelfe. ^>

A ces mots Gutenberg, fans rien répondre, po(a un fignet dans fon in-folio, le ferma, attacha les lacs qui contenoient fes lettres & les ferra dans le tiroir de fa table avec le cadre où fe trouvoitfa page inachevée ^ il fe lava les mains & fe mit à fe promener de long en large dans la chambre. «^ Vous l'avez fâché, dit tout bas Beildeck au Syndic, voyez maintenant vous-même à faire votre paix avec lui! >^ Sur quoi le fidèle ferviteur fortit, non ians rejeter avec humeur derrière lui la porte dont le loquet retomba avec fracas dans la gâche.

Le Syndic prit avec bienveillance le bras de Gutenberg: " Maître, ne m'en voulez pas, fi ici & là je vous dis un mot qui doit vous paroître quelque peu dur fans doute, mais

qui de ma part fort du cœur. Voyez que d'heures vous perdez à rêver, à longer aux moyens de perfecftionner votre art, & pendant ce temps des mains plus agiles que les vôtres vous dérobent ce que vous avez découvert. Pierre Schœtfer, par exemple, n'a-t-il pas acquis de la fortune avec les imprelHons, & il a trouvé une femme riche par-delTus le marché. En outre, continua le Syndic, pendant que l'autre sobllinoit à garder le filence, tout en le promenant à grands pas dans fon atelier, en outre, à melure que vous prenez des années votre humeur devient telle, fi bizarre & li fantafque qu'il ell prefque impoflible de conferver fon fang-froid avec vous. Songez à tous les procès, à toutes les querelles qui ont troublé votre jeunelfe, & puifque nous en fommes à nous ouvrir l'un à l'autre, dites-le moi, qu'y avez-vous gagné à tenir votre art caché, tant, que vous ne le pratiquez que les verroux tirés aux portes, & que vous défendez à vos ouvriers de mufer dans les rues de peur qu'ils ne divulguent votre fecretl' On n'en eil plus à préfent au temps où vous reveniez de Strasbourg, & où vous imprimiez vos premiers Donat^ il vous étoit permis alors de faire un myftère de votre invention, mais à préfent que Fuft & Schoeffer ont établi publiquement un atelier au grand Saint-Humbert avec des ouvriers & des apprentis venus de tous les coins du monde, quand tant de villes d'Allemagne, Bamberg, Strasbourg, Francfort & la Hollande s'ernprelîent de recueillir ce que vous avez femé, on le demande, à quoi bon tenir votre œuvre cachée comme vous feriez de la pierre philofophale^ ce myllère, loin de vous être utile, ne peut fervir qu'à vos ennemis, ne réjouir qu'eux! -^ — Ici le fage Syndic Humery fe tut, attendant l'impreiïion que produiroit un difcours fi éloquent

20 lE AN GVTENBERG

fur ion interlocuteur, qui toujours ne fonnoit mot; feulement pendant que l'autre parloit, Gutenberg avoit décroché Ion manteau de la cheville où il le pendoit, & ayant couvert fa tète de fon bonnet de velours noir, le contenta de dire au Syndic en attachant fur fa perfonne un regard fixe : ce H exille certain vieux proverbe lequel affirme: que maint fou feroit capable de faire tout d'une haleine aifez de quertions pour qu'un fage n')' pût répondre dans un jour. » — Gutenberg là deifus & fans ajouter une parole paifa devant le Syndic qu'il falua d'un air de froideur, & il alloit fortir quand vers la porte il fe retourna: '-^ Du relie, Seigneur Syndic, je vous répète ici encore une fois, que je ne fuis, ni ne m'appelle Maître Gutenberg; favant Doéleur, je fuis le Seigneur Gutenberg, fils & defcendant d'une ancienne famille noble, & mieux que perfonne vous devez le favoir. >> Sur quoi le vieillard difparut, lailfant le Syndic Humery feul dans l'atelier.

Homme infortuné! que ton cœur devoit être rempli d'amertume quand, enveloppé de ton manteau, les deux bras croifés fur ta poitrine opprelTée, tu t'avançois ainfi feul dans la rue déferte de Maïence! Tu repalfois fans doute dans ton efprit tous les déboires que tu avois rencontrés dans ta ville natale, tu repenfois à ceux pour qui tu avois travaillé, &. qui aujourd'hui te pofoient le pied fur la gorge. Ton afire étoit à fon déclin.

Le matin même de ce jour, lean Gutenberg avoit vu un exemplaire de la magnifique Bible récemment éditée par Fuft & SchoefFer, & quel que fût au fond le fecret orgueil de l'inventeur, il n'avoit pu fe diffimuler qu'il venoit d'être furpalfé par les élèves. Gutenberg appartenoit à cette claffe de génies, efprits d'élite deftinés par

la Providence à concevoir les idées les plus vartes, à arriver aux inventions les plus merveilleiiCes, mais à l'étroit & mal à l'aile dans les détails de l'exécution, & incapables de tirer aucun profit matériel d'une découverte ; Pierre Schœffer, en revanche, formé à Paris, rompu aux intrigues de la vie, étoit, grâce à fa facilité de conception, l'homme le plus propre à faihr l'idée d'un autre & à en tirer parti. Fulf, maintenant fon beau-père, fervoit Schœffer à merveille par l'habileté pratique qu'il avoit à conduire une affaire ; auffi nous croira-t-on fans peine quand nous dirons que nos deux intrus n'eurent pas grande difficulté à exclure de leur alfociation le pauvre vieil inventeur^ déformais feuls maîtres de leur négoce, ils le conduifirent d'une manière pour eux infiniment plus lucrative.

C'efl: ce que ne tarda pas à reconnoître Gutenberg. En l'an de grâce 146c, voyant fon Katholicon achevé devant lui, il l'examinoit, & comme il comparoit dans fon efprit les cara(51:ères maigres & mal formés avec les beaux caraélères du Pfautier de Fuit & Schœlfer, il fe fentit accablé jufqu'au fond de l'âme du fentiment de fon infériorité; auffi il ne mit point comme les autres fon nom en grolTes lettres à fon œuvre; il le contenta d'ajouter fur le dernier feuillet la modefte apollille que voici : «~ Ce livre a été imprimé avec raj/ifiance du Très-Haut dont un figue de la main délie la langue des enfants, ù qui fe plaît Couvent à manifejîer aux humbles ce qu'il cache aux fages; puis il ajouta: Le tout fait dans la bonne ville de oMaïence, appartenant à la glorieufe nation allemande , qu'il a plu à la bonté de T)ieu de dijîinguer par la lumière de l'^fprit & le don de la grâce, plus que tant d'autres peuples de la terre. ^ — Piété fimple & touchante d'un fils pour fa

22 lEANGVTHNBERG

mère adoptive! plus grande, plus patriotique furtout que cet orgueil romain lequel ne vouloit pas que, même après la mort, l'on rendît une dépouille mortelle à une patrie ingrate!

Si le Syndic avoit fait à Gutenberg le reproche de cacher Ton travail plus qu'il ne convenoit, car la choie étoit inutile, voici quelle en étoit la caufe^ de Ton art Gutenberg avoit toujours prétendu ne vouloir jamais faire un métier: <« Faut-il donc, diloit-il, n'avoir créé une corporation nouvelle parmi toutes les autres, que pour voir le vieil écuiFon de mes ancêtres lui pendu à côté des enfeignes les plus vulgaires, à la porte des tavernes & des abbaïes. Mon art ell: à moi, bien qu'au fervice de tout le monde; qu'il demeure la propriété de l'intelligence, & qu'il ne ioit pratiqué que par ceux qui y auront été initiés. Que d'autres, s'ils le veulent, fe mettent fur le même rang que le tailleur qui me taille mon pourpoint, ou que le cordonnier qui me recoud la peau de ma chaufiure; ce qu'il me faut, à moi, c'ell quelque chofe de plus élevé, de perfeélionner conûamment mon œuvre, c'efl: un travail indépendant dont ni mes droits, ni mon nom n'aient à rougir. »

Pauvre rêveur! tu ne favois guère ce qu'une découverte devient pour fon auteur chofe férieufe & pofitive; une invention enterre l'inventeur, & plus elle a d'importance, plus elle recèle dans Ion fein de richelfes pour l'avenir, plus difparoît promptement du fouvenir des hommes la fource où elle a pris naiiîance. Il n'y a pour l'aétivité humaine ni monopole, ni privilège; dès qu'une idée nouvelle a paru au grand jour, elle el\ propriété commune; ce que l'un a trouvé, l'autre l'exploite, il en profite, il le perfectionne, c'ell un filet de fang ajouté

à la circulation générale. Le nom & la perfonne de l'homme ifolé, quels que foient fes efforts pour lutter contre le torrent, doivent difparoître bientôt. Mais ce qui n'a pas été de ion vivant accordé au pauvre mortel, devient un devoir pour la poftérité, qui elt tenue dans fa reconnoiffance de chercher & de retrouver celui qui a eu la part la plus large à l'invention; c'eft pourquoi, ô Gutenberg, à la place même peut-être d'où tu regardois cette nuit-là le ciel avec tant de douleur, car tu y voyois ton artre qui te fembloit pâlir, tes defcendants y voient aujourd'hui ta perfonne d'airain projetant fon ombre devant elle; que tous donc te contemplent, t'aiment & t'admirent!

Qui leaii Gmenberg trouva dans fon logis quand il y revint,

& quelle converfation il eut pour lors avec le

petit Tarifien. Chapitre III.

VAND lean Gutenberg revint, il trouva dans fa pauvre demeure, outre fon fidèle Beildeck, un jeune étranger qui l'attendoit, & qui ne manqua pas, quand le vieillard entra, de fe lever & de le faluer avec refpeét. Surpris à cette heure fi avancée de- la nuit de rencontrer un inconnu, Gutenberg lui demanda quel pouvoit être le motif de fa vifite: « Maître, répondit le jeune homme, je fuis venu faluer en vous le grand art que vous pratiquez; '^ puis il ajouta un dirlon qui lui étoit familier: « Qiie Dieu béniife l'atelier, aujourd'hui, demain & toujours; nargue de la gran-

24 I EÀN GVTENBERG

deur, il n'ell: pas fans honneur. -> Gutenberg fit de la tête un iïgne approbatif, mais qui n'exprimoit de fa part rien moins que la bonne humeur. Dans la difpolition d'efprit où il fe trouvoit, cette vifite fi tardive d'un apprenti ne paroiffoit au vieil imprimeur guère opportune; il ne crut toutefois pouvoir fe difpenfer de répondre au compliment par un falut & par le don d'un petit denier. Les typographes, d'exirtence encore fmgulièrement récente, n'en avoient pas moins conftitué déjà un corps nouveau; ainfi le vouloient les maîtrifes du moyen âge; les cartiers, les graveurs fur bois, les imagiers en avoient fait de même & dès longtemps dans les Pays-Bas, en France & en Allemagne. Ce n'eil qu'ainfi qu'on peut expliquer la rapidité avec laquelle on vit au bout de fi peu d'années non-ieulement des ateliers de typographes, maîtres & ouvriers, s'établir fur les bords du Rhin & en Alface, mais des corporations entières fe conrtituer en Italie, en France, en Hollande, prelque partout en Europe.

Beildeck ayant remis au jeune homme le denier qui lui étoit offert, celui-ci inclina la tête en figne de reconnoilTance : << Pardonnez, noble Maître, dit-il au vieillard, mais dans ce moment je ne fuis pas en tournée, & fi je viens à vous, ce n'ell pas feulement pour recevoir un prélent: je viens bien plutôt chercher de l'ouvrage, & mettre à votre difpofition des bras vigoureux &. un cœur qui ne pèfe guère. ■>

La manière accorte, familière, refpeélueufe avec laquelle l'abordoit le jeune étranger éveilla l'attention de Gutenberg. -^ Tu n'es pas de céans, lui dit-il, on s'en aperçoit à ton accent. » — « Non, Maître, il ne coule dans mes veines qu'un fang à demi allemand, ma mère

ei\ Fran-

P R h M I E R Al A I T R t 1 M P R 1 M E V R. 25"

eÛ Françoile, je fuis de Paris. l'ai été cartier jufqu'à ce que le bruit de la profefFion, laquelle vous avez créée, m'ait attiré, d'abord à Strasbourg, puis ici à Maience. lufqu'à préfent j'ai travaillé chez Maître Full^ mais comme il vient de me chaiTer de chez lui, je fuis venu à vous. ^>

La nouvelle, on le comprend, étoit peu faite pour concilier au petit Parilien la faveur de fon nouveau patron, qui répondit, non fans une certaine amertume: <^ Enfant, û tu crois trouver chez moi une table fervie & une preife facile à manier comme celles que tu quittes, tu pourrois bien te tromper. le ne nourris pas mes ouvriers, & pour de l'ouvrage je n'en ai pas à cette heure en abondance. i>

Le jeune étranger promena autour de lui un regard plein de trilleife. « Maître Gutenberg, dit-il, vous ne faites pas bien de me laiifer m'en aller ainfi déconforté fans me prendre, le fais que vous avez dû renvoyer deux ouvriers qui refufoient de ("e foumettre à votre volonté, & que vous avez befoin dans votre atelier d'un aide, li foible du relie que foit mon fecours. Eifayez de moi, je fuis l'enfant de braves parents, je me nomme pour vous fervir Claude Mufny, & je fuis le fils de Gifquette Mufny. "

Ici l'attention de Gutenberg fembla un inllant particulièrement attirée, moins peut-être par le nom du iils que par celui de la mère; on auroit dit même voir une légère émotion paiîer fur le vifage du vieil imprimeur, quand il fe mit à examiner de plus près les traits du jeune François: «Tu dis que ta mère fe nommoit Gifquette? Gifquette, le joli nom! ^■> répétoit le vieillard à part loi; puis au bout d'un inftant de filence il ajouta : « Claude, je le regrette, mais la chofe ei\ impoiîible, je n'ai pas befoin de toi. " — « En ce cas, adieu Maître Gutenberg, & puiffiez-vous profpérer toujours & fans cefîè, comme

iG lEAN GVTENBERG

VOUS le fouhaite le plus iidèle de vos difciples! ^ A ces mots le jeune homme lailit la main du vieillard, & avant que celui-ci eût pu l'empêcher il la baifa, moult dévotement, auroit dit un ancien chroniqueur.

Beildeck qui, pendant cet entretien, avoir dlipolé pour la nuit l'humble couche de Ion maître. Te hafarda à lui dire d'un ton fort timide, en le débarraifant de ion manteau : " Maître Gutenberg, vous n'auriez, pas dû renvoyer ce garqon comme cela^ il m'a eu l'air dun bon petit gars^ & j'en fuis certain, vous n'en auriez pas agi de la forte fi l'étourdi avoit délié fa langue avec vous comme avec moi; car, fachez-le bien, c'ell: à caufe de vous qu'il eft fans pain, le pauvre enfant! •> — <' Eh! que ne l'as-tu dit plus tôt!' " — « Peut-on vous dire feulement un mot quand vous avez affaire à un étranger!' '- répondit le ferviteur au bouillant vieillard; fur quoi il lui rapporta en peu de paroles ce que lui avoit raconté le petit Fran- (^ois fur la manière dont il avoit été congédié de chez Fufl:. Gutenberg n'eut pas plus tôt faifî l'enchaînement des événements qu'il fe précipita vers fa fenêtre aux petits carreaux enchaffés de plomb, l'ouvrit & fe mit à appeler le jeune étranger. Celui-ci n'avoit pas eu le temps encore de s'éloigner beaucoup, & ce fut avec des joues empourprées par l'émotion qu'au bout d'un infiant il reparut devant le vieux maître. Gutenberg fe mit à paffer complaifamment ia main amaigrie fur les boucles blondes encadrant le frais &. f buriant vifage : « Tu n'es qu'un méchant gars, dit-il, & mieux que cela, tu n'es qu un fot, de ne pas m'avoir conté ce que tu as eu à i'ouffrir à caufe de moi chez ces marchands! »

« Maître, je ne vous connoiffois pas, d'ailleurs ce que j'en ai fait a été bien moins en votre honneur à vous

qu'en l'honneur de votre bel art, dont vous êtes leul linventeur. Auroit-il fallu venir me vanter pour capter ainli votre confiance; foyez-en certain, jamais je n'aurois fait cette hirtoire à ce famulus que voilà, fi ce n'avoit été pour tromper l'ennui & tuer le temps que nous avons palfé là tous les deux à attendre votre retour. »

La naïve franchife du jeune Parifien acheva de gagner le cœur de Gutenberg, & bien que minuit eiit déjà fonné depuis longtemps, il demanda à Beildeck d'apporter une cruche de vin, il s'affit & engagea fon nouvel apprenti à en faire autant. « Pour ce loir, dit-il à Claude, il faut bien que je te garde, tu trouverois toutes les tavernes fermées, nous nous arrangerons comme nous pourrons. Beildeck, difpofe ainfi que tu l'entendras une couche pour ce garçon, mais furtout donne-nous fans tarder un coup à boire! Les billevefées débitées par ce Syndic m'ont échauffé la bile, & fi nous buvons un peu tard nous n'en dormirons que mieux demain, qui efl; un jour de fête où nous n'aurons pas befoin d'être dès l'aurore à la preffe. '>

Donc maître & apprenti, afîis l'un près de l'autre, ne tardèrent pas à choquer les hanaps, buvant à la fanté & profpérité de l'art d'imprimer; le vieux Beildeck fut tenu à fon tour de leur rendre raif on, « car, difoit Gutenberg, lui aufîi il a bien mérité de moi & du grand art de la typographie. N'eft-ce pas lui qui m'a fauve mes preffes dans la méchante querelle que j'eus avec Dritzehn & fes héritiers, quand tous me couroient fus & auroient voulu m'enlever mon lecret pour un morceau de pain. Croismoi, mon enfant, il m'a fallu faire bien des pas, j'ai pouffé bien des foupirs, avant que d'en être où j'en fuis aujourd'hui; ah! quand le petit Seigneur Gutenberg eff venu

d.ii.

28 lEANGVTEiNBERG

au monde, on n'a pas chanté autour de fon berceau la chanfon qu'on auroit dû, c'eft qu'il s'en iroit de ville en ville porter les pas errants, une valife fur le dos, pratiquant Ion pauvre métier. ^'

A cette trille déclaration, Claude ne put s'empêcher de rire: <^ Maître, dit-il à Gutenberg, il la curiolîté d'un jeune homme qui délire sinftruire ne vous paroilloit pas indilcrète, j'aimerois à vous entendre raconter comment vous eil venue pour la première fois l'idée de votre invention!' " A cette quertion de l'enfant, une exprelîion grave & pleine de mélancolie fe peignit iur la hgure du vieillard, qui, poiant fa main iur ion grand front chargé de rides, & le regard tourné vers le fond du hanap, répondit: <-<■ Mon ami, dans ce monde, ce qu'il \ a de plus élevé & de meilleur vient tout ieul & de ibimême, i'ans qu'on puiife dire ni d'où, ni comment. 11 en a été aini'i de l'art que je pratique. La manière d'imprimer avec des planches, comme vous le faites pour les cartes, comme d'autres le font encore pour les livres, depuis longtemps ne me iuiîîi'oit plus^ le pas à faire pour palier des planches gravées aux caracflères mobiles n'étoit comparativement que peu de choie. Les anciens dans leur fageife nous avoient depuis longtemps déjà indiqué la route, mais perfonne n'y avoit pris garde. C'eit un jour la vue de mon anneau armorié qui me conduiiît à la peniee d'employer des lettres mobiles. le métois amufé à imprimer iur de la cire molle le petit pèlerin avec fes coquilles, qui a de tous temps iervi d'armoiries aux Gutenberg de Maïence, & c'eit en le voyant ie reproduire ious mes yeux qu'il me vint l'idée qu'on pourroit graver des lettres fur du bois ou iur de la pierre & les imprimer après. Claude, tu vois combien j'étois encore éloigné

PREMIER MAITRE 1 M l> R l M E V R, 29

du but, & pourtant alors j'avois déjà bien des notions fur mon art & fur d'autres qui lui tiennent de près. Si tu connois Strasbourg, je demeurois à cette époque au faubourg de Saint-Arbogalle; je ne te raconterai pas la peine & le temps qu'il m'a fallu pour arriver à me fabriquer des matrices taillées en bois^ que d'eifais avant d'avoir pu réuÏÏir; que de mécomptes & que de pertes! Une des principales difficultés pour moi , quand j'eus mes caraèlères , fut de les imprimer. Une preife eft en apparence une chofe bien fimple, peu compliquée, pourtant il y a un abîme entre une prefî'e &: la brolie dont on fe fervoit autrefois, ce gros tampon de crins & de drap, avec lequel on n'imprimoit laborieufement qu'une page à la fois & encore d'un feul côté. C'étoit une des chofes qui me tourmentoient le plus de ne trouver aucun inftrument propre à tenir enfemble mes petites lettres de bois^ je ne parvenois pas à les faire s'imprimer d'une manière uniforme & allez forte pour reproduire le figne gravé, fans les voir fe calfer ou m'échapper. Un jour qu'étant affis dans mon atelier folitaire, je roulois dans mon efprit une foule de penfées tans pouvoir m'arrêter à aucune, le découragement me prit devant ma propre foibleffe, & le défefpoir de me voir incapable de réuffir dans ma découverte s'empara de moi avec tant de violence que m'élançant foudain, je me mis à courir dehors comme un fou^ j'avois beloin d'afpirer l'air pur, & je voulois elfayer fi, au milieu des champs, je n'oublierois pas pour quelques inftants mon malheur. 11 fe trouva qu'on étoit dans ce temps précifément au plus beau moment de l'automne, à cette époque où jardins & collines autour de Strasbourg, près & loin, fourmillent de vendangeurs & de vendangeufes qui

JO lEANGVTENBERG

cueillent le railin. — Mon ami! l'homme ei\ corrompu dès Tes plus jeunes ans, & ion cœur ell plein de malice. L'envie la plus noire, la plus cruelle bouillonnoit dans mon âme. A la vue de ces pauvres & joyeux travailleurs, je me dilois: chacun d'eux" a Ta place fous le foleil, chacun lait ce qu'il a à faire, & moi! il n'y a que moi feul condamné à errer inutile & défœuvré!! Et voici qu'à ce moment, comme fi le Seigneur m'avoit voulu punir à fa manière de ces penfées méchantes, il fallut que devant mes yeux frappés d'aveuglement Ion vînt jeter fous la vis du preifoir une charge de raifms^ l'inrtrument aulîitôt fonélionna pour le vigneron^ ah! ce furent des écailles qui me tombèrent foudain de la vue, je courus, je retournai à mon atelier, je travaillai la nuit entière de concert avec mon fidèle Laurent Beildeck, & le matin, quand l'aurore paroiifant à l'horizon, éclaira mon réduit de fes premiers rayons, j'avois devant moi une prelîè à imprimer, informe, il ell vrai. Se à peine ébauchée, mais la découverte étoit faite. Claude, tu peux m'en croire, j'aurois pu, moi auffi, agir comme ce grand mathématicien, dont j'ai lu quelque part l'hirtoire, qui, fortant de fon bain où il avoit réfolu un problème, fe mit à parcourir nu les rues de fa ville natale, en criant: « le l'ai trouvé; je l'ai trouvé! » Tu les connoîtras peut-être un jour toi-même ces délices, quand, après avoir erré longtemps dans les ténèbres, i'oudain la lumière fe fait devant les yeux; on délire, pécheur on fe laiilè choir fur fes genoux pour remercier Dieu de qui émane la lumière, ce Dieu à qui nous, iils ingrats de la terre, nous ne craignons pas, dans notre fol orgueil, de vouloir quelquefois nous égaler! "

Ici Gutenberg joignant fes deux mains autour du ha-

nap le porta à les lèvres & but un long trait. Claude avoit écouté avec un attendriirement naïf le difcours qui venoit d'échapper aux lèvres du vieillard, & quand il eut achevé de parler, Claude lui répondit d'un ton d'inlpiration prophétique: ^^ Maître, vous avez trouvé &. accompli une œuvre divine ^ que font tous les arts à côté du vôtre, avec fa fécondité inceifantel' Non, non, ne prenez pas ce que je vous dis là pour une flatterie infipide, mais je ne puis comparer votre invention qu'à une vieille fable, laquelle j'ai vu repréfenter dans ma jo>eufe ville de Paris, c'étoir, je crois, ce qu'on appelle un mvllère^ il y avoit un héros, qui fe nommoit, il me iemble, Prométhée^ il avoit voulu enlever le feu du ciel & en rapportoit une étincelle à notre froide & ténébreule ferre. Vous avez fait comme lui^ vivent donc à jamais & votre nom & votre art! »

Ici le jeune homme fe leva & but^ Gutenberg, pendant ce temps, balançoit d'un air penfif la tête & fa chevelure grife, les yeux conftamment iixés devant lui; après un long filence : » Enfant, dit-il, tu parles iélon ce que tu te ligures, & fuivant ton âge. La vie n'a pas eu pour toi fes ombres, tes rêves n'ont pas été détruits encore. Il n'en eft pas de même pour moi. Claude, crois ce que je te dis^ je vois venir le temps où ces petites lettres mobiles que j'ai découvertes, deviendront une choie vivante i comme autant de ferpents elles grimperont aux murailles de nos cathédrales & à leurs hers clochers, ce feront autant de vers rongeurs aux vieux trônes de nos empereurs. Oui, il y a dans ces caracflères mobiles un côté fatanique lequel tu n'entrevois pas, que tu ne peux même pas comprendre. l'ai inventé, j'ai créé, mais une chofe qui ne peut que détruire, j'ai

32 lEANGVTENBERG

allumé un flambeau, mais vienne le vent de l'orage le frapper de les ailes, & li l'on n'y prend garde, ce lera foudain une flamme dévorante qui conlumera tout autour d'elle. »

Claude ne f ailifîoit pas trop de quelle manière le vieux divinateur entendoit la choie ^ le regard du jeune homme effleurant la furface fans pénétrer au delà, ne découvroit pas les l'uites inévitables, les réa61:ions terribles que cette invention immenfe alloit néceirairement entraîner après elle. Tout rempli de fbn amour pour le vieux maître, il revenoit fans cefîe à le féliciter de s'être élevé à lui-même par fa découverte un monument impérifiable. Gutenberg n'admettoit pas même cela, il difoit : « Mon art n'efl pas un art comme tous les autres. Un peintre jette fes figures fur la toile & il arrive à une création complète; il en efl de même du poète, du graveur, de l'architeéle, du mufîcien; nous, au contraire, avec nos preffes nous ne (ommes que les f'erviteurs des autres, l'imprimerie neÛ qu'un moyen pour la penfee. Qu'importe la main qui range les lettres dans un livre, qu'importe celle qui fait agir la prelfe, qui ordonne les pages & les cahiers, prête une forme vifîble à l'œuvre de l'efprit:' Le le(51:eur demandera-t-il qui a imprimé le livre? il ne s'embarraffera que du nom de celui qui l'a conçu, écrit, lequel nom brillera en grolfes lettres en tête de l'œuvre, tandis que nous autres typographes n'apparoîtrons qu'à la fin, dans une annonce modefîe, à peine perceptible, traînés en quelque forte à la remorque de l'auteur dans fon voyage à l'immortalité. »

Le maître fe leva & fe dirigea vers la fenêtre; au dehors une tiède nuit d'été laifîbit f buffler fa douce brif e fur le fleuve, fur la ville & fur les campagnes environnantes.

PREMIER MAITRE i M P R 1 M E V R. 55

nantes. Gutenberg jeta un regard ému aux profondeurs étoilëes du ciel : i^ Seigneur, murmura-t-il à demi-voix, tu fais le but où j'ai tendu & quelle a été mon œuvre, à toi en loit la iin dernière; que ma miférable vie, mon nom aillent, lî telle ell: ta volonté, le perdre au fein de ton immenlité inlinie! » 11 parla &l difparut dans l'enfoncement de la chambre où il avoit l'habitude de chercher fon repos de la nuit. Claude le regarda faire d'un œil iurpris, mais Laurent Beildeck, qui n'avoit pas écouté Ion maître bien-aimé (ans avoir les yeux humides de larmes, dit doucement à l'oreille du jeune homme : « Le voilà tel qu'il ell fouvent : le cœur d'un enfant. Dieu daigne l'avoir en fa fainte garde! »

Comment deux barons crojfés s' étant pris de querelle, ce fut

le pauvre peuple de zMaïence qui en fouffrir

Ù en particulier ty^faitre lean

Gutenhers;. Chapitre IIII.

EVT-ETRE, lecfleur, vous efl-il arrivé d'en être témoin , d'avoir vu le foir un orage menaçant envelopper les collines de fes ailes fombres, tandis qu'au-delfous la vallée infouciante va s'endormir pailïble aux derniers rayons d'un foleil qui l'éclairé encore. Les laboureurs fur leurs portes font à contempler leurs moilfons d'un œil fatiffait, la fumée s'élève des cheminées en légers tourbillons bleuâtres, tout ell; calme & tranquille, tandis qu'une heure, une feule heure plus tard Difpenfez-moi, le(fleur, de vous offrir ce tableau.

J4 I E AN G VTtN BERG

lamais aux plus mauvais moments des guerres de religion, la ville de Maïence n'eut une journée plus épouvantable à paiîër que celle du i } 0(ftobre de l'année 1462. Ce jour, le calendrier le déligne fous les noms de Simon & lude, & l'on eit à fe demander fi les bourgeois de Maïence doivent le marquer d'une croix noire en ligne de deuil comme un jour vraiment digne de ludas, (on patron, ou d'une croix rouge en fouvenir de tout le fang qui coula dans leur ville & de la flamme qui, s'élanc^ant de toutes parts, dévora leurs mailons.

Le Seigneur Adolfe de Nalî'au, alin de contraindre l'Archevêque Diether qui ne vouloit pas démordre, en vint à concevoir une idée paiî'ablement inlolite, iurtout pour être fortie de la tête d'un berger ("pirituel; il réîblut d'enfumer Ton compétiteur, comme ceux qui enfument des mouches à miel pour les obliger à évacuer leur ruche. Il pouvoit être environ quatre heures après minuit quand une centaine des plus hardis, des plus entreprenants parmi les parti! ans du Seigneur de Nalfau efcaladèrent la muraille de la ville au point où elle étoit le plus élevée; car fa hauteur même, & furtout fa pofuion au bord du fleuve qui baignoit ion pied, avoient infpiré tant de confiance qu'on avoit pofé des léntinelles partout ailleurs, mais aucune dans cet endroit.

Sauter dans la ville, paffer au fil de l'épée les hommes d'armes qui gardoient la porte, mettre le feu aux maifons les plus proches dont ils maifacrèrent les habitants, fut pour les envahifîeurs une affaire de moins de temps que je n'en mets à vous la conter. Quand le jour commença à poindre, on vit partout la lueur des incendies éclairer les rues; l'alarme fonnoit dans les clochers, & les maifons retentiffoient de plaintes, de gémiffements ainfi que

P R h M 1 H R M A I T R h I M P R 1 Al F. V R. 3 ^

du fracas des armes; Ipeélacle à jamais douloureux qui dura dès les premiers ra\'ons de l'aurore julqu'au foir où le loleil parut le coucher voilé de i'ang derrière les tlots du Rhin. Les bourgeois le défendirent comme il convenoit à des citoyens d'une ville libre; mais quand ils virent quatre cents des plus vaillants des leurs couchés morts dans les rues, quand ils virent l'urtout des femmes, des jeunes hlles, des enfants, le précipiter mains jointes au milieu des combattants pour demander merci aux foldats du Seigneur Adolfe occupés à mettre le feu aux maifons qu'ils venoient de piller, alors les pauvres Maïençois jetèrent loin d'eux leurs armes avec défelpoir, & comme autant de brebis furprifes par l'orage, fe laiifèrent conduire ians réfillance fur la grande place de la ville archiépil'copale. Là ils s'entendirent annoncer de la part de leur nouveau Prince, que dès ce moment ils étoient libres de s'en aller, eux & les leurs, où bon leur fembleroit, mais qu'ils eulîent à fortir & au plus tôt par une quelconque des portes de la ville.

l'aimerois que vous puffiez, leéleur, lire comme je l'ai fait, l'unanime concert de plaintes qu'entonnent à l'envi tous les vieux chroniqueurs Maïençois à cette page fanglante de l'hirtoire de leur ville; que de navrantes doléances t\ir la mifère de tant d'infortunés qui, blelfés mortellement, ibuffrants, fans moyens d'exiflence fe vovoient bannis de leurs fo)ers, lailîknt derrière eux la défolation & l'infortune. Qu'elle ell julte & grande, d'autre part, la colère de ces mêmes chroniqueurs, quand ils parlent de certains bourgeois avifés de Maïence, qui ayant fait fecrètement alliance avec le Seigneur de Naffau, maintenant qu'il n'y avoit plus rien à craindre, promenoient tranquillement leur aifurance au milieu du

}6 I E AN GVTHN BERG

deuil général. On en trouveroit même un de ces honnêtes hirtorlens a\ant la bonne foi de s'indigner contre l'Archevêque Diether qui, réveillé dans Ion fommeil du matin par la cloche d'alarme, fe fit aulfitôt paiîér un vêtement propre à empêcher qu'on ne le reconnût! Oubliant dans fon logis Ton anneau, fa croix & la croiîe, il ie laiiîa glilTer d'une des fenêtres du château par une corde, & s'étant élancé dans une petite barque, le digne palleur, ne daignant pas jeter derrière lui un feul regard à fa pauvre ville tout en flammes, prit fans plus tarder le fil de l'eau. Eh quoi! trop naïf chroniqueur, cela t'étonne, comme fi la chofe étoit fi extraordinaire & avoit le droit de te furprendre!

Parmi tout ce monde qui s'enfuit cherchant à fauver fa pauvre vie, qu'avons-nous à faire pour notre part, fi ce n'eft regarder autour de nous cherchant à découvrir ce que devinrent dans ce malheur univerlel nos anciennes connoifiknces. Au grand Saint-Humbert, les partilans du Seigneur de Nailau ufèrent, nous devrions dire abuièrent, d'une façon terrible du droit du plus fort; ils jetèrent les prefibs par les fenêtres, elles tombèrent fur le pavé où elles fe brifèrent; dans la rue des Savetiers, il pleuvoit des lettres gravées; les pillards enfoncèrent toutes les caifiès, forcèrent tous les bahuts, fans v trouver de quoi fatiffaire leur avidité. A quoi lervit à Maître Full de jurer à jointes mains qu il ne polîédoit plus rien, qu'il avoit tout livré; quand il menaça de porter plainte à fon frère le bourgmefire, l'orfèvre le plus riche du quartier, fort bien dans les papiers de l'Archevêque Adolfe, les lanfquenets lui répondirent par le plus bruyant de tous les éclats de rire; fur quoi ne trouvant ni or ni argent à emporter, leurs mains illettrées le faifirent des

précieufes imprelfions amoncelées ibus le toit dans les combles: «On ne mange pas ça, dit un laniquenet Palatin à longue barbe, ce feroit trop indigelle, mais après tout on en pourra tirer de la litière pour les chevaux; >' & là-delfus de faire tomber lix gros in-folio dans fon valle iac où ils dilparurent comme dans un gouffre.

La Icène prit un caractère plus fâcheux encore chez Pierre Schœffer, qui, en même temps qu'il s'etforçoit de rendre un peu de courage & d'elpérance à -fa nouvelle compagne, fe prit de querelle avec un de fes terribles hc^tes. Dame Chrilline s'étoit retirée au fond de fon appartement où, à genoux devant fon prie-Dieu, elle imploroit la Vierge, mère de notre Seigneur. Schoetfer, lui, tantôt alloit à la cour où il cherchoit à arrêter les pillards, tantôt revenoit auprès de fa femme à qui il apportoit des nouvelles, lefquelles malheureulement n'étoient guère raifurantes. Voici qu'en ce moment de trouble, tout à coup un reître effronté pénètre jufque dans la chambre de Dame Chrilline, & d'un regard avide autant que farouche, \ cherche ce qui pourra devenir fa proie. La pauvre femme offre tremblante ce qu'elle a de carcans & de bijoux: c^ Pas affez! ^> s'écrie le pillard du ton le plus brutal, & des deux mains il va fouiller dans les bahuts. Au fond de l'un d'eux le pfautier de 14^7 vient foudain frapper la vue du reitre, moins, leéfeur vous pouvez m'en croire, à caufe de fes beaux caraclères, qu'à caule des crochets d'argent qui excitent les délirs du Vandale. Le fourire fur les lèvres il tire à lui le volume ^ Dame Chrifline, qui voit dans le Pfautier non-feulement fon livre de dévotion, mais encore le cadeau de noce de fon mari cherche à en difputer la poffeffion à l'envahiffeur. Aux cris que pouffe fa femme, Schœffer fe préci-

38 IFANGVTENBERG

pite dans la lalle, il arrache le livre des mains du reître qui ie détend, &. en elîa\ ant de frapper Schœtfer du lourd talon de fa botte, le blelfe avec fon éperon. Schœtfer réfirte, & failiifant le prie-Dieu, le lance à la face de fon ennemi avec tant de force que l'autre, fout en fang, fe met à jurer & à pouiîer des hurlements lamentables^ les compagnons du foldat arrivent à l'on aide; ils chalfent Schœtfer & Chritline de chez eux; une main impito\able ramaiîé des cendres & des charbons ardents dans le fover commun de la demeure &. les jette au milieu de la charpente du toit; quelques inltants plus tard la tlamme s'élançant par toutes les iifues enveloppoit le bâtiment entier de fes langues ardentes, comme iî la malédiéfion du petit Parifien contre la maifon de l'imprimeur avoit dû avoir fon effet fans retard.

La famille de Fulf, réunie dans la cour du grand Saint- Humbert, envoN oit de là fes gémiifements au ciel & d'inutiles imprécations aux pillards qui, après avoir faccagé & brûlé la mail on, en quittoient les débris fumants pour aller plus loin tenter la fortune en continuant leur œuvre. Il ne fera pas difficile de comprendre que les efforts des ouvriers imprimeurs qui, ne fâchant à quel f'aint fe vouer, s'ils dévoient effa\ er d'éteindre le feu ou tenter de fauver ce que la flamme avoit épargné, reffaffent fans grand réfultat; les voiiins non plus, au milieu de la bagarre, ne fe fentirent guère l'envie de venir à l'aide d'un homme qui, par fon attitude hautaine dans la fortune, les avoit plutôt éloignés. Fuff, fans f avoir ce qu'il faifbit, s'arrachoit les cheveux, les jetant dans les flammes qui dévoroient fon foyer; le bourgmeffre enfin, fbn propre frère, trop occupé de la détreffe générale, ou ce qui f'eroit plus probable, tout abforbé par le foin de garder

PREMIER MAITRE IMl'RIMEVR. 59

l'on bien, ne trouva pas le temps de longer à la chair & à ion fang. Partout dans la malheureufe Maïence on ne voyoit qu'ennemis, pillards, maiîacreurs^ les portes de la ville étoient fermées & les ouvertures des maifons particulières exacftement barricadées de l'intérieur. Fuft, incapable de prendre un parti, demeuroit immobile à regarder les tlammes, pendant que Chriltine au défefpoir cachoit fon vifage iur la poitrine de fon mari. Les ouvriers fe traînoient ici &. là mains jointes, & au-delius d'eux tous le feu pétilloit, les poutres confumées s'abîmoient, & dans l'air voloient des cendres de papier avec lelquelles la fraîche brife du matin jouoit malicieufement.

On auroit peine à décrire l'impreffion caufée par cette fcène; c'étoit le lilence & la folitude, l'anéantiirement & le défefpoir au milieu de la confufion & du bruit ^ à ce moment un nouveau perfonnage parut : ^ Que Dieu & fon aide foient avec vous tous, pauvres infortunés! ^> dit l'arrivant du ton d'une compaifion à la fois lincère & profonde. Si nous ajoutons qu'au lieu de remerciements le nouveau venu n'obtint qu'un falut contraint, & ne rencontra que des yeux où perc^oient la haine & la défiance, chacun devinera bien vite que c'étoit lean Gutenberg, qui, une valife fur le dos, le bâton du pèlerin à la main, le pourpoint troulîe pour le vo}age, venoit d'entrer dans la cour du grand Saint-Humbert.

En effet c'étoit lui, & Fuft, heureux de trouver quelqu'un fur qui décharger fa colère, lui lança ces mots en même temps qu'un regard ardent comme les flammes qui dévoroient fa maii'on : '< Homme, que venez-vous chercher ici? Viendriez-vous repaître vos yeux de la vue de notre mifère, ou peut-être mendier votre pain chez des

40 lEANGVTENBERG

mendiants:' ^' Celui qu'on otfenloit de la forte fe contenta de lecouer doucement la tête, & Tans feulement prendre garde à Schœffer qui, à la vue de Gutenberg, s'étoit détourné emmenant avec lui Dame Chrilline :« le me fuis figuré, reprit le vieillard, que dans ce temps de commun malheur vous auriez lans doute oublié nos petites querelles d'autrefois; & li je fuis venu, c'ell pour connoître votre fort, défu'eux de vous tendre une main fecourable li la chofe ell: en mon pouvoir, l'ai perdu fouvenance que jadis nous nous lommes quittés brouillés, cro\ant avoir moven encore de porter de l'intérêt à une maifon où j'ai travaillé de li longues années avec vous &: votre gendre. » Full:, pour toute réponle, fe contenta de murmurer: » Vous le vovez, il n'v a plus rien ici à taire ou à prendre; nous lommes ruinés autant que vous. »

<c Maître, reprit Gutenberg, plus de jaloufie mefquine; je ne me fuis pas tiré d'affaire mieux que vous. Les gens de Nalfau en ont fait des leurs chez le S\ ndic; mes prelfes font brifées, mes lettres difperfées; il ne relie plus que la maifon & fes murailles nues. ^^

Schœrter pendant ce temps étoit rentré, il prit part à la converfation, & dit avec amertume à fon ancien patron : «Eh bien, très-digne Seigneur, vous n'avez plus préfentement, ce me femble, qu'à vous tranquilliler fort. Ne fait-on pas que vous ne polîédez aucun droit direct: fur vos preifes, & que vous ne continuez le métier qu'aux rifqucs & périls du Svndic! » A cette dure apollrophe l'on eût vu le vifage du vieillard Gutenberg fe couvrir de la plus vive rougeur: <> C'ell la vérité, la choie ell comme vous la dites, répliqua-t-il, mais qui mieux que vous doit connoître l'auteur de mon infortune. le ne m'embarralfe nullement du peu que j'ai pu perdre; ce que

je regrette,

je regrette, c'eft de voir mon œuvre interrompue, c'ell le temps & les forces qui m'échappent, deux chofes dont un vieillard doit être avare; voilà ce qui me peine ^ car qui fait où & quand le Maître retrouvera un lieu où remonter fa table de compofitionl' ^^

'< Penfez-vous donc encore, lui demanda ¥ui\ d'un ton d'abattement, que l'on puilîè jamais établir de nouveau ici une imprimerie!' La vôtre & la mienne ont été les deux premières, croyez-moi, elles leront les deux dernières. Un chacun fe gardera délormais de renrendre un métier fur lequel pèfe fi vifiblement la malédiélion du ciel. Vous & nous ruinés de la forte de fond en comble! O maudite foit l'heure où vous avez paiîe la première fois le leuil de ma mailon, où, par de belles paroles, vous m'avez entraîné à concourir à cette œuvre de Satan! Puiife-t-elle palfer cette œuvre & s'évanouir comme la fumée qui fort de ma maifon, s'abîmer comme cette poutre calcinée contre laquelle s'appuyoit la première preffe! »

Un nouveau craquement fërvit d'accompagnement à ce iouhait terrible; la cour & la rue qui la touchoit furent enfevelies fous les décombres, la pouffière, les cendres, les éclats de bois enflammés. Un ouvrier demeura fous l'avalanche, les autres s'enfuirent en pouiTant des cris; Schœffer entraîna fa femme éplorée loin de cette fcène de défolation ; il n'y eut que le vieux Full: & lean Gutenberg qui continuèrent à relier feuls au milieu des ruines; le premier, les deux mains couvrant fes yeux, étoit tombé prefque à terre fur fes genoux tremblants; Gutenberg, au contraire, comme animé d'une énergie toute juvénile, fe releva, & appuyant fa main droite fur l'épaule de fon antagonirte , lui adreifa les paroles lui-

vantes à peu près du même ton dont il lui auroif adrert'é une prophétie: <^ O gens de petite foi, qui croyez, parce que le temple ei\ en flammes, que la Divinité doit auHi brûler! Ce qui vous arrive, vous arrive jullement, car ce que vous avez fait elt moins en vue de fart & de Ton avancement qu en vue de votre intérêt peribnnel. le vous le dis en vérité. Maître Fuil, cet art dont vous défelpérez fera éternel, comme la parole qui l'a créé ei\ grande devant les hommes, & il périra auifi peu dans l'incendie de votre mail on que périra ce ciel qui s'étend û bleu, li calme, fi élevé au-deifus de nous. Regardez, Maître Fu(l! votre atelier ell vide, vos ouvriers font loin! penlez à ce que je vous dis! le iort, au-deiîus de votre tête courbée par le malheur, jette les cendres de vos livres à tous les vents du ciel^ eh bien, par ce fait que nous venons d'être arrêtés ici dans notre œuvre, & que nous Ibmmes chalfés de nos foyers, notre art fe répandra au loin dans tous les coins du monde. Laiifez brûler, ô Full, ce qui peut fe brûler! L'art de limprimerie eû un Phénix qui renaîtra de les cendres pour couvrir le monde entier de les ailes! •>

Le Seigneur cArcherêque cAdolfe de C^ijfaii s étant fouvenu

de lean Gutenberg l Imprimeur, le fait chercher par

un de fes cavaliers, qui le trouve proche

du %liin dans la cabane d'un

pêcheur. Chapitre V.

[ANS le pays du Rheingau, fur la rive droite du grand fleuve, à quelques lieues au-delîous de Maïence, ie trouve une petite ville à laquelle on donne de nos jours, luivant la tantailie, deux noms IJdifférents : on l'appelle tantôt Eltvil, tantôt Elfeld. Quand ces monltres fumants, les bateaux à vapeur, pailent en mugilîant devant les modeiles maiions d'Eltvil, c'efl: à peine i\, lorfque la cloche fait entendre fa voix argentine, un petit canot porteur du drapeau rouge & blanc le détache & fend l'onde preflement. On aborde, les palî'agers montent au grand navire, mais tout au plus les tourilles qui le prélaflent lur le tillac daignent-ils jeter un coup d'œil dillrait fur leurs nouveaux compagnons de route, & ils ont railon, car que peut faire à la blonde fille d'Albion, étendue lur un des bancs du pont, la gracieufe iille du Rheingau, qui, un panier au bras & Ion tricot à la main, monte fdencieufe, & après avoir adreifé un dernier adieu aux amis &: amies qu'elle laiife au rivage, va s'aifeoir lans bruit lur un tabouret de campagne.

C'ell: pour nous à Eltvil que va le renouer le lil de notre narration, fi brufquement rompu par l'incendie de

Maïence. Trois années s'étoient paifées depuis cet événe-

f.ii.

44 lEANGVTENBERG

ment, pour les pauvres habitants des pays du Rhin, trois années cruelles entre toutes. Gutenberg avoit repris comme autrefois le bâton du voyageur:, Claude Mufnv marchoit devant chargé du léger bagage de la petite caravane, & cet heureux enfant dune nation légère, grâce à fa gaîté que ne pouvoient atteindre ni les privations ni les contrariétés, redonnoit de temps à autre au vieillard abattu quelques inftants de férénité. Laurent Beildeck, inféparable de Ton vieux maître, fe tenoit à côté, ioutenant parfois les membres fatigués de Gutenberg, ou, quand il le falloit, venant au fecours de fa vue affoiblie.

Quelle caravane & quelle route! & que devoit fe dire à lui-même celui qui en étoit le guide &: l'acfteur principal!' alors furtout qu'il repenfoit à la première fois où, aiglon s'étant élancé de fon aire, il avoit pris fon vol dans cette même direction! Beildeck fe garda de prononcer une leule parole capable de rappeler ce temps au vieillard, mais un foir que nos voyageurs avoient fait halte fur une colline au bord du Rhin, Gutenberg rompit le filence général par ces paroles prononcées avec une émotion douloureufe: >> Te rappelles-tu, mon vieux Beildeck, comment en fan 20 nous avons fait enfemble cette routei' Moi, fièrement à cheval, jeune patricien fanfaron comme tous les autres, je me i'entois l'égal des Furftenberg, des Volksberg, des Gelthuss, des Humbert^ me vois-tu avec ma belle plume flottante attachée à ma barrette de velours, javois fur le corps un pourpoint fort tailladé de crevés & orné dune abondance de rubans. Ah! Laurent, que c'étoit beau! Et avec quelle joie nous dépaffions les cavaliers lourdement montés envo)és par les abbaïes & par la bourgeoifie, défîreux que nous étions

PREMIFR MAITRE IMPRIMEVR. 4f

de nous trouver des premiers à faluer l'Empereur Rupert; & après, quand nous avons été loin, comme le peuple

de Maïenceert venu allkillir nos maifons ^ — -< C'étoit

alors le bon temps, >■ dit le vieux Beildeck avec un foupir en fecouant la tête.

(' Oui, tu as raifon, c'étoit là le bon temps, répondit Gutenberg^ hélas! à quand la iin de notre vie errante & de nos mifères? » A ces mots qui fortirent de fa bouche du ton de l'amertume, le noble vieillard fixa ion regard fur le foleil qui fe couchoit dans fa gloire, & dont les ravons brillants entourèrent ce crâne dépouillé, ce vifage pâli par l'âge & par les épreuves; Ion eût dit qu'ils deiîinoient tout autour comme la couronne lumineufe d'un martyr.

Des foucis, Gutenberg n'en parloit pas fans raiion, car pendant trois années de fuite la petite caravane avoit erré le long du Rhin, tantôt le defcendant, tantôt le remontant, & nos trois voyageurs étoient arrivés ainfi jufqu'à Strasbourg où Gutenberg tenoit à fe rendre encore une fois dans l'efpérance d'\ retrouver d'anciens amis. 11 frappa en tous lieux, mais ne rencontra que des cœurs fermés ou des portes clofes. Perfonne ne le ioucioit de la t\pographie, le fac de Maïence avoit répandu dans tous les pavs du Rhin une foule d'ouvriers fugitifs, & en particulier un lî grand nombre d'imprimeurs que nulle part il n'y eut la moindre place pour le vieillard; le mettre au lervice des autres, voilà à quoi le maître ne pouvoit fe réfoudre; Gutenberg auroit voulu avoir fon atelier à lui, travailler à fon heure, avec l'efcarcelle quelque peu garnie.

Au bout de trois ans la caravane trouva bruiquement un terme à fes pérégrinations, terme qu'elle n'auroit, il

46 lEANGVTENBFRG

ert vrai, pas choiiî: Gutenberg tout à coup tomba dangereufement malade. Ce ne fut qu'avec difficulté que les deux compagnons parvinrent à lui procurer un abri & un gîte chez un batelier, ou, comme on le diloit alors, chez un navatier, qui polî'édoit lur la rive gauche du Rhin, en face du riche & puiifant couvent d'Erbach, une cabane où il vivoit péniblement, en partie de la pêche, en partie du profit qu'il trouvoit à tranl porter dans fa nacelle les pèlerins qui le rendoient au monailère. C'eft là que Gutenberg dut s'arrêter atteint par la maladie. Le lieu, iuivant ion déi'ir, étoit éloigné de la demeure des hommes que le vieillard, ioumis à tant dépreuves &. aigri par le chagrin, s'efiorcçoit d'éviter chaque jour davantage^ la cabane, comme enfevelie fous les pampres, dominoit le Rhin dont les ondes baignoient prefque fon feuil.

C'ert ainli que dans l'année 1465; de notre Seigneur léfus, lean Gutenberg, cet inventeur de l'art d'imprimer, giloit fous ce miférable toit, en proie à la maladie, oublié, abandonné du relie des humains. La mauvaife faifon étoit arrivée & l'avoit hirpris encore en route; l'épuil'ement, la maladie, les chagrins, les déceptions de toutes les efpèces avoient accablé à la fois le vieillard ^ de là ces regards pleins d'angoilîe que jetoient les deux compagnons fur le grabat de leur maître. Ils fe partageoient les foins à donner au malade, & pendant que CUiude Mufn\ alloit de côté & d'autre ortrir les fervices aux vignerons ou aux religieux du couvent, Beildeck reltoit auprès de Gutenberg. De temps en temps, à de rares intervalles, un moine d'Erbach, expert dans l'art de guérir, à la demande de Claude, paifoit l'eau pour vifiter le vieil infirme, dont le médecin ordinaire n'étoit autre qu'un berger du voifmage qui, au moyen de philtres & de prié-

res, efTavoit vainement de rendre la vie à une exiftence ufée.

Un loir des derniers jours de 1 automne de cette même année, le berger, Beildeck &. le jeune François ie tenoient alîis près de Gutenberg à lurveiiler l'on fommeil agité parla lièvre^ au dehors la nuit étoit lombre & trille^ les flots du Rhin gonflé par les pluies battoient prelque les murs de la chaumière, & un vent âpre qUi s'engoufFroit entre les collines faifoit trembler fous les rafales toute la charpente de la pauvre cabane. Le malade venoit de palier une mauvaife journée, il fe plaignoit déprouver une chaleur brûlante à la tête, lurtout dans les \eux, &. Beildeck remarqua, non Tans inquiétude, de quelle main hélitante & mal alîurée Gutenberg avoit pris i'écuelle qu'on lui prélentoit. Claude fe tenoit alîis lans rien dire au pied de la couche, & chaque fois que Gutenberg faifoit un mouvement ou plaignoit, le berger murmuroit d'inintelligibles prières; Beildeck, debout contre la fenêtre, écoutoit le bruit du fleuve & les gémillements du vent.

L'obfcurité étoit déjà profonde dans la cabane quand Gutenberg fe réveilla; ce fut d'une voix éteinte qu'il demanda de la lumière. Beildeck fortit & alluma une torche de réfine qu'il revint placer au centre d'un anneau de fer fiché à cet effet dans la muiaille, tout proche du lit du malade. Celui-ci, en entendant la porte grincer fur les gonds, le leva à demi: ^ De la lumière, ^' s'écriat-il, puis au bout d'un inffant avec impatience: <' N'y a-' t-il donc perlonne ici qui daigne faire la grâce à un vieillard de lui allumer un peu de lumière pour éclairer fa

lonjiue nuu

Beildeck tout tremblant tira vivement le jeune Fran-

48 lEANGVTENBERG

çois vers l'autre bout de la couche: <• Maître chéri! ditil, veuillez vous retourner &. ouvrir les \eux, la torche eu k la place comme d'habitude. »

"- le te dis que tu mens, lui cria Gutenberg avec emportement; fout n'ell-il pas noir ici comme dans un tombeau';' Claude, mon enfant, réponds-moi! où es-tu? »

Celui qu'on appeloit étoit à côté de la tête de ion maître, il fe pencha en frémlifant vers lui: >' Me voici, ^> murmura-t-il, & prit vivement la main du malade; mais celui-ci le repoulfant avec vivacité, avanc^a fa main vers la torche qu'il lailit & la porta à Tes \eux. Il ne la voyoit plus.

Ce fut avec un cri de dételpoir & en enterrant l'ous Tes mains fes yeux fermés au jour, que Gutenberg fe rejeta fur le grabat: >^ le vous entends, dit-il à fes deux compagnons qui éclatoient en fanglots, mais je ne vous vois pas ; je fens l'odeur de la réiine, mais le rayon de fa lumière ne perce plus la nuit qui m'enveloppe. G malheureux que me voici! Hélas! je luis Tobie, mais Tobie fans fon fils ! ^>

PaJÎé les premiers moments, pendant lefquels Gutenberg donna cours à tout Ion déleipoir, le lîlence fe rétablit dans la chambrette. Le berger, qui en ceci reifembloit fort aux docfleurs de nos jours, quand il vit qu'il ne favoit plus que faire, fe hâta de s'enfuir à petit bruit; le jeune François, en proie à la plus vive douleur, le tenoit à genoux près du lit, tandis que Beildeck , la torche à la main, l'approchoit des veux du vieillard, comme s'il avoit cherché à leur rendre ainli la lumière qui leur étoit ravie fans retour.

Tel étoit le tableau que préfentoit l'intérieur de la cabane, quand le bruit d'un cheval qui approchoit vint

tout à coup

tout à coup tirer nos pauvres affligés de leur iïlence^ Beildeck ie préparoit à ouvrir la fenêtre pourvoir ce dont il s'agilloit, quand le pécheur fit entrer un cavalier trempé julqu'aux os, crotté juiqu'à l'échiné, c^ Tenez, lui dit le pêcheur, voyez vous-même à trouver celui que vous cherchez. »

Le cavalier courba la haute taille pour paiîer fous la porte balle : -^ Celui que je cherche, dit-il à Beildeck qui s'avança non fans un air d'humeur, fe nomme lean Gutenberg, & il ell: de Maïence. ^'

Le vieillard en entendant une voix étrangère prononcer l'on nom, avoit prêté l'oreille; il lit auifitôt figne à fon valet de fe taire. Son orgueil fe révoltoit à l'idée qu'on pût le trouver dans un lieu pareil^ fe tournant vers la porte d'où la voix étoit venue, il répondit aifez brufquement au cavalier : «^ Et qui vous a dit de venir chercher ce Seigneur ici, dans cette miférable cabane? PalTez votre chemin, mon ami, & lailfez en paix d'honnêtes gens! »

« C'eft dommage, répliqua le cavalier en lançant un coup d'oeil de défiance au malade, oui c'ert grand dommage qu'un melfage li heureux rencontre un fi mauvais accueil. Celui à qui s'adrelfe ce que j'ai à dire me recevroit à coup fiir plus poliment. ^^

" En êtes-vous bien certain? »

'^ le le penfe du moins, dit-il en tirant de deffous fon pourpoint un rouleau de parchemin. Voici que j'apporte de la part de Sa Grandeur, notre très-digne Seigneur l'Archevêque, une lettre, laquelle ne manque roi t pas de réjouir le vieux Gentilhomme, fi je pouvois feulement la lui faire tenir à lui-même. U y a des femaines que je fuis fur fa pifte, & c'efl hier Meffieurs les Supérieurs d'Erbach qui m'ont envoyé ici. »

fO I E AN GVTEN BERG

A ces mots Claude & Laurent, fur les vifages de qui l'attente fe pouvoit lire, s'approchèrent du cavalier: <- Si vous vous décidiez, dit Laurent en faifant un gelle pour montrer le malade, à nous remettre votre meilkge, je vous jure fur ma tête qu'il ne pourroit tomber en meilleures mains, car la retraite du Seigneur lean Gutenberg nous ert parfaitement connue. •> — » Allons, répondit le cavalier qui fit femblant de comprendre, je le veux bien, » & il mit le rouleau dans les mains du vieillard. '> Pour mon compte, me voici à la iîn déchargé de mon ennuyeufe commilfion, & fi le batelier veut me faire traverfer le Rhin encore cette nuit, je pourrai tout d'abord regagner Eltvil, où mon très-gracieux Maître l'Archevêque Adolfe, que Dieu conferve, a fixé fa réfidence. »

Les éperons du cavalier retentiifoient encore fur le feuil que Claude avoit déjà enlevé le rouleau aux mains de Gutenberg, & s'étant approché en hâte de la torche réfmeufe, il jetoit rapidement un coup d'oeil iur la miffive à laquelle pendoit dans un étui le grand fceau en cire de l'archevêque : <* Maître, s'écria-t-il avec une exclamation de bonheur en tombant fur fes genoux, c'eft quand la détreife ell la plus grande que le Seigneur eft le plus près, •< & fes larmes qui n'étoient plus de chagrin mais de joie, fes baifers couvroient les mains du vieillard.

•> Paix, paix, jeune écervelé, difoit Gutenberg qui avoit peine cependant à maîtrifer fon émotion, qu'y at-il donc dans cette mifllve capable d'exciter à ce point notre petit François'!* "

-- La délivrance pour vous, ô mon Maître, •' répétoit Claude avec jubilation, &. il remit le parchemin à Gutenberg, qui de l'es doigts tremblants toucha le ruban & le fceau. Claude avoit oublié que le vieillard étoit dé-

PREMIER MAITRE IMPRIMEVR. f I

formais hors d'état de lire, Beilde'ck dut le lui rappeler; Claude reprit donc le rouleau & Te mit à déchiffrer non fans difficulté, ni fans être interrompu par les fanglots du vieux Laurent, ce document, relique précieufe, que nous allons reproduire dans le langage naïf du temps :

te — [AQDUS, cAdolfe, Seigneur élu & cArchevêque confirmé de cMaïence, nous reconnoiffons par la préfente, avoir pour agréables & utiles à notre perfonne, les fervices que nous a rendus notre cher & fidèle lean Gutenberg : c'efl: pourquoi, mû d'une grâce toute particulière, nous l'avons choifi & élu pour notre Serviteur digne de faire partie de notre cour. Ne devant & ne voulant, tant qu'il vivra, lui refufer nos bons offices, elpérant que pour notre fervice il fe pourra guérir, nous lui octroyons chaque année, quand nous habillons le commun de nos gens, de le vêtir comme font vêtus nos gentilfhommes, de lui faire donner notre vêtement de cour, & chaque année vingt boiffeaux de froment & deux foudres de vin pour l'ufage de fa maifon : & pour que le dit Gutenberg n'ait pas la tentation de les vendre ou de les donner, les dits boiifeaux de froment & les dits foudres de vin auront leur entrée libre & franche de droits dans notre ville de Maïence, tant que vivra le dit Gutenberg, & fera & demeurera notre Serviteur. En foi de quoi nous lui expédions la préfente. »

Le rouleau de parchemin échappa des mains de celui qui le lifoit, & c'étoit chofe touchante que de voir le vieux Laurent ferrant la main droite de fon maître adoré, le regard iixé avec béatitude vers le ciel, murmurant tout bas: « A préfent, Seigneur, laiffi; ton ferviteur aller en paix! "

Pour Gutenberg, pâle & immobile fur fa couche, des

g.ii.

f2 lEANGVTENBERG

larmes rouloient ifolées de l'es joues fur Ta barbe grifonnante, mais pas un mufcle de l'on vifage ou de l'on corps ne témoignoit que la vie le polî'édât encore; & quand Tes deux compagnons fidèles elîavèrent de reprendre chacun une de les mains, il les repoulFa doucement, des i'anglots lui échappèrent, & il leur dit en fecouant la tète: « Il ert trop tard! — ces veux ne voient plus rien, — ils ne peuvent que pleurer! >•

Nous qui, venus au monde quatre (îècles plus tard, & qui, l'uivant une inlcription pompeule: aère per lotam Europain collaro, ce qui veut dire au mo\en de l'oufcriptions recueillies dans toute l'Europe, érigeons monuments fur monuments, à Maïence, à Strasbourg, à Gernsheim, à Harlem & Dieu lait où encore, en l'honneur de l'art &L de ion inventeui', que nenfermons-nous plutôt dans le locle de la itatue un morceau du parchemin porteur du vieux document:' Et toi, belle leàlrice, qui ne penles qu'avec ravilîement à tout l'efprit répandu dans lalbum de Gutenberg; &. vous, lucceilèurs & dilciples du grand maître, qui bâtiiîe/ pour vous & vos imprimeries des palais; curieux entin, qui trouvez que 10,000 écus dépenfés pour une fête ne pèlent pas trop dans le budget d'une ville, rappelez-vous celui qui en fut la caufe & en demeure le héros; il dut à la largelle dun prince généreux de recevoir par année vingt boillèaux de froment & deux foudres de vin. '

Mais ici taifons-nous, &. pas un mot de plus, car, lecteur, vous devez lavoir ce que dit certain proverbe: " Vieille chanfon, vieille hiltoire! "

PREMIER MAITRE IMPRIMEVR.

cMorr de lean Gurenberg. Trie\, lecleur, pour le repos de

fon âme,- fa pauvre dépouille dort dans une

tombe inconnue. Chapitre VI.

HISTOIRE, en nous tranfniettant le décret d'Adolfe de Naiî'au, nous a confervé une preuve de la générolïté de ce prince de l'Egliie, mais elle refte muette quand il s'agit de nous dire par quels fervices Gutenberg pouvoit s'être attiré cette grâce. Quelques auteurs prétendent que le vieillard, partifan fecret de NalVau, avoit aidé à furprendre fa ville natale; la retraite dans laquelle vivoit Gutenberg, ion éloignement lurtout pour les affaires du monde ne permettent pas de s'arrêter à cette Tuppoiition^ pour notre part, nous aimons mieux admettre que l'archevêque, après s'être emparé violemment de la capitale, sétoit Touvenu de celui qui en étoit un des entants; le hafard fans doute avoit remis en mémoire au Seigneur Adolfe l'inventeur pauvre & errant d'un art qui déjà alors commençoit à faire grand bruit. Pourquoi vouloir expliquer ce qui, lans explication aucune, feroit infiniment plus beau & plus humain.

L'archevêque tenoit fa cour à Eltvil. La ville dans ce temps devoit être bien plus peuplée & plus importante qu'elle ne l'ell: de nos jours. Le grand château d'Eltvil n'avoit pas été encore vicflime des tlammes françoiles & l'archevêque Adolfe, ne fe fiant point encore complètement aux cœurs & aux fentiments des brebis de fon troupeau, n'avoit pas voulu établir fa réfidence dans Maïence

54 lEANCVTENBERG

même. Ce fut donc vers Eltvil que fe dirigea lean Gutenberg, appuyé fur Ton fidèle Claude & accompagné de Laurent Beildeck; ce n'étoit plus un errant Bélilaire; ce n'en étoit pas moins un pauvre vieillard aveugle que la grâce de Ton Prince étoit venue chercher bien tard, & que la faveur des cours ne pouvoit plus guère ranimer. Le61:eur, difpenfe/,-moi de vous retracer cette fcène, quand le vieil aveugle arriva à la réfidence archi-épifcopale pour \ faire en peribnne fes remerciements à fon puilîknt Seigneur- à la vue de cette haute figure h fort courbée par l'âge &: par les infirmités, l'on vit des prélats tout replets, brillants de fanté, ie demander à demi-voix les uns aux autres: ■< Eh bien! voilà donc l'homme qui enleigne à imprimer des livres!' ^> Nous ne penfons pas qu'à ces paroles une fympathie ni vive ni profonde fe manifeftât chez les porteurs d'étoles ou de cuiraifes pour l'homme inventeur d'une œuvre fi immenle. Après tant de lacrificcs & de malheurs, le ciel n'accorda au vieux Maître de jouir de Ion modelle avoir que peu d'années; il lembla, pailez-moi cette comparailon, elle n ell pas nouvelle, qu'on vît le foleil prêt à fe coucher, déchirant le voile de nuages qu'il a devant lui pour difparoître l'inftant d'après dans toute fa tranquille majeilé derrière les collines. Gutenberg, lui, ne le vovoit plus ce beau foleil fe levant ou fe couchant fur le Rheingau, mais de temps à autre néanmoins il alloit, guidé par fes deux compagnons fidèles, s'aifeoir au bord du grand fleuve pour écouter ce doux murmure de l'onde qui palîe. Ses lèvres ne laiifoient plus échapper que peu de paroles, fes lèvres, hélas, avoient dû favourer tant d'amertume qu'à peine goûtoient-elles le miel des derniers jours; fous l'imprefTion de la douleur elles revoient oblVinément fermées.

PREMIER MAITRE I M P R I M E V R. f ^

C'eil ainlî que l'année 1466 setoit écoulée pour nos trois amis toujours fidèles à leur retraite ^ on étoit au printemps qui envoyoit à la terre les premières tièdes haleines ^ Gutenberg, âgé pour lors de Toixante & dix ans, fe tenoit un matin à la fenêtre de la cabane, tandis que non loin de lui fon jeune compagnon rattachoit à la muraille les pampres qui tapiifoient l'humble demeure. Ballades &. rondeaux s'échappoient fans relâche de la bouche du joyeux Pariiîen ; Gutenberg peut-être n'v comprenoit pas grand'chol'e, mais le chant naïf & gai de Claude l'amufoit.

Ils en étoient là quand tout à coup le jeune homme s'entendit appeler vivement par ion maître^ il dépofa auiîitôt fa ferpe & courut à la porte de la maifon où il trouva Gutenberg qui, en s'aidant de fon bâton, s'efforçoit de venir à la rencontre: >< Ta chanfon, lui dit le vieillard d'une voix tremblante, ta dernière chanlbn, répète-la-moi. ^' Claude regarda fon maître d'un air de furprife, puis fe mit à entonner de nouveau :

Soii & marin, filles, nalle\ foleaes Qui erre es gajons derr aines violerres.

A peine Gutenberg laiii"a-t-il prononcer ces quelques mots, qu'interrompant le chanteur il l'attira violemment & le ferra fur fa poitrine: <• leune homme, s'écria-t-il , d'où fais-tu cette chanibn i' >> — -^ C'ell ma mère, répondit Claude, qui me l'a apprife un jour qu'étant encore enfant je jouois au petit palet fur la place de Grève. » Ici le vieillard demeura un moment en proie à la rêverie; au bout de quelques inllants il reprit: '^ Vois-tu, Claude, tu es un brave garc^on & par ta fidélité tu as mérité ma confiance. Cette chanfon m'a été au cœur parce qu'elle

f6 I E AN GVTEN BHRG

ell pour moi la dernière parole, le dernier ion de voix d'une perfonne que j'ai aimée, tendrement aimée. Depuis que je l'ai entendue, ta chanlbn, que d'années Te font écoulées; je ne l'entendrai plus cette voix, hélas! non jamais plus comme autrefois! "

Gutenberg vaincu par l'on émotion garda le filence, & peut-être valoit-il mieux pour lui qu'il ne pût voir dans quel état Tes paroles avoient mis le jeune homme: " A préfent, Claude, reprit-il au bout de peu de minutes, va; retourne à la vigne, mais tu me chanteras cette chanlon une fois tous les loirs, entends-tu:' Ta main, mon enfant. » Claude tendit fa main. <> Tu trembles; dis? qu'astu, qu'y a-t-il'i' " demanda Gutenberg d'un ton de méfiance, comme le font volontiers les aveugles. — » Rien, Maître. » — « Et moi je veux favoir ce qu'il y a;' ta main efl: brûlante. >' — <i Mais, c'eft parce que vous venez de me dire que vous avez confiance en moi, & au même moment vous me cachez ce qui vous fait du chagrin! »

Claude avoit prononcé ces derniers mots avec angoilîë, prelque du même ton qu'un fuppliant qui auroit hâte de profiter d'un moment favorable. Gutenberg fe détourna, & après un filence alîez prolongé, il dit au jeune François à demi-voix : « Claude, ta chanibn, une de tes compatriotes au temps jadis me l'a chantée en prenant congé de moi; une aimable fille & un noble cœur; elle fe nommoit comme ta mère; tu dis que ta mère ie nomme Gilquette?» Le vieillard cacha fon vifage dans fes mains, tandis que Claude, tombant aux pieds de Gutenberg, embraiVoit fes genoux, murmurant: <^ Mon père, mon père! Ne devinez-vous pasi' celle qui chantoit cette chanïbn étoit ma mère! »

Un cri échappa à Gutenberg, fa main lailfa tomber

fon bâton;

PREMIER MAITRE 1 M P R I M E \' R. y/

Ion bâton; les yeux de l'aveugle fembloient chercher le vifage du jeune homme agenouillé : ^^ Tu mens, lui ditil, aie pitié de moi! oh! ne me mens pas! ^>

<^ Par la lumière de ces yeux que j'aime, laquelle ils ont perdue, par le cœur de Gii'quette, non je ne mens pas. le fuis ton fils & elle étoit ma mère! ^> Claude avoit prononcé ces mots avec toute la vivacité françoife; Gutenberg ne répondit rien; fa poitrine ie foulevoit avec effort; on vovoit en lui une lutte entre le délir de croire & le doute. ^^ Mais pourquoi;'.... " demanda-t-il. c< Père, répondit auffitôt Claude, qui comprit tout d'abord l'idée de Gutenberg, ne commences-tu pas à comprendre maintenant quelle a été ma mifîion, pourquoi je me fuis introduit auprès de toi, pourquoi je t'ai luivi, comment enfin je fuis arrivé à t'aimer ainfi que je le fais, jufqu'à l'adoration! Et ne devines-tu pas que ma mère m'avoit lié la langue au palais par le lerment folennel de ne jamais prononcer un feul mot qui la rappelât à ta mémoire, jufqu'à ce que toi-même de quelque façon tu euifes fait mention d'elle! Sois, s'il le faut, m'a-t-elle dit, fon plus humble valet, car il efi ton père, & fi tu trouves Gutenberg heureux, ce que mes prières les plus ferventes demandent au ciel, s'il a oublié les jours d'Aix-la-Chapelle, ô ne va pas évoquer l'ombre de la pauvre Gilquette pour la placer entre lui & le bonheur. Mais s'il ell: malheureux, de lui-même il fe fouviendra de moi; alors tombe à fes pieds, baife la trace de fes pas & dis-lui : <' Sois confolé, c'efi elle qui t'envoie ton fils! »

« Aifez, par les plaies du Sauveur, aifez! » cria Gutenberg en étreignant dans fes bras le jeune homme à genoux devant lui, « oui, c'efi: bien elle, je la reconnois-

là. Mon fils, mon enfant! «

La foudre n'auroit pu féparer ces deux hommes dans leur embraiîëmenr. Le vieillard hors d'état de voir le lils qui lui étoit donné, ne protéroit aucune plainte ^ fes lèvres, les mains, les bras pour lui remplilloient lofHce des yeux.: c^ Avant de l'avoir, dit Gutenberg, quel trélor j'avois en toi, je me rappelle avoir retrouvé dans ton expreifion aimable & Franche quelque chofe de ma Gifquette. »

Palîe le premier l'ailîirement, i'uite de cette découverte inattendue, Gutenberg reprit aifez de calme pour parler à Claude de la mère. Il ne pouvoit voir les \ eux du jeune homme levés au ciel, mais à la douloureuie vivacité avec laquelle le garc^on le jeta fur le fein de l'on père: ^^ le comprends, lui dit-il, elle m'attend là-haut. '>

Laurent Beildeck, à fon retour des champs, trouva le vieillard & Claude toujours heureux l'un près de l'autre: f' Laurent, cria Gutenberg à l'arrivant dont il avoit reconnu le pas, Laurent, j'ai un fils! "

Beildeck reçut cette déclaration non fans lurprife, & Claude, moins pour jul1:ifier l'es allégations que pour fournir une preuve palpable au vieux l'erviteur, tira du bahut un petit miroir de métal poli, orné d'un côté d'une image fculptée i'ur la bordure. <^ Dis au Maître, Beildeck, quelle image il y a derrière ce miroir. » — -^ Une Sainte Vierge, le cœur percé de trois épées, portant dans Tes bras l'enfant léfus crucifié. » — c< Et au-delî'ous, reprit vivement Gutenberg, ne lit-on pas gravé fur le bois: Ecce m II lier fin mu niiim .' O donnez, donnez ce miroir! c'ell moi qui en ai fait préfent à Gifquette la première fois que je la vis fur la place de la cathédrale à Aix-la-Chapelle! » Et Gutenberg faifilfant cette relique d'un temps plus heureux la porta à fes lèvres.

L'heure où il avoit remis ce miroir à une main aimée,

PREMIER MAITRE I M 1' R 1 M E V R. çc;

toute cette époque de fa vie le repréienta dans ce moment à Gutenberg, c'étoir le ra\on de i'oleil qui vient éclairer un intlant les neiges du glacier. Un peu plus tard le vieillard raconta à ce lils qu'il avoit retrouvé & à Ion fidèle Beildeck, ce qui fuit : ^^ C'étoit dans l'année 1440, à l'époque où toute l'Europe chrétienne a la coutume de fe rendre en pèlerinage dans l'antique & célèbre ville d'Aix-la-Chapelle, villte fainte, comme on le dit, qui fe fait tous les fept ans aux reliques merveilleufes de la cathédrale. le vivois alors à Strasbourg dans la rue Saint-Arbogalle , l'efprit tout occupé de mon art, mais n'ayant pu parvenir encore à rien de bien. Dans ce temps, — tu le fais, Laurent! — la vie s'écouloit pour moi alfez ■ chétivement. Depuis longtemps je n'avois reçu aucun envoi de Maïence, & l'héritage de mes pères s'étoit difiïpé dans des expériences fort diverfes, toutes félon moi capables de me procurer des gains qui dévoient me mettre en état de pourfuivre mon idée. Ma vie en étoit à fon midi plein , & il me devenoit néceiîaire de m'adonner à un métier plus lucratif; je me mis à polir des miroirs & des pierres, je gravai fur bois des ligures & des ornements, & je m'aifociai avec ces Strasbourgeois qui, plus tard, dévoient me traiter fi mal, avec cet André Dritzehn, Heilmann & d'autres.

» Il pouvoit y avoir un an ou deux que nous pourfuivions enfemble notre commerce, eux fournilfoient les fonds, moi je prêtois les outils, j'enfeignois de mon mieux le métier à mes alfociés.

^^ Nous nous promettions une riche moilfon de ce pèlerinage à Aix-la-Chapelle, où l'on voyoit alors venir des gens de toutes les nations, le François fanfaron avec la Damoifelle bien accoutrée, l'Efpagnol orgueilleux, les

h.ii.

belles femmes voilées de Venife, & celles de toutes les autres grandes villes d'Italie. Nous pouvions efpérer débiter mainte bonne pièce de nos marchandifes. Une autre rail on encore contribuoit à m'éloigner de Strasbourg. I avois été quelque temps fiancé à une jeune Alfacienne qui le nommoit Ennel à la porte de fer. le penlbis bien dans mon for intérieur à l'emmener avec moi au pays, amoureux que j'étois de les )eux noirs & de l'a iine & belle taille; Dieu &: les parents d'Ennel en décidèrent autrement, l'aime à croire qu'elle fut innocente de la choie, car c'étoit une brave fille qui, je peux le dire, m'aimoit de tout fon cœur^ ieulement, prétendoient les mauvaifes langues, elle étoit un peu légère, plus attachée aux chofes de ce monde qu'il n'auroit convenu à une Chrétienne, furtout à une Allemande. Les parents d'Ennel ne trouvoient rien à redire à ma vie, lînon qu'ils auroient voulu à mes efforts un but en apparence plus relevé, & ne fe confoloient pas de me voir relter conftamment dans mon atelier chéri, penché fur mes livres, ne fongeant qu'à mes eifais. Le père me crovoit des goûts fort vulgaires, & difoit que, fi je ne changeois pas, il n'auroit pas pour la part grande envie de donner fa tille à un parelfeux, à un rêveur de mon efpèce. 11 étoit homme riche, de grande parenté & conlîdéré à Strasbourg. On comprend que de ce moment je n'aie jamais repalfé le leuil de la mai(on. l'avois atteint ma quarantième année en tout bien tout honneui', & navois aucune envie d'échanger mon exiftence pour celle d'un clerc bon à griffonner comme un chat; non, non, à d'autres qu'à moi le métier!

" l'eus du regret de devoir renoncer à la jeune fille, bien que le temps ne dilt pas tarder à m'apprendre qu'a-

PREMIHR MAlTRb I M I' R I M E V R. 6l

près tout je n'avois pas relîënti pour Ennel un amour bien profond^ aulfi ce voyage à Aix-la-Chapelle au temps du pèlerinage me parut-il venir on ne peut plus à propos. Au mois de luin Dritzehn, Heilman, Voigt, Nitf'e &. moi, nous nous mîmes en route en compagnie de deux fortes bêtes de fomme chargées de nos pierres, de nos miroirs, de nos images de Saints^ nous étions joyeux & n'avions qu'une crainte, celle que nos chevaux ne fuirent pas en état de rapporter le pécule que nous comptions gagner à Aix-la-Chapelle; nous ne prîmes pas la voie d'eau, parce que nous comptions débiter beaucoup de nos marchandifes le long de la route.

" Ne me demandez pas de vous décrire la foule, le flot populaire que nous trouvâmes s'étendant jufqu'en dehors des murailles de la ville l'ainte. Ma mémoire ne peut fe rappeler ce que mes yeux aujourd'hui fermés à la lumière virent dans ce temps. Toutes les rues, toutes les places étoient encombrées de pèlerins du pa)s ou étrangers, nobles ou plébéiens, fains ou infirmes. La nuit ils campoient devant les portes fous des cabanes de bois, ou fous des toiles ornées de branches de lapins qui étinceloient de miUiers de cierges. De bonne heure le matin, dès que commençoient les procelfions laintes, il les falloit voir fe précipiter vers les portes de la cathédrale pour } toucher de leurs lèvres frémiifantes la châlîè révérée, ou pour offrir à la Vierge mère de Dieu, les uns un cierge, les autres un calice, d'autres enfin leurs larmes ou une prière muette. Quand les cloches avoient fini de fonner, les boutiques & les' échoppes s'ouvroient de toutes parts, alors luifs & Chrétiens de crier à l'envi^ l'on voyoit des charlatans, des chanteurs, des lanfquenets coudoyant des pourpoints de foie, des chapeaux de car-

62 I E AN GVTEN BERG

dinaux, des manteaux de princes; — des malades plongeoient leurs membres endoloris dans les (ources chaudes ; — ceux qui fe crovoient guéris otîroient à la Vierge un cœur d'argent ou une jambe de cire; — des beaux le promenoient dans la foule avec leurs maîtreiîes; — des foldats jouoient aux dés fur des tambours; — des moines portant la croix & la bannière accompagnoient un convoi funèbre; — entin l'on apercevoit ici &. là des malques. La tête me tourne rien que de penfer à tout cela, & il me femble avoir encore dans les oreilles le tapage incelfant de cette grande foule. l'étois alors un homme dans toute la force de l'âge; rien n'auroit pu m'arréter, au contraire, il n'y avoit jamais d'alfez grand fracas pour moi. De même qu'un poiifon nage dans l'eau courante, de même aulfi je m'élançois au milieu de ce flot humain, regardant partout, hurlant avec ceux qui hurloient, & ceux qui m'obligeoient à mettre au poing ma vieille rapière pouvoient vite fe douter que le defcendant des gentill'hommes de Maïence n'en étoit pas à fon coup d'eifai.

» le ne m'entendois pas trop à faire le commerce, mes aifociés le prétendoient du moins; le foir, quand nous avions à partager, il me parut fouvent qu'ils avoient dîmé ma part; je leur manifeftai mes foupçons, car après tout il me falloit pour vivre tirer de leicarcelle quelque chofe, & le temps ne me manquoit nullement pour fonger à mes projets, me livrer à mes travaux.

» l'étois depuis trois jours à Aix-la-Chapelle; comme je me tenoisun matin furie feuil de l'échoppe où André

Dritzehn avoit expofé nos miroirs » Ici, leéleur, au

moment où il étendit les mains pour toucher la tête de Claude, vous auriez vu une dernière routeur colorer les

PREMIER MAITRE IMI'RIMEVR. 6j

joues du vieillard ■ ^^ parmi les curieux qui nous en-

touroienr, admirant nos miroirs d'acier poli, fe trouvoit une jeune lille qui, tout à coup brufquement repouiîee par la foule, eut à peine le temps de jeter un coup d'œil furtit lur nos trélors. Ses yeux m'avoient tant plu, que lui faifant un ligne, je lui dis : " Avancez feulement, petite fille! ^' Elle ne favoit pas que c'étoit à elle que je m'adreflois; je lui répétai mon invitation de ne pas relier en arrière^ elle ne me comprit point encore^ je voulus lui ' prendre la main, elle la retira brufquement : (^ le ne fuis pas Allemande, me dit-elle en rougiiîant, je fuis Fran(5oife, du faubourg Saint-Antoine, à Paris, li vous \ avez jamais été. '> le dus avouer en riant que non. Bien que je ne comprilfe pas trop le françois de la jeune lille, j'en laifilfois cependant alfez pour être en état de lui répondre.

« lolie Françoife , lui dis-je , ne veux-tu donc pas prendre un de nos miroirs bien polis? ^

« Hélas! non, Moniieur. »

t< Tu as tort^ quand on polfède un joli minois comme le tien, on devroit faire emplette d'un meuble pareil. » Parlant de la forte je lui avois en plaifantant pris le menton, & je la forçai de relever fon délicieux vilage qu'elle tenoit obrtinément bailfé vers la terre. Elle me regarda avec fes grands yeux d'un air moitié de prière, moitié de reproche, puis elle voulut fe dégager; je tins bon, & lui préfentant fun de nos plus beaux miroirs, celui-là même que vous avez ici fous vos yeux : " Eh bien, lui dis-je, regarde-toi donc, petite incrédule. " Un cri de furprife échappa à fa bouche fmement découpée quand elle vit fa joue toute rougiifante fe répéter dans le métal poli; jamais fans doute il ne lui avoit été donné

04 lEANGVTENBERG

de contempler Ton image auffi complète; fa-beauté, lembloit-il, frappoit fon regard pour la première fois. l'infillai pour qu'elle achetât le miroir, elle héfitoit; on voyoit le défir qu'elle avoit de le polféder, mais tout à coup elle le repofa précipitamment fur le banc &. fe

fauva: " le ne veux pas, '> s'écria-t-elle, & foudain

rentra dans la foule qui nous entouroit. le la fuivis. Notre échoppe fe trouvoit fur la place de la cathédrale, je rejoignis la fugitive proche de l'églife : " Pourquoi ne le veux-tu donc pas? » — « Monfieur!.... '> — -^ Parle lans honte, avec moi tu le peux.... -^ — <^ Parce que je n'ai pas d'argent pour le payer, votre miroir. Tenez, voici un denier, le feul qui me relie, il ell delliné à acheter deux mains d'ivoire, que ma mère offre à Marie pleine de grâces, pour la remercier de fa guérifon. »

» L'amour filial de la jeune fille, qui parloit plus éloquemment encore dans fes yeux que dans fes paroles, me toucha profondément, le la quefiionnai fur fa mère, fur ion pays, je lui demandai fon nom ^ elle me raconta avec une aimable franchife qu'elle fe nommoit Gifquette, & qu'elle étoit du faubourg Saint-Antoine, de la grande ville de Paris, où je n'aurois alfurément pas été chercher cette fleur pure & fans tache. Elle ajouta que c'étoit un vœu de fa mère qui l'avoit fait venir à Aix-la-Chapelle avec fon frère lacques, afin d'apporter une offrande à la Vierge en remerciement de la guérifon merveilleule de fa vieille mère, laquelle étoit malade & impotente.

<< Comment, lui demandai-je alors, comptes-tu retourner chez toi, de quelle manière feras-tu ce long chemin, toi qui n'es qu'une pauvre fille l'ans refi'ources, car ce denier que tu viens de me montrer fait toute ta fortune? » — << Monfieur, me répondit-elle avec l'inf'ou-

ciante

PREMIER MAITRE IMPRIMEVR. 6^

ciante gaieté de fa nation, je m'en retournerai comme je fuis venue. Frère lacques eu un favant, il conte ^ chemin faifant il chantera des fabliaux, & moi je l'accompagnerai avec mon luth; c'ell ainli que fur notre route nous faluons les couvents &. les maifons hofpitalières, dont, grâces en foient rendues à Dieu & à fes Saints, il ne manque nulle part. Frère lacques, continua-t-elle avec un orgueil de fœur, a déjà chanté ici à Aix-la-Chapelle par-devant de grands & puilfants feigneurs; chez nous il eft connu dans tout le quartier. Une fois, lors de la grande moralité jouée dans la Grand' falle, c'eft lui qui faifoit Mercure, & il avoit aux épaules deux grandes ailes que je lui avois coulues moi-même avec de la gaze; je vous alfure, Monfieur, qu'il avoit ainfi très-bonne figure, & récitoit fes belles rimes à merveille ! >'

-" Ai-je befoin de vous dire, ô mes chers compagnons, à quel point mon cœur fe fentit tout d'abord attiré vers la jeune fille 1' le la ramenai à notre échoppe, & lui préfentant le miroir qu'un inltant auparavant elle confidéroit avec tant d'envie : ce Prends-le, mon enfant, lui dis-je, & garde-le en fouvenir de cette heure auffi bien qu'en fo avenir d'un ami que t'a acquis ta piété filiale! » Longtemps elle refufa d'accepter, & comme André, qui tenoit la boutique ce jour-là, me fit des reproches de ce que je donnois notre marchandife au lieu de la vendre, elle me rendit le miroir en me difant : « Merci, mon bon Monfieur! il ne fera pas dit que vous deviez avoir le moindre ennui à caufe de la vanité d'une pauvre fille! »

» Si les paroles & les fentiments tout mercantiles de

Heilmann m'avoient fait monter le rouge au vifage,

combien ce trifie refus de Gifquette acheva de m'irri-

ter. Détachant brufquement mon efcarcelle de ma cein-

Page 1