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Christ, en considération duquel je sçay quelle est toute prête de renoncer de tout son cœur et de toute son âme aux plaisirs, aux honneurs, aux richesses, et à tout ce que Terreur aveugle des hommes estime pour quehpie espèce de bien dans le siècle. Ce sont là, Madame, ses véritables sentimens ; et le témoignage que je vous en donne ne doit point vous être suspect, puisque je vous parle comme si je devois paroitre aujourd'hui devant Dieu. Accordez-lui donc la grâce qu'elle vous demande et attend de vôtre charité, et me permettez de joindre mes prières aux siennes, en vous assurant que je suis avec un profond respect, et Madame, « Votre très humble et très obeyssant serviteur.
« DE LA. BeCQUETIÈRE. »
'i. Le t Ire de Monsieur de la Becquetière a sa belle-mère de la Doderie.
« Madame, « S'il est vray que nos âmes soient à Dieu, que nous lui devions généralement tout co que
nous sommes, et que la fin pour laquelle il nous a créés et mis au monde soit de nous rendre fidèles à exécuter ses divins commandemens, nôtre affaire capitale et nôtre devoir le plus essentiel dans cette vie est de travailler avec soin à la perfection de l'être que nous avons reçu de lui et de nous sanctifier par l'accomplissement exact de ses saintes ordonnances. Nous y sommes d'autant plus obligez que nôtre Seigneur nous commande, dans l'Evangile, d'être parfait comme nôtre Père céleste est parfait; et que le saint Esprit dans la Genèse parlant au patriarche Abraham lui ordonna de se conduire d'une manière si irréprochable qu'il se fasse un fond de toutes les vertus nécessaires à un homme juste. Saint Jacques expliquant ces paroles nous assure qu'elles s'adressent généralement à tous les hommes. De là vient que ce saint Apôtre exhortant tous les fidèles, il leur dit : Soyez parfaits et accomplis en toute manière, et afin qu'il ne vous manque rien, faites bien toutes vos actions.
« Vôtre chère Fille et moy après avoir fait une sérieuse et longue reflexion sur ces im-
LETTIŒS DU 1-1{. KLZÉAR, 1:{1
portantes veritez, nous nous somnios resoluz d'abandonner le monde voyant que notre salut y étoit en très grand péril. Car après avoir fait plusieurs tentatives pour reconnoitre si nous pouvions nous sauver dans l'état où Famitié mutuelle que nous avons l'un pour l'autre et auquel nôtre condition assez heureuse sembloit nous attacher ; nôtre Seicrneur nous a dépouillez de cet amour terrestre et charnel, et nous a revêtus d'une charité toute céleste et toute spirituelle, qui nous a fait volontairement abandonner le siècle afin d'embrasser la vie religieuse. Et certes il nous a fait sentir si vivement que nous n'avions pas la force de résister à la corruption du monde, que nous aurions crû commettre un grand crime d'y demeurer plus longtems en danger de nous y perdre pour toute une éternité.
« Car que peut nous inspirer de bon ce monde si corrompu? Il ne porte les hommes qu'à la rechei'che des plaisirs infâmes et honteux, qu'au désir de la vengeance, qu'à l'amour des richesses, qu'à l'orgueil, qu'aux vanitez, de sorte que le cœur humain, qui
depuis sa chute est entraîné par toute la pente de sa nature corrompue du côté du vice, a beaucoup plus de penchant à suivre ce que lui présente de mauvais l'esprit du monde auquel il s'attache, qu'à pratiquer la vertu que nôtre Seigneur lui recommande.
« Puis donc que l'esprit de Jesus-Christnous a fait connoitre l'obligation que nous avons d'être parfaits, et les dangers qui se rencontrent dans le siècle, ne faisons-nous pas bien d'abandonner celui-ci pour nous mettre à l'abri d'un cloître, où il nous sera assez facile de travailler à nôtre perfection ? Quoy ! serions-nous assez malheureux que de nous exposer à nôtre perfection et au dessein que Dieu a de nous sauver? C'est assurément ce que nous ne ferons pas, si, comme le dit saint Augustin, il n'i a point d'homme, quelque juste qu'il puisse être, qui ne soit en obligation de faire pénitence pour être sauvé. Où en sommes-nous, et le moyen de faire cette pénitence dans le monde qui, au lieu de larmes, ne nous porte qu'à la joye, au lieu de jeûnes ne nous porte qu'à la bonne chère, au lieu d'aumônes ne nous suggère que l'ava-
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rice, et au lieu do mortifications et de croix ne nous entraîne que du côté des divertissemens, des plaisirs et de la sensualité?
« Ag-réez donc, s'il vous plaît, Madame, notre dessein et la résolution que nous avons ])rise d'embrasser l'état religieux, afin de nous ménager cette perfection que le Fils de Dieu demande de nous, et qu'il nous marque par des paroles beaucoup plus précises que celles dont je viens de me servir, cpii devroient être gravées dans le co'ur de tous les fidèles, puis qu'il les adresse à tous les chrétiens, sans en excepter aucun. Quiconque, dit-il, quittera père ou merc, frère ou sœur, sa femme, ses enfans, sa maison, ou quoy que ce soit pour l'amour de moj', recevra le centuple en cette vie et à la fin la gloire éternelle. Je pourrois encore ajouter un autre passage, où nôtre Seigneur répondant à un jeune homme qui, après avoir observé exactement tous les préceptes de la Loy, lui iivoit demandé ce qu'il devoit faire pour devenir parfait, il lui déclare que l'observance de la Loy ne suflisoit pas pour parvenir à la perfection chrétienne, parce que si Ton
veut être disciple de Jésus-Christ, il est besoin de quitter tout, de le vendre, de le donner aux pauvres, de porter sa croix après lui et de le suivre.
« Toutes ces raisons, Madame, sans parler de plusieurs autres que je pourrois rapporter, ont agi avec tant de force et d'éfîcace sur nos esprits, que nous trouvons l'obligation de suivre Jésus-Christ dans le cloître où il nous appelé, si douce et si agréable, que nous avons beaucoup de compassion des personnes qui s'estiment les plus heureuses dans le monde, quoy qu'en vérité elles soient très malheureuses. Car nous avons conçu une si grande aversion contre tout ce que l'erreur des hommes considère et estime dans le siècle comme quelque chose de précieux, de beau et de grand, que nous sommes surpris de quelle manière nous en avons pu avoir la moindre estime.
« Je vous avoûeray néanmoins que ce qui nous a fait assez de peine dans l'exécution de nôtre entreprise, c'a été le regret de nous éloigner de nos amis, particulièrement de vous, ^ladame, que nous honorons avec tant
LETTRES 1»U FH. EI.ZEAll. KJÔ
de soumission, et que nous aimons avec tant (le tendresse. Mais enfin jugez A'ous-mrme si cette considération doit remporter sur les paroles de Jésus-Christ qui dit à tout le monde : Quiconque aime son père ou sa mère, ou quelqu'autre chose plus que moy, n'est pas digne de moy. Ne vous fâchez donc point, Madame, si nous préferons les intérêts de Dieu aux vôtres, en quoy nous ne vous faisons point de tort, puisque Dieu mérite bien de l'emporter sur la créature, quelque chère qu'elle vous puisse être.
c( Les pieux et les saints discours que je vous ay entendu souvent faire sur le bonheur des chrétiens qui tâchent de servir Dieu fidèlement, me font croire que vous prendrez part à notre joye, et que vous vous consolerez avec nous de la grâce que nôtre Seigneur nous fait. Car vous savez que quand il arrive quelque bien à une personne que l'on aime, on prend part au plaisir qu'elle ressent. Or quel plus grand avantage pourriez-vous nous souhaiter, vous, Madame, qui nous faites la grâce et l'honneur de nous aimer, que de nous voir servir Dieu
et suivre Jesus-Christ dans les voyes de lu perfection à laquelle il nous appelé?
« Après tout soyez assurée, Madame, que nous n'adresserons jamais aucune prière à Dieu que vous n'}' ayez la meilleure part, puisque nous sommes bien persuadez qu'il n'y a point d'enfans au monde qui ayent plus d'obligation à ceux qui leur ont donné la vie que nous vous en avons, n'y ayant point de mère qui ait fait plus de bien à sa fille et à son gendre que vous nous en avez fait. C'est pour quoy nous finissons cette lettre en suppliant nôtre Seigneur de bénir toutes vos entreprises, de vous donner la force et la grâce de persévérer dans la pratique constante de tant de bonnes œuvres, où vous vous exercez depuis si longtemps, et de vous combler d'autant de joye que notre retraite commence à nous en faire goûter. C'est le plus ardent désir de ceux qui se disent avec un profond respect,
« Madame, « Vos très humbles et obeyssans enfans.
« DE LA BeCQUETIÈRE,
c< Anne de la Boderie, »
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Lettre de M. de la Becqiietière à ses Sœurs.
« :Mes très clicres et bien aimées Sœurs,
« Dieu vous donne sa paix. Reconnoissez cette vérité ({u'il n'y a rien de si assuré que nous mourrons, et toujours plutost que nous ne pensons, auquel tems se terminera l'être de nos corps et de nos âmes pour être à perpétuité bienheureux, ou éternellement malheureux. Bienheureux seront ceux qui finiront cette vie mortelle avec le contentement d'avoir vécu en gens de bien, parce que leur place sera au ciel. :Mais, ô combien sera cette dernière heure terrible à ceux qui pour avoir négligé leur salut, n'auront qu'un cruel repentir avec lequel ils descendront aux enfers pour y être tourmentez durant toute Téternité par des supplices qui n'auront point
de fin!
« Détestons donc, mes très chères Sœurs, tout ce qui peut attirer l'ire de Dieu sur •nous, afin d'éviter et ces peines et ce repentir; pendant que nous en avons le tems et le pouvoir, faisons plutost le choix du Para-
dis, duquel notre créateur nous fera héritiers si nous voulons nous dépouiller de nos mauvaises habitudes, en concevoir un véritable repentir, nous en confesser et en faire pénitence. Que dorénavant les risées et moqueries que le monde fera de nous, non plus que toutes ses folies, ne nous empêchent point de nous donner entièrement à Dieu.
« Quittez, mes bien aimées sœurs, toutes les mauvaises compagnies desquelles il est impossible de s'approcher sans en retenir quelque chose, et ne fassent (sic) de très pernicieuses impressions dans nos âmes ; mais fréquentez et conversez souvent avec les personnes dévotes, de l'entretien desquelles vous profiterez beaucoup et vous servira d'un puissant moyen pour vous animer à la vertu ! Tenez toutes vos intentions droites auprès de Dieu sans perdre sa présence, etluy faites de fréquentes prières. Vous ne pouvez vous en excuser parce que, même au milieu des plus grandes compagnies vous pouvez faire de bonnes et saintes aspirations à ce très miséricordieux Seigneur, afin qu'il vous fasse la grâce de ne l'offenser jamais. Confessez-vous
LETTRES r>r FH. EI.ZÉAU. 1:«)
souvent, mais non par coùtumo •. Faites toutes vos actions pour le pur amour de Dieu et dans le désir de luy plaire uniquement, et non par manière d'acquit ou par respect humain. Aidez et secourez les pauvres de tout votre pouvoir. En un mot, ayez un grand désir de vous rendre agréables en toutes vos œuvres à Dieu, et suivez en toutes choses ses saintes inspirations dont il vous suggérera les moyens pour vous en bien acquitter, si vous êtes fidelles à no pas les rejetter. Que Tennemy du genre humain ne vous fasse pas , imaginer que ce n'est pas la bienséance de ne voir plus telles et telles compagnies; car si elles sont mauvaises et dommageables à votre salut, il les faut quitter absolument ou que vous abandonniez malheureusement Jesus- Christ. S'il arrive qu'on se moque de vous, ou que l'on en parle mal, supportez-le avec patience, et toute autre chose pour l'amour de Dieu, et en attendez de luy seul la recompense, parce que tost ou tard vous en ressentirez les effets, et le tout tournera à votre mérite. ]Mais si par hazard vous vous laissiez