‹ Jean Halbout de la BecquetièreChapitre 56 sur 66 · MEMOIRES DE I.A M. ELISABETH · texte numérisé non relu

MEMOIRES DE I.A M. ELISABETH

cher époux étoit présent et fut témoin de l'état pitoyable où je me trouvay pour lors; mais voyant que je ne luy parlois point de notre séparation, il me dit que je cessasse de pleurer et que mes larmes etoient inutiles, par ce qu'il me promettoit de ne m'abandonner jamais, à moins que je ne A^oulusse bien y consentir, qu'il ne me laisseroit pas dans le péril pendant qu'il se mettroit en sûreté, qu'il desiroit mon salut et le demandoit à Dieu avec autant d'empressement que le sien; que puis que je ne voulois pas le quitter, il ne me parleroit plus de nôtre séparation; que je ne m'aiUigeasse pas davantage et que je misse une bonne fois mon esprit en repos, par ce qu'il étoit fort éloigné de me contraindre, ni de rien faire ou entreprendre contre mon esprit ou ma volonté. Mais au môme tems qu'il cessa de me parler de la sorte, il repandit beaucoup de larmes et jetta plusieurs soupirs, (juoyque fort doucement, de peur de me faire de la peine. Cependant notre Seigneur m'attiroit peu à peu à lui; et me donnant un grand goût pour la vertu de chasteté, il m'inspira d'en

faire le vœu. Mais comme je difîerois de jour en jour de proposer mon dessein à ce serviteur de Dieu, il eût le second dimanche de l'Avent, une espèce de vision qui semble avoir été un pronostic de ce qui nous est arrivé depuis. Après avoir entendu les Vêpres de la paroisse, il se retira dans son cabinet où se prosternant à genoux devant un crucifix, il se mit à prier Dieu, pendant lequel tems il fut ravi en extase. Et parce qu'il ne se cachoit point de moy, je le vis sur les sept heures du soir fort appliqué à ce qu'il considéroit, et me parut même troublé et inquiet durant ce tems. C'est pourquoy je pris la liberté de l'appeler et de le faire revenir à lui, dont il sembla être un peu fâché à cause, me dit-il, qu'il auroit sçù ce que je serois à la fin devenue. Ce qui me donna occasion de lui demander ce qu'il entendoit par ces paroles, et de le supplier de me faire part de ce qu'il avoit vu. Il me sembloit, repondit-il, que nous estions vous et moy en un lieu fort profond, affreux et épouventable où il y avoit un homme si horrible qu'il mo faisoit peur de son seul regard. Il vouloit

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VOUS retenir en ce lieu puant et corrompu, où vous consentiez volontiers de demeurer. Mais comme je considerois avec une extrême horreur combien ce monstre étoit abominable, je faisois tous mes éforts pour vous retirer de ses mains, d'où néanmoins vous ne vouliez point sortir. Ainsi nous tirions Tun contre l'autre à qui vous auroit. Et parce que, pour vous dégager de ce lieu affreux, il falait monter sur une fort haute montagne et que vous résistiez à y venir, quoyque vous commençassiez un peu à reconnoîtrc la laideur de ce lieu où vous étiez, vôtre résistance m'allligeoit extrêmement. Voilà ce que j'ay vu et ce qui me faisoit de la peine. Si vous desirez maintenant, ma très chère, que je vous en donnasse l'interprétation, j'estime que la chose seroit fort aisée. Car je crois que cet homme si épouventable et si horrible que je voyois, n'étoit autre que le démon, lequel vous veut retenir dans le monde qui n'est rempli que de corruption et d'impureté. Nous nous y trouvons vous et moy. Je voudrois bien en sortir et vous en retirer; mais les charmes et les plaisirs de la vie présente-

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VOUS y attachent. Et parce que pour vous débarrasser du siècle où vos affections sont, il faut monter sur la sainte montagne de la religion et que vous ne prétendiez pas vous faire aucune violence la dessus, vous prenez toujours le parti du monde, bien que vous commenciez un peu à vous en dégoûter.

Puis [il] ajouta : Mon Dieu, que je suis fâché que vous m'ayez distrait; j'aurais sçu enfin ce que vous seriez devenue, et si le démon l'auroit emporté sur Dieu qui tache, par mon ministère, de vaincre cet ennemi de vôtre bonheur et de vôtre salut.

III. .Nôtre Seigneur par son infinie miséricorde ayant entièrement amoli la dureté de mon cœur, et m'ayant inspiré un désir fort efficace de renoncer au monde pour embrasser l'état religieux, voulut en même tems nous ôter tous les obstacles et applanir toutes les difficultez qui auroient pu reculer l'exercice de ce dessein. Car ne s'étant pas contenté d'appeler à lui la très vertueuse mère de mon cher mari, laquelle bien que très sainte n'auroit pas manqué de s'opposer à ce que nous

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desirions si ardammcnt ; il voulut encore retirer de cette vie l'enfant dont j'étois grosse depuis huit mois, au bout desquels j'accouchay sans qu il m'en arrivât le moindre accident. Lequel ayant été ondoyé des eaûes salutaires du baptême, s'en alla incontinent ai.rés jouir de la gloire du Paradis avec les saints Anges et avec notre premier enfant. Ce qui nous donna d'autant plus de consolation à mon cher mari et à nioy, que nous nous voyons libres et exems de tous les empôchemens qui pouvoient retarder l'accomplissement de ce que nous avions résolu.

Plusieurs de nos amis qui nous cherissoient beaucoup et prenoient part à ce qui nous touchoit, nous vinrent rendre visite afin de nous marquer la part qu'ils prenoient à nos aillictions, et nous consoler des pertes que nous venions de faire, particulièrement de celle de nôtre dernier enfant ([u'ils estimoient la plus grande. Nous leur en témoignâmes nos reconnoissances; mais observant sur mon visage que je n'étois pas trop touchée, ni allligée de cet accident, car il m'étoit mipossible de dissimuler la joie intérieure que

je ressentois en mon ame, ils en furent surpris. Ce qui m'obligea de leur dire que j'avois grand sujet d'être consolée et de remercier nôtre Seigneur de la grâce qu'il aA^oit faite à cette ame innocente en la retirant du monde en un âge où elle n'avoit encore pu l'offenser, et qu'elle étoit bienheureuse d'avoir été portée dans le ciel par les mains des Anges, pour joiiir éternellement avec eux de la gloire, sans avoir esté exposée au danger de se perdre dans la corruption du siècle.

Mon cher mary qui n'apprehendoit pas moins que les autres que je ne fusse abattue et comme terrassée par cette nouvelle perte, fut dans l'admiration voyant la constance et la fermeté que je faisois paroitre en cette occasion, et que je n'étois pas si sensible à cette perte que le monde le croyoit, étant demeurez d'accord qu'au cas que Dieu appelât à lui nôtre enfant, nous exécuterions ponctuellement et sans delay le dessein que nous avions pris de nous retirer dans la sainte religion. C'est pourquoy il me dit pour lors : Vous voyez, ma chère sœur, quelles actions de grâces nous sommes obligez de

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