EXTRAITS DES MEMOIRES DE L\ MÈRE ELISABETH DE SAINTE-ANNE
I. Mon très cher mary, étant revenu de son voyage de Saumur^ où je ne sçavais pas <ju'il fût allé, ne m'en ayant rien communiqué avant son départ, m'assura qu'il avoit entrepris ce pèlerinage pour l'amour de moy, et que e'etoit là cette ailaire pressante dont il m'avoit voulu parler, qu'il avoit ressenti dans ce saint lieu de si grands goûts et de si forts mouvcmens de dévotion qu'il lui étoit impossi])le de ne les exprimer pour ses paroles, qu'il n'ût pas plutôt mis le pied dans cette Eglise où la Mère du Fils de Dieu est particulièrement honorée de tous les fidèles, qu'il y repandit une telle abondance de larmes, non pas de tristesse, mais de joye, qu'a grande
1. 11 s'agit (lu premier pèlerinage île M. de la Bccquetière, vers lG-2(i.
peine pùt-il les retenir ; qu'il demeura dans ce lieu sacré sans penser aux choses de la terre, tant son cœur étoit remply de consolation. Ce que m'ayant raporté avec un visage guay et ouvert, il me demanda ensuite si pendant son absence je n'avois point eu quelque pensée de quitter le monde pour embrasser l'état religieux. Mais lui ayant répondu que non, il ne me répliqua rien, par ce qu'il connois soit assés, par ma réponse, que Fheure de ma conversion n'étoit pas encore arrivée.
IL Après avoir entendu ce discours, je commençay à dire en moy-même ^ : Hé quoy ! voudrois-je bien être la cause de la perte d'un si saint homme? Serois-je assez malheureuse pour le détourner du dessein qu'il a de se consacrer entièrement à Dieu, et de renoncer à toutes les créatures? Au même tems je me sentis saisie d'une si terrible crainte et d'une si vive et pressante douleur que je ne pus retenir mes larmes. Mon
1. M°"de la Becquetièro expose la perplexité de son âme, ne sachant si elle doit entrer en religion comme le veut son mari, ou si elle doit rester dans le monde.