‹ Jean Henri, comte de FrankenbergChapitre 1 sur 127 · APRIL · texte numérisé non relu

APRIL

AVERTISSEMENT

DU TRADUCTEUR

(.'important ouvrage dont nous donnons aujourd'hui la traduction était depuis plusieurs années dans la pensée de son auteur : d’autres travaux, sinon plus graves, du moins plus urgents, en retardèrent la publication jusqu’aux tristes jours de la révolution romaine. A cette époque, menacé comme tant d’autres, et obligé de fuir devant les profanations sauvages de la ville sainte, notre illustre ami vint chercher un refuge à la Tolfa, dans un couvent de serviles, voisin de Civita-Vecchia; et là, à l’ombre d’un pieux sanctuaire de Marie (la Madonna di Cibona), dans ce lieu qu’une respectable tradition nous indique comme ayant, pendant quelque temps , été le séjour de saint Augustin , et où ce glorieux docteur de l’Église conçut, dit-on, son ad ni irai) le projet de rendre la vie commune aux clercs; là, disonsnous, le R. P. Theiner chercha à consoler son cœur, en occupant les longues heures de l’exil à écrire l’histoire de la lutte du cardinal J. -H. de Frankenberg.

Récemment publié en Allemagne, ce nouvel ouvrage du R. P. Theiner y a produit une sensation profonde; l’épiscopat autrichien surtout l’a accueilli comme une révélation nouvelle en matière de discipline ecclésiastique, et une grande quantité de lettres d’adhésion sont venues consoler l’auteur, et lui apprendre que ses peines n’avaieut pas été vaines.

Ou s'étonnera peut-être que nous ayons choisi, parmi les œuvres du savant oratorien, la vie d un homme presque

avertissement

inconnu dans les annales de l'Église, et un épisode obscur de son histoire, relatif à un peuple étranger. Les raisons qui nous ont déterminé à entreprendre ce travail sont précisément celles qui semblaient devoir nous en détourner.

Nul homme, mieux que le R. P. Theiner, ne comprit quel est le but vrai de l’histoire; nul mieux que lui ne sut en scruter les mystères, ni manier d'une main plus habile cette arme toujours terrible, si saintement puissante entre les mains intelligentes des bons, si redoutable entre les mains des imprudents, si dangereuse dans celles des pervers.

L’histoire n’est pas une table chronologique; elle n’est pas une série de documents authentiques, elle n’est pas un instrument au service d'une idée préconçue, même vraie; elle n’est rien de tout cela , mais elle est tout cela, et plus que tout cela. L’histoire, c'est le passé servant de guide à l’aveuir ; c’est la voix des morts qui sortent de leurs tombeaux pour apprendre aux vivants la route qu’ils doivent suivre ; c'est le doigt de Dieu écrivant sur les ruines, pour montrer aux hommes comment Mtir d’impérissables œuvres. Voila le secret des grands historiens, et la méthode que le R. P. Theiner a suivie. Écartant avec plus d’intelligence que plusieurs de ses devanciers tout ce qui n’était pas essentiel à sou sujet, admettant avec une impartialité rare tout ce qui pouvait servir à multiplier la lumière, évitant les réflexions qui naissent des faits eux-mêmes, ou, [Kiur mieux dire, posant les faits sous le jour propre à faire naître les conclusions qu’ils appellent, éloquent sans emphase, énergique sans aigreur, exact sans miuuties, il cherche dans ses écrits, et surtout dans celui que nous offrons à la France, à éclairer la voie obscure où la société s’achemine , en rallumant le flambeau éteint d'événements qui ne sont plus.

Si donc nous avons choisi pour la traduire l’histoire

DG TRADUCTEUR

d'un homme inconnu au monde chrétien, c'est parce que, dans la famille catholique, noug considérons comme un devoir sacré pour les enfants d’arracher aux envahissements de l’oubli la glorieuse mémoire de leurs pères, cette portion la plus précieuse de leur patrimoine sacré ; et de même que, dans une noble race, on éprouve une juste fierté en découvrant sur une toile ignorée la grande figure d’un ancêtre illustre, obscurcie par le temps, de même, nous l’espérons, la France chrétienne nous saura gré d’avoir remis en lumière les traits augustes d'un pasteur justement surnommé l'Athanase de son siècle, et à la renommée duquel il n’a manqué que d’avoir été grand sur un plus grand théâtre.

Nous avons choisi un épisode appartenant à l’histoire d’un autre peuple, parce que, vivant dans une atmosphère brûlante où les nuages des passions humaines semblent annoncer toujours un orage pour le jour qui va venir, on ne pourra nous accuser au moins d'avoir voulu ajouter une récrimination de plus aux murmures des mécontents, et une goutte de fiel à la coupe déjà trop amère dans laquelle, sans se désaltérer jamais, s’abreuve, depuis tant d’années, le monde social.

D'ailleurs, daus la sublime unité chrétienne, il n'y a point de Grec ni de Barbare : membres du même corps de Jésus-Christ, nous sommes un, comme Jésus-Christ est un.

Enfin , si nous avons voulu faire coDnaitre à l'Église de France cette page solennelle de l'histoire de l'Église belge, sa sœur, ce n’a été par aucune pensée politique. Sans doute la lutte héroïque dont nous retraçons les crises, cette lutte si dramatique, qui eut pour dernier terme l’indépendance de la Belgique et la rupture des liens qui l'unissaient à l’Autriche ; cette lutte, disons-nous , peut offrir à 1 histoire politique des peuples des scènes d’un intérêt saisissant, et des tableaux sans antécédents dans les

AVERTISSEMENT

annales du monde; mais le K. P. Theiner, comprenant la grandeur de sa mission d’historien de l’Église, s'est tenu constamment au-dessus de ces vues secondaires et purement humaines, se contentant de les retracer à larges traits. Il ne s’est jamais écarté du but qu’il s’était proposé d’atteindre, et n’a pas cru devoir affaiblir, en le divisant, l’intérét qui s'attachait aux faits importants qu'il avait à décrire. Son intention a été plus haute et plus sainte; et, d’ailleurs, les étoiles ne pAlissent-elles pas quand on regarde luire le soleil?

La haute importance du présent ouvrage consiste principalement dans l’analogie qui a existé entre la position de l’épiscopat, du clergé et de la population catholique de France, et celle où se trouvait l’Église belge à la fin du dix-huitième siècle; analogie qui peut devenir plus frappante encore dans une époque comme la nôtre, où les révolutions qui se succèdent changent essentiellement, quelquefois en une heure, les relations de la puissance ecclésiastique avec le pouvoir séculier.

La question de la liberté d'enseignement, traitée par l’épiseopat belge sous Joseph II, se présente, il est vrai, sous un point de vue qui n’est pas identiquement semblable à celui qui a affligé, en France, les regards chrétiens pendant la durée de la révolution de Juillet; mais la marche suivie par l'Église de Belgique dans tous les degrés de sa hiérarchie fut si pleine de prudence et si riche de grands enseignements, que tous les âges et tous les peuples y peuvent faire une ample moisson d’expérience et de sagesse. Quelle que soit la partie du rempart de l’Église qui se trouve attaquée par les méchants, cette reine immortelle du monde ne change pas ses armes divinement trempées, et se défend toujours sous l’égide de Jésus-Christ.

Qu’il nous soit permis de le dire ici avec toute l’humilité qui convient à notre position , mais avec toute la franchise et l’indépendance qu’exige notre caractère : pendant les

Dl f TRADUCTEUR.

mauvais jours de ces combats livrés entre l'Église et l’État, soit au sujet de l’enseignement, soit au sujet d’autres empiétements du pouvoir civil, une des plus grandes peines qui aient attristé notre cœur n’a pas été le sujet de cette guerre elle-même, quelque malheureuse qu’elle fût, mais la manière dont elle a été faite. Il n’y a rien de pacifique comme l’Église , et pourtant sa destinée sur la terre semble être de subir les persécutions et les assauts de tous les siècles. Le Seigneur ne l'ignorait pas, sans doute; et l’on ne peut croire qu'il ait voulu la laisser désarmée au milieu des haines du monde. Or, les armes des puissants de la terre sont la force matérielle, l’habileté, les richesses ; les armes de l'Église sont la faiblesse que Dieu a choisie pour confondre la puissance; la pauvreté, l'humilité, la douceur et la sainte folie de la croix.

C’est une leçon que Dieu donne au monde depuis son origine. 11 y a six mille ans que nous expérimentons les moyens humains et leur inefficacité. Quel est l’empire que la splendeur des victoires ait éternisé? Ia> lendemain d’un triomphe, voici venir au pied de l’arbre immense un ver inaperçu qui en ronge la racine ; quelques années suffisent pour le faire périr. Quelle est la constitution ou la charte que l’habileté des politiques ait rendues durables? Quel est le traité que les précautions des diplomates aient mis à l’abri d’une violation prochaine? Quel est le gouvernement qui se soit consolidé sur d’immenses impôts? Tontes les forces du monde sont des colosses aux pieds d’argile. Or, l'Église, pauvre et faible, sans armes et sans autre habileté que celle de l’Évangile , sans autre puissance que sa patience à souffrir, depuis dix-huit siècles vit, agit, prospère, et tient, malgré lui , les rênes du gouvernement du monde.

Voilà ce que comprirent admirablement les Belges dans la fière lutte dont nous retraçons l’histoire ; voilà ce que comprit alors surtout l’épiscopat de cette province; voilà ce que, peut-être, plusieurs parmi nous ne comprennent pas

AVERTISSEMENT

asscs; et voilà pourquoi iis ont vaincu, tandis que nous, nous combattons encore.

Deux faits sont frappants dans le récit de la résistance opposée par la Belgique aux excès commis par le pouvoir civil. C’est, en premier lieu, la subordination et l’ordre admirable qui régnèrent jusqu’à la fin dans leur petite armée. C’est ensuite l’esprit de foi qui ne cessa de l’animer, et avec lequel elle ne cessa de se défendre. Ce fut à ces deux principes qu’elle dut son triomphe.

Nous voyons en France un spectacle tout opposé. Là , les brebis marchaient sous la boulette des pasteurs , et les pasteurs eux-mèmes combattaient sous le drapeau de l’Évangile; ici, chacun a sa bannière; les fidèles, appuyés sur leurs propres lumières , échappent dans leur ardeur indisciplinée aux rangs de la milice sainte; non pas, il est vrai, pour déserter la cause de Dieu , mais pour combattre avant l’heure et sans chef, et chercher dans une guerre hasardeuse une défaite sans profit et sans gloire.

Là, on combattait pour la défense de la foi, sous le bouclier impénétrable des lois de la justice éternelle et de celles dont Dieu lui- même a voulu protéger la faiblesse de son Église; ici, on cherche quelquefois à soutenir la même cause sous la bannière des chartes et des constitutions d'un jour , à se défendre avec une arme qui n’est pas forgée pour nos mains, à se couvrir d’un bouclier, qui , loin de pouvoir garantir ceux contre lesquels il fut façonné, est impuissant à protéger même ceux qui le firent pour leur usage.

Il s’ensuit que, tandis que nous voyons en Belgique un peuple faible et soumis conserver, dams sa lutte, cette unité qui fait la force, et s’affranchir en peu d’années du pouvoir immense d’un peuple étranger qui le domine , nous voyons en France une majorité imposante, asservie et divisée, tournant quelquefois ses armes contre elle-même, et luttant avec peine contre une minorité qu’elle pourrait écraser par son seul dédain et son silence.

MJ TlUDUCTBUn.

Le mal en France vient de loin : il est produit par une cause que peu de gens soupçonnent. On s’imagine à tort pou> voir impunément enlever une pierre à l'édifice majestueux de l’Église. Il n’y a rien de petit dans l’Église; les choses qui semblent telles sont comme les faibles arbrisseaux qui entrelacent leurs rameaux autour d'un champ fertile : si l'on vient à en arracher un seul , les animaux sauvages pénètrent par cette brèche qui leur est ouverte, et viennent ravager le froment dans sa fleur.

Voilà ce qui nous est arrivé : nous avons cru, il y a peu de siècles, pouvoir nous permettre de professer une doctrine qui favorisait contre Ilome la vanité de certains esprits , aussi fiers dans leurs écrits que rampants dans les antichambres, et qui n'avaient trop peu d’orgueil qu'en présence du pouvoir. Nous avons cru qu’il serait plus commode de s’affranchir autant qu’il était possible de la douce soumission si légitimement duc à un père, pour se procurer le triste honneur de porter le nom d'hommes libres sous la dure verge d'un maitre. Entraînés par je ne sais quel aveu glemeut fatal, nous avons voulu jouir du plaisir étrange d’aller par notre audace jusque sur les dernières limites du schisme, et, par nos théories imprudentes, presque jusqu’aux confins de l’hérésie. Nous avons voulu boire, nous aussi , quelques gouttes à la coupe de l'indépendance , assis à la table des rois. Il en est arrivé que l'infection du mauvais exemple a commencé à empoisonner la société tout entière; les peuples, en voyant leurs gardiens se séparer du Pasteur des pasteurs, ont cru qu’il serait bon pour eux aussi de divorcer avec l’autorité qui gouverne ; et le gallicanisme est ainsi venu en aide à la réforme pour produire les révolutions qui ont ensanglanté la France.

Quand on a fait un premier pas dans une mauvaise voie, on ne s’arrête plus ; une fois la séparation commencée entre les membres et le corps , le mal ne tarda pas à faire des progrès rapides. Les gouvernements, se sentant appuyés sur

AVERTISSEMENT

une force ecclésiastique de nom , et numériquement imposante, ne reculèrent pas devant la pensée d’humilier leur mère sous des lois et des chaînes ; et le gallicanisme ainsi produisit le joséphisme.

C’est lui encore qui a appris au jansénisme son langage perfide, alliage impur de la soumission des lèvres et de la rébellion du cœur. C’est lui qui a semé le germe du parochisme , du presbytérianisme et du laïcisme , triple plaie qui, si l’on n'y prend garde, peut, d’un jour à l’autre, se développer dans le sein de l’Église de France et la conduire à sa décomposition.

La marche du gallicanisme a été sensible , mais lente ; ce serait une triste mais curieuse histoire que la sienne : ce n’est pas ici que nous pouvons essayer d’en indiquer les phases; nous nous contenterons d'en ébaucher quelques traits, relatifs au sujet qui nous occupe.

Cette fausse et perfide théorie n’a qu’un seul principe fondamental, sorte de lambeau coupé dans le vêtement déjà vieux du protestantisme : c’est la dilatation excessive du pouvoir de César et la compression anormale de la puissance de Pierre. Repoussant d’une main la doctrine de Jésus-Christ, la tradition de l’Église et les instincts euxmêmes de la nature humaine, fille de l'unité, les gallicans tendirent l’autre aux princes de la terre, déjà couverts de la lèpre d’Ozias, et ce fut ainsi qu’ils se souillèrent avec eux. Jésus-Christ avait déposé dans le sein de son Église une parole féconde : Tu es Pierre , et sur cette pierre j’établirai mon Église. Cette parole, qui constituait l’essence de l’unité catholique, ne fut d’abord qu’un germe qui devait se développer plus tard , et couvrir ensuite de ses forts rameaux l’immensité du monde chrétien. Pic IX n'a pas plus de pouvoir que saint Pierre , et saint Pierre ne reçut pas plus ‘d’autorité que Pie IX ; mais ce pouvoir , cette autorité donnée au souverain pontife , non par l'État , non même par l’Église, mais par Jésus-Christ seul, est de telle nature,

DU TRADUCTEUR

qu’elle peut se restreindre ou s’exercer dans une sphère plus ou moins large, suivant les exigences des temps et la volonté divinement inspirée de celui qui la possède.

Dans les premiers siècles de l’Église, les souverains |>ontifes usèrent peu de leur autorité ; saint Pierre , saint Clément, n’avaient à traiter les intérêts de l’Église qu'avec des apôtres ou des évêques d’une sainteté confirmée par des miracles. Pendant les siècles de persécution , les premiers pasteurs, ne pouvant avoir que de rares et difficiles rapports avec l'Église mère , agissaient dans le gouvernement de leur troupeau sous la conduite presque immédiate de l’ Esprit-Saint ; alors l’unité était suffisamment cimentée par le sang des martyrs et la hache des bourreaux ; et la dent des lions, en broyant les corps des fidèles confesseurs de la foi , ne servait qu’à rendre l’Église plus compacte et plus unie.

Quand la liberté sociale lui fut donnée, une ère nouvelle commença pour elle: alors les hérésies pullulèrent, alors les schismes se firent, alors les dissensions naquirent, alors les princes voulurent porter sur l’encensoir une main sacrilège , et le monde chrétien , agenouillé devant Pierre , sembla lui demander d’user de cette plénitude de puissance qu'il avait reçue d’en haut; car un caractère spécial de cette même autorité divine , c’est d’agir avec douceur en même temps qu’avec force, et de descendre avec suavité et avec paix sur les âmes, tandis que celles-ci , avides de s’y désaltérer, s’entr’ouvrent vers elle comme les fleurs d'une prairie qui demandent le rafraîchissement à la rosée du ciel.

Le travail des âges , en multipliant les ennemis de l’Église, a développé aussi ce besoin d'une mâle autorité qui pût la défendre contre les portes de l’enfer. Quand les loups s'approchent davantage de la bergerie, les brebis se serrent de plus près autour de leur pasteur ; et le pasteur ,

AVERTISSEMENT

à son tour, plus soigneusement les compte, et appuie sur elles sa main avec plus de force et d’amour.'

A l’époque oi le gallicanisme naquit, l’Église se trouvait plus que jamais assaillie ; c’étaient des combats au dehors et des terreurs dans son sein. Kn la voyant assiégée par le protestantisme, comprimée par les princes, le devoir de tous ses enfants était de la défendre, et de la défendre en resserrant les liens qui les unissent à la chaire de Pierre , et en faisant à cette mémo chaire un piédestal puissant de tous les bras et de tous les cœurs.

Voilà ce que les gallicans ne comprirent pas. Préférant les sourires des princes aux baisers d'une mère, ils cherchèrent à dérober à celle-ci , comme des enfants mutins , tout ce qu’ils purent enlever à la maison paternelle pour en faire un odieux hommage aux pieds de ceux qui ne l'aimaient pas. Ils se soucièrent peu de blesser le cœur de celle qui les avait portés dans son sein et de faire couler 6es larmes ; ils crurent que la puissance du sceptre suppléerait à la houlette du pasteur; ils calculèrent la soumission, pesèrent l’obéissance et discutèrent l’amour ; ils refroidirent la tendresse filiale dans leurs âmes , et enfantèrent de leur cœur glacé le jansénisme, plus froid encore.

Ils voulurent effacer de leur front l’empreinte de leur origine , et arracher de leur histoire les plus belles pages. Ils bouleversèrent tout dans le dogme, et le souffle de leur bouche brûla, comme une bise glacée , les fleurs brillantes de l'enseignement doctrinal. Ils firent une morale sauvage à l’usage de ceux qui l’appliquent, et pour l’effroi de ceux qui la subissent ; ils fabriquèrent des liturgies , dénaturèrent les saintes cérémonies de l'Église en y introduisant des éléments étrangers à leur sublime simplicité ; ils ravagèrent le culte et oublièrent la discipline ; puis ils s'emprisonnèrent dans leur maison, et mirent comme une sentinelle vigilante le gouvernement civil à en garder l'entrée pour les empêcher eux-mêmes d’en sortir , afin de ne pouvoir

DU TRADUCTEUR

sans doute s’exposer à la tentation de perdre ces précieuses libertés, dont le nombre, qui m’échappe, a été soigneusement calculé par les Pithou et les Dupin.

Voyez la suite logique des choses : une fois qu'ils eurent volontairement fait schisme avec la mère patrie , la honte les prit; les lois de l'Église les condamnaient, ils trouvèrent bon de les oublier. Si l’on eût connu un peu de droit canonique orthodoxe, on eût su en même temps que les liturgies nouvelles étaient illégitimement établies, que les quatre articles étaient réprouvés par Pie VT (1), que la

(1) On parle beaucoup des quatre articles, et on leur attribue une valeur extraordinaire; nous croyons devoir ici en retracer l'histoire en quelques lignes, pour l'usage de leurs apologistes.

Louis XIV ayaut publié, sur le droit de régale, un édit qu'il étendait à toutes les provinces du royaume, et qui était un empiétement manireste sur la juridiction ecclésiastique, le vénérable pontife Innocent XI s’opposa formellement, au nom des droits de l'Eglise, à sa mise a exécution. Le roi, peu patient par nature, pour se venger du pape, convoqua, en l'année 1(182, l’assemblée générale du clergé de France, dans laquelle les évéques rédigèrent, sous l’inspiration du souverain , et par l'organe de Bossuet , dont la grande mémoire ne se lavera jamais de cette tache , la déclaration fameuse en quatre articles , connue sons le nom de Déclaration de l'Église gallicane ; déclaration qui n'avait qu'un seul but , celui de servir la mauvaise humeur du prince contre la légitime résistance du saint-père.

Cet acte humiliant fut rendu public aussitôt , et devint loi de l'F.tat , en vertu d'un édit royal dans lequel, comme un diamant précieux, il se vit dévotement et solennellement enchâssé.

Les évéques, honteux de leur peu de courage, et comprenant combien le saint-père devait être légitimement et profondément blessé de cette démarche, lui écrivirent, pour s’excuser et protester de leur orthodoxie, une lettre dans laquelle ils déclaraient adhérer à la doctrine renfermée dans le texte suivant de saint Bernard : » Opertet, » ce sont eux qui la citent, « ad vestrum apostolatum referri perieula quteque et scandais emergeutia in regno Tlei, ea potissiinum quæ de flile continguut; dignum tiamque arbitrer ibi polissimum resarriri damna fidei, vbi fides non jmtest sentlre defectum. Hxc quippe hnjus prærogatlva sedis (Ad lnnoc. 11, epist. 90). > ils affirment encore penser avec les docteurs : « Ilium, qui apostolirre sedi in canonum expositione contrarlum sentit, non sapere yticiaoci: ille est, sed deciperc ; non cullorem vel expositorem divinat legis, sed insldiatorem et oppressorem cognosci (Gotlefred. Vindoc., epist. 30). » Enfin, ils adhèrent encore à la doctrine d'ïves de Chartres : s Apostolirre sedis judiciis et

12 AVERTISSEMENT

morale était outrée , que les curés n’étaient pas évêques , que les évêques n’étaient pas papes , que les droits des

constitulionibus obviare , est hæreticx pravilalis notant incurrere (Yvon. Carnot., epist. 8). »

La paix s’étant faite entre le saint-siège et la cour de Versailles , les mêmes prélats, qui manquaient moins d'instruction que de courage , n’ayant plus de raison de bouder le pape, écrivirent de nouveau en 1692, au sujet des quatre articles, 8 Innocent XII, en ces termes lumibles et repentants : « Ad pedes beatitudinis vestræ provoluti, profitemnr et declaramus nos veliemenler quidem et supra id quod dici potest, ex corde dolere de rébus geslis in comiliis prædictis , qusc sanctilati vestræ ejusque prædeccssoribus summopere displicuerunt, ac proindc quidquid in iisilem circa ecclesiasticam pctestatem , et pontificiam auctoritatem decretnm censeri potuit, pro non decre/o habemus et habendttm esse, declnramus. »

A moins de vouloir flétrir tous ces prélats de l’odieuse imputation d’hypocrisie, on ne peut désirer une rétractation plus formelle et plus claire. — Réfutée par anticipation dans les actes officiels de l'assemblée, méprisée par son propre parrain l'illustre Bossuet, déplorée avec des larmes de repentir par ses auteurs eux-mêmes , il convenait encore que la déclaration fût répudiée par le roi.

Cela eut lieu. Louis XIV, devenu vieux et moins vif dans ses actes, écrivit, le 14 septembre de la même année 1G92, à Innocent XII, qu’il annulait tout le passé, et qu’il avait déjà donné des ordres pour que son édit de 1082, concernant la déclaration (édit qu’il déclare n'avoir fait que parce que. les circonstances l'y obligeaient), n’eût aucun effet. (Conf. Becclietti , Istoria delli iv ultimi secoli délia Chiesi i, I. I, n. 40; — et Etnmanuele di Douio d'ossoh, Disserl. ix, de Gerarch. ecclesiast., c. it.)

Voilà donc cette déclaration fameuse et sa pitoyable odyssée : il ne lui manquait plus, pour être étouffée dans la bonté, que de recevoir le coup de pied de l'âne par quelque approbation honteuse : le synode de Pistoic a bien voulu prendre charitablement ce soin. « Nous croirions en outre » c'est ainsi qu'il s’exprime « négliger un des moyens les plus puissants et des plus saints d’établir les contins de juridiction entre les deux puissances , si nous n’adoptions |>as les célèbres quatre articles du clergé gallican , qui tirent tant d’Iionueur aux lumières et au zèle de la respectable assemblée de 1682. »

Il n’y avait que le gallicanisme parlementaire qui pût se sentir le triste courage de relever de la poussière on elle gisait , cette vieille arme impuissante et rouillée, pour en faire le fondement d'une détestable législation appelée ecclésiastique par ceux qui ne savent pas ce que c’est que l’Eglise. Sur elle sont établies les lois organiques , les prétendues lilrertés gallicanes , et tout ce qui s’est opéré en France de plus insensé coutre les droits de l'Église universelle, ceux des catholiques eux-mêmes , et les réclamations imprescriptibles do bon sens.

Par un rapprochement singulier entre la Franre et l'Autriche, nous voyons.

1)1! TRADUCTEUR

saintes congrégations n'étaient pas sans valeur, que le concile de Trente était bon à quelque chose, que les décrétales avaient force de loi. L’ignorance suppléa à tout; on jugea à propos d’oublier le droit canonique, et on y réussit merveilleusement. Il fut banni presque entièrement des séminaires , et le peu que l’on y conserva fut souillé de principes gallicans. Nous qui y avons passé, nous le savons , et nous avons mille fois gémi sur cet oubli profond des lois de l’Église : un individu quelconque rougirait d’ètre aussi ignorant de la législation de son pays, et d’en parler d’une manière si étrangement ridicule que nous le faisons, nous autres ecclésiastiques, au sujet des parties mêmes les plus élémentaires de la législation de l’Église notre patrie, législation sublime et profonde à la fois, base et modèle de toutes les bonnes lois , même civiles. Cette législation , le plus beau code de morale , de dogme et de discipline que l’on puisse désirer, écrite sous la dictée de l’Esprit-Saint, et que tout prêtre est obligé de savoir ( I ) , quel prêtre en France la connaît ?

Nous vivons sans législation ecclésiastique. Le droit ancien, vicié par le gallicanisme, a été balayé par la révolution de 93 ; de droit nouveau , il n’y en a pas ; et si de sages dispositions, prises par nos pasteurs dans les conciles provinciaux, ne viennent promptement mettre lin à ce funeste

dans ces deux royaumes, deux souverains établissant des principes subversifs en matière de juridiction ecclésiastique ; lions les voyons tous les deux soutenus par le haut clergé de leur pays, tous les deux sc reprochant avant leur mort et détrslaul les mauvaises lois qu'ils avaient faites, et promettant au saiut-siége de les supprimer, comme un pénible et fie beux souvenir. Mais, plus beureusp que nous, l'Autriche a trouvé un grand prince qui , à peine sorti de l'adulescence , a déjà su comprendre qu'il était mal à un lils de retenir sa mère captive. Heureuse sera U France quand un règne pareil luira sur elle , et quand un gouvernement chrétien , intelligent et fort, voudra se donner enfin la peine de démontrer par ses actes que la liberté de l'Eglise est la seule base solide et vraie de la durable fidelité des peuples et de la gloire impérissable des rois.

(I) lénlll sacerdotum liceat canones ignorare. S. Celest. pap., dist. XXXV III, cap. Nulli.

AVElUISStMKNT

état do choses , Dieu seul peut savoir le terme fatal où l’Église de France doit tôt ou tard arriver.

Cet oubli du droit canonique, produit par la crainte qu'il inspirait à ceux qui devaient le savoir, enfanta les deux grands maux que nous avons signalés au commencement de cet avertissement. De là d’abord, après avoir rejeté loin de soi les armes divinement trempées qui semblables au bouclier de diamant dont parle un poète, non-seulement repoussent les traits qu’elles reçoivent, mais encore éblouissent d’une clarté céleste les yeux de tous ceux qui les frappent; après les avoir rejetées, dis-je, ou sentit le besoin de se défendre avec quelque chose contre les agressions du pouvoir civil. Quelque complaisance que l’on ait pour lui, il est tellement avide de domination, qu’il vient un jour où il faut lui résister, sous peine de schisme. Ses empiétements incessants ne s’arrêteraient jamais s’il dev ait marcher toujours sans résistance : après s’ètre emparé de tout dans l'Église, depuis les temples jusqu'à l’eau bénite, il en v iendrait bientôt jusqu'à vouloir absorber toute l’administration des choses saintes, comme le démontre abondamment la triste expérience du passé. On lui résiste alors ; mais connue il est fortement armé de sou unité d’abord, et de ses lois ensuite , et comme on est faible de sou propre isolement devaut lui ; au lieu de se serrer autour du vicaire de Jesus-Christ et de se mettre sous la protection de sa houlette, chacun se défend seul et se busse écraser seul; ses voisins tremblent, se taisent, et attendent en gémissant le même sort.

Au lieu de répondre avec le langage des lois divines de l'Église aux lois subalternes que le gouvernement invoque, ou cherche à ramasser, dans l’arsenal immense du Bulletin des lois, quelque décret, quelque ordonnance, quelque disposition protectrice, quelque article de je ne sais quelle charte, de je ne sais quelle constitution d’un jour. On sc place derrière cet abri fragile, et l’on tombe, de chute en

DU TRADUCTEUR

chute, jusque dans la polémique vagabonde et cancanière des journaux.

C’est uu grand malheur : hélas ! pourquoi nous mêlonsnous ainsi aux choses périssables du monde, aux intérêts d'un jour? De là il résulte que nous sommes toujours victimes, parce que nous nous servons d’armes qui n’ont pas été faites pour nous, et que connaissent si merveilleusement ceux qui les firent pour eux. De là il résulte que nous avons perdu cette race sublime d’hommes aux larges pensées, dont les apologies immortelles dureront, dans l’Église, autant que le catholicisme Iui-môme; parce que nous traitons les grands intérêts de cette reine du monde sous un point de vue au-dessous d’elle et indigne de nous. Car rien ne rapetisse et n’étiole les idées comme l’étude des petites choses : et qu’y a-t-il de plus petit que ces lois éphémères et contradictoires qui naissent dans les cris d’une assemblée, et s’éteignent aussitôt sous la poussière d’une législation nouvcllei’ Si les grands hommes sont rares aujourd’hui dans l’Église de France, ce n'est pas par disette de hautes iutelligences , mais plutôt par défaut de hautes études. De là, on se prive de la protection efficace de l’Église romaine, malgré ses invitations maternelles. En vain elle dit : Que celui d'entre vous qui sera persécuté vienne librement à moi, et se réfugie sous mes ailes (t). En vain elle dit : Appelez-en à moi qui suis votre mère, car une mère ne peut oublier ses enfants (2). On lui répond qu’elle ne comprend i«s notre position ; qu’elle vit dans une autre sphère d'action et de pensées ; qu’elle ne voit pas que nous avons marché, tandis qu’elle est demeurée stationnaire : et l’on n’a pas recours à elle, on ne se réfugie pas sur son sein

(I) C es paroles sont des papes saint Fabius et saint Sixte : • Quisquis vestrum putsatos fuerit , libenter liane sedem apostolicam appellet , et ad eam quasi ad capot, rerugium habeat. »

(I) Et le pape saint Severin : • Quasi ad matrein appcllandum esse ad primant sedem, quæ non potest oblivisci filli soi. »

Ifi

AVERTISSEMENT

maternel. Et l'Église clie-mème, quand elle veut essayer de prendre la défense de ses enfants, suffoquée dans la poussière de jietites querelles humaines et d'interprétations jurisprudentielles, abandonne ce champ de bataille trop étroit pour elle, et remonte entre les bras de Dieu le prier d’effacer à la fois, de sou souffle puissant, ces agressions impies et ces défenses quelquefois malhabiles.

Que l’on essaye de parler le langage de l’Église, et l'on verra si l’Église ne nous comprendra pas. Et comment nous comprendrait-elle ? L’Église a des yeux pour lire les canons des conciles , mais elle n’en a pas pour déchiffrer le grimoire de Dalloz et de Troplong.

Quelque intelligence que l’on ait, quand on travaille sur les choses de la terre, on disparait avec elles : Qui adhærel creaturæ, cadet cum labili.

L'esprit humain a besoin d’un point d’appui solide : Den ubi consistant, tel est le cri de toute intelligence. Or, quel point d’appui peut-on trouver dans les choses du temps? La mauvaise habitude prise de se cacher sous le trône royal pour se défendre du siège apostolique, a eu pour conséquence que l’on n'a plus trouvé d'abri contre les attentats du trône lui-môme. Le seul moyen de reconquérir notre force perdue, c’est de ressaisir le glaive de la parole chrétienne, de remettre notre cause entre les bras de la justice éternelle, et de nous unir dans la conliance en Dieu seul (1).

Le second mal, plus grand encore, produit par le gallicanisme, a été dans le déclassement hiérarchique de l’Église de France. L’effet naturel du désordre est de descendre toujours, et de tendre à une dégradation toujours croissante. Cette vérité trouve sa réalisation dans tous les temps et chez tous les peuples. En Belgique, nous voyous, pendant la lutte contre le joséphisme, le spectacle le plus noble

(I) Quisquis in liominc spem ponit , ctinm quem jttslum et innocentait nocit, NALKUlCTlb EST. S. AUg. C. Epiai. Petilian. Douât , I. Il, C. 3.

DU TRADUCTEUR

et le plus grandiose. Nous voyons les évêques luttant avec énergie, sous la bannière de l’Église, sans s’écarter ni reculer d’un pas des saintes règles canoniques et du respect dû au saint-siège, et sans en appeler jamais à la Joyeuse entrée, cette charte d’ailleurs si respectable, ce palladium si sacré des droits de la nation. Nous voyons le clergé inférieur, suivant ce magnifique exemple, marcher, docile à leur voix, et uni comme un seul homme sous la houlette de sis pasteurs; et les fidèles enGn, tout en évitant, par respect et par prudence, de toucher aux armes sacrées de l’Église, et s’appuyant principalement (comme c'était leur devoir à eux et leur droit) sur la vénérable constitution politique de la province, s’acheminer cependant , soumis et obéissants] à la parole de leurs chefs , à la conquête de la liberté religieuse.

En France, un spectacle tout opposé frappe la vue et attriste le cœur. Le travail de dissolution commença vers le dix-septième siècle, et s’empara d’abord du haut clergé. Cette histoire lamentable est trop connue pour que nous ayons besoin de la raconter ici. Tout le monde commit l’origine de cette contagieuse maladie qui peu à peu s’étendit, et finit par infecter la France en moins d’un siècle. L’Eglise de France devint l’Église gallicane; et l’esprit d’indépendance ayant doucement chatouillé les cœurs, on s’habitua bientôt à la pensée de pouvoir se passer de Rome et se suffire à soi-même

Nous en, parlons librement , parce que , grâce à Dieu , cette génération ecclésiastique a passé, et voici que, de nos jours, semble commencer une ère nouvelle : un respect profond, une confiance filiale, une soumission entière ont succédé aux préventions, aux résistances et aux luttes d’autrefois. L’esprit d’unité parait renaître, et l’Église de France consolée relève la tète, et détourne ses regards de la pourpre usée des palais, pour élever vers les régions sereines et

IM

AVERTISSEMENT

lumineuses du Vatican scs yeux humides de repentir et d’amour.

Les révolutions ont eu cela de bon, qu’elles ont appris au clergé de France quelle était la faiblesse des appuis humains, et où se trouvait la véritable force.

Mais les plaies sont plus aisées à faire qu’elles ne sont faciles à guérir : le mal était descendu dans l’ordre intermédiaire, entre les pasteurs et le troupeau ; on avait cherché à inoculer au sacerdoce inférieur les principes gallicans, pour s’en faire un point d’appui contre Home. Ou réussit au delà des espérances : car ces principes maudits furent appliqués, non-seulement au suint-siége, mais à l’épiscopat lui-iuème. ISul n'ignore quelles ont été les misères suscitées par le parochisme et le presbytérianisme, ni les difficultés administratives sans nombre qui furent créées par cet esprit d’insubordination tombé dans les rangs inférieurs du clergé : on a vu des curés se faisant porter une bougie comme, des évêques dans l’église, et donnant aux fidèles la triple bénédiction épiscopale. L’inamovibilité de certains curés, établie par l’habile manœuvre de l'État, leur constituant une sorte d’indépeudance sociale, tendait, en les assimilant aux fonctionnaires publics, à leur suggérer l’idée d’un autre affranchissement plus pernicieux encore.

De même que les évêque* s'étaient affaiblis eu se séparant de Rome, de même le sacerdoce perdit sa grandeur, sa force morale et son influence, en s’éloignant de l’épiscopat. Les fidèles, au spectacle de cette scission, en entendant les plaintes s’élever, les murmures grandir, en voyant le respect pour 1 autorité pastorale s'affaiblir de jour eu jour, sentirent instinctivement s’attiédir dans leur cœur le respect et l’amour pour leurs prêtres. Rien ne diminue tant le respect pour une autorité, que de voir cette môme autoxité mépriser ceux qui lui sont supérieurs à elle-même. On trouve toujours des courtisans pour faire écho aux mécontentements d'un chef ; mais les courtisans eux-mêmes mé-

DU IHAIUCIKLK. il»

prisent ceux qu'ils flattent, ot leur font subir la peine du talion par un juste jugement de Dieu.

Ce fut alors que le laïcisme envahit l'Église : et si Dieu n'y eût mis la main dans sa miséricorde, nous eussions bien* tôt vu eu France le monstrueux spectacle d'évêques sans épiscopat, de prêtres sans clergé, de fidèles sans paroisses. L'esprit de paroisse, si puissamment conservateur des mœurs et de la foi chrétiennes, commença, en effet, peu à peu à s’affaiblir; le gouvernement, qui, par je ne sais quel fatal aveuglement, cherchait à diminuer, autant qu'il lui était possible, l’influence du clergé sur les fidèles, poussait ceux-ci dans une voie, sinon d'hostilité, du moins de rivalité universelle , et tendait à leur conférer tout ce qu'il pouvait enlever au sacerdoce, pour le leur attribuer à eux-mêmes. Le laïcisme grandit sous su main. Tout ce qui avait quelque autorité dans l'ordre politique, depuis le gouvernement jusqu'aux conseils généraux, voulut imposer à l'Église une domination à jamais déplorable (1). Tous les liens qui pouvaient unir la brebis au pasteur furent affaiblis et rompus. L'homme s’attache surtout à celui qui le soulage dans ses souffrances physiques et le secourt dans ses besoins temporels. Le prêtre était destiné ]mr Dieu à ces fonctions sublimes : l’État plaça sa main entre la souffrance et le prêtre, en disant à celui-ci : Tu ne la soulageras pas. Lu échange des biens immenses des pauvres administrés naguère par le clergé, le prêtre se vit réduit à vivre dans la pauvreté lui-même, et à n'avoir que son pain quotidien [Kiur subsister; et pendant que les ministres de la religion prétendue réformée, auxquels on n’uvait rien pris, recevaient un gras et large salaire, le prêtre catholique était condamné, sous peine de famine, à subir l'odieuse nécessité de recevoir un casuel. L’aumône publique échappa à ses

(l) Uicornm dominât» codât ab Ecclesiis. Rylliro. B. Petr. Daraian. Op. IV, p. 26.

AVERTISSEMENT

mains, et des bureaux de bienfaisance furent substitués aux entrailles de la charité. Les hôpitaux ne furent plus un asile ouvert dans ce cœur de l’Église, mais une froide administration calculatrice et chicanière, étreinte entre les serres de l’État. Exilé de partout où se faisait le bien, le clergé le fut bientôt de sou propre domaine; bientôt il vit l'État mettre un pied furtif dans ses temples, absorber la sacristie, et, par sa législation des fabriques, non-seulement porter la main sur l’encensoir, mais encore cherchera mettre l'encensoir dans sa poche. L’enseignement de ses fils ne lui appartint plus, la charité lui devint une terre étrangère.

En le voyant ainsi chassé de son domaine, les fidèles s’habituèrent à se passer de lui, et nos yeux ont vu en France ce que la postérité croira peut-être à peine : le bien se faire dans l’Église sans l’Église.

Loin de nous, sans doute, la pensée de blâmer aucune des œuvres saintes auxquelles nous avons eu l’honneur autrefois d’apparteuir nous-mème, et de jeter une injure surtout à la face de ces nobles jeunes hommes qui dépensent, au service de leurs frères qui souffrent, les prémices de leur vie ! Qu’ils soient bénis, au contraire, pour le bien qu'ils opèrent et pour les vertus qui les animent ! Sur ce sol volcanique où les révolutions ont renversé les institutions religieuses de bienfaisance, et versé le sang de ceux qui répandaient l’aumône dans le sein du pauvre, il est beau de voir une jeunesse ardente du bien accepter l’héritage délaissé du dévouement et de l'amour ; mais qu’ils nous permettent de déplorer une fois, et qu’ils déplorent avec nous la douloureuse nécessité qui les contraint à devenir les héritiers et les modèles de ceux dont ils devraient n ôtre que les coopérateurs et les disciples.

Voilà, entre tant d’autres, quelques-unes des conséquences du gallicanisme considéré seulement sous le point de vue pratique, et ses effets dissolvants produits dans l’ordre hiérarchique de l'Église.

DU TRADUCTEUR. 21

Puisse cet aperçu rapide faire comprendre aux lecteurs chrétiens de cet ouvrage sa portée et son but ! Puisse le clergé de France se redresser de toute sa hauteur , et, plein d’uuc noble émulation, ne pas rester au-dessous de celui que nous lui proposons pour modèle ! Puisse l’étude sérieuse des lois de l’Église renaître dans l'enseignement clérical, et se voir cultivée par ceux que les lois obligent plus que tous les autres ! Puisse la parole des défenseurs de l’Église devenir plus fière, et descendre comme autrefois du ciel ! Si les hommes ne nous comprennent pas, le Christ, incompris avant nous, s’inclinera pour nous entendre ; si les princes nous repoussent, le Seigneur, exilé avant nous, ouvrira ses bras pour nous serrer sur son cœur; si le monde noos méprise, Jésus-Christ et l'Église, méprisés avant nous, nous consoleront par leurs divins baisers et essuieront nos larmes.

Mieux vaut parler raison aux insensés que de dire des choses insensées en présence des auges. La vérité a une puissance mystérieuse qui la rend souvent efficace, même auprès de ceux que l’on croit les plus incapables de la comprendre. On a vu des missionnaires, sur les plages lointaines, convertir des peuples dont la langue leur était inconnue, rien qu’en se mettant à genoux et en pleurant [jour le salut de leurs âmes devant l’image du crueifix. Ce 11e sont pas les efforts humains , mais la grâce de Dieu qui est efficace et féconde ; et Dieu la donne cette grâce à la suavité du langage évangélique, bien plus qu’à la force passagère des discussions humaines.

Sachons notre puissance ( 1 ) : elle est toute dans l’unité. Suivons les traces glorieuses de nos premiers pasteurs, qui

(1) « Le corps épiscopal et le clergé d'une nation , étroitement liés et attachés à la chaire de Saint-Pierre , forment une phalange impénétrable à toutes les attaques de la fausse politique et de l'impiété philosophique. • (Discours prononcé b l’ouferture de l’Académie catholique, en 1841 , par le cardinal Paeca.)

Page 1