‹ Jean Henri, comte de FrankenbergChapitre 110 sur 127 · PRIÈRES PUBLIQUES INTERDITES · texte numérisé non relu

PRIÈRES PUBLIQUES INTERDITES

tracteur de cette constitution, palladium de ses libertés, laquelle portait l'empreinte d’une antiquité vénérable, et, bien qu’elle ne fût qu’une imparfaite ébauche de constitution civile, était néanmoins profondément enracinée dans l'esprit d’un peuple à qui elle rappelait les grands jours de son antique gloire.

De ce moment le clergé et le peuple se réunirent plus fréquemment au pied des autels pour implorer le Seigneur, afin qu’il daignât éclairer l’esprit du souverain trompé, et conjurer, pendant qu’il en était temps encore, la tempête qui allait, conformément aux profonds desseins de l’Éternel, s’élever contre le trône, et semblait menacer de le briser si l’empereur ne mettait promptement un terme à l’audace et à l’iniquité de ses persécuteurs de l’Église et de ces démolisseurs des institutions patriotiques. Mais ces hommes poursuivaient toujours leurs attentats contre l’Église de Dieu , les pieuses prières du peuple furent considérées comme un moyen de favoriser la révolution, et par suite sévèrement interdites.

« Il n’est que trop connu, » c’est ainsi que s’exprimait le gouvernement de Belgique dans une lettre circulaire du 13 octobre, adressée au nom mais à l’insu de l’empereur à tous les évêques de la province(l); « il n’est que trop connu que le public séduit abuse des meilleures choses ; nous en avons un exemple récent dans les exercices publics de dévotions extraordinaires et inusitées que l’on se permet dans plusieurs diocèses de nos provinces de Belgique, sous le prétexte frivole de prétendues calamités dénuées de toutes apparences,

(I) Bec. XV, p. 208 .

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et que la religion serait en danger. Assurés de la pureté de nos intentions sur la conservation de la foi et sur la protection que nous devons au maintien de la religion et de l’État, et ne pouvant nous dissimuler que de vaines clameurs sur la religion ne sont, dans les circonstances actuelles , que des masques pour déguisor d’autres desseins criminels et attentatoires aux droits de notre couronne, nous avons résolu de mettre, une bonne fois, lin à un si grand désordre et d’y opposer toute notre autorité. En conséquence , nous vous ordonnons expressément de défendre, dans toutes les églises de votre diocèse soumises à notre domination, toutes messes solennelles extraordinaires, avec ou sans collectes particulières, sans distinction ni restriction , ainsi que toute espèce de dévotion publique qui sort des rubriques ordinaires du culte journalier de chaque église; vous chargeant de demander une permission expresse de notre part toutes les fois que vous croirez qu’il s’agira réellement d’implorer, par des prières extraordinaires, les secours de la divine puissance pour le plus grand bien de la religion et de l’Etat.

« A tant, très-révérend père en Dieu, cher et féal , Dieu vous ait en sa sainte garde ! »

C’est ainsi qu’on agissait envers une nation qui donnait au monde cet exemple que lui donne aujourd’hui la grande et malheureuse Irlande, l’exemple d'un attachement plus grand encore pour sa foi que pour sa liberté môme; et cela dans le moment terrible où la révolution voisine élevait déjà si audacieusement sa tète, et menaçait d’engloutir la religion et le trône à la fois!

DK BELGIUUE.

Ce fut le premier signal d’un ébranlement universel en Belgique. Et qui pourrait en être surpris? La bannière de la liberté flotta dans tous les villages; rien ne fut capable de ralentir l’élan du peuple, élan d’autant plus puissant qu’il était uniquement occasionné par les violences sauvages exercées contre la religion par le gouvernement. Ce fut en vain que le comte Alton, général en chef des troupes impériales, s’efforça de comprimer le mouvement par les mesures les plus énergiques; ce fut en vain mémo que, le 2G octobre de cette année 1789, il lança une proclamation dans laquelle il menaçait de mettre en cendres tout village et toute bourgado où l’on oserait arborer le drapeau de la rébellion, et opposer une résistance quelconque aux troupes do l’empereur. La violence est surtout inutile dans les guerres qui se font pour la défense d’un principe enraciné dans la conscience des peuples.

Le vénérable primat de la Belgique devait être le premier à sentir tout le poids de la vengeance du gouvernement. En présence de ce soulèvement général du pays, et lorsqu’il vit que les patriotes brabançons étaient déjà entrés dans les Provinces-Unies, il quitta Malines et se retira dans un endroit sùr et solitaire, à la campagne, sans donner connaissance du lieu de sa retraite au gouvernement, ni même à ses amis les plus proches et les plus intimes. Le comte de Trauttmansdorff lança en vain contre lui un mandat d’amener inutile, et plus intempestivement encore publia, le 28 octobre, dans un véritable accès de fureur, une lettre dans laquelle il chargeait ce prélat des injures los plus révoltantes , et l’accusait ouvertement d’être l’unique

LETTRE DE FRASEENBERG

auteur de la révolution de Belgique et l’un des principaux chefs de la conspiration contre l’empereur. Il lui annonçaiten même tempsqu’il avait encouru la disgrâce entière de Sa Majesté, et qu’étant dépouillé de toutes ses dignités civiles, il eût à lui envoyer les insignes du premier ordre de l’empire, dont il avait été revêtu naguère, et le diplôme de sa nomination au rang de conseiller d’État. Cette lettre, aussi impolitique qu’indigne, se répandit dans tout le pays, peut-être par les soins du gouvernement lui-même, avec la rapidité de l’éclair, et fit monter à son comble la fureur des citoyens.

A peine l’illustre prélat eut-il pris connaissance de cette lettre par les feuilles périodiques, qu’il travailla aussitôt à se justifier de ces calomnies lancées gratuitement contre sa personne, et envoya au ministre la lettre suivante (1) :

« Votre lettre du 28 octobre, » lui écrivait-il , « qui ne m’est pas parvenue , mais que j’ai vue dans une feuille publique, m’a causé autant d’indignation que d’étonnement. Quoi! parce que j’ai cherché un asile pour me mettre à l’abri des menaces réitérées que vous m’aviez faites à moi-même, de me faire enlever pour m’envoyer en Styrie (menaces non-seulement répétées à mon secrétaire, mais qui m’ont été confirmées encore en dernier lieu par le conseiller de Gouban), vous en inférez, sans balancer, que je suis un des principaux chefs de l'insurrection qui s’est manifestée sur les frontières des Provinces-Unies!

« Avez-vous bien réfléchi à l’injure atroce que vous

(1) Rec. XV, p. 19.

A TRAIÎTTM ANSDOUFF .

me faites par une telle supposition, dépourvue de tout fondement? Je prends le ciel et la terre à témoin que je n’ai jamais eu aucune part ni influence quelconque à cette insurrection : les Pays-Bas entiers attesteront cette vérité , et me rendront justice à cet égard ; et je défie qui que ce soit, sans exception , de pouvoir en donner la moindre preuve. Je ne me suis pas absenté un seul instant de mon diocèse, ayant constamment demeuré à Bruxelles, à Malines ou à Louvain, ne m’occupant que des devoirs de mon ministère, et levant sans cesse les mains au ciel pour conjurer le Dieu de la paix de ramener la tranquillité publique, et d’empêcher surtout l’effusion du sang humain. D'ailleurs , je n’ai pris la résolution de quitter l’hôtel de l’archevêché qu’après qu’il était investi par des soldats armés pour m’enlever, conformément à vos menaces. Devaisje donc me livrer entre leurs mains, concourir moimême à l’outrage qu’on allait me faire dans une des principales villes de mon diocèse, et m’exposer à un éclat qui , dans les circonstances présentes , aurait pu exciter un tumulte dans le peuple, dont on aurait peutêtre encore voulu me rendre responsable ? N’avais-je pas même, d’après votre façon d’agir envers moi, toute raison de craindre que, dans ce transport, on n’eût eu aucun égard à la saison , ni à ma dignité, ni à mon âge et à mes infirmités? Par conséquent, ma retraite n’était-elle pas conforme au droit naturel, et, par là , pleinement justifiée? Loin de pouvoir fournir le moindre motif à l’imputation odieuse dont vous ne craignez point de me charger dans votre lettre , rendue publique par l’impression , je ne saurais donc m’empêcher de vous en faire les reproches les plus amers, et

LETTRE DE FRANKENRERC.

de vous demander réparation de mon honneur, si vivement attaqué et si injustement flétri.

a Quant à la grand-croix de l’ordre de Saint-Étienne et aux patentes de conseiller d’État intime et actuel, ces marques honorables de la bienveillance de l’auguste Marie-Thérèse, qui m’en a décoré il y a trente ans, me sont bien trop chères et trop précieuses pour vouloir m’en dépouiller moi-méme sur une simple injonction de votre part dans une lettre particulière et injurieuse. J’attendrai là-dessus les ordres plus précis et directs de Sa Majesté elle-même, me confiant trop dans sa justice pour me persuader qu’elle voudrait faire ressentir aussi précipitamment les effets de son indignation à un prélat qui , loin d’avoir mis le comble à ses désobéissances criminelles (comme il vous plaît do l’affirmer dans votre lettre), n’en a aucune à se reprocher, et ne croit pas s’être jamais rendu indigne, par sa conduite, des marques d’honneur dont il est revêtu depuis tant d’années. »

Presque tous les évêques de Belgique, dans ces jours orageux, s’étaient, à l’exemple de leur primat, retirés, soit dans des endroits cachés de leur diocèse, soit dans la Hollande qui était voisine, afin d’enlever au gouvernement jusqu’au moindre prétexte de les accuser, et toute ombre de soupçon au sujet de l’insurrection générale du pays. Trautlmansdorff faisait, de son côté, tous ses efforts pour calmer les esprits , et annonça aux Belges, dans une proclamation du 2?» novembre, que l’empereur retirait toutes les innovations faites dans les affaires de l’Église comme dans celles de l’État ; assurance qui fut confirmée par une seconde proclamation impériale du jour suivant, dans laquelle on

SUCCÈS DBS BELGES. 270

promettait en même temps une amnistie générale à tous ceux qui avaient pris part à l’insurrection (1).

Mais les Belges rejetèrent dédaigneusement ces promesses trompeuses, et il ne servit de rien que l’odieux Trauttmansdorff se rendit garant de leur exécution dans une flatteuse proclamation du 6 décembre suivant. Quelle confiance pouvaient-ils avoir en effet en un homme qui, perfide comme un janséniste, avait joué tous les rôles , favorisé et soutenu en toute circonstance les menées impies des ennemis de l’Église et de la patrie, et qui avait su, par ses audacieux artifices, rendre illusoires et vains, sur le conseil des illuminés de Vienne , les serments les plus sacrés par lesquels Joseph II s’était obligé en face de la nation ?

Maiutenant se dessillèrent aussi les yeux de l’empereur. Déjà il commença à trembler en voyant approcher le moment qui devait mettre un terme à sa domination sur ces belles et riches provinces. Les patriotes brabançons, sous la conduite de leurs héroïques chefs Van der Mersch et Van der Noot , marchaient de victoire en victoire, et toutes les villes, l’une après l’autre, échappaient à l’Autriche pour se livrer à eux.

Où chercher maintenant secours et conseil? Joseph II, étonné comme au sortir d’un rêve, et désabusé trop tard et comme sur le soir de sa vie , s’adressa au pontife vénérable qui gouvernait alors le monde catholique, pour implorer sa médiation entre lui et ses sujets révoltés. Dans la lettre qu’il lui écrivit, il lui renouvelait solennellement toutes les promesses qu’il avait données aux Belges, et s’engageait à revenir sur

( 1 ) Rec. XV, p. 26-36.

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