‹ Jean Henri, comte de FrankenbergChapitre 60 sur 127 · DE L* UNIVERSITÉ DE LOUVAIN · texte numérisé non relu

DE L* UNIVERSITÉ DE LOUVAIN

une unanimité, qui a peu d’exemples. Tout cela a dû prouver la chose avec une telle évidence, qu’il serait impossiblo'que l’œil et l’esprit attentifs de Sa Majesté n’en auraient point été frappés.

« Ces mômes représentations ont encore démontré, d’une manière qui nous parait sans réplique, l’impossibilité du fait môme, c’est-à-dire d’ériger dorénavant un pareil séminaire dans ce pays, fût-il compatible avec les droits et privilèges publics et particuliers, ainsi qu’avec le bien général, comme il n’est pas. C’est qu’un séminaire général suppose nécessairement des élèves, et môme des élèves en assez grand nombre : or, tout nous fait prévoir que ces élèves n’y rentreront jamais après l’épreuve qu’ils en on t fai te l’année dernière, après les différentes scènes qui ont eu lieu, et qui ont laissé une impression si profonde dans tous les esprits , et surtout après l’exemple d’une première et deuxième désertion qui on a été la suite. Non , Messeigneurs , plutôt que d’y voir rentrer cette jeunesse effarouchée par tout ce qu’elle y a vu , par tout ce qu’elle y a entendu , nous la verrons abandonner on foule son état et sa vocation. Toute confiance dans le nouvel établissement est perdue sans ressource; et puisqu’il convient dans ces circonstances de ne rien cacher à Sa Majesté, nous sommes obligés de dire que le séminaire général est aujourd’hui l’objet d’une aversion générale, et que tout , jusqu’à son nom , en est devenu odieux.

« Ce serait en vain qu’on se flatterait de rétablir la confiance publique en modifiant, en changeant môme totalement le premier plan do cet institut. Ces changements ne paraîtront jamais que des illusions ; les adoucissements sont regardés comme des pièges, et l’effet

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le plus certain qui ne manquera pas d’en résulter, effet très-déplorable, c’est la diminution progressive et effrayante de la théologie , et par une suite inévitable , des pasteurs et des autres ministres nécessaires pour la conduite des paroisses et pour l’instruction des fidèles.

« Nous espérons que Sa Majesté daignera peser dans sa juslico et dans sa bonté ces grands motifs; qu’elle daignera considérer que c’est l’université elle-mémo qui ne demande aujourd’hui que de pouvoir se jeter à ses pieds , pour mettre sous ses yeux des réclamations qui paraissent, au premier coup d’œil, contraires à ses intérêts. Mais l’intérêt de la vérité , celui de la religion et du bien public, la conservation des droits d’un chacun, les droits si respectables surtout des évéques, et si intimement liés avec ceux de la religion , l’état do hos collèges et fondations : tous ces motifs doivent l’emporter nécessairement sur toute autre considération, et l’université doit être juste et aimer la justice par-dessus toute autre chose.

a Qu’il nous soit encore permis, Messeigneurs , do jeter un coup d’œil rapide sur l’histoire des temps passés. Nous y trouverons les séminaires épiscopaux établis en Italie et en Espagno dès le sixième et le septième siècle, et avant cette époque, en Afrique, du temps et sous la conduite d’un saint Augustin. L’on verra qu’après qu’on eut, dans la suite, peu à peu négligé ces pieux et salutaires établissements; après qu’on les eut, pour ainsi dire, perdus do vue vers la fin du onzième siècle (lorsque les universités commencèrent à se faire un nom dans le monde littéraire ) , sous prétexte d’envoyer les jeunes clercs aux écoles publiques ou à celles des monastères, on a été obligé ensuite d’y

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revenir. De grands hommes , lois qu’un cardinal Polus en Angleterre, en 1556, et avant lui un Mathieu Giberti, ce grand et célèbre évéque de Vérone, les ont crus nécessaires pour la restauration de la discipline ecclésiastique et celle du clergé, dont ils se sont occupés avec tant de succès ; le cardinal avait tracé lui-même un plan de ces établissements ; ç’a été ce plan mémé que les Pères assemblés à Trente ont perfectionné, et auquel ils ont mis la dernière main et donné la sanction dans la XXIII* session du concile , avec ordre do le mettre en exécution dans toute l’étendue de la catholicité.

« Nous voyons après cela les évêques , tant épars qu’assemblés dans des conciles provinciaux, et notamment ceux des Pays-Bas, applaudir à l’envi au décret du saint concile de Trente relatif à l’institut des séminaires; nous les voyons dans la suite se donner tous les mouvements, toutes les peines imaginables pour eu hâter l’exécution ; et on pout dire que les beaux établissements qui en ont été le fruit dans ces provinces, l’ont été de deux siècles de soins et de travaux.

« Nous voyons le même institut regardé comme utile et jugé digne d’encouragement par tous les dicastères de Sa Majesté , par toutes les cours supérieures et les tribunaux du pays; puisqu’aucun d’eux n’y a trouvé la moindre chose à opposer , et que toutes les observations qu’ils se sont permis de faire relativement à cet objet se sont bornées à ce qui concernait uniquement les moyens prescrits par le concile pour pourvoir au temporel et à la dotation de ces établissements.

« On remarque la même manière de voir eide penser dans les universités de Louvain et de Douai , soumises

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pour lors à la même domination : toutes deux approuvent hautement l’institut des séminaires, loin d’en prendre le moindre ombrage.

a Nous avons actuellement sous les yeux une lettre très-énergique, que la faculté de théologie do Louvain écrivit à ce sujet en 1574, le 28 de mars, au nonce apostolique Gaspar Groperrus, où elle se plaint vivement do la lenteur de quelques évêques du pays à donner une entière exécution aux décrets du concile do Trente relativement au môme institut.

« On voit enfin un gouverneur général de ces provinces, et le roi catholique lui-même, en presser l’exécution par différentes lettres adressées à Corneillo Jansénius, évêque de Gand, et à Laurent Melsius , évêque de Bois-le-Duc, et l’on est forcé d’avouer que l’utilité des séminaires des évêques a été reconnue avec cette unanimité de sentiments dans tous les ordres de l’État, qui ne permet pas d’y soupçonner de l’erreur ou de la surprise. Cependant on ne manquait pas d’universités dans ce temps-là, non plus qu’aujourd’hui ; celle de Louvain jouissait même à cette époque de la plus haute considération , principalement pour ce qui regarde l’étude de la théologie ; mais on croyait les universités insuffisantes , comme elles le sont en effet , sans le concours des séminaires particuliers, pour remplir tout le but do l’éducation ecclésiastique et d’un système d’enseignement propre à pourvoir à tous les besoins.

« Rien n’est plus facile que d’en découvrir la raison. Les universités ont été érigées, non pour effleurer, mais pour approfondir les sciences ; et pour ce qui regarde en particulier l’enseignement do la théologie, il

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est certain qu’on n’a pas uniquement en vue d’y former d’excellents et parfaits curés , ainsi que des ministres d’un ordre encore inférieur , mais aussi des prélats et des évéques; en un mot, des sujets d’un mérite supérieur, capables, au besoin, d’étre les défenseurs de la foi ; des docteurs assez éclairés et assez instruits pour en former d’autres à leur tour , et pour soutenir avec éclat la saine doctrine contre les efforts de l’incrédulité et de l’hérésie, et de cette foule d’erreurs et d’ennemis qui ne cesseront de combattre l’Église de Jésus-Christ jusqu’à la consommation des siècles. C’est ce qui se prouve évidemment par la bulle d’érection de la faculté de théologie de Louvain même , et par la manière dont en parlent nos sérénissimes princes Albert et Isabelle, dans le célèbre règlement de la visito de l’an 1617, art. 50:

« Conformément au but de ces princes et celui de l’institution de la faculté de théologie, le cours des études doit nécessairement être long dans les universités; il a été d’abord à Louvain de neuf, et il est encore aujourd’hui de sept ans, témoin l’article 61 de la visite, qui est toujours en vigueur.

« Il n’est pas donné à tout le monde de suivre avec fruit, et surtout avec un succès qui réponde à la longueur du travail, un enseignement dirigé vers un but si relevé. Des esprits tout à fait médiocres y prétendraient inutilement; d’autres n’ont pas lo temps , d’autres manquent de moyens pour en faire un si long apprentissage; les besoins de l’Église, ceux des poupies, qui ne peuvent se passer en aucun temps d’un nombre déterminé de ministres et de pasteurs subalternes, ne pourraient guère permettre non plus que

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lotis les élèves fassent assujettis à subir de si longues éprouves, qui no sont pas requises d’ailleurs pour faire de bons curés, particulièrement au Plat-Pays.

« Il résulte de ces observations également incontestables et simples, que si l’institut dos universités, c’està-dire do ces écoles publiques et générales dont les professeurs sont spécialement chargés d’approfondir, de pénétrer, pour ainsi dire, dans l’abîme des sciences, est d’une utilité, d’une nécessité même indispensable, on doit convenir en même temps que des écoles d’un ordre inférieur, où l’enseignement est moins étendu, moins abstrait, et restreint aux seules connaissances requises pour pouvoir exercer avec fruit le ministère des âmes , ne sont pas moins nécessaires, surtout dans un pays cultivé comme celui-ci , où les campagnes sont si peuplées, et où, par conséquent, le nombre des paroisses est si considérable.

« Cos écoles , Messeigneurs , dans l’état actuel des choses, existent heureusement: ce sont les séminaires épiscopaux , qui remplissent avec le plus grand succès le but que nous venons d’indiquer. S’ils n’existaient pas, ces séminaires, on no pourrait rien faire de mieux que leur donner naissance. Comment donc a-l-on pu songer à les détruire ? Et par quel moyen , par quel genre do surprise est-on parvenu à le persuader à Sa Majesté? C’est ce qui nous paraît inconcevable.

« C’est bien en vain qu’on s’est imaginé qu’un certain nombre d’écoles ou de maisons d’instruction et d’éducation ecclésiastiques , éparses dans le pays , serait capable de nuire , soit à l’uniformité de la doctrine, soit à la régularité des mœurs. L’expérience do deux siècles a précisément prouvé le contraire. Elle a

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fait voir que ces établissements particuliers avaient servi , non-seulement à exciter et à entretenir l’émulation , qui est l’aiguillon et le nerf principal de toutes choses, ainsi que des sciences, mais qu’en se surveillant les unes les autres, ces écoles avaient encore servi à conserver plus sûrement le dépôt sacré de la foi et l’invariable unité du dogme , que ne pourrait le faire, en aucun cas ni en aucun temps , une école unique et isolée.

« Il pourrait môme paraître dangereux do confier ce dépôt, avec l’instruction générale et exclusive en matière de théologie , à un seul corps , à une seule et unique école , puisque , après tout, il ne serait pas impossible que le relâchement dans la morale , ou l’esprit d’erreur dans le dogme, vint à s’emparer des professeurs; d’où le poison découlerait ensuite, avec une facilité et une rapidité étonnantes, dans tout un pays, sans aucun espoir, pour ainsi dire, de l’arrêter.

a On peut encore ajouter que toutes ces écoles particulières, les séminaires, en un mot, ne sont, dans le fond de la chose, qu’une émanation des universités. Ce sont autant de colonies quo ces dernières, semblables en cela à une grande république , sont ceusées d’envoyer dans les pays ci rcon voisins. En effet , n’estce pas dans les universités que viennent se former ceux qui vont présider ensuite aux études des séminaires? N’est-co pas la même doctrine qu’ils en rapportent , pour la transmettre ensuite à leurs disciples ? Et les exemples des professeurs tirés d’ailleurs ne sontils pas infiniment rares ?

« Nous espérons que Sa Majesté se laissera toucher par des réflexions si propres à faire impression sur son

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cœur magnanime et sur sa grande âme, également accessible à la vérité , et brûlante du désir do rendre les peuples heureux. Nous l’étions, hélas! avant l’époque fatale des innovations sous le poids desquelles nous gémissons encore aujourd’hui .Nous ne demandons que d’être réintégrés dans l’état d’où nous sommes déchus. Qu’il plaise à Sa Majesté de rendre aux évêques l’entière liberté d’avoir chez eux leurs séminaires , qu’on a voulu transférer chez nous , quoique bien malgré nous; mais qu’en revanche, elle daigne rendre à l’université ses anciens privilèges, et nommément celui de nomination , d’où dépend tout son lustre , et sans lequel on ne peut guèro espérer ni émulation, ni études profondes, ni mérite éclatant à Louvain. C’est l’unique moyen de relever nos courages abattus , do faire renaître parmi nous ce calme tant désiré, cette sérénité d’esprit et cette vigueur d’âme si nécessaires pour faire fleurir les sciences.

« Hâtez ce moment si heureux pour nous, Messeigneurs, par le nerf, par l’énergie de vos remontrances, dont nous espérons que vous daignerez accompagner ce mémoire, en le portant, comme nous vous en supplions , aux pieds du trône et sous les yeux de Sa Majosté. »

TRAUTTMANSDORFF.

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