‹ Jean Henri, comte de Frankenberg, cardinal archevêque de Malines, primat de Belgique et sa lutte pour la liberté de l'église et pour les séminares épiscopaux sous l'empereur Joseph IIChapitre 11 sur 104 · DE NAMUR · texte numérisé non relu

DE NAMUR

ques; qu’ilsen sont les précepteurs naturels, établis par Jésus-Christ. Pourrait-elle donc vouloir priver les évêques de cette institution pour la confier aux soins de ceux qui n’y sont commis ni par devoir, ni par vocation, ni par ce saint intérêt que donne la sollicitude pastorale ?

« D’ailleurs on ne peut nier que l’enseignement de l’Écriture sainte et de la théologie, étant le fondement de la prédication et de l’administration des sacrements, ne ressortisse de la puissance de l’Église. La faculté de théologie de Louvain n’exerce ses fonctions qu’en vertu d’une commission émanée du chef de l’Église , par l’autorité duquel se sont toujours donnés les grades en théologie.

a Nous ne voyons donc pas comment nous pourrions reconnaître pour légitime un établissement pour la théologie, où les directeurs et les règles pour les écoliers, les professeurs et la doctrine seraient à la disposition du prince, sans qu’il y intervienne ni l’autorité du Saint-Siège, ni celle des évêques, ni même leur inspection. On découvre au premier aspect dans un tel établissement une subversion totale de l’ordre ; car il s’ensuivrait que la religion du prince devrait régler celle du clergé, et conséquemment celle du peuple.

« Votre Majesté déclare que les motifs qui la portent à l’établissement d’un séminaire général sont d’y former les élèves plus parfaitement à la vertu et à la cure d’âmes , et pour avoir partout l’uniformité de doctrine ; mais la diversité des mœurs qu’on trouve dans les différentes provinces de ce pays et la multitude des étudiants qu’il y aurait dans ce séminaire général nuiraient infailliblement à la régularité, et il ne serait pas possible

PROTESTATION

au directeur de connaître le caractère d’un chacun, et de les diriger tous selon l’exigence de ce caractère; tandis que dans nos séminaires épiscopaux les étudiants, moins nombreux , imbus tous moralement de mêmes moeurs, sont dirigés par des maîtres prudents et vertueux du pays , qui en connaissent le génie et les usages des habitants, et par là sont plus propres à diriger leurs élèves pour leur avantage et pour celui des peuples vers qui ils seront envoyés. Quant à l’uniformité de doctrine , une assemblée des évêques de la nation , que Votre Majesté daignerait permettre, et qui est si conforme aux saints canons, pourrait arranger cet article , qui cependant jusqu’ici n’a donné aucune inquiétude dans les séminaires épiscopaux. La corruption dont parle Votre Majesté paraît même exiger cette assemblée, et plus encore l’esprit de nouveauté, d’hétérodoxie, qui se propage clandestinement, et qui mérite toute l’attention de l’épiscopat.

« Telles sont, Sire, les considérations que j’ai cru devoir exposer à Votre Majesté, dans l’espérance qu’elle daignera y faire attention, et qu’elle ne désapprouvera pas la liberté d’un évêque qui ne cherche que la conservation de l’autorité que Dieu lui a confiée, etdontil n’est pas le maître de disposer. Je supplie donc Votre Majesté de maintenir l’usage canonique et régulier des concours annuels , de laisser à mon séminaire toute sa liberté et ses avantages; enfin, de ne pas troubler la paisible jouissance de la juridiction et des droits que Dieu a donnés à l’épiscopat, dont la puissance séculière peut bien gêner l’exercice, mais dont elle n’abolira jamais les titres. »

Les états, par l’organe du haut conseil de Flandre,

se prononcèrent d’une manière non moins courageuse que les évêques dans leur représentation du 17 novembre à l’empereur, dans laquelle ils lui disent ouvertement que l’espérance qu’il révoquerait son édit sur les séminaires généraux les avait, seule, engagés à le rendre public. Ils protestent unanimement contre ces deux établissements, qui ne pourraient que procurer les plus grands malheurs à l’Église, et exciter le mécontentement et même l’indignation générale du peuple. Ils ajoutaient que les dispositions de cet édit feraient une aussi profonde blessure aux droits de l’Église et à ceux de l’État qu’à la constitution ellemême du pays, et qu’il était de leur devoir de faire connaître franchement à Sa Majesté les justes appréhensions et les plaintes légitimes du peuple. Iis continuent ensuite en ces termes (1) : « Le premier coup de cette révolution frappe sur ces pieux et salutaires établissements, qui ont fait bénir la mémoire des Pères du concile de Trente, qui ont été reçus avec transport dans toute l’Europe catholique, auxquels les écrivains ecclésiastiques ont prodigué les plus grands éloges, et que nous avons vus subsister dans ce pays avec les succès les plus heureux et les plus constants. »

Les états examinent ensuite les motifs allégués par l’empereur dans son édit au sujet de la nécessité de l’érection des séminaires généraux; et, après avoir démontré leur peu de consistance et fait voir qu’ils ne pouvaient lui avoir été inspirés que par des calomniateurs ennemis de l’Église et de la nation belge, ils s’expriment ainsi : « On sent aisément que pour

(1) Bec. Vil, p. 264 , 280 ; et IX, p. 146 , 167 .

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parvenir à la mine de ces bons établissements, et pour induire Votre Majesté aux prétendues réformes qu’on a en vue, l’on doit avoir grossi étrangement à vos yeux les maux de ces provinces. La préface de l’édit le fait assez voir : on y dépeint les mœurs de nos habitants comme parvenues au dernier débordement. Heureusement, comme nous l’avons déjà observé, cela n’est pas; nous sommes obligés d’en informer Votre Majesté. Mais ce qui est d’autant plus malheureux et affligeant pour la nation, c’est que ce prétendu débordement sert de prétexte à la terrible révolution qui va la dépouiller de son plus grand bien, en dépossédant nombre de personnes d’un état qui leur appartient par une juste récompense de leurs travaux, et dans lequel ils avaient droit de compter de finir tranquillement leurs jours ; qui va frustrer les parents des espérances qu’ils s’étaient formées pour l’établissement de leurs familles, et déranger une infinité de gens dont la fortune tient plus ou moins aux administrations qui vont subir la réforme. '

« Pour donner du relief au nouvel établissement qu’on veut substituer aux séminaires épiscopaux, on prône surtout « l’uniformité de doctrine qu’on y en- « seignera, et la grande étendue de connaissances que « le clergé sera à même d’v acquérir. »

« Quant à l’uniformité de doctrine, l’on pourrait se faire les demandes suivantes :

« Trouve-t-on dans nos séminaires épiscopaux une diversité de doctrine? Cette diversité, si elle existe, est-elle dénaturé grave? A-t-elle du rapport à quelques points de dogme ou de controverse ? A-t-elle jusqu’ici

produit quelque mal? Fait-elle craindre un mal pour l’avenir ? Si la réponse à ces questions pouvait être douteuse, et si ce doute pouvait être de conséquence, il est du moins certain qu’il ne serait pas plus difficile d’introduire une uniformité de doctrine et de morale dans le petit nombre de nos séminaires diocésains, que de la fixer dans les deux séminaires nouveaux, éloignés l’un de l’autre d’une quarantaine de lieues. On n’aurait qu’à charger les évêques d’agir de concert, de dresser de commune main une instruction pour servir de règle à tous les professeurs des différents séminaires ; on pourrait même au besoin prendre recours à un synode national, ainsi qu’il a été en usage dès la naissance de l’Église. Les synodes de Cambrai et de Malines, tenus sous les auspices de nos souverains, publiés par leurs ordres, et observés jusqu’à présent, sont une preuve manifeste qu’on peut les employer avec succès pour régler la discipline de l’Église belgique.

« Quant à ce qui concerne cette instruction plus éclairée, et cette plus grande étendue de connaissances qu’on promet aux élèves des nouveaux séminaires, il est sans doute digne d’un grand monarque d’encourager les arts et les sciences, et de faciliter les moyens d’y faire des progrès; cela contribue à civiliser les mœurs et à illustrer une nation. Nous ajouterons que l’ignorance du clergé peut être funeste à l'État et à la religion; mais aussi nous sommes assurés qu’on ne pourrait sans injustice taxer notre clergé d’ignorance. Nos jeunes ecclésiastiques puisent dans nos séminaires le fonds de doctrine et de morale convenable et suffisant pour remplir avec succès les devoirs de leur état.

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L’expérience a démontré même qu’ils sont communément plus propres à la charge d’âmes que ceux qui possèdent une érudition supérieure. Nous avons tous vu constamment que les élèves de nos séminaires ont rempli les fonctions pastorales avec plus de succès que les élèves de l’université , quoique ceux-ci possédassent communément un plus grand fonds d’érudition. Une expérience aussi constante et si opposée aux apparences doit avoir une cause morale ; il est probable qu’elle se trouve /lans cette érudition supérieure môme, qui fait naître un amour-propre et donne certaine vanité qui ne s’accommode guère avec cet esprit d’humilité, avec cet amour pour la paix et la concorde, qu’un bon pasteur doit prêcher autant par son exemple que par ses paroles, et qui sont le garant le plus sûr du succès de son ministère. D’ailleurs, plus cette érudition est grande, plus elle met de distance entre le pasteur et les fidèles; elle rend par conséquent moins facile cette communication charitable et familière qui doit les unir, et qui fait que le ministre d’une paroisse entre avec plus de ferveur dans ces offices répugnants auxquels son devoir l’appelle sans cesse, quand il s’agit de courber la tête sous le toit des chaumières pour visiter les pauvres, donner aux malades le courage et la patience nécessaires , assister les mourants, consoler une veuve de la perte de son mari, les enfants de celle de leur père ou mère. C’est dans ces tristes moments où la charité chrétienne est si nécessaire, qu’on distingue particulièrement ces pasteurs humbles , élevés dans la simplicité et modestie chrétienne , et imbus d’un fonds de doctrine, de morale et de pratique proportionné au poids de leur charge.

« Toutes ces considérations sont de nature à jeter du moins quelques doutes sur le succès brillant qu’on se promet du nouvel établissement. Il y en a d’autres d’une nature plus grave; elles portent sur le fond de l’édit même.

« Il semble au premier abord résulter de l’édit que les évêques n’ont plus le pouvoir d’enseigner ou de faire enseigner la théologie , ni d’ordonner d’autres sujets que ceux que les professeurs royaux auront trouvés capables; mais nous avons jugé combien cette disposition serait frappante si l’édit devait être ainsi entendu : ce serait peut-être la première fois que cela se voit dans le monde chrétien.

a Les évêques , que Dieu a établis pour gouverner son Église, sont, par la nature de l’épiscopat, chargés de l’instruction des fidèles ; c’est leur devoir essentiel, il est consigné dans différents préceptes de l’Évangile : leur ôter cette charge , c’est détruire leur caractère , c’est anéantir l’épiscopat , c’est vouloir faire rentrer dans la classe commune des fidèles ceux qui sont établis pour les gouverner. C’est la même chose de l’ordination des clercs de l’Église ; le concile de Trente est décisif à cet égard.

« Des lois aussi précises nous ont fait conclure qu’il fallait de toute nécessité donner un autre sens à l’édit, et que cet autre sens devait être que toutes les dispositions de l’édit n’auraient lieu que pour autant que les évêques y consentiraient. Aussi ne trouve-t-on dans l’édit aucune ordonnance ni défense à charge des évêques, mais seulement une supposition, par laquelle on s’attend que les évêques accepteront avec gratitude le nouvel établissement; et, dans cette supposition, on

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déclare dans quoi l’établissement va consister. Ce n’est aussi que par ces motifs que nous avons pu nous résoudre à publier l’édit avant de faire nos représentations au trône. »

Ils passent ensuite à défendre l’ancienne université de Louvain , et demandent le rétablissement d’une institution qui n’avait jamais cessé d’être un des plus beaux ornements de l’Église et une des plus grandes gloires du pays, et que le nouvel institut ne pourrait jamais remplacer. Ils dévoilent avec sincérité les inconvénients tant physiques que moraux du séminaire général , et les préjudices qui devaient en résulter pour l’Église.

« Si nos évêques acceptent l’édit, » disent-ils avec juste raison, «tous lesécoliers en théologie vont être rassemblés dans un même édifice, entre les mêmes murs, sous le même toit, pour y recevoir la même éducation ; un petit nombre de personnes nommées par le gouvernement, sans l’influence des évêques, présidera à leurs instructions; point d’enseignement de théologie ailleurs ; tout le dépôt de la doctrine de la religion sera remis entre leurs seules mains.

« Lorsqu’on jette un coup d’œil sur l’histoire des différents événements de l’Église, et surtout lorsqu’on fait attention à la facilité avec laquelle cette multitude d’hérésies , qui ont tant infecté le monde chrétien, a pris naissance, et à la rapidité avec laquelle ce mal s’est répandu , on a bien de la peine à voir d’un œil tranquille confier tout le dépôt de la foi à un seul corps qui ne serait pas même surveillé par les supérieurs de l’Église ; car si malheureusement l’esprit d’hétérodoxie s’empare de ces professeurs, et si le poison passe de

leurs sentiments dans leurs leçons académiques, la contagion fera des progrès terribles; tout d’un coup cette multitude de jeunes élèves , seule pépinière et unique espérance de l’Église belgique, se trouvera jnfectée, et le mal sera sans remède.

« Lorsque l’enseignement de la théologie est partagé en différentes écoles et sous l’inspection des évêques , le mal est moins à craindre : on a vu naître des sentiments dangereux à Louvain , sans que les séminaires épiscopaux ou d’autres écoles de théologie s’en soient ressentis; le bajanisme n’a pas passé les murs delà ville. Tandis que tout était en trouble dans l’université à l’occasion du jansénisme, jusque-là que, pour ex.tirper le mal , il a fallu expulser plusieurs de ses membres, le calme régnait dans les séminaires. »

Ils se plaignent encore au sujet de la suppression arbitraire des bourses et autres pieuses fondations faites par les Belges en faveur des séminaires épiscopaux ; suppression contraire à la volonté des testateurs et à leur destination primitive, et qui constituait la violation la plus flagrante qu’on put imaginer du droit sacré de propriété.

« Voilà, Sire, » c’est ainsi qu’ils terminent leur représentation , « les considérations que nous avons cru devoir mettre sous les yeux de Votre Majesté, au sujet cl à l’occasion de l’édit des séminaires. Nous n’avons pas moins procédé sans délai à sa publication. Cette prompte déférence est une marque certaine de la pureté de nos intentions ; notre devoir et zèle pour le bien du royal service et de la patrie ont dicté nos paroles , qui ne sont dans le fond que la voix , les cris et les vœux du peuple en général. »

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