NOUVEAUX EFFORTS DU GOUVERNEMENT
lers , comprirent merveilleusement leur position. Dès le 3 novembre, c’est-à-dire huit jours après son arrivée en Belgique, il ordonna, au nom de l’empereur, aux membres de l’ancienne faculté théologique de Louvain d’interrompre de nouveau leurs cours et de les faire continuer par les professeurs qui étaient en fonctions le 1 er avril (1). Quant au séminaire général , le même ministre annonçait que la volonté formelle de l’empereur était qu’en vertu de la dépêche du 17 octobre, il fût rouvert le plus tôt possible ; que tous ceux qui se refuseraient d’y faire leurs études seraient déclarés inhabiles à recevoir le sacerdoce, et que si les évêques avaient jamais l’audace de faire continuer l’enseignement théologique dans leurs anciens séminaires, ou d’ordonner prêtres ceux qui n’auraient pas terminé le cours de leurs études dans le séminaire général , ils encourraient la disgrâce de l’empereur.
Cette dépêche fut, dès le même jour, communiquée par Trauttmansdorff aux évêques, afin, — c’est ainsi qu’il s’exprime orgueilleusement , — qu’ils apprissent comment ils devaient se comporter au sujet du séminaire général.
Toute la nation poussa un cri d'indignation unanime à cette nouvelle ; les étals de Brabant , sans se laisser intimider par ces actes de violence, demandèrent, le 9 novembre (2), au nom de tout le peuple, à ce ministre aveugle , qu’il fit droit aux réclamations suivantes, savoir : 1° que S. E. daignât tenir en surséance toutes les dispositions qui avaient trait au séminaire général;
(1) Rec. X, p. 273-276.
( 2 ) Rec. X, p. 290; Vœu, p. 205.
2° qu’elle daignât aussi laisser en suspens l’exécution des dispositions qui avaient été prises pour l’enseignement de la théologie, jusqu’à ce que, par une visite légale et légalement décrétée d’après les lois constitutives de la province, on ait pu écarter les abus qui pourraient s’être glissés dans l’université ; 3° et comme l’existence de l’université avait été considérée et moulée dans son principe sur le privilège des nominations, ils suppliaient Son Excellence de tenir en suspens les dispositions contraires à ces privilèges, et d’obtenir de Sa Majesté qu’elle daignât révoquer ces mêmes dispositions, au cas que Son Excellence n’y fût pas par elle-même suffisamment autorisée.
Ce langage fit bientôt rentrer le ministre en luimême. Dès le 12 novembre (1), il promit aux états de Brabant qu’il enverrait immédiatement ses demandes à l’empereur, et que, jusqu’à la réponse de celui-ci, il donnerait ordre de surseoir à toutes les dispositions prises au sujet du séminaire général et de la faculté théologique de Louvain. Il communiqua ensuite cette détermination aux évêques. Cette concession calma quelque peu les esprits, mais malheureusement pour peu de temps.
Une démarche aussi décisive des états de Brabant avait ranimé le courage du pays. De tous côtés s’élevèrent des voix énergiques pour la défense de l’Église et de l’enseignement catholique. Le clergé et les magistrats de West-Flandre, ayant à leur tête l’illustre Yan der Mersch, le futur libérateur de la patrie, et les états du comté de Hainaut, furent ceux qui, dans leurs
(t) Rec. X, p. 293 ; Vœu, p. 207.
154 LETTRE HYPOCRITE DE TR Al'TTM AN SDORFF .
représentations du 5 et du 8 décembre (1 ) , so distinguèrent le plus.
Mais combien fut amèrement et cruellement déçue la Belgique dans ses espérances! Les évêques, malgré les instances réitérées du gouvernement, retardaient toujours d’envoyer leurs jeunes élèves à Louvain , se flattant que l’empereur aurait enfin égard aux réclamations de la nation contre cet institut. Il ne devait pas en être ainsi : les illuminés de Bruxelles et de Vienne poussèrent l’empereur et le comte de Trauttmansdorff à une fatale et dernière mesure. Ce ministre, maître dans l’art de la dissimulation, feignait n’avoir reçu aucune sérieuse réclamation contre le nouvel enseignement de la part de la nation et du clergé , et jouait son rôle avec une apparente naïveté dont rien n’égale l’absurdité et le ridicule (2). C’est ainsi qu’il répondait astucieusement, le 25 décembre, aux états de toutes les provinces : « L’empereur n’a pu voir qu’avec une extrême sensibilité qu’en méconnaissant les vues salutaires qui ont dicté sa résolution pour l’établissement d’un séminaire général , on ait réclamé contre cet établissement au point de chercher des doutes et des dangers pour la religion, dans une institution qui, au contraire, n’a et ne pouvait avoir d’autre objet et d’autre effet que le bien même et la pureté de cette sainte religion. Sa Majesté se plaît à croire que la nation éclairée ne se permet point des inquiétudes aussi injurieuses à sa piété, et ne pouvant pas sacrifier le bien do la généralité à la faiblesse de ceux qui se
(1) Rec. XII, p. 11-39, et 64 à 131.
(2) Rec. XI, p. 58; Vœu, p, 215.
FOURBERIE DE TRAUTTMANSDORFF. 155
sont laissé séduire par de fausses impressions, elle croit encore plus de son obligation que de sa dignité de maintenir une institution qui intéresse si essentiellement le bien de l’Église et de la religion ; en conséquence elle a ordonné que le séminaire général établi par l’édit du 16 octobre 1786 ait lieu à commencer du 15 janvier prochain, sur le pied prescrit par notre dépêche adressée à la faculté de théologie de Louvain et aux évêques du pays, le 3 novembre. »
Et eu effet, il enjoignit aux évêques , par une circulaire en date du même jour, d’envoyer leurs élèves à Louvain pour l’époque fixée, en leur faisant observer, sans doute pour tranquilliser leur conscience, qu'ils pouvaient proposer, si bon leur semblait, quelques ecclésiastiques capables et possédant leur confiance pour les postes de recteur et vice-recteur de l’établissement, ainsi que le leur avait déjà artificieusement offert le comte do Murray. Afin de les tromper mieux encore, ce ministre leur fit entendre qu’on remplacerait le plan d’études du séminaire général de Louvain par celui qui servait de base au séminaire général de Pavie, plan que l’on disait avoir été formé, ce qui était un impudent mensonge, d’après les principes établis par saint Charles Borromée pour les séminaires épiscopaux en général. Ce nouveau plan n’était, au fond, autre que celui do Louvain; seulement les grossières impiétés de ce dernier avaient été cachées dans l’autre sous le voile du plus subtil jansénisme. Trauttmansdorff les exhortait, enfin, à communiquer ces dispositions aux supérieurs des divers ordres religieux, et terminait sa circulaire par ces paroles (1), qui contiennent la plus.
(1) Rec. XII, p. 39.
insultante dérision : « Nous présumons trop bien de votre soumission personnelle aux volontés de l’empereur, pour ne pas en attendre que vous vous conformerez avec empressement et ponctualité à ce que nous venons de vous faire connaître de sa part , et que vous préviendrez, moyennant cela, les suites qu’une conduite contraire ne pourrait manquer d’entraîner au préjudice de la religion et de l’État même, puisque c’est de l’accomplissement des préalables, dont le rétablissement du séminaire général faisait une partie essentielle , que dépendent les effets de la déclaration du 21 septembre qui intéresse la nation entière. »
Dans une seconde circulaire, il envoie en effet aux évêques le plan d’études du séminaire général de Pavie, en leur inculquant l’exécution exacte de sa première dépêche. « Comme, d’ailleurs , » c’est ainsi qu’il s’exprime avec sa ruse habituelle, « rien ne serait plus contraire aux instructions de Sa Majesté qu’un enseignement qui pourrait en la moindre chose blesser l’orthodoxie et la saine doctrine, elle ne pourra voir qu’avec une entière satisfaction que vous ayez constamment les yeux ouverts sur l’enseignement de la théologie à Louvain, et sur les livres qui seront prescrits comme classiques pour les différentes branches de cette science (1). »
Le cardinal ne tarda pas à exposer , avec la plus grande franchise, ses plaintes au sujet de ces dispositions entièrement inattendues, et se rendit à cette fin , dès le jour suivant, à Bruxelles ; mais tout demeura sans effet. Le ministre devait exécuter dans son entier
( 1 ) Rec. XII, p. 43.
le projet de ces ennemis nouveaux de l’Église; et non content d’avoir représenté oralement au cardinal l’indispensable nécessité d’exécuter au plutôt l’édit de l’empereur au sujet de la réouverture du séminaire général, il l’engagea de plus par écrit, et le même jour, à s’y soumettre et à exhorter les évêques belges , ses suffragants, à agir d’une semblable manière, après les y avoir excités par son exemple ; d’autant plus que, lors de son voyage à Vienne, il l’avait, disait la lettre, ouvertement et clairement promis à l’empereur (1).
Le cardinal , surpris de ce langage hautain du ministre, lui répondit, le 29 décembre, une lettre remplie de dignité , dans laquelle il lui donnait des éclaircissements au sujet de la promesse prétendue qu’il devait avoir faite à Vienne à l’empereur Joseph (2).
« Je suis, » écrivait-il , « on ne peut pas plus sensible à l’intérêt personnel que Son Excellence veut bien prendre à la situation embarrassante dans laquelle me jette la malheureuse affaire du séminaire général.
a Personne n’est plus pénétré que moi de respect pour l’auguste personne de Sa Majesté, ni plus empressé à lui témoigner la plus parfaite soumission , et rien ne me cause une peine plus affreuse que lorsque les devoirs de ma conscience se trouvent en opposition avec ses volontés.
« Tel est malheureusement le cas dont il s’agit, et à l’égard duquel j’ai ouvert à Votre Excellence tout mon cœur dans le long entretien que j’ai eu avec elle
(2) Rcc. XI, p. 45; Vœu, p. 225,
jeudi dernier, auquel je ne saurais plus rien ajouter, sinon que mes principes ne sont aucunement contradictoires avec la déclaration que j’ai donnée à Vienne, et dont l’original, si je ne me trompe pas , se trouvo au gouvernement de Bruxelles. Votre Excellence y aura pu voir que j’ai dit que fêtais convaincu qu'il est de mon devoir de me conformer à l’exécution des ordres de Sa Majesté , et de faire tout ce qui est en moi afin que mon clergé et mes ouailles s’y conforment avec respect et soumission. Et c’est ce que j’avais déjà exactement accompli lorsque les commissaires du gouvernement avaient supprimé tant de couvents dans mon diocèse; mais j’ai protesté bien positivement et à plusieurs reprises, à Son Excellence M. le comte de Cobent/.l et à M. de Lederer, que je no pouvais d’aucune façon nie charger de l’exécution de pareils ordres, ni les approuver, ni y coopérer, comme je n’aurais jamais pu le faire à l’égard de la suppression des couvents , des confréries, etc.
« En outre, je me suis réservé expressément, à la fin de ma déclaration , la voie de la représentation dans tous les cas où je croirais que le salut des âmes confiées à mes soins se trouverait exposé h quelque danger, , contre les intentions de Sa Majesté. Or, ce danger du salut des âmes et de la religion même se trouve évidemment , de l’aveu , non-seulement de tous les évêques, mais de tous les états des différentes provinces . dans cette concentration de la science de la religion dans une seule et unique école, fût-elle la plus orthodoxe et la mieux composée; puisque, si jamais (ce qui n’est que trop possible et aisé) l’erreur s’y introduisait dans l’enseignement, toute la source de la doc-
Irino se trouverait tout à fait infectée sans remède. Ce danger serait d’autant plus inévitable que, selon le plan du séminaire général , les évêques se trouveraient dépouillés du droit d’enseigner leur clergé par eux-mêmes ; droit qui est essentiel à l’épiscopat, que les évêques ont reçu du Saint-Esprit en qualité de successeurs des apôtres , qui est inhérent et inséparable de leur ministère, et lequel, étant inaliénable, il ne peut jamais leur être permis d’y renoncer, mais ils doivent le transmettre intact à leurs successeurs, comme ils l’ont reçu.
« Votre Excellence voit parla que, conformément même à ma déclaration , je ne saurais cesser de faire à Sa Majesté les plus vives représentations sur des objets do cette importance , qui touchent aux devoirs essentiels de l’épiscopat.
« D’ailleurs, outre l’impossibilité dans laquelle je me trouve, par toutes ces raisons, de pouvoir concourir directement ou indirectement à cet établissement, que tout le monde regarde avec raison comme du plus grand danger pour la religion et entièrement destructif des droits les plus précieux des évêques , ce concours même, s’il était possible , deviendrait tout à fait inutile, comme je l’ai fait observer à Votre Excellence, par l’aversion générale que le clergé et le peuple en ont conçue, aversion qui est montée à un point que ceux qui voudraient leurpersuader le contraire seraient regardés avec mépris comme des prévaricateurs, et perdraient à jamais leur confiance. De sorte qu’il n’est pas dans mon pouvoir d’obliger ou de persuader mes séminaristes de se rendre à Louvain ; et il est à prévoir que, si on les forçait jamais à sortir du séminaire,
ils se disperseraient tous chez leurs parents, au risque de perdre leur établissement, d
Le cardinal exprimait au môme ministre des sentiments semblables dans une seconde lettre du 1 er janvier 1788 (1) :
a Lorsque, » disait-il, « j’ai proposé à Vienne, à Sa Majesté, quelques moyens pour rétablir la confiance du public à l’égard du séminaire général , les circonstances étaient telles, que celte confiance paraissait encore possible; mais actuellement, par toute modification quelconque, on n’y parviendra plus jamais.
« D’ailleurs, j’ai été depuis si vivement frappé du danger effrayant d’une seule et unique école de théologie ( danger que les droites et pieuses intentions de Sa Majesté ne pourront empêcher), comme aussi de l’obligation indispensable dans laquelle je me trouve de soutenir et conserver les droits essentiels sur l’enseignement , émanés de Jésus-Christ même, et ceux de mon siège, conformément au serment que j’ai prêté à mon sacre; de sorte que, malgré ma soumission à Sa Majesté, dont je ne me départirai jamais lorsqu’il ne s’agira pas d’observer la loi divine, il m’est absolument impossible de pouvoir concourir, directement ou indirectement, à la suppression des séminaires épiscopaux et à l’établissement du séminaire général , sans exposer la religion , blesser ma conscience , et me rendre coupable devant Dieu et devant toute l’Église catholique.
« Votre Excellence peut juger aisément de la peine que j’en ressens : mais le salut de mon âme avant tout. »
(1) Rec. XI, p. 47; Vœu, p. 228.
LETTRE DE l’ÉVËUCE d’ ANVERS. 161
Les autres évêques répondirent dans le même sens.
« Ma réponse , » écrivait l’évêque d’Anvers le 4 juin (1), « est et sera toujours, Monseigneur (et Votre Excellence est trop juste pournepas en agréer la respectueuse franchise) , que j’ai donné et que je donnerai toute ma vie les preuves les moins équivoques de déférence, de soumission et de fidélité à mon souverain.
« Mais si, malheureusement, il s’est présenté depuis peu quelques articles contre lesquels se sont élevées , surtout aux Pays-Bas , les représentations les plus respectueuses et en même temps les plus constantes, nonseulement des évêques, mais de tous les ordres des citoyens, ainsi que des États assemblés des provinces ; s’il y en a un surtout , celui du séminaire général , qui paraît aux yeux les moins prévenus être destructif du clergé régulier et séculier, et ôter aux évêques un droit inaliénable, droit qui consiste à être les premiers instructeurs et docteurs de leur clergé; si cet article paraît contraire au pacte solennel et aux serments faits par le souverain ainsi que par ses sujets ; est-ce une désobéissance; Monseigneur, est-ce une chose qui mérite la moindre qualification sinistre, que d’y opposer les seules armes de la soumission , des prières constantes et des représentations respectueuses?
« Dieu m’a préservé et me préservera encore, j’espère, d’en opposer jamais d’autres. Mais lorsque certains ordres seraient contraires à ma persuasion intime et au cri de ma conscience, lorsque leur exécution me serait d’ailleurs moralement et physiquement impossible (impossibilité que je n’alléguerai jamais sans
(t) Rec. XI, p. 49 j Vœu, p. 230.
AVIS DOCTRINAL
la prouver) , Sa Majesté et Son Excellence sont trop justes pour me faire un crime de ne pas y coopérer, d
Le môme évêque fait observer encore àTrautlmansdorff qu’étant habitué à prendre , dans toutes les affaires importantes, l’avis de son chapitre, il ne pouvait se dispenser d’en agir ainsi dans lo cas présent, où il s’agissait des libertés et des droits de son église cathédrale, au sujet du séminaire général; qu’il communiquerait ensuite au ministre le résultat de celte consultation, et que celle mesure pourrait prouver à ce dernier combien Sa Grandeur avait, dans cette circonstance , dépouillé tout esprit de parti , et était éloignée de l’obstination qu’on lui imputait si à tort.
Le cardinal avait été le premier à ouvrir celte voie si sage, et s’était adressé déjà, dans celte occurrence, à son chapitre métropolitain. L’importance de la cause exige que nous donnions ici quelques extraits de l’avis doctrinal que le chapitre de Malines présenta au cardinal, en date du 4 janvier. Les auteurs de cet avis, après avoir rappelé au cardinal les représentations qu’ils lui avaient déjà soumises en général dans leur mémoire du 22 juin de l’année précédente , lui donnent ensuite de nouveaux développements en ces termes (1) :
« I. Nous sommes fermement persuadés qu’il n’est pas dans le pouvoir de Votre Éminence d’aliéner le droit qu’elle a reçu de Jésus-Christ d’enseigner les fidèles confiés à ses soins, et d’avoir sous sa dépendance complète, quant à l’enseignement, ceux qu’elle commet pour la suppléer dans celte importante fonction,
VI) liée. XI, p. 52 - 60 ; Vœu, 223 - 243 .