CONSPIRATION DU DUC DE VISÉO
D'ailleurs le souvenir de la fin tragique du duc de Bragance impressionnait fortement les esprits : loin de diminuer, le nombre des mécontents s'accroissait de jour en jour. Il se forma donc une vaste conjuration, non plus seulement contre les projets, mais bien contre la vie du souverain, qu'on ne désignait dans les réunions secrètes, que sous le nom de tyran.
Toutes les mesures sont prises; Gutterez Coutinho, plutôt pour assurer sa fortune que pour satisfaire un ressentiment, n'hésite pas à tàe charger de l'exécution du complot, mais il a l'imprudence de se confier à son frère qu'il croit favorable à ses desseins. Ce frère, une fois en possession de la liste des conjurés, est saisi d'horreur, quand il voit qu'il s'agit d'un crime de lèse-majesté, et fait taire la voix du sang pour sauver la vie de son roi.
D'un autre côté, Jean II, toujours bien renseigné, avait eu connaissance de quelques-unes des machinations du forfait qui se préparait contre sa personne. Un obscur citoyen d'Evora lui avait donné l'éveil; la révélation plus importante de Vasquez Coutinho lui mettait en main tout le fil de l'odieuse trame.
Loin de se retirer au fond de son palais et de se rendre invisible comme autrefois Pygmalion, dont l'auteur de Télémaque nous a retracé la sombre peinture, le monarque portugais semblait affecter de se montrer en public. La cour était en ce moment à Sétubal, ville importante située à l'embouchure du Sadao, à trente-cinq kilomètres de Lisbonne, où chaque année la famille royale venait passer une partie de la belle saison.
C'est là que devait avoir lieu le dénouement de l'infernale conspiration qui; si elle eût réussi, pouvait amener des suites incalculables, mais
Celai qui met un frein & la fureur des flots Sait aussi dqs méchants arrêter les complots.
Quoique d'une grande rigidité lorsqu'il s'agissait de
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l'observation des lois, le roi était aimé du peuple ; tout le monde s'accordait à lui reconnaître une valeur biem au-dessus du commun, et, les seigneurs eux-mêmes,quand ils n'étaient point dominés par l'intérêt privé, rendaient justice à ses hautes qualités administratives.
Si le duc de Viséo figurait parmi ses ennemis, c'était plus par jalousie et désir d'arriver au pouvoir que par haine personnelle ; il tenait une conduite d'autant plu» odieuse qu'il se révoltait contre son bienfaiteur. Enfin* Jean II, pressé par son entourage de se soustraire auxpérils qui l'environnent et dont il lui est impossible de se dissimuler la réalité, prend une détermination soudaine. Pour couper court aux lenteurs qui accompagnent toujours les procédures où doivent être entendus un grand! nombre d'inculpés, il se fera justice lui-même.
Ayant donc réuni toutes les preuves de culpabilité contre son beau -frère et ses complices, il écrit, à don Diego, qui se trouvait alors à Palmella, de venir le voir pour une affaire importante. Le jeune duc, que trouble la voix de sa conscience, ne sait d'abord quel parti prendre; il n'ose se montrer à la cour et serait tenté de prendre la fuite. Il finit cependant par se déterminer à payer d'audace- Arrivé à une pièce isolée où se tenait le roi avec quelques conseillers, il. fait un salut profond et attend les communications qu'on a à lui faire. C'est alors que Jean lui touche le bras, en lui disant : « Mon cousin, que feriez-vous à celui qui voudrait vous tuer? » Le duc se trouble et répond néanmoins : « Sire, si je le pouvais, je le tuerais. » Le roi s'écrie : « Vous avez vous-même prononcé votre sentence, » et, en même temps, il lui plonge un poignard dans le cœur.
Je frémis en rapportant cet acte de barbarie, digne de l'affreux Soulouque, de sanglante mémoire; sans doute, le duc de Viséo méritait la mort, mais pourquoi ne pas le livrer à la justice et au bourreau? La crainte d'une sédition, qui a été alléguée comme excuse, ne me satisfait