‹ Jean II, roi de PortugalChapitre 77 sur 84 · DE VASCO DE GAMA · texte numérisé non relu

DE VASCO DE GAMA

Deux jours après la mort de son prédécesseur, le duc de Béja prit les rênes du gouvernement; quoiqu'il ne partageât pas toutes les idées du roi défunt, il eut le bon esprit de ne point se lancer trop vite dans les innovations. Peu à peu la noblesse, qui avait été forcée de se plier à des mesures d'une sévérité peut-être excessive, recouvra ses anciens privilèges et reparut à la cour avec un nouvel éclat. Cependant le jeune monarque n'écartait point systématiquement les personnages qui avaient le plus contribué à l'exécution des décrets touchant les titres de propriété* il comptait qu'en se montrant bienveillant à tous, il arriverait à l'apaisement des anciennes querelles. Le règne d'Emmanuel s'inaugura donc sous d'heureux auspices.

Comme je n'entreprends point, en ce moment du

moins, de retracer la vie de ce prince, j'ai hâte d'arriver à la réalisation de la grande pensée de Jean II touchant la conquête des* Indes. Le roi, avant de mourir, avait préparé l'expédition qui, par son importance, devait dépasser toutes les précédentes, et Vasco de Gama était désigné pour la commander.

Un peu moins de deux ans après son installation sur le trône, Emmanuel résolut de poursuivre le plan que lui aVait légué son beau-frère, et s'il eut la chance de le mener à bonne fin, le principal mérite, selon tnoi, revient à celui qui l'avait conçu à la suite de longues et patientes recherches. , •

Il faudrait traduire tout le poème des Lusiades pour rendre d'une manière sublime les diverses péripéties de la découverte de l'Inde par mer ; dans l'impossibilité où nous sommes d'entreprendre ce travail qui, d'ailleurs, a déjà été fait plusieurs fois, qu'il nous suffise d'indiquer la route suivie par la flotte portugaise depuis son départ jusqu'à son retour à l'embouchure du Tage.

Là où s'élève aujourd'hui la fameuse église de Bélem à huit kilomètres de Lisbonne, existait une % humble chapelle qui portait le titre de Notre-Dame de Bethléem, et était un lieu de pèlerinage. C'est dans ce sanctuaire que Gama et ses compagnons se rendirent le 7 juillet 1497 pour mettre leur périlleuse entreprise sous la protection de la Mère du Sauveur; ils y furent accompagnés d'une foule de peuple et d'un grand nombre de prêtres et de moines, qui formèrent une procession pendant laquelle on chanta les litanies de la sainte Vierge. L'assistance était émue, car des vieillards, des épouses, des mères et des enfants regardaient en pleurant les courageux marins qui leur étaient chers, et que, peut-être, ils ne revenaient jamais.

Deux jours plus tard, quatre bâtiments, de faible tonnage mais de solide construction, recevaient cent soixante hommes aguerris aux vents et aux tempêtes,

et mettaient à la voile par un temps favorable. La première relâche fut aux îles du cap Vert, découvertes en 1456 par Cada-Mosto, navigateur vénitien au service du Portugal ; Madère, qui doit ses vignes et son vin renommé au prince Henri, n'avait été vue qu'en passant.

En quittant Santiago, la flotte lutta pendant quatre mois contre les éléments déchaînés, avant d'entrer dans la baie de Sainte-Hélène. Elle y fit un long séjour pour réparer ses avaries; c'est là que Camoens place l'aventure de Velloso, jeune Portugais que son imprudente curiosité faillit faire massacrer par les indigènes; c'est là aussi que, trois siècles plus tard, devait mourir exilé le plus grand capitaine des temps modernes.

Au cap de Bonne-Espérance, qui fut doublé au milieu d'une horrible tourmente, se rattache la fiction du géant Adamastor, dont l'auteur des Lusiades, s'il ne l'a créée lui-même, a su tirer un si beau parti. Il fallut laisser un peu plus loin le navire commandé par Pierre Nunez, tant il avait été éprouvé ; après l'avoir déchargé de «es munitions, on y mit le feu.

Vasco de Gama n'eut pas seulement à lutter cont*e la fureur des flots, il se vit encore obligé de sévir contre son équipage révolté ; pour déjouer une trame qui menaçait ses jours," il fit mettre aux fers les plus mutins de ses matelots. Il dut bien en coûter à cet homme de cœur d'êlre contraint d'en venir à une telle mesure de rigueur*

Le beau temps reparut un peu au delà de l'endroit où Barthélémy Diaz avait planté son dernier pilier. L'équipage se soumit, les punitions furent levées, la gaieté revint sur tous les visages, et, quand on aborda les côtes de la Cafrérie, il y avait une parfaite harmonie à bord des trois navires. S'étant mis en rapport avec les naturels du pays, le chef dé l'expédition n'eut qu'à se louer de leurs bons procédés ; il prit ensuite le large pour ne pas échouer contre quelque écueil inconnu, et ne tarda pas à découvrir l'île de Mozambique.

Maïs pendant le trajet, un cruel fléau s'était déclaré ; le scorbut faisait d'affreux ravagés dans les rangs de la flotte. Camoens décrit ainsi cette affection si commune dans les longues traversées : « Les gencives du malade se gonflaient tout à coup, et dans sa bouche difforme, les chairs croissaient et se corrompaient à la fois : l'air en était infecté. » Puis, un peu plus loin, le même poète s'écrie : « Oh ! que l'homme aisément trouve ici-bas sa dernière demeure ! » Un peu de sable remué sur le rivage, quelques vagues fugitives reçoivent indistinctement la dépouille mortelle d'un héros et les restes d'un soldat obscur. Ainsi périrent quelques-uns des compagnons de Gama.

Aussitôt que les bâtiments portugais eurent jeté l'ancre à une lieue environ du port, en face d'un îlot qui prit plus tard le nom de Saint-Georges, des embarcations, montées par des nègres, se détachèrent du rivage et vinrent accoster le navire qui leur parut le plus important. Parmi ces noirs aux cheveux crépus et aux lèvres épaisses, se trouvaient quelques Arabes, dont un Maure du royaume de Fez. Ce disciple de Mahomet connaissait de vieille date la valeur des chrétiens et ne leur voulait aucun bien. D dissimula cependant ses sentiments de haine et dit à. Gama qu'il se procurerait facilement des pilotes pour le conduire aux Indes, s'il voulait descendre à terre et offrir quelques présents au cheik de Mozambique.

Le brave commandant se laissa tenter par le langage du perfide musulman ; il donna ordre d'entrer dans le port et d'aller renouveler les provisions d'eau à la source la plus voisine. L'accueil qu'il reçut lui-même du cheik sembla d'abord amical ; mais il ne tarda pas à s'apercevoir que les démonstrations de cet homme n'avaient rien de sincère. En effet, pendant que les marins étaient occupés à la fontaine, les indigènes les assaillirent d'une grêle de flèches ; il fallut que les Européens se servissent

du mousqnet dont ils étaient armés pour mettfe'finà cette agression. Gama, dans une autre circonstance, dut recourir à l'artillerie ; enfin, il quitta l'île inhospitalière en emmenant un pilote qui ne lui inspirait guère de confiance.

Trois jours après, le 3 avril 1498, la flotte entrait eu rade de Mombaza, sur la côtedeZanguebar, et, comme on était au dimanche des Rameaux, on résolut d'y célébrer les fêtes de Pâques. Ce qui s'était passé à Mozambique avait donné de l'expérience aux Portugais; aussi ne se • laissèrent-ils pas prendre aux avances qui leur furent faites par les principaux habitants de la ville. A la ruse ils opposèrent la ruse ; ils échappèrent donc aux pièges clés Maures, et arrivèrent à Mélinde le 1 5 du même mois.

Le sophi, ou roi du pays, quoique mahométan, n'était point hostile aux chrétiens; il le prouva bien par les bons offices qu'il rendit à Vasco de Gama. Celui-ci, qui ne se souciait pas trop d'aller à terre, invita le souverain à venir visiter ses navires. L'offre fut acceptée, et lorsque l'embarcation royale eut amené à bord du vaisseau principal le monarque africain, ses yeux furent éblouis de la pompe qu'on avait déployée en son honneur. Quiconque a lu le poème de Camoens, se rappelle la belle description de l'Europe, l'histoire du Portugal et le récit de la navigation de Gama, qui occupent le troisième, le quatrième et le cinquième chant des Lusiades.

Pressé d'arriver au but de son voyage, le chef de l'expédition s'arrête le moins possible à Mélinde, malgré les excellents procédés du roi à son égard. C'est grâce à l'obligeance de ce prince qu'il rencontre cette fois un pilote, dont le nom mérite de figurer à côté du sien dans la découverte de l'Inde. Il est juste, au fond, d'attribuer une partie du succès au courage, à la fidélité et à l'habileté de Malémo Canaca, qui sut diriger la flotte et la conduire àjCalicut, ville capitale du Malabar. Voici donc Gama au comble de ses désirs; plus heureux que Govil-

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liam, il n'a point eu à traverser les déserts de l'Egypte et de l'Arabie; l'Océan lui a laissé un libre passage.

L'aspect de la cité, située à une certaine distance du littoral, parut enchanteur au navigateur portugais ; persuadé qu'elle renfermait une colonie chrétienne, d'après un faux renseignement, il abandonna sa prudence ordinaire et s'empressa de demander une audience au zamorin qui régnait sur cette partie de l'Indoustan. Cette démarche n'eut pas le succès qu'il en attendait, car après de longs pourparlers soit avec le souverain lui-même, soit avec son premier ministre,, il ne put lier des relations sérieuses et n'obtint qu'une vague promesse de traité d'alliance avec le roi de Portugal. Il fallut s'en contenter.

Vasco de Gama avait abordé le sol de l'Inde le 20 mai 1498; il le quitta à la fin d'août, et retourna à Mélinde où il prit un ambassadeur chargé d'offrir à Emmanuel l'amitié de son maître; un des navires, le Baph^él^ se perdit sur les bas-fonds de la côte de Zanguébar, de sorte que la flottille se trouvait réduite à deux vaisseaux quand €lle relâcha à Mozambique. Le cap de Bonne-Espérance fut doublé avec infiniment plus de facilité qu'on n'osait ,s'y attendre, et, sans une terrible bourrasque qui s'éleva dans les parages du cap Vert, le retour se serait accompli dans les meilleures conditions. Le 29 août. 1499, cinquante-cinq marins, sur cent soixante qui étaient partis, rentraient à Lisbonne ; et peu après, Gama était nommé amiral des Indes et créé comte de Vidigueira. Bientôt une nouyelle expédition se prépara et donna de meilleurs résultats; le rêve de toute la vie de Jean II «était accompli.

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