FUNÉRAILLES DU ROI
Le corps de Jean II ayant été lavé par les serviteurs intimes de la cour, fut embaumé aussi bien que le permettaient les moyens alors en usage, et déposé dans un cercueil recouvert de velours noir, sur lequel se détachait une croix en damas blanc. La lecture du testament eut lieu ensuite.
Don Emmanuel, duc de Béjà, fut proclamé successeur au trôné, sans la moindre contestation ; et, bientôt après, il reçut les hommages de la noblesse et du peuple. Ayant à parler plus loin de son avènement, je ne m'occupe pour le moment que de ce qui concerne le souverain décédé.
Porté sur les épaules de chevaliers en costume de deuil, la dépouille mortelle du roi fut d'abord déposée dans la chapelle de Notre-Dame de Pitié, en l'église de Sylves; là, pendant plusieurs jours, les pieux fidèles vinrent en grand nombre prier pour le repos de l'âme de celui qui les avait aimés comme un père, et dont ils déploraient la perte. ■
Souvent, après leur mort, les puissants monarques qui ont fait trembler le monde et imposé la crainte à leur entourage, sont abandonnés comme des êtres devenus inutiles ; l'histoire nous dit que le vide se fit dans l'appartement de Louis XIV aussitôt qu'il eut fermé les yeux ù, la lumière; et cela ne surprend point, parce que l'on sait que le grand potentat était bien moins aimé quo redouté.
Le roi de Portugal, au contraire, avait su, malgré sa sévérité, se concilier l'amour de ses sujets; et quand ceux-ci le virent dans le tombeau, ils voulurent honorer sa mémoire et reconnaître ses bienfaits en répandant des pleurs sur la pierre qui le dérobait pour toujours à leurs regards.
Nous avons vu que le service funèbre de finfant don Alphonse avait été assez longtemps différé ; celui de son père le fut encore davantage. Transporté dans la suite
au couvent de la Bataille, le corps de Jean II ne reçut la ^sépulture entouré de pompes solennelles qu'eu 1499, environ deux ans après son décès.
A cette lugubre cérémonie assista tout ce que le royaume comptait de plus notable parmi les grands seigneurs. Rentrés en possession de leurs biens et privi-? lèges sous Emmanuel, qui ne partageait pas toutes les idées de son prédécesseur, les gentilshommes portugais oublièrent les procédés violents du feu roi à leur égard, pour ne songer qu'aux belles découvertes et aux glorieuses conquêtes qui avaient illustré son règne, et ils se firent un devoir d'assister à ses funérailles. Le peuple, de son côté, accourut en masse pour célébrer une fois de plus les louanges de celui que le vénérable cardinal Georges d'Acosta avait proclamé : Le plus grand roi, fils du toieilleur des hommes.
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. Fénelon, dans son immortel Télémaque, a dit : « L'état d'un roi est bien malheureux : il est l'esclave de tous ceux auxquels il paraît commander : il est fait pour eux ; il se doit tout entier à eux; il est chargé de tous leurs besoins; il est l'homme de toqt le peuple et de chacun en particulier. Il faut qu'il s'accommode à leurs faiblesses, qu'il les corrige en père, qu'il les rende sages et heureux. L'autorité qu'il paraît avoir n'est point la sienne ; il ne peut rien faire ni pour sa gloire ni pour son plaisir; son autorité est celle des lois, il faut qu'il leur obéisse pour en donner l'exemple à ses sujets. A proprement parler, il n'est que le défenseur des lois pour les faire régner ; il faut qu'il veille et qu'il travaille pour les maintenir ; il
est l'homme le moins libre et le moins tranquille de son royaume; c'est un esclave qui sacrifie son repos et sa liberté pour la liberté et la félicité publique. »
Le règne et la personne de Jean II ont été diversement appréciés par l'histoire; je crois avoir fait connaître Tua et l'autre, cependant il me semble bon de mettre plus en lumière, dans un seul tableau, la figure du grand monarque.
Au physique, le roi de Portugal était d'une taille audessus de la moyenne ; mince et élancé jusqu'à l'âge de trente ans, il prit ensuite de l'embonpoint. Son visage, légèrement coloré, respirait la majesté et imposait le respect; ses yeux, noirs et intelligents, lançaient des flammes quand il était fortement émotionné ; ils n'indiquaient, en tout autre temps, que la bonté et le génie. La barbe, qu'il portait entière, et les cheveux, coupés de plus court, étaient de couleur châtain foncé et commencèrent à grisonner de bonne heure. Il ne voulut jamais recourir aux moyens de dissimuler cette maturité précoce ; quoique mis avec une convenance parfaite, il méprisait tout ce qui sent l'afféterie et une trop grande recherche ; son air martial lui seyait à merveille.
Sans doute, cet extérieur avantageux parlait déjà en faveur du souverain, mais il n'était rien en comparaison de l'esprit cultivé qui relevait au-dessus de la plupart des hommes de l'époque. Jean II avait très bien compris les besoins de son temps, et, en particulier, de sa nation. Le peuple portugais, resserré dans une langue de terre, ne demandait qu'à se répandre au dehors pour y acquérir de la gloire et des richesses ; les expéditions de don Henri l'avaient mis en goût des découvertes lointaines. Il fallait répondre à ces aspirations sous peine de mécontenter une foule de gens qui, nés sur les bords de la mer, ne craignaient point d'en affronter les dangeçs.
Comme nous l'avons vu, le roi ne négligeait point les intérêts de l'agriculture, mais il sentait que la petitesse
de son royaume ne pouvait suffire à procurer le bienêtre de tous ses sujets, et il concevait ces vastes entreprises qui ont immortalisé son nom et fait bénir sa mémoire.
L'étude des mathématiques appliquées à la navigation absorbait ses veilles; il acquit, par un travail assidu, non-seulement les connaissances astronomiques et cosmographiques qui distinguaient les savants d'alors, mais encore il poussa au delà des limites connues l'art des constructions navales. C'est à lui que Ton dut le plus grand vaisseau qui eût encore paru en Europe; c'est grâce à ses expériences, que l'artillerie joua un rôle si efficace dans l'armement des flottes ; c'est à son instigation enfin que l'invention de l'astrolabe contribua à assurer la sécurité des marins au milieu des étendues immenses de l'Océan.
Le commerce, sous le règne de Jean II, fut si florissant qu'il contrebalança, s'il ne le surpassa, celui des Vénitiens et des Génois; la ville de Lisbonne et tous les autres ports regorgèrent de marchandises apportées des quatre parties du monde ; à la pauvreté, que le roi avait trouvée à son avènement, succéda l'abondance ; à l'inertie, qu'engendre la misère, succédèrent l'activité et le mouvement des affaires.
A quoi bon rappeler ici les expéditions de Barthélémy Diaz, de Diego Cam et de tant d'autres intrépides navigateurs, qui se signalèrent au service d'un monarque toujours prêt à entreprendre de grandes choses? Les voyages de Covilham et de Païva, les guerres, contre les Maures d'Afrique, la voie ouverte à la conquête des Indes, suffiraient seuls à couvrir de gloire le prince qui n'aurait point d'autres titres au souvenir de la postérité.
Que j'aime à voir ce roi si occupé de l'administration intérieure et extérieure de ses Etats, prendre encore le temps d'écrire à Ange Politien, pour le prier de faire l'histoire du Portugal ! La lettre royale, reproduite dans
118 ' AVÈNEMENT I)'eMMANUCL.
les œuvres de l'écrivain toscan, est tellement remplie de grâce et d'élégance, qu'on ne peut se lasser de l'admirer. A une époque où l'art était pour ainsi dire inconnu dans sa patrie, Jean II cultivait la musique; et, pour dessiner aussi bien que Cimabué, il eût volontiers fait les plus grands sacrifices. Sa puissante rivale, Isabelle la Catholique, ne désirait qu'une chose : « Que ses propres fils eussent les qualités du souverain portugais. »
Camoens a résumé en peu de mots la vie d'un roi qui n'eut jamais un instant de repog : « Il tenta plus qu'il n'est donné à l'homme de tenter sur la terre. » Ajoutons, pour être juste, qu'il fit plus aussi pour la prospérité de son pays qu'on ne pouvait attendre des forces humaines-
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