‹ Jean II, roi de PortugalChapitre 79 sur 84 · JUAN · texte numérisé non relu

JUAN

C'est dans la classe des hommes d'élite, dont s'honore l'humanité tout entière, que brilla don Luiz de Camoens. Si nous connaissons les actions héroïques des guerriers qui ont versé leur sang pour assurer l'indépendance du Portugal ; si nous assistons, pour ainsi dire, avec Vasco de Gama, à la découverte des Indes orientales, à qui en sommes-nous redevables sinon aux chants sublimes du premier poète épique des temps modernes, au successeur d'Homère et de Virgile? Sans lui, assurément, les ténèbres de l'oubli auraient enveloppé dans l'ombre une foule de choses qui, sans effacer complètement l'histoire, en sont l'ornement et l'appui ; il suffit d'entendre les merveilleux accords de la lyre de Camoens pour sentir que la vérité seule inspire ces sons harmonieux, si propres à réveiller dans les cœurs le feu sacré du patriotisme. Les maximes les plus profondes, les conseils les plus sages se révèlent sans cesse sous le voile de la fiction ; et l'auteur de la Jérusalem délivrée avait bien raison de dire en s'adressant à Gama :

Hardi navigateur, tes voiles fortunées Du monde oriental ont vu les bords fameux :

De fleurs et de lauriers tes poupes couronnées ~ Du berceau du soleil ont réfléchi les feux.

Le sage Ulysse errant sur les mers étonnées, Jason bravant les vents et les flots orageux. Ont moins montré d'audace aux vagues mutinées; Et moins d'honneur les attendait tous deux»

Oui Gama ; maïs rends grâce à l'immortel génie Qui confia ta gloire au Dieu de l'harmonie :

Sa, muse a dans son vol dépassé tes va&scatftr

Il chante, et tes exploits qu'il embellit encore Ont retenti soudain des portes de l'Aurore Jusqu'aux lieux où Phébus disparaît scus les eau::. 1

Pour contribuer, autant qu'il est en moi, à la glorification du poète qui a le plus honoré son pays, je le considérerai d'abord comme homme privé et ensuite comme rénovateur dé l'épopée historique au XVI e siècle. Puissé-je lie pas demeurer trop au-dessous de mon sujet! S'il est facile à l'orateur de trouver des paroles émues, trop souvent, hélas ! toute son éloquence est impuissante à célébrer dignement le mérite des hommes extraordinaires que le ciel a marqués du sceau du génie, et que l'univers acclame.

Je serais indigne de louer celui qui, malgré son mérite, vécut pauvre et mourut de même, si je lui cherchais un litre de renommée dans le hasard de la naissance. Quo d'autres s'informent de quel sang descendent les illustres personnages par qui l'humanité est ennoblie. Ce n'est point un éloge pour Camoens d'être sorti d'une famille notable; 2 le seul avantage qui en résulte, c'est d'obliger à plus de vertus. Pourquoi craindrais-je de répéter une maxime que l'on oublie trop souvent? « L'homme n'a de grandeur que celle .qu'il doit à lui-même. »

Est-ce un instinct inconnu aux âmes vulgaires, qui

(1) Imitation du sonnet italien du Tasse, qui se trouve en tête de la traduction des Lusiades, par J.-B. Milliô.

(2) La famille dé Camoens, originaire de la Galice, tirait son nom d'un château situé près du cap Finistère ; on croit généralement que l'autour des Lusiades naquit en 1525 à Lisbonne, quoique plusieurs villes se soient disputé Thonneur de lui avoir donné le jour.

apprend aux grands hommes le secret de leurs destinées? Alexandre enfant rêvait déjà de conquérir la terre : ses jeux offraient l'image des combats, et, jusque dans ses pleurs, disent les historiens, on remarquait une nature belliqueuse. Descartes, au premier éclair de sa raison, se sent né pour la philosophie. Il ouvre des yeux avides de tout savoir; il interroge le monde et il le prie de lever en sa faveur le voile dont il se couvre. Don Luiz de Camoens annonce aussi de bonne heure ce qu'il sera un jour : son intelligence précoce étonne tous ceux qui l'entourent; il aime à entendre le récit des voyages lointains; il admire Vasco de Gama et rêve de chanter un jour ses exploits.

Quoique n'ayant qu'une fortune médiocre, le père du jeune Luiz n'hésite pas à l'envoyer, au prix de généreux sacrifices, étudier à l'université de Coïmbre. Une raison droite, un jugement ferme, une imagination vive, rapide, vaste, mais vigoureuse, capable de représenter sans confusion un nombre infini de rapports, une foule d'objets, et de les classer chacun à la place convenable ; un courage au-dessus de toutes les difficultés, qui se mesure avec elles, et qui les méprise par la connaissance qu'il a de ses forces; le désir de s'instruire, joint à une mémoire prodigieuse, tout entraînait l'écolier à parcourir avec ardeur la carrière des lettres. Les sciences physiques étaient alors moins cultivées que de nos jours ; cependant il ne néglige point de s'y appliquer et de les approfondir.

Homère, Virgile, Horace, Ovide, et les autres poètes de l'antiquité attirèrent vivement l'attention de Camoens; c'est à ces sources fécondes qu'il puisa la noble ambition de donner à sa patrie une œuvre immortelle. Qui n'a eu, dans le printemps de sa vie, la passion de rimer? Qui n'a, un jour ou l'autre, aspiré à rendre son nom célèbre en marchant sur les traces des écrivains du siècle d'Auguste? Mais, comme l'a fort bien dit Boileau :

Page 1