HENRI-EDOUARD DROZ
Ce n'eet pas sans inquiétude q^e j'aborde cet^ te causerie. FEirler, dcnrant vous, de < quelquee portes alsaciens >, c'est un hunueur dont le sens tout le prix. Cet honneur, j'ai cherché à en faire rejaillir une partie sur la ville à qui je dois, depuis cinq ans, une si agréable hospitalité, — et sur toute la lerre d'Alsace qui a donné naissance à tant d'écrivains dont le taleqt a enrichi lee Lettrée françaises. Le sujet que j'ai choisi a donc été, dans mon mbontion, un hoiramage à l'Alsace ; et, je le répète, ce m'est un honnair très grand de le déposer à vos piode. Mais cet honneur ne va pas sans péril. Qui me dit que mes préférences seront partagéiËS par mon auditoire ? Ne pouvant parier de tous les pointes alsaciens, j'ai dû opérer une sélection. Aurai -je rciusei à choisir ceux qui vous plaisent le plus et le mieux ? Pour certains d'entre eux, je suis sûr que j'aurai votre bienveillante et précieuse approbation. Mais pour d'autres, ne trouverez -vous pas que j'aurais pu remplacer lel (les poètes dont je vous parlerai par tel auire que j'aurai laissé lie cô-
té y... Le choix à faire était délicat et embarrassant et je m'excuse d'avance de ce qu'il vous causera peut-être certaines déceptions. J'ai, plus qu'en toute autre circonstance, besoin de votre indulgence, et j'espère que vous me l'accorderez.
Voua me l'accorderez parce que j'ai cherché à faire pour le mieux, et que vous le reconnaîtrez ; vous me l'accorderez surtout parce que vous savez aussi bien que moi, — mieux que moi ! — combien est vaste le domaine dans lequel nous allons entrer ; et que, tout comme nM>i, vous éprouvez, devant les richesses qu'il nous offre, l'embarras de fixer celles qu'il faut cueillir...
Pour déblayer le terrain, nous allons procéder par éliminations. Tout d'abord, nous établissons qu'il s'agit de poètes alsaciens — et non de poètes alsaciens-lorrains. Noua éliminons donc les Lorrains qui, à eux seuls, fourniraient les éléments d'une étude intéressante.
En ne considérant que les poètes alsaciens, nous sonmiee en présence de trois groupes :
ceux qui ont écrit en allemand, ceux qui ont écrit en dialecte et ceux qui ont écrit en français.
Certes, il est, parmi les premiers, de© noms glorieiux : rappeler ceux de Godetroy de Strasbourg, de Beatus Rhenanus, d'Ottfried de Wissembourg, de Sébastien Brandt, de Jean Fischart, de Sébastien Murrho, de Pfeffel, etc., etc., et, plus près de nous, le nom vénéré, qui est encore dans toutes les mémoires, des frères Stœber, — rappeler le souvenir de ces hommes auxquels on em pourrait ajouter bien d'autres, c'est évoquer une des pages les plus belles de la littérature allemande : celle où le génie alsacien a laissé son inoubliable empreinte. Mais ce n'est pas de ceux-là que je vous parlerai, vous vous en doutez bien, car je n'ai pas la compétence de le faire.
Je suis encore moins apte à juger le mérite des poètes appartenant au deuxième groupe, ce-
lui qui a fait du dialecte alsacien une véritable langue littéraire, — comme Mistral et les félibree Tont fait poiir le provençal - - une langue qui a SK)n patrimoine de chefs-d'œuvre auquel ont si largement contribué les Lustig, les Mangold et tant d'autres, et qu'enrichissent encore aujourd'hui les Stoskopf, les frères Matthis^les Bastian, et tous cexrx que je ne peux nommer ici, car f en oublierais trop. Vous me direz que quelques-uns parmi eux ont aussi écrit en français et qu'à ce titre je pourrais parler d'eux. Il est vrai que Lustig lui-même s est essayé à faire des vers Irariçais ; que Mock, Albert Arnold, René Prévôt, Laurent, Joseph Lebieirre ont produit des poésie© françaises charmante© ; mais c'est, en quelque sorte, leur < violon d'Ingres > ; et vous estimerez, comme moi, que ce serait les diminuer et le© enlever à leur apostolat de particularistes, que de citer ce qui, dans leur oeuvre, n'est qu'un délassement, d'ailleurs honorable. Nous nous contenterons donc de les saluer au passage.
Et nous en arrivons au troisième gtoupe : à celui des poètes alsaciens qui n'ont écrit qu'en fran'çiais. Même parmi ceux-ci, je vais être obli gé de faire une première sélection et mettre de côté tous ceux qui, dans leurs vers, n'ont rien qui trahisse une origine alsacienne. Je ne me suis donc pas arrêté à Anidrieux, bien qu'il Mt de Strasbourg, où il est né en 1759. Le célèbre auteur du « Meunier de Sans-Souci », qui fut secrétaire perpétuel de l'Académie franiçiaise, n'a rien dans son oeuvre qui inAéresse particulièrement l'Alsace. Il en est de même de Ratisbonne (né à Strasbourg en 1827) qui fut un délicieux poète des enfants, mais ne s'est gluère soucié de soDi pays d'origine pour y puiser des inspirations. Je ne m'arrêterai pas davantage à l'abbé Grrandidier, à Chairle© et Paul Léser, à Albert Gérard, à Mme Ernest Rœrich, ni à bien d'autres qui sont loin d'être sans mérite, mai© de qui le bagage littéraire n'a pas enrichi celui de l'Alsace. Et j'en arrive au premier de ceux qui
ont vraiment Taccent du terroir alsacieiD, à PAUL RISTELHUBER.
Mais, avant d'aborder Tétude des dix poètes que îe vais vous présenter, vous me permettrez de m'acquitter di'une dette de reconnaissance en citant les spurces auxquelles j'ai puisé et qui m'ont aidé ài fixer mon choix sur ces dix élus, — je dirai plus: qui m'ont permis de vous donner, sur plusieuirs d'entre eux, des renseignem€flits biogiraphiques peu connus. Voici, une fois pour toutes, la bibliogtraphie de mon étude sur ces <i quelques poètes 'alsaciena >. C'est tout d'abordl, < Les poètes du terroir > (du l5e au 20e siècle) pari M. van Bever ; puis les < BiogTa{)ihS|bB alsaotanneei> (celles de M. Antoine Mlejyer et celles de M. Anselme Laugel) ; la < Race et le Terroir », par Albert ^Jrimaud ; « Notice sur les poètes alsaciens >,. par AruDlii; « La Langue et la littératiire française en Alsace >, par Henri Albert; < A l'orée du 20e siècle », portraits contlemporains, par Henry Oamoy (Albert Metzger); la «Revue d'Alsace»
et la «Revue Alsacienne illustrée»; la collection du Journal-revue E. T. M., (orgaïue du Théâtre alsacien de iMuilhouse, pendant les années 18994904)
PAUL RIStPELHUBER ne fut pas seulement un poète. On peut même dire qu'il ne fut pas essenttellement poète. Hàatorien, ttibliogtraphe, philologue, ce fut, avant tout, un érudit, douîylé d'un lettré délicat. Il naquit à Strasbourg, en 1834. Son premier ouvrage parut dans cette ville, en 1856, chez la veuve Berger-Levrault. C'était un « Bouquet de Lieder » ou « Choix de ballades, chansons et légendes » qu'il avait traduites de l'allemand et' signées d'un pseudouiyroe : Paul de Lacour. Il publia ensuite « Marie Stuart », drame en 5 actes et en vers, d'après Schiller, édité à Paris, chez D'elahays, en 1859; puis il se livra à des travaux historiques, étudiant et rassjemblant des documents d'histoire locale se rapportant à sa patrie al-
sacienne, et k des étuid^ die littérature générale,! puibliant Siuccessivîement : « Liber vagetorum > (le livre des gueux), « Faust dans Thistoire et dans la léigende >, < L'Alsace ancienne et modieame >, < Lettre sur les archives de Strasbourgl>„ <l L'assassinat de Ra&tatt», < L'Alsace à Stfnpach >, < Heidelberg et Str€tsibourg », puis des traductions de GkBthe, de Heine, etc., etc.
Après 1870, il encourut la persécution pour avoir exalté la civilisation "(rançiaise aux dépens de la culture germanique, et' fut condamné à la forteresse. Mais il ne désarma pas et fit paraître en 1888, chez l'éditeur Antoine Meyer, à Oolmar, ses < Biographies alsaciennes >, glorifiant ceux' qui ilhistrèirent la vieille terre di' Alsace.
Lorsqu'il mourut, en 1899, il légiua à la Bibliothèque nationale une coUectiom d'alsatiques unique, évaluée à près de 30,000 volumes. Mais c'est surtout comme poète qu'il nous intéresse ce soir et je vais vous dire une de ses pièces les plus savoureilses, extraite de son volumie < Rythmes et retrains >, qui parut em 1864, à Lyon, chez Louis Perrin. C'est un livre qui fut tiré à uni nombre restreint d'eKemplaires, devenu fort rare, et où l'on trouve des vers fleurant le terroir, rétractant les plus séduisants aspects et les plus) touchantes coûtâmes de l'Alsace. Voici r
LE DEPART DES CIGOGiNES
Le char die la, moisson^ fléchissant sous t|es> hetrbe^, A peine dans la gtrange a-i;-il couché liée, gierbes
Brillantes comme l'or.
Que la blanche cigogne, eu son- haut domicile, Pensive, sur un pied>, teonge à quitter l'asile.
Où naquit son trésor.
LeQ crénauixidies castelllsi, nJo|s| i40urs(,( nbs cheminées. Far ce ,paisibilé ami Vont êjtre abandonnées
Pour d'autres régions ; Pllis de chasse au lézard-, dans le jariHn aride,
Plus idiepêcliâ atuxi séiours de la raioe timide
Rt des petits poissons.
Pour faire 8€e adieuBi je l'entende qui claquète, Et jette au venlt idu soir isob bruit de caetagnette
Sec et réitéré, CoiDime aipi! joiuis de printan^ qjuaiid, joyeaix), elle
apporte Aux gialetas poudreux, que sa voix réconforte,
Le bonheur imploré...
Sans (Doute ellei pourrait, qliangeant see habitudes. Réjouir nos villas au lieu des solitudes
Où se complaît son vol ; Et, faisant leïnéti^ d'Vm obscur domestique, Délivrer nos buiBsons de l'insecte aquatique,
Rebut du rossignol.
MaJjB non : .pourquoi tb rend^-e à plaisir triste et
Oiseau chéri ? Poiirq,uoi t'inclina sous la borne
Qui sépare deiux champs ?
Cultive en paix, dans l'air, tes vertus natwreBes, Soulage un p&re infirme, et sur tes longues ailes
Prends tes faibles enfants.
Pars, vole) à ton diésiK, et| fendB J'espace immcoise ! Que ta course s'achièwe ainsi qu'elle conuneaice,
Exemipte de dangiers.
Toi dont le meurtrier mourut en Thessalie,
Et dont les Lucullus i*e$peci&rent la vie, Secours de leurs vergers.
Mais (andis flpe sans bruit tu Ip iperdfe dans- la nue A d'autres voyagieure si'attiache cncor ma V|Ue :
Ils partent en chanijant, Ceux-là ; jeunes et vieux}, à tour tète le maire. Ils s'éloignent du sein de leur commune mère.
Le a:ear quasi content.
I']t jieut-ôtre em chemin la mer, dians une trombe, Viendra les balayer e» leur donner pour tombe
te
Le îlot alourdissant ; Ou si le destin laisse abbrdeîr leur navire, Ils seront salués par la Fraude, vampire
Qui sucera leur sang..
EDOUARD SIEQBECKEŒl, lui, neet pas ne en Alsace, mais à St-Pétexâbourg, en 1829 ; c'est cependan,1i un Alsacien, par sa famille et par les nombreuses poésies vibrantes de patriotisme que lui inspira son pays d'origine. Après avoir été secrétaire d'Alexandre Dumas, il devint employé dans l'Administration du chemin de 1er de l'Est et consacra ses loisirs à la littérature. On lui doit nombre de publications, parmi lesq,u«ll©s 3e citerai : « A travers la vie » — « L'Alsace, récita d'un patriote » — « Le Baiser d'Odile > et ses poëmes patriotiques:
« Metz > et « Poésies d'un vaincu » Cl'est de ce dernier recueil que je détacherai quelques stances, dîtes à la fête de l'Arbra de Noël donnée par l'Associatiori générale d'Alsace-lJorraine, le 23 décembre 1872. On y sentira courir un souffle puissant, un frisson d'orglieil au souvenir des g1>andes destinées de l'Alsace ancestrale, — puis, dans la dernière strophe, le soupir du guerrier vaincu, qui évoque le titre du volume. J'ajoute que Siebecker, qui mourut à Paris en 1901, avait pris part à la campagne de 1870, et qu'il fut un intime ami des deux granjds écrivains' alsaciens Erckmann et Chatrian.
Voici la pièce dont je viens de parler. Elle est intitulée :