RACONTE PAR LUI-MEME
Édition enrichie de divers portraits de l'auteur,
de vues de Venise et d'une composition en couleurs
par Bachmann
PARIS (v«) MAURICE GLOMEAU, ÉDITEUR
21, RUE PIERRK- NICOLE
^jniversitas
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M. le comte de Montaigu, capitaine aux gardes, venoit d'être nommé ambassadeur à Venise. C'était un ambassadeur de la façon de Barjac, auquel il faisoit assidûment sa cour. Son frère, le chevalier de Montaigu, gentilhomme de la manche de monseigneur le Dauphin, étoit de la connoissance de ces deux dames, et de celle de l'abbé Alary, de l'Académie française, que je voyais aussi quelquefois. M^e de Broglie, sachant que l'ambassadeur cherchoit un secrétaire, me proposa. Nous entrâmes en pourparlers. Je demandois cinquante louis d'appointement, ce qui étoit b^'en peu dans une place où l'on est obligé de figurer. Il ne vouloit me donner que cent pistoies et que je fisse le voyage à mes irais. La proposition étoit ridicule. Nous ne pûmes nous accorder. M. de Fran-
cueil, qui taisoit ses efforts pour me retenir, l'emporta. Je restai, et M. de Montaigu partit, emmenant un autre secrétaire appelé M. Follau, qu'on lui avoit donné au bureau des Affaires étrangères. A peine furent-ils arrivés à Venise qu'ils se brouillèrent. Follau, voyant qu'il avoit affaire à un fou, le planta là ; et M. de Montaigu, n'ayant qu'un jeune abbé appelé M. de Binis, qui écrivoit sous le secrétaire et n'étoit pas en état d'en remplir la place, eut recours à moi. Le chevalier son frère, homme d'esprit, me tourna si bien, me faisant entendre qu'il y avoit des droits attachés à la place de secrétaire, qu'il me fit accepter les mille francs. J'eus vingt louis pour mon voyage, et je partis.
A Lyon j'aurois bien voulu prendre la route du mont Cenis, pour voir en passant ma pauvre maman; mais je descendis le Rhône et fus m'embarquer à Toulon, tant à cause de la guerre et par raison d'économie que pour prendre un passeport de M. de Mirepoix, qui commandoit alors en Provence, et à qui j'étois adressé. M. de Montaigu, ne pouvant se passer de moi, m'écrivoit lettres sur lettres pour presser mon voyage. Un incident le retarda.
C'étoit le temps de la peste de Messine. La flotte angloise y avoit mouillé, et visita la felouque sur laquelle j'étois. Cela nous assujettit en arrivant à Gênes, après une longue et pénible travei'sée, à une quaran-
taine de vingt et un jours. On donna le choix aux passagers de la faire à bord ou au lazaret, dans lequel on nous prévint que nous ne trouverions que les quatre murs, parce qu'on n'avoit pas encore eu le temps de le meubler. Tous choisirent la felouque. L'insupportable chaleur, l'espace étroit, l'impossibilité d'y marcher, la vermine, me firent préférer le lazaret, à tout risque. Je fus conduit dans un grand bâtiment à deux étages absolument nu, où je ne trouvai ni fenêtre, ni table, ni lit, ni chaise, pas même un escabeau pour m'asseoir, ni une botte de paille pour me coucher. On m'apporta mon manteau, mon sac de nuit, mes deux malles ; on ferma sur moi de grosses serrures et je restai là, maître de me promener à mon aise de chambre en chambre et d'étage en étage, trouvant partout la même solitude et la même nudité.
Tout cela ne me fit pas repentir d'avoir choisi le lazaret plutôt que la felouque ; et, comme un nouveau Robinson, je me mis à m'arranger pour mes vingt et un jours comme j'aurois fait pour toute ma vie. J'eus d'abord l'amusement d'aller à la chasse aux poux que j'avois gagnés dans la felouque. Quand, à force de changer de linge et de hardes, je me fus enfin rendu net, je procédai à l'ameublement de la chambre que je m'étois choisie. Je me fis un bon matelas de mes vestes et de mes chemises, des draps, de plusieurs serviettes que je cousis, une couverture de ma robe de
chambre, un oreiller de mon manteau roulé. Je me fis un siège d'une malle posée à plat, et une table de l'autre posée de champ. Je tirai du papier, une écritoire ; j'arrangeai en manière de bibliothèque une douzaine de livres que j'avois. Bref, je m'accommodai si bien qu'à l'exception des rideaux et des fenêtres, j'étois presque aussi commodément à ce lazaret absolument nu qu'à mon jeu de paume de la rue Verdelet. Mes repas étoient servis avec beaucoup de pompe ; deux grenadiers, la baïonnette au bout du fusil, les escortoient ; l'escalier étoit ma salle à manger, le palier me servoit de table, la marche inférieure me servoit de siège ; et, quand mon dîner étoit servi, l'on sonnoit en se retirant une clochette, pour m'avertir de me mettre à table. Entre mes repas, quand je ne lisois ni n'écrivois, ou que je ne travaillois pas à mon ameublement, j'allois me promener dans le cimetière des protestans qui me servoit de cour, ou je montois dans une lanterne qui donnoit sur le port, et d'où je pouvois voir entrer et sortir les navires. Je passai de la sorte quatorze jours ; et j'y aurois passé la vingtaine entière sans m'ennuyer un moment, si M. de Jonville, envoyé de France, à qui je fis parvenir une lettre vinaigrée, parfumée et demi-brûlée, n'eût fait abréger mon temps de huit jours : je les allai passer chez lui, et je me trouvai mieux, je l'avoue, du gîte de sa maison que de celui du lazaret. Il me fit
force caresses. Dupont, son secrétaire, étoit un bon garçon, qui me mena, tant à Gênes qu'à la campagne, dans plusieurs maisons où l'on s'amusoit assez ; et je liai avec lui connoissance et correspondance, que nous entretînmes fort longtemps. Je poursuivis agréablement ma route à travers la Lombardie. Je vis Milan, Vérone, Bresse, Padoue, et j'arrivai enfin à Venise, impatiemment attendu par monsieur l'ambassadeur.
Je trouvai des tas de dépêches, tant de la cour que des autres ambassadeurs, dont il n'avoit pu lire ce qui étoit chiffré, quoiqu'il eût tous les chiffres nécessaires pour cela. N'aj^ant jamais travaillé dans aucun bureau ni vu de ma vie un chiffre de ministre, je craignis d'abord être embarrassé ; mais je trouvai que rien n'étoit plus simple, et en moins de huit jours j'eus déchiffré le tout, qui assurément n'en valoit pas la peine ; car, outre que l'ambassade de \^enise est toujours assez oisive, ce n'étoit pas à un pareil homme qu'on eût voulu confier la moindre négociation. Il s'étoit trouvé dans un grand embarras jusqu'à mon arrivée, ne sachant ni dicter, ni écrire lisiblement. Je lui étois très utile ; il le sentoit, et me traita bien. Un autre motif l'y portoit encore. Depuis M. de Froulay, son prédécesseur, dont la tête s'étoit dérangée, le consul de France, appelé M. Le Blond, étoit resté chargé des affaires de l'ambassade ; et, depuis
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l'arrivée de M. de Montaigu, il continuoit de les faire jusqu'à ce qu'il l'eût mis au fait. M. de Montaigu, jaloux qu'un autre fît son métier, quoique lui-même en fût incapable, prit en guignon le consul ; et, sitôt que je fus arrivé, il lui ôta les fonctions de secrétaire d'ambassade pour me les donner. Elles étoient inséparables du titre ; il me dit de le prendre. Tant que je restai près de lui, jamais il n'envoya que moi sous ce titre au sénat et à son confèrent ; et dans le fond il étoit fort naturel qu'il aimât mieux avoir pour secrétaire d'ambassade un homme à lui qu'un consul ou un commis des bureaux nommé par la cour.
Cela rendit ma situation assez agréable, et empêcha ses gentilshommes, qui étoient Italiens ainsi que ses pages et la plupart de ses gens, de me disputer la primauté dans sa maison. Je me servis avec succès de l'autorité qui y étoit attachée pour maintenir son droit de liste, c'est-à-dire la franchise de son quartier contre les tentatives qu'on fit plusieurs fois pour l'enfreindre, et auxquelles ses officiers vénitiens n'avoient garde de résister. Mais aussi je ne souffris jamais qu'il s'y réfugiât des bandits, quoiqu'il m'en eût pu revenir des avantages dont Son Excellence n'auroit pas dédaigné sa part.
Elle osa même la réclamer sur les droits du secrétariat qu'on appeloit la chancellerie. On étoit en guerre ; il ne laissoit pas d'y avoir bien des expédi-
lions de passeports. Chacun de ces passeports payoit un sequin au secrétaire qui l'expédioit et le contresignoit. Tous mes prédécesseurs s'étoient lait payer indistinctement ce seqmn tant des François que des étrangers. Je trouvai cet usage injuste, et, sans être François, je l'abrogeai pour les François ; mais j'exigeai si rigoureusement mon droit de tout autre que le marquis Scotti, frère du favori de ia reine d'Espagne, m 'ayant fait demander un passeport sans m'envoyer le sequin, je le lui fis demander ; hardiesse que le vindicatif Italien n'oublia pas. Dès qu'on sut la réforme que j'avois faite dans la taxe des passeports, il ne se présenta plus, pour en avoir, que des foules de prétendus François, qui, dans des baragouins abominables, se disoient l'un Provençal, l'autre Picard, l'autre Bourguignon. Comme j'ai l'oreille assez fine, je n'en fus guère la dupe, et je doute qu'un seul Italien m'ait soufflé mon sequin, et qu'un seul François l'ait payé. J'eus la bêtise de dire à M. de Montaigu, qui ne savoit rien de rien, ce que j'avois fait. Ce mot de sequin lui fit ou\Tir les oreilles ; et, sans me dire son avis sur la suppression de ceux des François, il prétendit que j'entrasse en compte avec lui sur les autres, me promettant des avantages équivalons. Plus indigné de cette bassesse qu'affecté par mon propre intérêt, je rejetai hautement sa proposition. Il insista, je m'échauffai. « Non, Monsieur, lui
dis-je très vivement ; que Votre Excellence garde ce qui est à elle, et me laisse ce qui est à moi ; je ne lui céderai jamais un sou. » Voyant qu'il ne gagnoit rien par cette voie, il en prit une autre, et n'eut pas honte de me dire que puisque j'avois les profits de sa chancellerie, il étoit juste que j'en fisse les frais. Je ne voulus pas chicaner sur cet article ; et depuis lors j'ai fourni de mon argent encre, papier, cire, bougie, non pareille, jusqu'au sceau, que je fis refaire, sans qu'il m'en ait remboursé jamais un iiard. Cela ne m'empêcha pas de faire une petite part du produit des passeports à l'abbé de Binis, bon garçon, et bien éloigné de prétendre à rien de semblable. S'il étoit complaisant envers moi, je n'étois pas moins honnête envers lui, et nous avons toujours bien vécu ensemble.
Sur l'essai de ma besogne, je la trouvai moins embarrassante que je n'avois craint pour un homme sans expérience, auprès d'un ambassadeur qui n'en avoit pas davantage, et dont, pour surcroît, l'ignorance et l'entêtement contrarioient comme à plaisir tout ce que le bon sens et quelques lumières m'inspiroient de bien pour son service et celui du roi. Ce qu'il fit de plus raisonnable fut de se lier avec le marquis de Mari, ambassadeur d'Espagne, honuTie adroit et fin, qui l'eût mené par le nez s'il l'eût voulu mais qui, vu l'union d'intérêt des deux couronnes, le conseilloit d'ordinaire assez bien, si l'autre n'eût gâté ses
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conseils en fourrant toujours du sien dans leur exécution. La seule chose qu'ils eussent à faire de concert étoit d'engager les Vénitiens à maintenir la neutralité. Ceux-ci ne manquoient pas de protester de leur fidélité à l'observer, tandis qu'ils foumissoient publiquement des munitions aux troupes autrichiennes, et même des recrues sous prétexte de désertion. M. de Montaigu, qui, je croîs, vouloit plaire à la république, ne manquoit pas aussi, malgré mes représentations, de me faire assurer dans toutes ses dépêches qu'elle n'enfreindrcit jamais la neutralité. L'entêtement et la stupidité de ce pauvre homme me faisoient écrire et faire à tout moment des extravagances dont j'étois bien forcé d'être l'agent puisqu'il le vouloit, mais qui me rendoient quelquefois mon métier insupportable et même presque impraticable. Il vouloit absolument, par exemple, que la plus grande partie de sa dépêche au roi et de celle au ministre fût en chiffres, quoique l'une et l'autre ne contînt absolument rien qui demandât cette précaution. Je lui représentai qu'entre le vendredi qu'arrivoient les dépêches de la cour et le samedi que partoient les nôtres, il n'y avoit pas assez de temps pour l'employer à tant de chiffres, et à la forte correspondance dont j'étois chargé pour le même courrier. Il trouva à cela un expédient admirable : ce fut de faire dès le jeudi la réponse aux dépê-
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ches qui dévoient arriver le lendemain. Cette idée lui parut même si heureusement trouvée, quoi que je pusse lui dire sur l'impossibilité, sur l'absurdité de son exécution, qu'il en fallut passer par là ; et, tout le temps que j'ai demeuré chez lui, après avoir tenu note de quelques mots qu'il me disoit dans la semaine à la volée, et de quelques nouvelles triviales que j'ailois écumant par-ci par-là, muni de ces uniques matériaux, je ne manquois jamais le jeudi matin de lui porter le brouillon des dépêches qui dévoient partir le samedi, sauf quelques additions ou corrections que je faisois à la hâte sur celles qui dévoient venir le vendredi, et auxquelles les nôtres servoient de réponse. Il avoit un autre tic fort plaisant, et qui donnoit à sa correspondance un ridicule difficile à imaginer : c'étoit de renvoyer chaque nouvelle à sa source, au lieu de lui faire suivre son cours. Il marquoit à M. Ameîot les nouvelles de la cour, à i\I. de Maurepas celles de Paris, à M. d'Havrincourt celles de Suède, à M. de La Chetardie celles de Pétersbourg, et quelquefois à chacun celles qui venoient de lui-même, et que j'habillois en termes un peu différens. Comme de tout ce que je lui portois à signer il ne parcouroit que les dépêches de la cour, et signoit celles des autres ambassadeurs sans les lire, cela me rendoit un peu plus le maitre de tourner ces dernières à ma mode, et j'y fis au moins croiser les nouvelles. I\Iais il me fut
impossible de donner un tour raisonnable aux dépêches essentielles : heureux encore quand il ne s'avisoit pas d'y larder impromptu quelques lignes de son estoc, qui me forçoient de retourner transcrire en hâte toute la dépêche ornée de cette nouvelle impertinence, à laquelle il falloit donner l'honneur du chiffre, sans quoi il ne l'auroit pas signée. Je fus tenté vingt fois, pour l'amour de sa gloire, de chiffrer autre chose que ce qu'il avoit dit ; mais, sentant que rien ne pou voit autoriser une pareille infidélité, je le laissai délirer à ses risques, content de lui parler avec franchise, et de remplir aux miens mon devoir auprès de lui.
C'est ce que je fis toujours avec une droiture, un zèle et un courage qui méritoient de sa part une autre récompense que celle que j'en reçus à la fin. Il étoit temps que je fusse une fois ce que le Ciel, qui m'avoit doué d'un heureux naturel, ce que l'éducation que j'avois reçue de la meilleure des femmes, ce que celle que je m'étois donnée à moi-même, m'avoit fait être; je le fus. Livré à moi seul, sans amis, sans conseil, sans expérience, en pays étranger, servant une nation étrangère, au milieu d'une foule de fripons qui, pour leur intérêt et pour écarter le scandale du bon exemple, m'excitoient à les imiter; loin d'en rien faire, je servis bien la France, à qui je ne devois rien, et mieux l'ambassadeur, comme il étoit juste, en tout ce qui
dépendoit de moi. Irréprochable dans un poste assez en vue, je méritai, j'obtins l'estime de la République, celle de tous les ambassadeurs avec qui nous étions en correspondance, et l'affection de tous les François établis à Venise, sans en excepter le consul même, que je supplantois à regret dans les fonctions que je savois lui être dues et qui me donnoient plus d'embarras que de plaisir.
M. de Montaigu, livré sans réserve au marquis Mari, qui n'entroit pas dans le détail de ses devoirs, les négligeoit à tel point que sans moi les François qui étoient à Venise ne se seroient pas aperçus qu'il y eût un ambassadeur de leur nation. Toujours éconduits sans qu'il voulût les entendie lorsqu'ils avoient besoin de sa protection, ils se rebutèrent, et l'on n'en voyoit plus aucun ni à sa suite ni à sa table, où il ne les invita jamais. Je fis souvent de mon chef ce qu'il auroit dû faire : je rendis aux François qui avoient recours à lui ou à moi tous les services qui étoient en mon pouvoir. En tout autre pays j'aurois fait davantage ; mais, ne pouvant voir personne en place à cause de la mienne, j'étois forcé de recourir souvent au consul, et le consul établi dans le pays où il avoit sa famille, avoit des ménagemens à garder qui l'empêchoient de faire ce qu'il auroit voulu. Quelquefois cependant, le voyant mollir et n'oser parler, je m'aventurois à des démarches hasardeuses dont plusieurs m'ont réussi. Je
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m'en rappelle une dont le souvenir me fait encore rire : on ne se douteroit guère que c'est à moi que les amateurs du spectacle à Paris ont dû Coralline et sa sœur Camille ; rien cependant n'est plus vrai. Véronèse, leur père, s'étoit engagé avec ses enfants pour la troupe italienne ; et, après avoir reçu deux mille francs pour son voj'age, au lieu de partir, il s'étoit tranquillement mis à Venise au théâtre de Saint-Luc, où Coralline, tout enfant qu'elle étoit encore, attiroit beaucoup de monde. M. le duc de Gesvres, comme premier gentilhomme de la chambre, écrivit à l'ambassadeur pour réclamer le père et la fille. M. de Montaigu, me donnant la lettre, me dit pour toute instruction : « Voyez cela. » J'allai chez M. Le Blond le prier de parler au praticien à qui appartenoit le théâtre de Saint-Luc, et qui étoit, je crois, un Zustiniari, afin qu'il renvoyât Véronèse, qui étoit engagé au service du roi. Le Blond, qui ne se soucioit pas trop de la commission, la fit mal. Zustiniani battit la campagne, et Véronèse ne fut point renvoyé. J'étois piqué. L'on étoit en carnaval : ayant pris la bahute et le masque, je me ûs mener au palais Zustiniani. Tous ceux qui virent entrer ma gondole avec la livrée de l'ambassadeur furent frappés ; Venise n'avoit jamais vu pareille chose. J'entre, je me fais annoncer sous le nom d'ima siora maschera. Sitôt que je fus introduit, j'ôte mon masque et je me nomme. Le sénateur pâlit
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et reste stupéfait. « Monsieur, lui dis-je en vénitien, c'est à regret que j'importune Votre Excellence de ma visite ; mais vous avez à votre théâtre de Saint- Luc un homme, nommé Véronèse, qui est engagé au service du roi, et qu'on vous a fait demander inutilement : je viens le réclamer au nom de Sa Majesté. •> Ma courte harangue fit effet. A peine étois-je parti que mon homme courut rendre compte de son aventure aux inquisiteurs d'État, qui lui lavèrent la tête. Véronèse fut congédié le jour même. Je lui fis dire que, s'il ne partoit dans la huitaine, je le ferois arrêter ; et il partit.
Dans une autre occasion je tirai de peine un capitaine de vaisseau marchand, par moi seul et presque sans le concours de personne. Il s'appeloit le capitaine Olivet, de Marseille ; j'ai oublié le nom du vaisseau. Son équipage avoit pris querelle avec des Esclavons au service de la république ; il y avoit eu des voies de fait, et le vaisseau avoit été mis aux arrêts avec une telle sévérité que personne, excepté le seul capitaine, n'y pouvoit aborder ni en sortir sans permission. Il eut recours à l'ambassadeur, qui l'envoya promener ; il fut au consul, qui lui dit que ce n'étoit pas une affaire de commerce, et qu'il ne pouvoit s'en mêler. Ne sachant plus que faire, il revint à moi. Je représentai à M. de Montaigu qu'il devoit me permettre de donner sur cette affaire un mémoire au
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Sénat. Je ne me rappelle pas s'il y consentit et si je présentai le mémoire : mais je me rappelle bien que, mes démarches n'aboutissant à rien et l'embargo durant toujours, je pris un parti qui me réussit. J'insérai la relation de cette affaire dans une dépêche à M. de Maurepas, et j'eus même assez de peine à faire consentir M. de Montaigu à passer cet article. Je savois que nos dépêches, sans valoir trop la peine d'être ouvertes, l'étoient à Venise ; j'en avois la preuve dans les articles que j'en trouvois mot pour mot dans la gazette : infidélité dont j 'avois inutilement voulu porter l'ambassadeur à se plaindre. Mon objet, en parlant de cette vexation dans la dépêche, étoit de tirer parti de leur curiosité pour leur faire peur et les engager à délivrer le vaisseau : car, s'il eût fallu attendre pour cela la réponse de la cour, le capitaine étoit ruiné avant qu'elle fût venue. Je fis plus, je me rendis au vaisseau pour interroger l'équipage. Je pris avec moi l'abbé Patizel, chancelier du consulat, qui ne vint qu'à contre-cœur ; tant tous ces pauvres gens craignoient de déplaire au sénat. Xe pouvant monter à bord à cause de la défense, je restai dans ma gondole, et j'y dressai mon verbal, interrogeant à haute voix et successivement tous les gens de l'équipage, et dirigeant mes questions de manière à tirer des réponses qui leur fussent avantageuses. Je voulus engager Patizel à faire les interro-
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galions et le verbal lui-même, ce qui en effet étoit plus de son métier que du mien. Il n'y voulut jamais consentir, ne dit pas un seul mot, et voulut à peine signer le verbal après moi. Cette démarche un peu hardie eut cependant un heureux succès, et le vaisseau fut délivré longtemps avant la réponse du ministre. Le capitaine voulut me faire un présent. Sans me fâcher, je lui dis, en lui frappant sur l'épaule : « Capitame Olivet, crois-tu que celui qui ne reçoit pasdes François un droit de passeport qu'il trouve établi soit homme à leur vendre la protection du roi? » Il voulut au moins me donner sur son bord un dîner, que j'acceptai, et où je menai le secrétaire d'ambassade d'Espagne, nommé Carrio, homme d'esprit et très aimable, qu'on a vu depuis secrétaire d'ambassade à Paris et chargé des affaires, avec lequel je m'étois intimement lié, à l'exemple de nos ambassadeurs.
Heureux si, lorsque je faisois avec le plus parfait désintéressement tout le bien que je pouvois faire, j'avois su mettre assez d'ordre et d'attention dans tous ces menus détails pour n'en pas être la dupe et servir les autres à mes dépens ! Mais dans les places comme celle que j'occupois, où les moindres fautes ne sont point sans conséquence, j'épuisois toute mon attention pour n'en point faire contre mon service. Je fus jusqu'à la fin du plus grand ordre et de la plus
grande exactitude en tout ce qui regardoit mon devoir essentiel. Hors quelques erreurs qu'une précipitation forcée me fit faire en chiffrant, et dont les commis de M. Ame^ot se plaignirent une fois, ni l'ambassadeur ni personne n'eut jamais à me reprocher une seule négligence dans aucune de mes fonctions, ce ■qui est à noter pour un homme aussi négligent et aussi étourdi que moi ; mais je manquois parfois de mémoire et de soin dans les affaires particulières dont je me chargeois ; et l'amour de la justice m'en a toujours fait supporter le préjudice de mon propre mouvement, avant que personne songeât à se plaindre. Je n'en citerai qu'un seul trait, qui se rapporte à mon départ de Venise, et dont j'ai senti le contrecoup dans la suite à Paris.
Notre cuisinier, appelé Rousselot, avoit apporté de France un ancien billet de deux cents francs qu'un perruquier de ses amis avoit d'un noble vénitien appelé Zanetto Nani, pour fourniture de perruques, Rousselot m'apporta ce billet, en me priant de tâcher d'en tirer quelque chose par accommodement. Je savois, il savoit aussi que l'usage constant des nobles vénitiens est de ne jamais payer, de retour dans leur patrie, les dettes qu'ils ont contractées en pays étranger ; quand on les y veut contraindre, ils consument en tant de longueurs et de frais le malheureux créancier qu'il se rebute et finit par tout abandonner, ou
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s'accommoder presque pour rien. Je priai M. Le Blond de parler à Zanetto. Celui-ci convint du billet, non du payement. A foi ce de batailler il promit enfin trois sequins. Quand Le Blond lui porta le billet, les trois sequins ne se trouvèrent pas prêts ; il fallut attendre. Durant cette attente, survint ma querelle avec l'ambassadeur, et ma sortie de chez lui. Je laissai les papiers de l'ambassade dans le plus grand ordre, mais le billet de Rousselot ne se trouva point. M. Le Blond m'assura me l'avoir rendu. Je le connoissois trop honnête homme pour en douter ; mais il me fut impossible de me rappeler ce qu'étoit devenu ce billet. Comme Zanetto avoit avoué la dette, je priai M. Le Blond de tâcher de tirer les trois sequins sur un reçu, ou de l'engager à renouveler le billet par duplicata. Zanetto, sachant le billet perdu, ne voulut faire ni l'un ni l'autre. J'offris à Rousselot les trois sequins de ma bourse pour l'acquit du billet. Il les refusa, et me dit que je m'accommoderois à Paris avec le créancier, dont il me donna l'adresse. Le perruquier, sachant ce qui s'étoit passé, voulut son billet ou son argent en entier. Que n'aurois-je point donné, dan? mon indignation, pour retrouver ce maudit billet ! Je payai les deux cents francs, et cela dans ma plus grande détresse. Voilà comment la perte du billet valut au créancier lejpayement de la somme entière, tandis que, si, malheureusement pour lui, ce billet se
fût retrouvé, il en auroit difficilement tiré les dix écus promis par son Excellence Zanetto Xani.
Le talent que je me crus sentir pour mon emploi me le fit remplir avec goût : et, hors la société de mon ami Carrio, celle du vertueux Altuna, dont j'aurai bientôt à parler, hors les récréations bien innocentes de la place Saint-Marc, du spectacle, et de quelques visites que nous faisions presque toujours ensemble, je fis mes seuls plaisirs de mes devoirs. Quoique mon travail ne fût pas fort pénible, surtout avec l'aide de l'abbé de Binis, comme la con'espondance étoit très étendue et qu'on étoit en temps de guerre, je ne laissois pas d'être occupé raisonnablement. Je travaillois tous les jours une bonne partie de la matinée, et les jours de courrier quelquefois jusqu'à minuit. Je consacrois le reste du temps à l'étude du métier que je commençois, et dans lequel je comptois bien, par le succès de mon début, être employé plus avantageusement dans la suite. En effet, il n'y avoit qu'une voix sur mon compte, à commencer par celle de l'ambassadeur, qui se louoit hautement de mon service, qui ne s'en est jamais plaint, et dont toute la fureur ne vint dans la suite que de ce que, m'étant plaint inutilement moi-même, je voulus enfin avoir mon congé. Les ambassadeurs et ministres du roi, avec qui nous étions en correspondance, lui faisoient, sur le mérite de son secrétaire, des complimens qui
dévoient le flatter, et qui, dans sa mauvaise tête^ produisoient un effet tout contraire. Il en reçut un surtout dans une circonstance essentielle, qu'il ne m'a jamais pardonné. Ceci vaut la peine d'être expliqué.
Il pou voit si peu se gêner que le samedi même,, jour de presque tous les courriers, il ne pou voit attendre pour sortir que le travail fût achevé ; et, me talonnant sans cesse pour expédier les dépêches du roi et des ministres, il les signoit en hâte, et puiscouroit je ne sais où, laissant la plupart des autres lettres sans signature : ce qui me forçoit, quand ce n'étoient que des nouvelles, de les tourner en bulletin ; mais, lorsqu'il s'agissoit d'affaires qui regardoient le service du roi, il falloit bien que quelqu'un signât, et je signois. J'en usai ainsi pour un avis important que nous venions de recevoir de M. Vincent, chargé des affaires du roi à Vienne. C'étoit dans le temps que le prince de Lobkowitz marchoit à Naples, et que le comte de Gages fit cette mémorable retraite, la plus belle manœuvre de guerre de tout le siècle, et dont l'Europe a trop peu parlé. L'avis portoit qu'un homme, dont M. Vincent nous envoyoit le signalement, partoit de Vienne et devoit passer à Venise, allant furtivement dans l'Abruzze, chargé d'y faire soulever le peuple à l'approche des Autrichiens. En l'absence de M. le comte de Montaigu,
qui ne s'intéressoit à rien, je fis passer à M. le marquis de l'Hôpital cet avis si à propos que c'est peut-être à ce pauvre Jean- Jacques si bafoué que la maison de Bourbon doit la conservation du royaume de Naples.
Le marquis de l'Hôpital, en remerciant son collègue comme il étoit juste, lui parla de son secrétaire et du service qu'il venoit de rendre à la cause commune. Le comte de Montaigu, qui avoit à se reprocher sa négligence dans cette aftaire, crut entrevoir dans ce compliment un reproche, et m'en parla avec humeur. J'avois été dans le cas d'en user avec le comte de Castellane, ambassadeur à Constantinople, comme avec le marquis de l'Hôpital, quoiqu'en chose moins importante. Comme il n'y avoit point d'autre poste pour Constantinople que les courriers que le sénat envoyoit de temps en tempi à son bayle, on donnoit avis du départ de ces courriers à l'ambassadeur de France pour qu'il pût écrire par cette voie à son collègue,, s' il le jugeoit à propos. Cet avis venoit d'ordinaire un jour ou deux à l'avance ; mais on faisoit si peu de cas de M. de Montaigu qu'on se contentoit d'envoyer chez lui, pour la forme, une heure ou deux avant le départ du courrier, ce qui me mit plusieurs fois dans le cas de faire la dépêche en son absence. M. de Castellane, en y répondant, faisoit mention de moi en termes honnêtes ; autant en
foisoit à Gênes M. de Jonville : autant de nouveaux griefs.
J'avoue que je ne fuyois pas l'occasion de me faire connoître mais je ne la cherchois pas non plus hors de propos ; et il me paroissoit fort juste, en servant bien, d'aspirer au prix naturel des bons services, qui est l'estime de ceux qui sont en état d'en juger et de les récompenser. Je ne dirai pas si mon exactitude à remplir mes fonctions étoit de la part de l'ambassadeur un légitime sujet de plainte ; mais je dirai bien que c'est le seul qu'il ait articulé jusqu'au jour de notre réparation.
Sa maison, qu'il n'avoit jamais mise sur un bon pied, se remplissoit de canaille : les François y étoient maltraités, les Italiens y prenoient l'ascendant ; et même parmi eux les bons serviteurs attachés depuis longtemps à l'ambassade furent tous malhonnêtement chassés, entre autres son premier gentilhomme, qui l'avoit été du comte de Froulay, et qu'on appeloit, je crois, le comte Peati, ou d'un nom très approchant. Le second gentilhomme, du choix de M. de Montaigu, étoit un bandit de Mantoue, appelé Dominique Vitali, à qui l'ambassadeur confia le soin de sa maison, et qui, à force de patelinage et de basse lésine, obtint sa confiance et devint son favori, au grand préjudice du peu d'honnêtes gens qui y étoient encore, et du secrétaire qui étoit à leur tête. L'œdl
intègre d'un honnête homme est toujours inquiétant pour les fripons. Il n'en auroit pas faUu davantage pour que celui-ci me prît en haine ; mais cette haine avoit une autre cause encore qui la rendit bien plus cruelle. Il faut dire cette cause, afin qu'on me condamne si j'avois tort.
L'ambassadeur avoit, selon l'usage, une loge à chacun des cinq spectacles. Tous les jours à dîner il nommoit le théâtre où il vouloit aller ce jour-là ; je choisissois après lui, et les gentilshommes disposoient des autres loges. Je prenois en sortant la clef de la loge que j'avois choisie. Un jour, Vitali n'étant pas là, je chargeai le valet de pied qui me servoit de m'apporter la mienne dans une maison que je lui indiquai. Vitali, au heu de m'envoyer ma clef^ dit qu'il en avoit disposé. J'étois d'autant plus outré que le valet de pied m'avoit rendu compte de ma commission devant tout le monde. Le soir, Vitali voulut me dire quelques mots d'excuse que je ne reçus point : « Demain, ^lonsieur, lui dis-je, vous viendrez me les faire à telle heure dans la maison où j'ai reçu l'affront, et devant les gens qui en ont été les témoins, ou après-demain, quoi qu'il arrive, je vous déclare que vous ou moi sortirons d'ici. » Ce ton décidé lui en imposa. Il nnt au lieu et à l'heure me faire des excuses publiques avec une bassesse digne de lui ; mais il prit à loisir ses mesures, et, tout en me fai-
sant de grandes courbettes, il travaillai tellement à l'italienne que, ne pouvant porter l'ambassadeur à me donner mon congé, il me mit dans la nécessité de le prendre.
Un pareil misérable n'étoit assurément pas fait pour me connoître ; mais il connoissoit de moi ce qui servoit à ses vues ; il me connoissoit bon et doux à l'excès pour supporter des torts involontaires, fier et peu endurant pour des offenses préméditées, aimant la décence et la dignité dans les choses convenables, et non moins exigeant pour l'honneur qui m'étoit dû qu'attentif à rendre celui que je devois aux autres. C'est par là qu'il entreprit et vint à bout de me rebuter. Il mit la maison sens dessus dessous ; il en ôta ce que j'avois tâché d'y maintenir de règle, de subordination, de propreté, d'ordre. Une maison sans femme a besoin d'une discipline un peu sévère, pour y faire régner la modestie inséparable de la dignité. Il fit bientôt de la nôtre un lieu de crapule et de licence, un repaire de fripons et de débauchés. Il donna pour second gentilhomme à Son Excellence, à la place de celui qu'il avoit fait chasser, un autre maquereau comme lui, qui tenoit bordel public à la Croixde-Malte ; et ces deux coquins bien d'accord étoient d'une indécence égale à leur insolence. Hors la seule chambre de l'ambassadeur, qui même n'étoit pas trop en règle, il n'y avoit pas un seul coin
dans la maison souffrable pour un honnête homme. Comme Son Excellence ne soupoit pas, nous avions le soir, les gentilshommes et moi, une table particulière, où mangeoient aussi l'abbé de Binis et les pages. Dans la plus vilaine gargote on est servi plus proprement, plus décemment, en linge moins sale, et l'on a mieux à manger. On nous donnoit une seule petite chandelle bien noire, des assiettes d'étain, des fourchettes de fer. Passe encore pour ce qui se faisoit en secret ; mais on m'ôta ma gondole ; seul de tous les secrétaires d'ambassadeur, j'étois forcé d'en louer une, ou d'aller à pied ; et je n'avois plus la livrée de Son Excellence que quand j'allois au sénat. D'ailleurs, rien de ce qui se passoit au dedans n'étoit ignoré dans la ville. Tous les officiers de l'ambassadeur jetoient les hauts cris. Dominique, la seule cause de tout, crioit le plus haut, sachant bien que l'indécence avec laquelle nous étions traités m'étoit plus sensible qu'à tous les autres. Seul de la maison, je ne disois rien au dehors ; mais je me plaignois vivement à l'ambassadeur et du reste et de lui-même, qui, secrètement excité par son âme damnée, me faisoit chaque jour quelque nouvel affront. Forcé de dépenser beaucoup pour me tenir au pair avec mes confrères et convenablement à mon poste, je ne pouvois arracher un sou de mes appointemens ; et, quand je lui demandois de l'argent, il me parloit de son estime et de sa con-