Ô JEAN-JACQUES ROUSSEAU
fiance, comme si elle eût dû remplir ma bourse et pourvoir à tout.
Ces deux bandits finirent par faire tourner tout à fait la tête à leur maître, qui ne l'avoit déjà pas trop droite, et le ruinoient dans un brocantage continuel par des marchés de dupe, qu'ils lui persuadoient être des marchés d'escroc. Ils lui firent louer, sur la Brenta, un palazzo le double de sa valeur, dont ils partagèrent le surplus avec le propriétaire. Les appartemens en étoient incrustés en mosaïque, et garnis de colonnes et de pilastres de très beaux marbres à la mode du pays. M. de Montaigu fit superbement masquer tout cela d'une boiserie de sapin, par l'unique raison qu'à Paris les appartemens sont ainsi boisés. Ce fut par une raison semblable que, seul de tous les ambassadeurs qui étoient à Venise, il ôta l'épée à ses pages et la canne à ses valets de pied. Voilà quel étoit l'homme qui, toujours par le même motif peut-être, me prit en grippe, uniquement sur ce qiie je le servois fidèlement.
J'endurai patiemment ses dédains, sa brutalité, ses mauvais traitemens, tant qu'en y voyant de l'humeur je crus n'y pas voir de la haine ; mais, dès que je vis le dessein formé de me priver de l'honneur que je méritois par mon bon service, je résolus d'y renoncer. La première marque que je reçus de sa mauvaise volonté fut à l'occasion d'un dîner qu'il devoit
donner à M. le duc de Modène et à sa famille qui étoient à Venise, et dans lequel il me signifia que je n'aurois pas place à sa table. Je lui répondis, piqué, mais sans me fâcher, qu'ayant l'honneur d'y dîner journellement, si M. le duc de Modène exigeoit que je m'en abstinsse quand il y viendroit, il étoit de la dignité de Son Excellence et de mon devoir de n'y pas consentir. « Comment! dit-il avec emportement; mon secrétaire, qui même n'est pas gentilhomme, prétend dîner avec un souverain, quand mes gentilshommes n'y dînent pas ! — Oui, Monsieur, lui répliquai-je, le poste dont m'a honoré Votre Excellence m'ennoblit si bien, tant que je le remplis, que j'ai même le pas sur vos gentilshommes ou soi-disant tels, et suis admis où ils ne peuvent l'être. Vous n'ignorez pas que, le jour que vous ferez votre entrée publique, je suis appelé par l'étiquette, et par un usage immémorial, à vous y suivre en habit de cérémonie, et à l'honneur d'y dîner avec vous au palais de Saint-Marc ; et je ne vois pas pourquoi un homme qui peut et doit manger en public avec le doge et le sénat de Venise ne pourroit pas manger en particulier avec M. le duc de Modène. » Quoique l'argument fût sans réplique, l'ambassadeur ne s'y rendit point ; mais nous n'eûmes pas occasion de renouveler la dispute, M. le duc de Modène n'étant point venu dîner chez lui.
Dès lors il ne cessa de me donner des désagrémens, de me faire des passe-droits, s'efforçant de m'ôter les petites prérogatives attachées à mon poste, pour les transmettre à son cher Vitali ; et je suis sûr que, s'il eût osé l'envoyer au sénat à ma place, il l'auroit fait. Il employoit ordinairement l'abbé de Binis pour écrire dans son cabinet ses lettres particulières : il se ser\'it de lui pour écrire à M. de Maurepas une relation de l'affaire du capitaine Olivet, dans laquelle, loin de lui faire aucune mention de moi, qui seul m'en étois mêlé, il m'ôtoit même l'honneur du verbal, dont il lui envoyoit un double, pour l'attribuer à Patizel, qui n'avoit pas dit un seul mot. Il vouloit me mortifier et complaire à son favori, mais non pas se défaire de moi. Il sentoit qu'il ne lui seroit plus aussi aisé de me trouver un successeur qu'à M. Follau, qui l'avoit déjà fait connoître. Il lui falloit absolument un secrétaire qui sût l'italien, à cause des réponses du sénat ; qui fît toutes ses dépêches, toutes ses affaires, sans qu'il se mêlât de rien ; qui joignît au mérite de bien sers-ir, la bassesse d'être le complaisant de messieurs ses faquins de gentilshommes. Il vouloit donc me garder et me mater en me tenant loin de mon paj's et du sien, sans argent pour y retourner ; et il auroit réussi peut-être, s'il s'y fût pris modérément. Mais Vitali, qui avoit d'autres vues, et qui vouloit me forcer de prendre mon parti, en vint à bout. Dès
que je vis que je perdois toutes mes peines, que l'ambassadeur me faisoit des crimes de mes services au lieu de m'en savoir gré, que je n'avois plus à espérer chez lui que désagrémens au dedans, injustice au dehors, et que, dans le décri général où il s'étoit mis, ses mauvais offices pouvoient me nuire sans que les bons pussent me servir, je pris mon parti et lui demandai mon congé, lui laissant le temps de se pourvoir d'un secrétaire. Sans me dire ni oui ni non, il alla toujours son train. Voyant que rien n'alloit mieux et qu'il ne se mettoit en devoir de chercher personne, j'écrivis à son frère, et, lui détaillant mes motifs, je le priai d'obtenir mon congé de Son Excellence, ajoutant que de manière ou d'autre il m'étoit impossible de rester. J'attendis longtemps et n'eus point de réponse. Je commençois d'être fort embarrassé ; mais l'ambassadeur reçut enfin une lettre de son frère. Il falloit qu'elle fût vive, car, quoiqu'il fût sujet à des emportemens très féroces, je ne lui en vis jamais un pareil. Après des torrens d'injures abominables, ne sachant plus que dire, il m'accusa d'avoir vendu ses chiffres. Je me mis à rire, et lui demandai d'un ton moqueur s'il croyoit qu'il y eût dans tout Venise un homme assez sot pour en donner un écu. Cette réponse le fit écumer de rage. Il fit mine d'appeler ses gens pour me faire, dit-il, jeter par la fenêtre. Jusque-là j'avois été fort tranquille ; mais à cette
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menace, la colère et l'indignation me transportèrent à mon tour. Je m'élançai vers la porte ; et, après avoir tiré le bouton qui la fermoit en dedans : « Non pas, Monsieur le comte, lui dis-je en revenant à lui d'un pas grave, vos gens ne se mêleront pas de cette affaire ; trouvez bon qu'elle se passe entre nous. » Mon action, mon air, le calmèrent à l'instant même ; la surprise et l'effroi se marquèrent dans son maintien. Quand je le vis revenu de sa furie, je lui fib mes adieux en peu de mots ; puis, sans attendre sa réponse, j'allai rouvrir la porte, je sortis et passai posément dans l'antichambre au milieu de ses gens, qui se levèrent à l'ordinaire, et qui, je crois, m'auroient plutôt prêté main-forte contre lui qu'à lui contre moi. Sans remonter chez moi, je descendis l'escalier tout de suite, et sortis sur-le-champ du palais pour n'y plus rentrer.
J'allai droit chez M. Le Blond lui conter l'aventure. Il en fut peu surpris ; il connoissoit l'homme. Il me retint à dîner. Ce dîner, quoique impromptu, fut brillant ; tous les François de considération qui étoient à Venise s'y trouvèrent : l'ambassadeur n'eut pas un chat. Le consul conta mon cas à la compagnie. A ce récit il n'y eut qu'un cri, qui ne fut pas en faveur de Son Excellence. Elle n'avoit point réglé mon compte, ne m'avoit pas donné un sou, et, réduit pour toute ressource à quelques louis que j'avois sur moi.
A VENISE. 3l
i'étois dans l'embarras pour mon retour. Toutes les bourses me furent ouvertes. Je pris une vingtaine de sequins dans celle de M. Le Blond, autant dans celle de M. de Saint-Cyr, avec lequel, après lui, j'avois le plus de liaison. Je remerciai tous les autres ; et, en attendant mon départ, j'allai loger chez le chancelier du consulat, pour bien prouver au public que la nation n'étoit pas complice des injustices de l'ambassadeur. Celui-ci, furieux de me voir fêté dans mon infortune, et lui délaissé, tout ambassadeur qu'il étoit, perdit tout à fait la tête et se comporta comme un forcené. Il s'oublia jusqu'à présenter un mémoire au sénat pour me faire arrêter. Sur l'avis que m'en donna l'abbé de Binis, je résolus de rester encore quinze jours, au lieu de partir le surlendemain comme j'avois compté. On avoit vu et approuvé ma conduite; i'étois universellement estimé. La seigneurie ne daigna pas même répondre à l'extravagant mémoire de l'ambassadeur, et me fit dire par le consul que je pouvois rester à Venise aussi longtemps qu'il me plairoit sans m'inquiéter des démarches d'un fou. Je continuai de voir mes amis ; j'allai prendre congé de monsieur l'ambassadeur d'Espagne, qui me reçut très bien, et du comte de Finochietti, ministre de Naples, que je ne trouvai pas, mais à qui j'écrivis, et qui me répondit la lettre du monde la plus obligeante. Je partis enfin, ne laissant, malgré mes embarras,
d'autres dettes que les empnuits dont je viens de pailer, et une cinquantaine d'écus cher un marchand, nommé Morandi, que Carrio se chargea de payer, et que je ne lui ai jamais rendus, quoique nous nous soj'ons souvent revus depuis ce temps-là ; mais, quant aux deux emprunts dont j'ai parlé, je les remboursai très exactement sitôt que la chose me fut possible. Ne quittons pas Venise sans dire un mot des célèbres amusemens de cette ville, ou du moins de la très petite part que j'y pris durant mon séjour. On a vu dans le cours de ma jeunesse combien peu j'ai couru les plaisirs de cet âge, ou du moins ceux qu'on nomme ainsi. Je ne changeai pas de goût à Venise ; mais mes occupations, qui d'ailleurs m'en auroient empêché, rendirent plus piquantes les récréations simples que je me pennettois. La première et la plus douce étoit la société des gens de mérite, MM. Le Blond, de Saint-Cyr, Carrio, Altuna, et un gentilhomme forlan, dont j'ai grand regret d'avoir oublié le nom, et dont je ne me rappelle point sans émotion l'aimable souvenir : c'étoit, de tous les hommes que j'ai connus dans ma vie, celui dont le cœur ressembloit le plus au mien. Nous étions liés aussi avec deux ou trois Anglois pleins d'esprit et de connoissances, passionnés de la musique ainsi que nous. Tous ces messieurs avoient leurs femmes, ou leurs amies, ou leurs maîtresses ; ces dernières presque toutes filles à
talens, chez lesquelles on faisoit de la musique ou des bals. On y jouoit aussi, mais très peu ; les goûts vifs, les talens, les spectacles, nous rendoient cet amusement insipide. Le jeu n'est que la ressource des gens ennuj'és. J'avois apporté de Paris le préjugé qu'on a dans ce pays-là contre la musique italienne; mais j'avois aussi reçu de la nature cette sensibilité de tact contre laquelle les préjugés ne tiennent pas. J'eus bientôt pour cette musique la passion qu'elle inspire à ceux qui sont faits pour en juger. En écoutant des barcaiolles, je trouvois que je n'avois pas oui chanter jusqu'alors ; et bientôt je m'engouai tellement de l'opéra qu'ennuyé de babiller, manger et jouer dans les loges, quand je n'aurois voulu qu'écouter, je me dérobois souvent à la compagnie pour aller d'un autre côté. Là, tout seul, enfermé dans ma loge, je me livrois, malgré la longueur du spectacle, au plaisir d'en jouir à mon aise jusqu'à la fin. Un jour, au théâtre de Saint-Chrysostome, je m'endormis, et bien plus profondément que je n'aurois fait dans mon lit. Les airs bruyans et brillans ne me réveillèrent point ; mais qui pourroit exprimer la sensation délicieuse que me firent la douce harmonie et les chants angéliques de celui qui me réveilla ! Quel réveil, quels ravissemens, quelle extase, quand j'ouvris au même instant les oreilles et les yeux ! Ma première idée fut de me croire en paradis. Ce morceau
ra\dssant, que je me rappelle encore et que je n'oublierai de ma vie, commençoit ainsi :
Conservaiui la bella Clie sim'accende il cor.
Je voulus avoir ce morceau : je l'eus, et je l'ai gardé longtemps ; mais il n'étoit pas sur mon papier comme dans ma mémoire. C'étoit bien la même note, mais ce n'étoit pas la même chose. Jamais cet air divin ne peut être exécuté que dans ma tête, comme il le fut en effet le jour qu'il me réveilla.
Une musique, à mon gré, bien supérieure à celle des opéras, et qui n'a pas sa semblable en Italie, ni dans le reste du monde, est celle des scuole. Les scuole sont des maisons de charité établies pour donner l'éducation à de jeunes filles sans bien, et que la république dote ensuite soit pour le mariage, soit pour le cloître. Parmi les talens qu'on cultive dans ces jeunes filles, la musique est au premier rang. Tous les dimanches, à l'église de chacune de ces quatre scuole, on a durant les vêpres des motets à grand chœur et en grand orchestre, composés et dirigés par les plus grands maîtres de l'Italie, exécutés dans des tribunes grillées, uniquement par des filles dont la plus vieille n'a pas vingt ans. Je n'ai l'idée de rien d'aussi voluptueux, d'aussi touchant que cette musique : les richesses de l'art, le goût exquis des chants, la beauté
des voix, la justesse de l'exécution, tout dans ces délicieux concerts concourt à produire une impression qui n'est assurément pas du bon costume, mais dont je doute qu'aucun cœur d'homme soit à l'abri. Jamais Carrio ni moi ne manquions ces vêpres aux Mendicanti, et nous n'étions pas les seuls. L'église étoit toujours pleine d'amateurs ; les acteurs mêmes de l'Opéra venoient se former au vrai goût du chant sur ces excellens modèles. Ce qui me désoloit étoit ces maudites grilles, qui ne laissoient passer que des sons, et me cachoient les anges de beauté dont ils étoient dignes. Je ne parlois d'autre chose. Un jour que j'en parlois chez M. Le Blond : « Si vous êtes si curieux, me dit-il, de voir ces petites filles, il est aisé de vous contenter. Je suis un des administrateurs de la maison ; je veux vous y donner à goûter avec elles. » Je ne le laissai pas en repos qu'il ne m'eût tenu parole. En entrant dans le salon qui renfermoit ces beautés si convoitées, je sentis un frémissement d'amour que je n'avois jamais éprouvé. M. Le Blond me présenta l'une après l'autre ces chanteuses célèbres dont la voix et le nom étoient tout ce qui m'étoit connu. (( Venez, Sophie... « Elle étoit horrible. « Venez, Cattina... » Elle étoit borgne. « Venez, Bettina... i> La petite vérole l'avoit défigurée. Presque pas une n'étoit sans quelque notable défaut. Le bourreau doit de ma cruelle surprise. Deux ou trois cependant me paru-
rent passables : elles ne chantoient que dans les chœurs. J'étois désolé. Durant le goûter on les agaça, elles s'égayèrent. La laideur n'exclut pas les grâces, je leur en trouvai. Je me disois : « On ne chante pas ainsi sans âme ; elles en ont. » Enfin ma façon de les voir changea si bien que je sortis presque amoureux de toutes ces laiderons. J'osois à peine retourner à leurs vêpres. J'eus de quoi me rassurer. Je continuai de trouver leurs chants délicieux, et leurs voix fardoient si bien leurs visages que tant qu'elles chantoient je m'obstinois, en dépit de mes yeux, à les trouver belles.
La musique en Italie coûte si peu de chose que ce n'est pas la peine de s'en faire faute quand on a du goût pour elle. Je louai un clavecin, et pour un petit écu j'avois chez moi quatre ou cinq symphonistes, avec lesquels je m'exerçois une fois la semaine à exécuter les morceaux qui m'avoient fait le plus de plaisir à l'Opéra. J'y fis essayer aussi quelques symphonies de mes Muses galantes. Soit qu'elles plussent, ou qu'on me voulût cajoler, le maître des ballets de Saint- Jean Chrysostome m'en fit demander deux, que j'eus le plaisir d'entendre exécuter par cet admirable orchestre, et qui furent dansées par une petite Bettina, jolie et surtout aimable fille, entretenue par un Espagnol de nos amis, appelé Fagoaga, et chez laquelle nous allions passer la soirée assez souvent.
Mais, à propos de filles, ce n'est pas dans une ville comme Venise qu'on s'en abstient : n'avez-vous rien, pourroit-on me dire, à confesser sur cet article? Oui, j'ai quelque chose à dire en effet, et je vais procéder à cette confession avec la même naiveté que j'ai mise à toutes les autres.
J'ai toujours eu du dégoût pour les filles publiques, et je n'avois pas à Venise autre chose à ma portée, l'entrée de la plupart des maisons du pays m'étant interdite à cause de ma place. Les filles de M. Le Blond étoient très aimables, mais d'un difficile abord; et je considérois trop le père et la mère pour penser même à les convoiter.
J'aurois eu plus de goût pour une jeune personne appelée Mlle de Catanéo, fille de l'agent du roi de Prusse ; mais Carrio étoit amoureux d'elle, il a même été question de mariage. Il étoit à son aise, et je n'avois rien ; il avoit cent louis d'appointemens, je n'avois que cent pistoles ; et, outre que je ne voulois pas aller sur les brisées d'un ami, je sa vois que partout, et surtout à Venise, avec une bourse aussi mal garnie on ne doit pas se mêler de faire le galant. Je n'avois pas perdu la funeste habitude de donner le change à mes besoins, et, trop occupé pour sentir vivement ceux que le climat donne, je vécus près d'un an dans cette \dlle, aussi sage que j'avois fait à Paris, et j'en suis reparti au bout de dix-huit mois
sans avoir approché du sexe que deux seules fois, par les singulières occasions que je vais dire.
La première me fut procurée par l'honnête gentilhomme Vitali, quelque temps après l'excuse que je l'obligeai de me demander dans toutes les formes. On parloit à table des amusemens de Venise. Ces messieurs me reprochoient mon indifférence pour le plus piquant de tous, vantant la gentillesse des courtisanes vénitiennes, et disant qu'il n'y en avoit point au monde qui les valussent. Dominique dit qu'il falloit que je fisse connoissance avec la plus a niable de toutes ; qu'il vouloit m'y mener, et que j'en serois content. Je me mis à rire de cette offre obligeante ; et le comte Peati, homme déjà vieux et vénérable, dit, avec plus de franchise que je n'en aurois attendu d'un Italien, qu'il me croyoit trop sage pour me laisser mener chez des filles par mon ennemi. Je n'en avois en effet ni l'intention ni la tentation ; et, malgré cela, par une de ces inconséquences que j'ai peine à comprendre moi-même, je finis par me laisser entraîner, contre mon goût, mon cœur, ma raison, ma volonté même, uniquement par foiblesse, par honte de marquer de la défiance, et, comme on dit dans ce pays-là, fer non parer troppo coglione. La padoana chez qui nous allâmes étoit d'une assez jolie figure, belle même, mais non pas d'une beauté qui me plût. Dominique me laissa chez elle. Je fis venir des sor-
betti, je la fis chanter, et au bout d'une demi-heure je voulus m'en aller, en laissant sur la table un ducat; mais elle eut le singulier scrupule de n'en vouloir point qu'elle ne l'eût gagné, et moi la singuhère bêtise de lever son scrupule. Je m'en revins au palais si persuadé que j'étois poivré que la première chose que je fis en arrivant fut d'envoyer chercher le chirurgien pour lui demander des tisanes. Rien ne peut égaler le malaise d'esprit que je souffris durant trois semaines, sans qu'aucune incommodité réelle, aucun signe apparent le justifiât. Je ne pouvois concevoir qu'on pût sortir impunément des bras de la padoana. Le chirurgien lui-même eut toute la peine imaignable à me rassurer. Il n'en put venir à bout qu'en me persuadant que j'étois conformé d'une façon particulière à ne pouvoir pas aisément être infecté ; et, quoique je me sois moins exposé peut-être qu'aucun autre homme à cette expérience, ma santé de ce côté n'ayant jamais reçu d'atteinte m'est une preuve que le chirurgien avoit raison. Cette opinion cependant ne m'a jamais rendu téméraire ; et, si je tiens en effet cet avantage de la nature, je puis dire que je n'en ai pas abusé.
Mon autre aventure, quoique avec une fille aussi, lut d'une espèce bien différente, et quant à son origine, et quant à ses effets. J'ai dit que le capitaine Olivet m'avoit donné à dîner sur son bord, et que j'y
avois mené le secrétaire d'Espagne. Je m'attendois au salut du canon. L'équipage nous reçut en haie, mais il n'y eut pas une amorce brûlée, ce qui me mortifia beaucoup à cause de Carrio, que je vis en être un peu piqué ; et il étoit vrai que sur les vaisseaux marchands on accordoit le salut du canon à des gens qui ne nous valoient certainement pas ; d'ailleurs je cioyois avoir mérité quelque distinction du capitaine. Je ne pus me déguiser, parce que cela m'est toujours impossible ; et, quoique le dîner fût très bon et qu'Olivet en fit très bien les honneurs, je le commençai de mauvaise humeur, mangeant peu et parlant encore moins.
A la première santé, du moins, j'attendois une salve : rien. Carrio, qui me lisoit dans l'âme, rioit de me voir grogner comme un enfant. Au tiers du dîner, je vois approcher une gondole. « Ma foi. Monsieur, me dit le capitaine, prenez garde à vous, voici l'ennemi. » Je lui demande ce qu'il veut dire ; il répond en plaisantant. La gondole aborde, et j'en vois sortir une jeune personne éblouissante, fort coquettement mise et fort leste, qui dans trois sauts fut dans la chambre ; et je la vis établie à côté de moi avant que j'eusse aperçu qu'on y avoït mis un couvert. Elle étoit aussi charmante que vive, une brunette de vingt ans au plus. Elle ne parloit qu'italien; son accent seul eût suffi pour me tourner la tête. Tout en mangeant.
tout en causant, elle me regarde, me fixe un moment^ puis s'écriant : « Bonne Vierge ! ah ! mon cher Brémond, qu'il y a de temps que je ne t'ai vu ! » se jette entre mes bras, colle sa bouche contre la mienne, et me serre à m'étouffer. Ses grands yeux noirs à l'orientale lançoient dans mon cœur des traits de feu ; et, quoique la surprise fît d'abord quelque diversion, la volupté me gagna très rapidement, au point que, malgré les spectateurs, il fallut bientôt que cette belle me contînt elle-même, car j'étois ivre, ou plutôt furieux. Quand elle me vît au point où elle me vouloit, elle mit plus de modération dans ses caresses, mais non dans sa vivacité ; et, quand il lui plut de nous expliquer la cause vraie ou fausse de toute cette pétulance, elle nous dit que je ressemblois à s'y tromper à M. de Brémond, directeur des douanes de Toscane ; qu'elle avoit raffolé de ce M. de Brémond ; qu'elle en raffoloit encore ; qu'elle l'avoit quitté parce qu'elle étoit une sotte; qu'elle me prenoit à sa place ; qu'elle vouloit m'aimer parce que cela lui convenoit ; qu'il falloit, par la même raison, que je l'aimasse tant que cela lui conviendroit ; et que, quand elle me planteroit là, je prendrois patience comme avoit fait son cher Brémond. Ce qui fut dit fut fait. Elle prit possession de moi comme d'un homme à elle, me donnoit à garder ses gants, son éventail, son cinda, sa coiffe ;
m'ordonnoit d'aller ici ou là, de faire ceci ou cela, et j'obéissois. Elle me dit d'aller renvoyer sa gondole, parce qu'elle vouloit se servir de la mienne, et j'y fus ; elle me dit de m'ôter de ma place et de prier Carrio de s'y mettre, parce qu'elle avoit à lui parler, et je le fis. Ils causèrent très longtemps ensemble et tout bas ; je les laissai faire. Elle m'appela, je revins. « Ecoute, Zanetto, me dit-elle, je ne veux point être aimée à la françoise, et même il n'y feroit pas bon ; au premier moment d'ennui, va-t'en. Mais ne reste pas à demi, je t'en avertis. » Nous allâmes après le dîner voir la verrerie à Murano. Elle acheta beaucoup de petites breloques, qu'elle nous laissa payer sans façon ; mais elle donna partout des tringueltes beaucoup plus forts que tout ce que nous avions dépensé. Par l'indifférence avec laquelle elle jetoit son argent et nous laissoit jeter le nôtre, on voyoit qu'il n'étoit d'aucun piix pour elle. Quand elle se faisoit payer, je crois que c'étoit par vanité plus que par avarice : elle s'applaudissoit du prix qu'on mettoit à ses faveurs.
Le soir nous la ramenâmes chez elle. Tout en causant, je vis deux pistolets sur sa toilette. « Ah ! ah ! dis-je en en prenant un, voici une boîte à mouches de nouvelle fabrique ; pourroit-on savoir quel en est l'usage? Je vous connois d'autres armes qui font feu mieux que celles-là. » Après quelques plaisanteries
sur le même ton, elle nous dit, avec une naïve fierté qui la rendoit encore plus charmante : « Quand j'ai des bontés pour des gens que je n'aime point, je leur fais payer l'ennui qu'ils me donnent ; rien n'est plus juste ; mais, en endurant leurs caresses, je ne veux pas endurer leurs insultes, et je ne manquerai pas le premier qui me manquera. »
En la quittant j'avois pris son heure pour le lendemain. Je ne la fis pas attendre. Je la trouvai in vestito di confidcnza, dans un déshabillé plus que galant, qu'on ne connoit que dans les pays méridionaux, et que je ne m'amuserai pas à décrire, quoique je me le rappelle trop bien. Je dirai seulement que ses manchettes et son tour de gorge étoient bordés d'un fil de soie garni de pompons couleur de rose. Cela me parut animer une fort belle peau. Je vis ensuite que c'étoit la mode à Venise ; et l'effet en est si charmant que je suis surpris que cette mode n'ait jamais passé en France. Je n'avois point d'idée des voluptés qui m'attendoient. J'ai parlé de Mme de Lamage, dans les transports que son souvenir me rend quelquefois encore ; mais quelle étoit vieille, et laide, et froide, auprès de ma Zulietta ! Ne tâchez pas d'imaginer les charmes et les grâces de cette fille enchanteresse, vous resteriez trop loin de la vérité ; les jeunes vierges des cloîtres sont moins fraîches, les beautés du sérail sont moins vives, les houris du
paradis sont moins piquantes. Jamais si douce jouissance ne s'offrit au cœur et aux sens d'un mortel. Ah ! du moins, si je l'avois su goûter pleine et entière un seul moment !... Je la goûtai, mais sans charme; j'en émoussai toutes les déhces ; je les tuai comme à plaisir. Non, la nature ne m'a point fait pour jouir. Elle a mis dans ma mauvaise tête le poison de ce bonheur ineffable, dont elle a mis l'appétit dans mon cœur.
S'il est une circonstance de ma vie qui peigne bien mon naturel, c'est celle que je vais raconter. La force avec laquelle je me rappelle en ce moment l'objet de mon livre me fera mépriser ici la fausse bienséance qui m'empêcheroit de le remplir. Qui que vous soyez qui voulez connoître un homme, osez lire les deux ou trois pages suivantes : vous allez connoître à plein Jean- Jacques Rousseau.
J'entrai dans la chambre d'une courtisane comme dans le sanctuaire de l'amour et de la beauté ; j'en crus voir la divinité dans sa personne. Je n'aurois jamais cru que, sans respect et sans estime, on pût rien sentir de pareil à ce qu'elle me fit éprouver. A peine eus-je connu, dans les premières familiarités, le prix de ses charmes et de ses caresses, que, de peur d'en perdre le fruit d'avance, je voulus me hâter de le cueillir. Tout à coup, au lieu des flammes qui me dévoroient, je sens un froid mortel couler dans mes veines ; les jambes me flageolent, et, prêt à me trou-
ver mal, je m'assieds, et je pleure comme un enfant.
Qui pourroit deviner la cause de mes larmes, et ce qui me passoit par la tête en ce moment? Je me disois : « Cet objet dont je dispose est le chef-d'œuvre de la nature et de l'amour ; l'esprit, le corps, tout en est parfait ; elle est aussi bonne et généreuse qu'elle est aimable et belle ; les grands, les princes, devroient être ses esclaves ; les sceptres devroient être à ses pieds. Cependant la voilà, misérable coureuse, livrée au public, un capitaine de vaisseau marchand dispose d'elle ; elle vient se jeter à ma tête, à moi qu'elle sait qui n'ai rien, à moi dont le mérite, qu'elle ne peut connoitre, doit être nul à ses yeux. Il y a là quelque chose d'inconcevable. Ou mon cœur me trompe, fascine mes sens et me rend la dupe d'une indigne salope, ou il faut que quelque défaut secret que j'ignore détruise l'effet de ses charmes et la rende odieuse à ceux qui devroient se la disputer. Je me mis à chercher ce défaut avec une contention d'esprit singulière, et il ne me vint pas même à l'esprit que
la V pût y avoir part. La fraîcheur de ses chairs,
l'éclat de son coloris, la blancheur de ses dents, la douceur de son haleine, l'air de propreté répandu sur toute sa personne, éloignoient de moi si parfaitement cette idée qu'en doute encore sur mon état depuis la Padoana, je me faisois plutôt un scrupule de n'être