‹ Jean-Jacques Rousseau dans la vallée de MontmorencyChapitre 23 sur 30 · CHAPITRE XiV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XiV

A Montmorency. — Souvenirs de Rousseau. — Le Musée. — Les habitations.

Quelques maisons, quelques meubles restent, à Montmorency, de matériels souvenirs du séjour de Jean- Jacques. Les meubles et diverses reliques ont été réunis à la mairie, dans un Musée qui porte son nom. Des trois demeures qu'il a occupées, — l'Ermitage, Montlouis, le petit château, — la dernière seule a disparu; les deux autres ont laissé des restes, et même on peut dire que Montlouis existe encore. Donnons, ici et là, un rapide coup d'oeil.

II y a beau temps que l'Ermitage a été englobé dans Montmorency. La route de Groslay, où il était situé, hors les murs, est devenue une rue du bourg : rue « de Grétry » d'abord, « de l'Ermitage » aujourd'hui. La municipalité a fait récemment apposer, à l'entrée, une plaque, avec cette inscription, qui est pour étonner plus d'un passant, pour décevoir plus d'un pèlerin :

C'est dans cette rue au n" 10 que se trouvait

l'Hermitage

Habité par J.-.I. Rousseau du 9 avril 1756 au 15 décembre 1757

J.-.I. ROUSSEAU UA>S LA VALLKI'. DE MO.NTM()ltE.\(, Y 283

La maison existe encore

Mais des luoditications successives

En ont complètement dénaturé le caractère

Elle est occupée aujourd'hui

Par le jardinier-concierge de la propriété dénommée

le Pausilippe

(E>errière la grille d'entrée à droite)

Grétry habita également l'Hermitage

Qu'il avait acquis en l'an VI (1797)

11 y est mort le 24 septembre 1813

Si vous n'êtes pas rebuté par un pareil avis, et que vous poussiez jusqu'au n" 10, vous arriverez, en effet, à une « propriété dénommée [ô Virgile, pourquoi?] le Pausilippe » . Une grille en ferme l'entrée, derrière laquelle vous apercevrez un petit bâtiment carré, plat, composé seulement d'un rez-de-chaussée : loge bizarre, partiellement affectée au gardien de la villa d'un étranger. C'est là tout ce qui subsiste de la maisonnette où l'auteur de la Nouvelle Héloïse et la figure issue de ses rêves « commencèrent de vivre » . Tout le monde se souvient de l'ancien aspect des lieux. Gomment fut-il changé en celui qu'on a sous les yeux présentement? Je le ferai connaître à grands traits, sans m'attarder aux détails d'une précision érudite.

Après deux possesseurs obscurs : le premier, successeur immédiat de la nation et successeur médiat du vicomte de Belzunce, émigré, l'Ermitage tomba aux mains de Grétry, quil'habita du 19 septembre 1798 jusiju'à sa mort. Il y passa quinze ans, qui ne furent pas sans gloire pour le champêtre séjour, mais au cours desquels, en dépit de sa protestation qu'il ne voulait être que « le chapelain d'un grand homme » , il toléra mal qu'on vint chez lui honorer

le mort plutôt que le vivant. Il ne laissa pas, cependant, d'avoir une assez belle part d'hommages personnels. Les visites ne lui manquèrent point; entre autres celles de la princesse qui fut « reine de Hollande à Saint-Leu » . NVut-il pas aussi bien celle de l'Empereur, quand, allant voir sa belle-fille à la campagne, il accepta, selon la tradition, de déjeuner au château de Montmorency, chez Aldini, un juriste bolonais qu'il avait fait comte et secrétaire d'État au ministère d'Italie? Une vue de l'Ermitage, dessinée par Horace Vernet, gravée par Debucourt et publiée le 5 novembre 1813, à roccasion de la mort de Grétry, offre, au premier plan à droite, un personnage coiffé d'un chapeau et vêtu d'une redingote qui lui donnent une silhouette étonnamment napoléonienne. Il est certain, d'autre part, que, le 20 mai 18 13, la reine Hortense et Joséphine visitèrent l'Ermitage, d'où, ce jour-là, Grétry était absent. Le maître, malade déjà, y devait mourir le 24 septembre suivant.

Je glisserai sur l'étrange et ridicule histoii'e d'un certain Elamand, <{ui se proclama neveu de Grétry, et en ajouta le nom au sien, pour avoir épousé une fille naturelle de son frère. J'ai cité de lui, plus haut, le poème qu'il a consacré à l'histoire de l'Ermitage. Dans une inénarrable série de procès, il disputa, durant douze années, à la ville de Liège le cœur de Grétry, qu'il avait commencé par lui offrir spontanément. Il eut cependant l'habileté d'intéresser à la querelle la duchesse du Berry, et de l'attirer dans sa retraite, où il admit le public, plus lard, moyennant une rétribution de cincjuante centimes. Il y fit élever à cette princesse, en reconnais-

sance de l'honneur qu'il en avait reçu, un buste dont l'inscription subsiste : "AS. A. S. Caroline- Fernande- Thérèse, duchesse de lîerry. Cette auguste princesse daigna honorer de sa visite cet humble ermitage le 19 juin 1823... " Flamand-Grétry, finalement, dut quitter l'Ermitage, battu et ruiné.

On y rencontre après cela : en 1839, Adolphe Iluet, auteur d'une donation, réalisée en 1878 par les mains de son fils, de la plupart des meubles du philosophe réunis au Musée (1) ; — en 1852, la comtesse de Chaumont, par qui fut enlevée à l'Ermitage l'aile renfermant la cuisine et l'escalier, et ajouté un second étage au reste; — en 1864, Mme Julie Bernard, veuve de Henri-Albert Cuvelier, qui porta l'ancienne superficie (de 2 arpents) à sa contenance actuelle, qui est triple (2 hectares, 58 ares 75 centiares), et édifia sur le nouveau sol une élégante villa, un château, comme on dit, et une chapelle; — en 1867, M. Erançois-Thomas-Marie Gallet.

En juillet 1898, l'Ermitage passe aux mains d'un étranger, et le bruit se répand que M. de B., l'acquéreur, a consenti, en faveur d'une propriété voisine, une servitude de vue qui implique la démolition du logis de l'ancien « fontenier honoraire de M. d'Épinay » . Mont-

(i) Ces meubles sont, entre autres : Une table Louis XV, ■ — un baromètre de la même époque, en bois peint blanc et or, — . un corps de bibliothèque, de petites dimensions, en bois peint en rouge, — deux cylindres de verre pour protéger la lumière contre lèvent, — deux chiffonniers en bois, — deux couchettes en bois. Parmi ce que j'ai appelé les reliques de lîousseau, il y a lieu de citer en première ligne son masque, moulé par Houdon à Ermenonville. M. Ponsin prépare un catalogue.

morency en ressent un émoi auquel Paris n'est pas insensible. Sur une démarche de l'édilité locale, le voisin et ami de M. de B,, bénéficiaire de la servitude, M. E., éti'anger lui-même, consentit à modérer un droit institué sans respect d'une grande renommée. Il n'exigea que le sacrifice du premier et du second étage, qui furent effectivement rasés au cours de décembre (1). Reste le bâtiment de concierge qu'on a entrevu : tronqué, à toit plat, d'extérieur sans grâce et sans rapport avec le passé. Toutefois, le rez-de-chaussée respecté contient encore : au midi, la chambre de Rousseau, au nord de la salle qu'a mentionnée Mme d'Épinay. Deux adjonctions, à l'est et à l'ouest, sont de façon moderne. Le jardin conserve enfin (juatre pierres historiques : celle où sont inscrits les vers bien connus de Mme d'Épinay : (i 0 toi, dont les brûlants écrits... » ; celle qui provient du monument du 25 septembre 1791, et porte : « Ici, Jean-.Iacques Rousseau aimoit à se x-eposer » ; le monument élevé à Grétry le 15 juillet 1816, et laissé là par la ville de Montmorency, à laquelle il appartient; enfin le piédestal du buste érigé en souvenir de la visite de la duchesse de Berry.

Les Guides disent, au chapitre de l'Ermitage, que personne ne consent à appeler le Pausilippe : « On ne visite pas. » Si l'on essuie un refus, qui est en effet la règle, sujette à exception, que l'on s'en console. Mais,

(1) Voir, dans l'Echo du Lac du 4 mars 1899, l'article intitulé J.-J. Rousseau et VErmitaqe, dû au zèle éclairé et à la plume vigilante d' «un Vieux de la montagne « (M. l'o>si?<).

à Monllouis, la même consigne est plus sévère et plus regrettable. Le petit domaine a pour adresse : 12, rue Jean-Jacques Rousseau. On lit au-dessus de la porte : « Le Mont-Louis habité par Jean-Jacques Rousseau 1757-1762. n 11 s'y retrouverait chez lui, pour ainsi dire. La dernière demeure du philosophe a conservé son cadre, sa haute terrasse, la vue que les châtelains enviaient, et d'intéressantes parties intactes, entre autres le donjon. Le toit à la Mansards'en voit delà rue de Montlouis, dépassant le mur auquel il s'appuie. La maison a subi des changements : la chambre de Thérèse est devenue une cuisine. Celle de Rousseau reste ornée des boiseries de son temps. L'allée de tilleuls, objet de sa prédilection, continue à ombrager la table et le banc de pierre installés par ses soins. Le château de Catinat est toujours en perspective, joignant celui que posséda la princesse IVlathilde; tous deux situés dans un parc que la spéculation morcelle. Les Goga, que nous savons qui achetèi^ent Montlouis de la mère de du Moulin, sœur de Mathas, le louèrent successivement à un oncle du peintre Taunay, à Brizard et àChérin. On a vu les deux derniers figurer dans le cortège de la fête du 25 septembre 1791 : Brizard, parmi les gens de letti^es. 11 avait, en 1787, fait graver sur une plaque de cuivre, fixée à la table de pierre de la terrasse, ces quatre vers, qui sont peut-être tout ce qui reste de lui :

C'est ici qu'un grand homnie a passé ses beaux jours; Vingt chefs-d'œuvre divers en ont marqué le cours. C'est ici que sont nés et Saint-Preux et Julie, Et cette simple pierre est l'autel du génie.

Les Allemands ont placé parfois une sentinelle près de ce banc et de cette table, pendant la guerre.

En 1822, une fille des Goga a vendu Montlouis à Jean -Joseph-Xavier Bidauld. peintre paysagiste de Carpentras, qui entra à l'Institut l'année suivante. Cet artiste, médiocre et laborieux, a laissé une œuvre considérable, où figurent : une « Vue des environs de Montmorency » , plusieurs sujets empruntés à Ermenonville, dont le propriétaire, le comte de Girardin, était son élève, enfin, sous la date de 1836, un tableau qui pourrait fournir une agréable illustralion à cette histoire (1) : u Jean-Jacques Rousseau faisant danser de jeunes paysannes au Petit Mont- Louis. » Bidauld mourut à Montmorency en 1846. Ses petits-enfants, Guillaume-Jules Bidauld, et la sœur de ce dernier, femme du sculpteur Alphonse Lami, vendirent sa maison, en 1865. à un journaliste notoire sous le second Empire, le rédacteur en chef du Constitutionnel Boniface. Aimé-Napoléon-François-Joseph- Désiré Boniface, fils du précédent, s'y donna pour successeur en 1881, M. Mi S. -G., dont la veuve l'habite encore (1).

(1) Qu'est-il devenu? Peint en 1804, exposé en 1819, il appartenait alors à la comtesse de Tourzelles, si l'on en croit une iSotice sur l'artiste parue en 1847 (B.-N. — Ln-' 1940). D'après Bellier de la Chavignerie et Auvray, il aurait figuré au Salon de 1836. Le Louvre possède trois paysages de Bidauld.

(1) M. Boniface fils a distrait de la vente de Montlouis la cheminée k la prussienne que la maréchale de Luxembourg avait fai installer dans le donjon en 1759, et l'a donnée au Musée de Montmorencv.

DANS LA VALLEE DE MOINT MOREN C Y 289

Il y a peu à dire sur le petit château. Dans le rôle de la contribution foncière dressé pour Montmorency en

1791, on lit cette courte note, jointeaprès coup à l'évaluation du revenu imposable de « la grande maison dite le château » et de ses dépendances : « Il y avait un autre bâtiment, dit le petit château, démoli au mois de mai-s

1792. )) Cette destruction, nécessitée sans doute par l'état de ruine où. était tombé le domaine entier, et dont le propriétaire en ces temps-là n'osa pas le relever, fut consommée par Jean-Nicolas Guesdon, agent de change parisien. Il venait de l'acheter de la famille de Lorge. Celle-ci y avait remplacé les Rohan, faillis, successeurs eux-mêmes de Lauzun, dont nous avons parlé. Trente ans donc, exactement, après le départ de Rousseau, finissait l'histoire de cette Isola bella, où il avait composé dans l'extase le cinquième livre de V Emile.

Il est plus connu que le château, où Jean-Jacques reçut un si large complément d'hospitalité, fut vendu par les créanciei's du comte Aldini à une bande noire, qui le démolit en 1818 : sort commun à pi'esque tous les châteaux construits dans notre vallée, — si mal construits, — pendant le dernier siècle de la monarchie (1). Une autre « grande maison» a commencé

(1) Ainsi furent démenties les prédictions de certaine notice historique, pompeuse et erronée, composée sur cette demeure ])ar un scribe aux gages d' Aldini, alors que, nouveau châtelain enivré de sa fortune, l'Italien engloutissait dans une vaine tentative de restauration son patrimoine et celui de quelques entrepreneurs. A l'œuvre, restée inédite^ et qu'on m'a fait la grâce de transcrire pour moi, je n'emprunterai ici que ce court passage : « Ils [les vieux habitants de Montmorency] voient enfin

d'être édifiée à Montmorency, de nos jours, à peu près sur l'emplacement de la précédente, par un banquier de Paris; puis, achevée par Charles-Maurice-Gamille, marquis de Talleyrand-Périgord, duc de Dino, qui la vendit en 1905 à 31. J... L'orangerie, dont le financier Pierre Grozat. grand-oncle de Lauzun, avait demandé la construction à l'art d'Oppenort, a seule échappé, en ces lieux, au naufrage du passé. Elle est séparée aujourd'hui, par un boulevard qui en porte le nom, des dépendances de l'ancienne propriété, presque reconstituée. On y montre la petite porte par laquelle s'échappa Rousseau, sous la conduite du maréchal de Luxembourg; comme, à la Malmaison, celle où la reine Hortense accompagna l'Empereur, partant pour Rochefort. Un temps prochain devait offrir dédommagement pareil à la gloire des deux fugitifs : la rentrée à Pai'is par une grande porte et la sépulture sous un dôme.

ces beaux lieux renaître avec plus d'éclat... dans une forme nouvelle. Les arts, appelés à grands frais de leur véritable patrie par Vlllustre Propriétaire qui en est maintenant possesseur, offriront bientôt aux veux des connaisseurs des preuves éclatantes de son goût et de sa magnificence. »

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