‹ Jean-Jacques Rousseau dans la vallée de MontmorencyChapitre 22 sur 30 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Statue de Rousseau à Paris en 1889. — Différences du souvenir à Genève et en France. — Fêtes publiques à Montmorency et à Ermenonville. — Conférences de 1907. — Défense officielle de la mémoire de Rousseau. — Cérémonie expiatoire. — Passion, croyance au mal. — Mystère, contagion de la folie. — Révolution, romantisme, rousseauisme.

Voici venir 18S9 : nouvelle exposition universelle, nouveau centenaire. Un Carnot, fils d'lli|>polyte, pelitfils de Lazare., est à l'Elysée. Le 3 février, on inaugure au sud du Panthéon la statue de Rousseau. Avec (juel retard incroyal)Ie, le piédestal inêine le puhlie, oîi sont inscrites les dates des décrets de la Constituante et de la Convention qui ordonnèrent cet hommage (1790, 1793), sans compter leur renouvellement, passé sous silence (1791, 1795). A qui la faute? Les orateurs du temps passé nous ont dénoncé avec peu de vraisemblance, successivement, l'incurie de l'Académie de sculpture et de peinture, la fourhcr ie du roi, l'hypocrisie de Roland, la jalousie de Robespierre. Mais considérez la satisfaction donnée par les hoinieurs du Panthéon aux premiers enthousiasmes, et les drames absorbants de l'époque; après quoi, pour des raisons qui n'ont pu être même effleurées ici, l'opinion se montra hostile, oublieuse ou désaffectionnée.

264 JEAN-JACQUES RODSSEAU

Ce (ju'on appelle le comité d'initiative eut, en 1789, un courant à remonter. Le président en tut le pasteur Steeg, député, qui l'emit, le 3 février, l'œuvre du sculpteur Paul lîertliet à M. Darlot, président du Conseil municipal de Paris. Le Gouvernement ne fut pas représenté à la cérémonie, où sept orateurs, dont je viens de nommer les deux premiers, se firent entendre. Le troisième, le plus notable, fut Jules Simon. Ayant à louer l'écrivain au nom de l'Académie française, il le fit sans chaleur, et avec un visible souci de ne pas élargir le cadre de son discours, dont je ne citerai qu'une phrase : « [Rousseau] objet d'amour et de haine, digne, si on l'en croit, de l'un et de l'autre, chargé par ses ennemis de la responsabilité des crimes qu'ils imputent à la Révolution française, et, sans aucun doute, initiateur de quelques-unes de ses plus belles œuvres, le dernier trait de sa destinée est d'avoir eu si tard une statue dans une ville qu'il a couverte de son influence (1). » Point de bonne fête de Rousseau sans invitation d'uii Genevois : le conseiller d'État Gavard rappela la mission jadis confiée à Reybaz, de venir remercier la Convention des honneurs décrétés à leur illustre compatriote. Les trois derniers orateurs furent MM. Ernest Hamel, Louis Ratisbonne et Castellant, délégués respectivement par la Société des Gens de lettres, l'Association littéraire internationale et un Comité d'Ermenonville. Hamel se demanda la cause du

(i) Les tentatives d'exécutioa des anciens décrets dont noua avons parlé ont donc paru négligeables au comité de 1889.

« discrédit où, dans certain milieu, on avait laissé tomber momentanément le grand nom de Rousseau » .

Le fait est que cet esprit indiscipliné avait pu encourir un blâme de l'inloiérance moderne à son essor, pour avoir déclaré qu'il craignait plus les incrédules (malgré la vertu de Tatliée Wolmar) que les dévots, et s'être félicité de ses relations amicales avec tant de membres du clergé français (Ij. Gomment lui pardonner que Lamartine ait exalté la Profession de foi, « le sublime portique de sa pbilosophie religieuse »? Ajoutant (2) : Le cbristianisme même lui doit ici de la reconnaissance, car s'il est, dans quelques parties, incrédule à la lettre de ses dogmes, il est croyant à sa sainteté... C'est la raison évangélisée. » On pardonna, car on pouvait tirer de l'œuvre de ce protestant incertain, de ce catliolique provisoire, abondance de propositions malsonnantes (3). Puis, d'autres causes aidèrent à un retour de faveur, à la reprise de l'ancien culte. Les travaux érudits, l'esprit critique en général, avec ses ferventes ardeurs de redresseur de torts, y contribuèrent. On s'occupa avec passion des problèmes de la vie et de la mort de Rousseau. Une réclame retentissante, si j ose dire, lui fut faite par l'ouverture de son cercueil, le 18 décembre 1897, en présence d'une illustre compagnie (4).

(i) Correspondance ; Œuvres, X, 341; l'Artiste, p. 127.

(2) Cours familier de littérature, XI, 399; XII, 49.

(3) Cf. Brédif, Du Caractère intellectuel et moral de J.-J. Rousseau. Paris, 1906, în-8", p. 47-49.

(4) Voir, dans les journaux de l'époque, le récit de cette inutile profanation. Une commission avait été nommée par le Mi-

La fête de 1889 devait avoir une suite, préparée surtout parla politique, qui tend à détourner à son profit toute influence morale susceptible de se traduire en suffrages (l). A propos de la publication d'un livre de Mme de Saussure, qui est une sorte d'Imitation de Rousseau, un bon témoin de ce <[ui se passe au delà et en deçà de la frontière, M. Edouard Rod, écrivait récemment (2) :

Dans sa ville natale, ilaiis celte ville où il déchaîna de si violentes tcmpéles, Jean-Jacques est maintenant lu, étudié avec autant de sincérité que de sympatliie. La pacification s'est enfin accomplie autour de son nom et de ses idées;

nistrede l'instruction publique, à laquelle s'adjoignirent quelques curieux distingués, l'un qui ne saurait être passé sous silence, M. Berthelot, de l'Académie des sciences.

(i) Remarquons, sans vouloir insister plus que de raison sur des circonstances qui n'entraînèrent aucun nouveau rapprochement entre les deux hommes, que Marat avait eu, encore une fois, le pas sur Rousseau. Sa statue avait pris place, silencieusement à vrai dire, au commencement de 1887, dans le parc de Montsouris. A la suite d une interpellation au Sénat, et pour redresser une erreur prétendue de l'ingénieur en chef des promenades, le directeur des travaux de Paris la tit enlever nuitamment dans les premiers jours de mars 1891, et rentrer dans le magasin de la Ville, à Auteuil. Le Conseil municipal a protesté, et successivement en a demandé la réintégration à Montsouris (4 mars 1891), le transfert au Musée Carnavalet (12 mai 1899), enfin le transfert au square des Buttes-Chaumont (6 juillet 1906). Elle est là, enfin, mais sans nom, provisoirement.

(%) Joiirnnl des Débats du 21 avril 1908. Le livre en question est intitulé : Jour par jour, une parole de Jean-Jacques cherchée et transmise par une Genevoise pour faire aimer et connaître le citoyen de Genève. — Cf. Alnuinach des plus belles pensées de J.-J. tiousseau. Sy à. (an III), in-18. Il y a là une première indication du plan réalisé par Maie de Saussure

l'heure a sonné où on le juge en dehors de tout parti pris, selon ce qu'il fut et ce qu'il fit, non d'après les conséquences prati(|ues et momentanées de ses écrits... En France, au contraire, on ne lui érige pas un monument nouveau, — et Dieu sait s il en a ! — on n inaugure pas une plaque commémorative de ses séjours ou des souvenirs de sa vie, sans qu'une arrière-pensée de lutte politique vienne aigrir la cérémonie. Il demeure une machine de guerre... Tels sont les effets ordinaires de l'esprit de parti.

On dirait un commentaire préalable des fêtes de IMontmorency et d'Ermenonville, que nous allons voir si dénuées des velléités fraternelles et pastorales de 1791.

La première se relie à celle de la place du Panthéon par les circonstances suivantes. La statue à élever alors ayant été mise au concours, Carrier-Helleuse y participa. Il conçut un .Jean-Jacques en promenade, le chapeau sous le bras, tenant sa canne d'une main, de l'autre une fleur (ju'il vient de cueillir et qu'il examine. C'était le botaniste surtout que cette effijjie représentait ; le sentiment des juges ne lui fut pas favorable, bien qu'on pût rappeler en sa faveur le mot spirituel d'un orateur de 1889 : que la place du Panthéon était peut-être la seule de Paris où l'herbe poussât entre les pavés. Mais l'ami des promenades forestières convenait admirablenient à Montmorency. L'administration des Beaux- Arts, sollicitée, proposa de commander à M. Louis Carrier-BcUeuse fils l'exécution d'une statue, d'après la maquette de son père, mort entre temps, et de l'attribuer à la petite ville, à condition que celle-ci en réalisât la fonte en bronze. On s'accorda. Après souscriptions, circulaires, affiches, annonce de la présence de notables

personnages politiques, qui ne vinrent pas tous, — et dont je ne veux retenir, comme essentiels et sans les nommer, qu'un ministre et un député, — l'inauguration de la statue fut fixée au 27 octobre 1907.

Le Conseil municipal, sorti avec effort de la crise que suscita le choix d'un emplacement pour la dresser, se porta à la gare, le matin du jour dit, au-devant des protagonistes de la fête. Une estrade avait été établie en face de la statue : un Rousseau d'un joli geste, élégant et simple (trop petit, dans une grande avenue trop moderne). Discours de remerciement de l'adjoint, au nom de la municipalité. Discours de bienvenue du député, " au nom de nos amis républicains », c'est-à-dire au nom des républicains amis de l'orateur, les maîtres de l'heure. Un parti a réuni et fermé le cercle. Discours du ministre, — d'où l'éloquence n'est point absente, — philosophant de plus haut, et au nom du Gouvernement, comme il le déclare. Il sème plus d'une fleur à laquelle il serait loisible de répondre par un pavé. Un passage est caractéristique : <i Messieurs, l'homme ici ne nous appartient pas. Lorsqu'un gouvernement, lorsque tout un peuple vient glorifier un maître, ce qu'il entend, c'est fixer un exemple [choisi par vous. Madame de Saussure, ou tel autre pieux disciple], un instant de son existence nationale et morale... Jean-Jacques a tenu à médire de soi. Que d'autres fassent état des Confessions I Le jour où l'homme entre dans l'histoire, que nous importent sa faiblesse et sa misérable histoire à lui!.., » Permettez qu'on réponde à l'argument, qui fut déjà celui de Jean de Bry : il importe infiniment pour

un professeur de morale, pour celui qui veut être le conducLeurdes peuples, que sa vie soit d'accord avec ses préceptes. Dire une chose et faire le contraire, que ce soit hypocrisie ou inconséquence, est un motif de mésestime ou de dérision qui ne manque pas son effet, surtout chez les simples, et (jui fit jeter des pierres à Rousseau. Les gens de Motiers eurent ce tort et cette excuse.

La fin de notre fête n'est plus présidée que par un sous-secrétaire d'État. Des récompenses honorifiques sont distrihuées ahondamment. Les enfants des écoles défilent au pied de la statue, en y jetant des fleurs et en chantant le Rosier du maître. Puis hanquet, où prennent la parole : un conseiller d'État de la Suisse, le préfet, le député, un délégué du Grand-Orient. Conférences, concerts, promenades, illuminations, hal. Telle fut, à propos de .Jean-Jacques, la fête des répuhlicains radicaux de la deuxième circonscription de Pontoise.

A Ermenonville, un an après. Il s'agit d'y ériger une autre statue, due au ciseau de M. Gréher. Les préparatifs de la fête inspirent cette plainte à un journaliste laissé de côté : « Le philosophe... n'appartient pas exclusivement à un parti... La constitution du comité a été faite sous une influence purement politique... » Naturellement, le président de ce comité, qui est en même temps député, passe outre. Le premier article du programme des réjouissances est : « Réception des ministres. » Un seul vint, le 18 octobre 1908. 11 trouva, pour le conduire à l'estrade, presque tous les hommes

politiques de l'Oise, une inusiijue militaire, la brigade administrative sous la conduite du préfet et la protection de la gendarmerie. Puis, selon le compte rendu autorisé, « les républicains sont présentés » . Comprenez, comme tout à l'heure, « nos amis républicains " . La politique, d'ailleurs, prend sa place avec crânerie. Le député lit un rapport sur l'état et les espérances électorales de son parti, le bloc départemental. « Syndiquez-vous " est le conseil du ministre aux travailleurs de la terre, auxquels on fait entendre qu'ils sont les tils des anciens Jacques.

Seconde partie du programme : u Inauguration du monument. — Discours. '> Discours du député, d'un journaliste, promoteur ancien, ardent, infatigable des hommages à Rousseau, d'un représentant de l'Institut national de Genève, et finalement du ministre. Le sujet de ce dernier est l'œuvre sociale et révolutionnaire de Jean-Jacques. L'orateur ne dissinmle pas le caractère contradictoire, incomplet, la caducité partielle de ses théories sociales. L'invention en est pauvre, souvent paradoxale, quoique ce fût une manifestation de génie pour l'époque. Le fils de Calvin s'est laissé aller à déclamer contre les sciences et les arts. Il a trop vanté l'état de nature et donné à croire qu'il y voulait ramener l'humanité, bien qu'il acceptât la civilisation comme fait, et détestât le règne de la force, où il n'y a ni droits, ni justice. Il a protesté contre l'oisiveté du riche, cri généreux mais insuffisant. Il a fallu attendre jusqu'à Saint- Simon pour voir aborder le problème de la répartition des produits du travail et réclamer l'abolition du privi-

lège subsistant à cet égard. La conclusion de ce discours dont la forme n'est point critiquable, s'inspire du rapport de Lakanal, où nous avions prévenu qu'on puisait souvent. On doit louer sans réserve, dans l'œuvre de Rousseau, — telle est la thèse, — l'assaut aux préjugés, la hardiesse philosophique qui a frayé la voie aux révolutionnaires, et le souci de l'éducation, sur quoi s'est fondé l'ordre moderne. Après cela, s'ouvre la distribution des distinctions honorifiques. « Pluie de décoralions " pour les radicaux de l'Oise, comme avait prédit le journaliste mécontent. Voici venir : officiers de l'Instruction publique, — officiers d'Académie, — plusieurs vaiiétés de Mérite agricole, — médailles de Mutualité, — médailles d'Honneur agricole, — médailles d'honneur du Travail. Qui pourrait se plaindre de dédain, de parcimonie ou d'oubli? Puis la fin du programme se divise en visite à l'ile des Peupliers, banquet et bal. Notre fâcheux de tout à l'heure parlait des " radicaux de l'Oise " ; mais il est certain, en raison des personnes et des discours, que le vent de la journée avait soufflé à travers la montagne, et que ce fut une fête «radicalesocialiste » de la première circonscription de Senlis, en souvenir de Jean-Jacques.

Donc voilà le culte ancien ranimé, et célébré parmi le tumulte de la politique, et le citoyen de Genève enrôlé. Mais, service pour service, le gouvernement, à son tour, va le défendre, intervenir dans les calmes régions où lettrés et philosophes dirigent, sans autre souci que l'idéal, les destinées de sa mémoire, et où nous l'abandonnerons enfin.

Le député que l'on a entendu à Montmorency disait encore : « Monsieur le ministre n'aura pas de peine à effacer les quelques éolaboussures avec lesquelles des critiques impuissants ont essayé naguère de ternir la mémoire de celui auquel ils ne pardonneront jamais d'avoir été le précurseur génial de la Révolution. » Et le ministre, dans un premier paragraphe : « Malgré des attaques subtiles et meurtrières qui visaient, à vrai dire, moins lui [Rousseau] que son œuvre, je crois qu'il importe d'honorer une mémoire pure [probité et désintéressement à coup sûr, mais rien de plus] et l'effigie d'un héros. » Le même ministre, dans un second paragraphe, contradictoire au précédent, aux paroles du député et même aux faits : u IS'ous sommes venu apporter notre hommage à un grand écrivain, à un grand citoyen. Ce n'est pas une manifestation ni une riposte, car Jean-Jacques Rousseau n'a besoin ni d'excuses, ni de réparations. » On va bien voir.

L'adversaire absent, qu'on vise et qu'on ne vise pas, qu'on désigne sans le nommer, on donne à entendre ailleurs qu'il fait partie " d'un cénacle choisi et fermé » , où l'on (( parle à huis clos » , où le ministre, néanmoins, ferait meilleure figure, étant « un de ceux qui honorent le plus les lettres françaises et la tribune parlementaire » . Au début de cette année-là, en effet, un académicien avait donné une série de conférences, qui firent beaucoup de bruit et un scandale injustifié, dans le temple du l'ousseauisme. Avant même que le profanateur prétendu n'eût achevé son geste, les fidèles furent conviés à une amende honorable. Des person-

nages d'importance y vinrent, de France et de Genève. L'Université de Paris, le Gouvernement même furent représentés, dans un lieu dont le choix voulait être aussi bien une réparation du passé le plus lointain : en Sorbonne, Voilà faite, dès le 1 1 mars, la manifestation, la riposte solennelle déclarée superflue par le ministre, le 27 octobre suivant.

La société genevoise des « Annales de Jean-Jacques Rousseau » envoya à la réunion un délégué, qui en fut l'orateur le plus intéressant. Il développa, dans la seconde partie de son discours, cette thèse que « Rousseau est un des plus étonnants exemples de l'acHon d'un homme sur un siècle », après avoir, dans la première partie, fait à un contradicteur non invité toutes les concessions possibles sur les tares du professeur de morale. Je cite en abrégeant :

Eli quoi? dira quelqu'un, ce vagabond, qui n'a subi aucune des disciplines traditionnelles .. Cet autodidacte mal appiis... qui s'affranchit des devoirs de la paternité? Ce misanthrope à l'âme ombrageuse... qui déconcertait l'amitié par l'inconstance de son humeur... Cet homme conqjlexe jusqu'à l'équivoque, inconséquent dans ses actes, intraitable dans son orgueil, injuste dans ses soupçons... Ce misérable qui, par ses confessions, s'est offert au mépris du monde... Ce déséquilibré... Cet être bizarre et incohérent, réunion de tous les contrastes et de toutes les contradictions, dont on a pu se demander... s'il fut autre chose qu'un charlatan de la vertu?

Eh! oui, celui-là même...

Le conférencier auquel l'orateur répliquait avait tracé, de son côté, le portrait d'un a rêveur, engourdi

de songes, solitaire, orgueilleux, autodidacte outrecuidant, indiscipliné, révolutionnaire par instinct, insociahle..., qui date tout de lui, qui ramène tout à lui, qui croit faire avancer les hommes eu rompant la continuité entre les générations... ». Quelle page est la plus sévère? Celle du défenseur, ou celle de l'accusateur? Ni l'un ni l'autre ne veut absoudre l'homme, et tous deux sont d'accord sur l'importance inouïe de son œuvre. Ils ne se séparent que dans la façon d'en apprécier les conséquences : le Genevois, en louant le bienfait; le Français, la condamnant pour avoir engendré la Révolution et le lomantisme. La conclusion de M. Jules Lemaître, — il est vain de taire son nom davantage, — se complète par ces lignes :

Mais on l'a aime [Rousseau]. Et beaucoup l'aiment encore; les uns, parce qu'il est un maître d'illusions et un apôtre de l'absurde; les autres, parce qu'il fut, entre les écrivains illustres, une créature de nerfs, de faiblesse, de passion, de péché, de douleur et de lêve. Et moi-même, après cette longue héquentation, dont j'ai tiré plus d'un plaisir, je veux le quitter sans liaine pour sa personne, — avec la plus vive réprobation pour quelques-unes de ses plus notables idées, l'admiration la plus vraie pour son art, qui fut si étrangement nouveau, la plus sincère pitié pour sa pauvre vie, — et une « liorreur sacrée » (au sens latin) devant la grandeur et le mystère de son action sur les bommes.

Sa passion, Jean-Jacques l'a nettement avouée : « Je ne sus jamais écrire que par passion. » D'Alembert l'avait dénoncée ; u Rousseau est un malade, qui n'a de génie que dans la fièvre. » On y trouverait une confir-

DAINS LA VALLEE DE MONTMOllEîS G Y 275

mation éclatante de ce passage de V Imitation : a Un homme passionné change le bien en mal, et croit aisément le mal dans les autres. » Écoutons parler notre personnage, A Mme d'Épinay : « Appienez que je ne saurais m'empêcher de haïr les gens qui me font du bien. » Au maréchal de Luxembourg : u Ah! Monsieur le maréchal, je haïssais les grands avant de vous connaître... » ; et, tandis que tout le monde aurait attendu cette conclusion : « Les connaissant mieux, je les haïrai moins » , il aboutit à ce paradoxe déconcertant : « Et je les hais davantage encore, depuis que vous me faites si bien sentir combien il leur est aisé de se faire adorer. » Il détestait au moins autant les gens de lettres. Il dressa les classes les unes contre les autres, et fut, proprement, l'inventeur de la déclaration de haine. Il a vitupéré Hume, en des ternies dont le blàme se retourne contre luimême (1) : « Je le trouve trop injurieux pour un homme de bien , trop passionné pour un philoso^ phe. » Croire le mal dans les autres, ce fut sa folie même.

Pourtant, que de variations en cette magnifique et pauvre cervelle! Il a dit à Mme d'Houdetot et, en d'autres termes, à Mme de Verdelin, leur parlant d'elles successivement et de lui : « Elle était riche et de qualité, et pourtant il l'aima jusqu'au tombeau. » Ce que l'on sait d'ailleurs qui ne se réalisa point. A propos de Mme d'Épinay, entre autres, il a cette phrase, qu'il

(1) Revue des Deux Mondes, h" période, XLV, 912.

aimait à répéter (1) : « L'amitié, même éteinte, doit être respectée. " l"^t puis : « Je liais l'ennemi ([ui veut me nuire; mais, sitôt (jue je ne le crains plus, je ne le liais plus. » Et s'apaisant encore : « Je ne sais pas haïr. I) Enfin, — et nous touchons ici au sommet de la pente opposée à la haine, — il a caressé d'un désir platonique l'idéal chrétien : aimer le prochain comme soimême, u Aimer le prochain >» , sans acception de classe, c''était s'atïranchir de la haine; l'aimer « comme soimême», sans se mettre au-dessus de personne, c'était triompher de l'orgueil. On voit, par cette instahilité d'un seul sentiment, comment un auteur, ayant passé sa vie à vouloir restituer le Caractère inlellecluel et moral de Jean-Jacques Rousseau, n'a donné, en somme, qu'un journal, un répertoire de sentiments et d'idées, une encyclopédie psycholo{ji({uo. Il a décomposé sans reconstruire, abandonnant, à la fin de chaque chapitre, quantité de matériaux épars : œuvre patiente et méritoire, plus allemande que française. Dans sa préface, il laissait espérer le succès d'une enquête sur le » Janus à double visage )i . Mais quelle incessante mobilité de son modèle! Il s'aperçoit bientôt qu'il a devant lui ce qu'un poète appellerait un visage « innombrable » . Il finit par réclamer je ne sais quel cinématographe. Pour représenter Rousseau, deux portraits ne lui suffisent plus; il aurait besoin d'un^7//j.

M. Jules Lemaitre a dit encore qu' « une horreur sacrée (au sens latin) » s'émeut, a. devant la grandeur et

{\.) Mémoires, II, 411; Corresponduncc ; OEiivres, XI, 386.

le mystère de son action sur les hommes » . « L'horreur sacrée " (le mot a lui-même son mystère), n'est-ce pas le sentiment religieux, mêlé de respect et d'effroi, qu'inspirait aux anciens la vue d'un insensé? Alors il serait possible d'en expliquer l'origine. On lit dans La Rochefoucauld : « Il y a des folies qui se prennent comme les maladies contagieuses. » Parole divinatoire, par où le psychologue frayait les voies au médecin. Legrand du Saulle a présenté, il y a quelque quarante ans, la théorie de la contagion mentale, dont la portée seule, et non plus le principe, reste en discussion aujourd'hui. Rousseau, « omniprésent » , si l'on peut ainsi parler, grâce aux échos de sa retentissante éloquence, a porté jusqu'aux confins du monde civilisé la contagion de sa démence, et « l'horreur sacrée » qui l'accompagne. Il a affolé surtout les Français, les plus rapprochés de lui de toute façon.

La Révolution et le romantisme ont passé; chacun en porte la blessure infîis et in ente. Le principe morbide de l'œuvre de Rousseau s'est atténué, le mal est devenu endémique. Bénin à Genève, où il a pris la forme la plus simple de ce qu'on appelle le rousseauisme, il se complique parfois en France de phénomènes inflammatoires, dus à la politique ou à la malFaisance de la vie sans devoirs, confinée dans le rêve. Le rousseauisme pur et simple a des chapelles discrètes, des réunions paisibles, que ce soit au bord du Léman, aux Charmettes, à Montmorency, à Paris même. Il cherche, interprète, commente, publie des textes, dans des annales, lentement, et sans que son effort, soit dit en passant, aille

jusqu'à donner une nouvelle et si nécessaire édition du maître. Il conserve documents, souvenirs, reliques, dans des archives ou des musées; il conduit des pèlerinages aux lieux consacrés. Docte et perpétuel hommage à une renommée considérable, ce rousseauisme, irréprochable en apparence, a pourtant l'inconvénient, la prétention même, d'abandonner les âmes à la fascination d'un cerveau sujet au délire. Il s'irrite de toute objection, de celle-ci entre autres, dont je copie le texte (1) : « Laisser exalter Jean -Jacques, c'est dire : Peu importe au fond les bonnes mœurs..., la femme..., la famille, peu importe l'exemple..., pourvu que l'on ait du talent, de l'éloquence..., et quelques principes humanitaires... » En France, on a vu l'utilitarisme de la politique, et comment elle mêle aux restes d'un culte la dissonance de ses rumeurs. Tandis que Mme de Saussure édite son « Rousseau quotidien » , diligemment expurgé, tandis qu'un professeur au Collège de France discute, avec toute apparence de sérénité, J.-J. Rousseau aristocrate^ les captateurs du vent populaire hissent l'homme sur leui's tréteaux. Après les fêtes de Montmorency, d'Ermenonville, des rendez-vous n'ontils pas été pris à Trie-Château, à Ghambéry, au Panthéon? Au Panthéon, dont l'intérieur, le fronton et les abords réuniront bientôt, pour la gloire de la patrie,

(1) Dans une brochure d'un titre peu simple : Est-ce possible? no Jean-Jacqites et la jeunesse. Question posée aux pnrents a propos dti centenaire de Rousseau, par un père de famille protestant' et laïque. Genève, 1878, p. 11. — Voir l'article de M. Rod que j'ai cité plus haut.

trois effij^fies d'un grand étranger, et ses restes. AChambéry, où suivant l'annonce d'un délégué du Comité des Gharmettes à la cérémonie expiatoire du 11 mars 1907, une statue sera dressée en face de celle de Joseph de Maislre, « pour opposer l'esprit moderne à l'obscurantisme et à l'autocratie » .

Montmorency, Ermenonville, les Gharmettes! Combien l'ombre de Rousseau doit s'attrister de voir donner visage de guerre à des noms qui lui furent purement délicieux ! S'il n'a ea avec les hommes que des rapports sans confiance, partant sans amitié, il s'est attaché profondément, invariablement aux lieux où il avait, loin d'eux, cherché la paix : ermitage ou île déserte. Il a eu, à leur sujet, des phrases tendres. Celle-ci d'abord, qui, rappelant son entrée à l'Ermitage, aurait dû être gravée sur le monument de Montmorency (1) : «Je n'ai commencé à vivre que le 9 avril 1756. " Puis, dix ans après, à Mme de Verdelin : « J'ai un désir d'enfant de revoir mon ancien gîte... cette vallée que vous m'avez rendue si chère. » Et le même sentiment avait encore refleuri au cœur du promeneur solitaire, à propos de l'île Saint-Pierre : « Au bout de quinze ans, il m'est impossible de songer à cette habitation chérie sans m'y sentir, à chaque fois, transporté encore par les élans du désir... Que ne puis-je aller finir mes jours dans cette île chérie, sans en ressortir jamais! » Là est la constance de cette âme; là, le port souhaité : l'amour des belles campagnes familières.

(l) Correspondance; OCf/y/'es, X, 30V; Rêveries du promeneur solitaire, L\, 362, 364.

Deux grands romantiques ont visité la vallée de Montmorency, l'imagination hantée par le souvenir de l'amoureux de Sophie. Lamartine avait écrit, d'un site rêvé par l'auteur des Lettres morales :

Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne, Au coucher du soleil, tristement je m'assieds...

Et presque sous sa dictée :

Mon cœur lassé de tout, même de l'espérance, N'ira plus de ses vœux importuner le sort.

Il s'est souvenu aussi bien de cette phrase : « Quand vous me verrez près de mourii, portez-moi sous un chêne » , traçant ces vers à l'Ermitage, le 7 juin 1833 :

O forêt de Saint-Point, oh! cachez mieux ma cendre, Sous le chêne natal de mon obscur vallon !

Musset a préféré l'ombre du saule. Précisément dans l'été de 1833, il commençait le rêve qui devait, au mois de décembre, l'entraîner avec George Sand vers l'Italie, et ne plus le lâcher, jusqu'à des explosions de génie suivies de l'anéantissement cérébral. De retour à Paris en avril, ce drame de Venise terminé, où il joua Saint-Preux, avec le stupide Pagello dans le rôle de Wolmar, il écrivait : « Je lis Werther et la Nouvelle Héloïse. Je dévore toutes ces folies sublimes, dont je me suis tant moqué. J'irai peut-être trop loin dans ce sens-là, ■ comme dans l'autre. Qu'est-ce que ça me fait? J'irai toujours. » Où alla-t-il? — Six ans après, de

Bury, un ancien fief d'Eaubonne en vue des coteaux de Montmorency, l'hôte d'Alfred Tattet poussait ce pur sanglot :

J'ai perdu ma force et ma vie...

Il avait rejoint la lignée d'àmes en peine que Jean- Jacques a laissées parmi nous.

Page 1