LA FIN DU REVE
Cependant ma santé ne se rétablissoit point ; je j.-j. quitte les dépérissois au contraire à vue d'œil ; j'étois pâle ^ou/Moni'^fi comme un mort et maigre comme un squelette : /,>/■. mes battemens d'artères étoient terribles, mes palpitations plus fréquentes ; j'étois continuellement oppressé, et ma foiblesse enfin devint telle que j'avois peine à me mouvoir ; je ne pouvois presser le pas sans étouffer, je ne pouvois me baisser sans avoir de vertiges, je ne pouvois soulever le plus léger fardeau ; j'étois réduit à l'inaction la plus tourmentante pour un homme aussi remuant que moi. Il est certain qu'il se mêloit à tout cela beaucoup de vapeurs. Les vapeurs sont les maladies des gens heureux, c'étoit la mienne : les pleurs que je versois souvent sans raison de pleurer, les frayeurs vives au bruit d'une feuille ou d'un oiseau, l'inégalité d'humeur dans le calme de la plus douce vie, tout cela marquoit cet ennui du bien-être qui fait pour ainsi dire extravaguer la sensibilité. Nous sommes si peu faits pour être heureux ici-bas, qu'il faut nécessairement que l'âme ou le corps souffre quand ils ne souffrent pas tous les deux, et que le bon état de l'un fait presque toujours tort à l'autre. Quand j'aurois pu jouir délicieusement de la vie, ma machine en décadence m'en empêchoit, sans
qu'on pût dire où la cause du mal avoit son vrai siège. Dans la suite, malgré le déclin des ans, et des maux très réels et très graves, mon corps semble avoir repris des forces pour mieux sentir mes malheurs, et maintenant que j'écris ceci, infirme et presque sexagénaire, accablé de douleurs de toute espèce, je me sens pour souffrir plus de vigueur et de vie que je n'en eus pour jouir à la fleur de mon âge et dans le sein du plus vrai bonheur.
Pour m'achever, ayant fait entrer un peu de physiologie dans mes lectures, je m'étois mis à étudier l'anatomie, et passant en revue la multitude et le jeu des pièces qui composoient ma machine, je m'attendois à sentir détraquer tout cela vingt fois le jour : loin d'être étonné de me trouver mourant je l'étois que je pusse encore vivre, et je ne lisois pas la description d'une maladie que je ne crusse être la mienne. Je suis sûr que si je n'avois pas été malade, je le serois devenu par cette fatale étude. Trouvant dans chaque maladie des symptômes de la mienne, je croyois les avoir toutes, et j'en gagnai par-dessus une plus cruelle encore dont je m'étois cru délivré : la fantaisie de guérir ; c'en est une difficile à éviter quand on se met à lire des livres de médecine. A foi ze de chercher, de réfléchir, de comparer, j'allai m'imaginer que la base de mon mal étoit un polype au cœur, et Salomon lui-même parut frappé de cette idée. Raisonnablement je devois partir de cette opinion pour me confirmer dans ma résolution précédente. Je ne fis point ainsi. Je tendis tous les ressorts de mon esprit pour chercher comment on pouvoit guérir d'un polype au cœur, résolu d'entreprendre
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celte merveilleuse cure. Dans un voyage qu'Anet avoit fait à Montpellier, pour aller voir le jardin des Plantes et le démonstrateur, M. Sauvage, on lui avoit dit que M. Fizes avoit guéri un pareil polype. Maman s'en souvint et m'en parla. Il n'en fallut pas davantage pour m'inspirer le désir d'aller consulter M. Fizes. L'espoir de guérir me fait retrouver du courage et des forces pour entreprendre ce voyage. L'argent venu de Genève en fournit le moyen. Maman, loin de m'en détourner, m'y exhorte, et me voilà parti pour Montpellier.
Jean-Jacques se rendil à Montpellier par Grenoble, Romans, Monlélimar, Pont S* Esprit, Remoulin où il admira le Pont du Gard, Nîmes où il [ul moins ému par les Arènes.
Arrivé à Montpellier, Jean-Jacques consulta le Docteur Fizes. Il suivit quelques cours de médecine... Pendant ce temps, Mme de Warens lui cherchait une place de secrétaire chez M. de Lantrec, colonel du régiment français d'Orléans qu'elle avait rencontre à .S' Jean de Maurienne. Elle envoya à Rousseau 200 livres le \A décembre. Cet argenl devait rtre un dépôt que lui avait laissé Jean-Jacques sur Vargeni touché à Genève lors du règlement de la succession de sa mère.
Mais Jean-Jacques s'ennuga à Montpellier qu'il délestait en tant que ville. Il écrivit à Mme de Warens qu'il voulait revenir. Mme de Warens l'engagea à ne rentrer que pour la S* Jean 17;i8. // ne suivit pas ce
conseil. Jean-Jacques était de retour à Chambéry en février ou mars 1738. // trouva, installé dans la maison de Mme de Warens le nommé Wintzenried qui y Jouait le rôle de Claude Anet.
Le rival Wini- L'emprcssement d'arriver me fit faire plus de dizenricd. ligence que je n'avois compté. Je lui avois an-
noncé de Valence le jour et l'heure de mon arrivée. Ayant gagné une demi-journée sur mon calcul, je restai autant de tems à Chapareillan, afin d'arriver juste au moment que j'avois marqué. Je voulois goûter dans tout son charme le plaisir de la revoir. J'aimois mieux le différer un peu pour y joindre celui d'être attendu. Cette précaution m'avoit toujours réussi. J'avois vu toujours marquer mon arrivée par une espèce de petite fête : je n'en attendois pas moins cette fois ; et ces empressemens, qui m'étoient si sensibles, valoient bien la peine d'être ménagés.
J'arrivai donc exactement à l'heure. De tout loin je regardois si je ne la verrois point sur le ch'emin ; le cœur me battoit de plus en plus à mesure que j'approchois. J'arrive essoufflé, car j'avois quité ma voiture en ville ; je ne vois personne dans la cour, sur la porte, à la fenêtre : je commence à me troubler, je redoute quelque accident. J'entre ; tout est tranquille ; des ouvriers goûtoient dans la cuisine ; du reste, aucun apprêt. La servante parut surprise de me voir ; elle ignoroit que je dusse arriver. Je monte, le la vois enfin cette chère Maman, si tendrement, si vivement, si purement aimée ;
J'accours, je m'élance à ses pieds. « Ah ! te voilà, petit, me dit-elle en m'embrassant ; as-tu fait bon voyage ? comment te portes-tu ? » Cet accueil m'interdit un peu. Je lui demandai si elle n'avoit pas reçu ma lettre. Elle me dit que oui. « J'aurois cru que non, » lui dis-je, et l'éclaircissement finit là. Un jeune homme étoit avec elle. Je le connoissois pour l'avoir vu déjà dans la maison avant mon départ ; mais cette fois il y paraissoit établi ; il l'étoit. Bref, je trouvai ma place prise.
Ce jeune homme étoit du pays de Vaud ; son père, appelé Vintzenried, étoit concierge ou soidisant capitaine du château de Chilien. Le fils de monsieur le capitaine étoit garçon perruquier, et couroit le monde en cette qualité quand il vint se présenter à Madame de Warens, qui le reçut bien, comme elle faisoit tous les passans, et surtout ceux de son pays. C'étoit un grand fade blondin, assez bien fait, le visage plat, l'esprit de même, parlant comme le beau Liandre ; mêlant tous les tons, tous les goûts de son état avec la longue histoire de ses bonnes fortunes ; ne nommant que la moitié des marquises avec lesquelles il avoit couché, et prétendant n'avoir point coiffé de jolies femmes dont il n'eût aussi coiffé les maris ; vain, sot, ignorant, insolent, au demeurant le meilleur fils du monde. Tel fut le substitut qui me fut donné durant mon absence, et l'associé qui me fut offert après mon retour.
Oh ! si les âmes dégagées de leurs terrestres entraves voient encore du sein de l'éternelle lumière ce qui se passe chez les mortels, pardonnez, ombre chère et respectable, si je ne fais pas plus de grâce à
VOS fautes qu'aux miennes, si je dévoile également les unes et les autres aux yeux des lecteurs. Je dois, je veux être vrai pour vous comme pour moi-même: vous y perdrez toujours beaucoup moins que moi. Eh ! combien votre aimable et doux caractère, votre inépuisable bonté de cœur, voti-e franchise el toutes vos excellentes vertus ne rachètent -elles pas de foiblesses, si l'on peut appeler ainsi les torts de votre seule raison ! Vous eûtes des erreurs et non pas des vices ; votre conduite fut répréhensible, mais votre cœur fut toujours pur
Le nouveau venu s'étoit montré zélé, diligent, exact pour toutes ses petites commissions, qui étoient toujours en grand nombre ; il s'étoit fait le pitpieur de ses ouvriers. Aussi bruyant que je i'étois peu, il se faisoit voir et surtout entendre à la fois à la charrue, aux foins, au bois, à l'écurie, à la basse-cour. Il n'y avoit que le jardin qu'il négligeoit, parce que c'étoit un travail trop paisible et qui ne faisoit point de bruit. Son grand plaisir étoit. de charger et charrier, de scier ou fendre du bois ; on le voyoit toujours la hache ou la pioche à la main ; on l'entendoit courir, cogner, crier à pleine tête. Je ne sais de combien d'hommes il faisoit le travail, mais il faisoit toujours le bruit de dix ou douze. Tout ce tintamarre en imposa à ma pauvre Maman ; elle crut ce jeune homme un trésor pour ses affaires. Voulant se l'attacher, elle emjiîoya pour cela tous les moyens qu'elle y crut propres, et n'oublia pas celui sur lequel elle comptoit le plus.
On a dû connoître mon cœur, ses sentimens les plus constans, les plus vrais, ceux surtout qui me ramenoient en ce moment auprès d'elle. Quel
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prompt et plein bouleversement dans tout mon être ! Qu'on se mette à ma place pour en juger. En un moment je vis évanouir pour jamais tout l'avenir de félicité que je m'étois peint. Toutes les Dés'^spoir dr douces idées que je caressois si affectueusement dis- J'''^rt-Jncques. jjarurent, et moi, qui depuis mon enfance ne savois voir mon existence qu'avec la sienne, je me vis seul pour la première fois. Ce moment fut affreux : ceux qui le suivirent furent toujours sombres. J'étois jeune encore, mais ce doux sentiment de jouissance et d'espérance qui vivifie la jeunesse me quitta pour jamais. Dès lors, l'être sensible fut mort à dem.i. .Je ne vis plus devant moi que les tristes restes d'une vie insipide, et si quelquefois encore une image de bonheur effleura mes désirs, ce bonheur n'étoit plus celui qui m'étoit propre ; je sentois qu'en l'obtenant je ne serois pas vraiment heureux.
J'étois si bête et ma confiance étoit si pleine, que. malgré le ton familier du nouveau venu, que je regardois comme un effet de cette facilité d'humeur de Maman qui rapprochoit tout le monde d'elle, je ne me serois pas avisé d'en soupçonner la véritable cause si elle ne me l'eût dit elle-même ; mais elle se pressa de me faire cet aveu avec une franchise capable d'ajouter à ma rage, si mon cœur eût pu se tourner de ce côté-là ; trouvant quant à elle la chose toute simple, me reprochant ma négligence dans la maison, et m'alléguant mes fréquentes absences, comme si elle eût été d'un tempérament fort pressé d'en remplir les vides. « Ah ! Maman, lui dis-je, le cœur serré de douleur, qu'osez-vous m'apprendre ! quel prix d'un attachement pareil au mien ! Ne m'avez-vous tant de fois con-
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serve la vie que pour m'ôter tout ce qui me la rendoit chère ? J'en mourrai, mais vous me regretterez.» Elle me répondit d'un ton tranquille à me rendre fou, que j'étois un entant, qu'on ne mouroit point de ces choses-là ; que je ne perdrois rien ; que nous n'en serions pas moins bons amis, pas moins intimes dans tous les sens ; que son tendre attachement pour moi ne pouvoit ni diminuer ni finir qu'avec elle. Elle me fit entendre, en un mot, que tous mes droits demeuroient les mêmes, et qu'en les partageant avec un autre, je n'en étois pas privé pour cela.
Jamais la pureté, la vérité, la force de mes sentimens pour elle, jamais la sincérité, l'honnêteté de mon âme, ne se firent mieux sentir à moi que dans ce moment. Je me précipitai à ses pieds, j'embrassai ses genoux en versant des torrens de larmes. « Non, Maman, lui dis-je avec transport, je vous aime trop pour vous avilir ; votre possession m'est trop chère pour la partager ; les regrets qui l'accompagnèrent quand je l'acquis se sont accrus avec mon amour ; non, je ne la puis conserver au même prix. Vous aurez toujours mes adorations, soyezen toujours digne ; il m'est plus nécessaire encore de vous honorer que de vous posséder. C'est à vous, ô Maman, que je vous cède ; c'est à l'union de nos coeurs que je sacrifie tous mes plaisirs. Puissé-je périr mille fois avant d'en goûter qui dégradent ce que j'aime ! »
Je tins cette résolution avec une constance digne, j'ose le dire, du sentiment qui me l'avoiit tait former. Dès ce moment je ne vis plus cette Maman si chérie que des yeux d'un véritable fils ;
et il est à noter que, bien que ma résolution n'eût point son approbation secrète, comme je m'en suis trop aperçu, elle n'employa jamais pour m'y faire renoncer ni propos insinuans, ni caresses, ni aucune de ces adroites agaceries dont les femmes savent user sans se commettre, et qui manquent rarement de leur réussir. Réduit à me chercher un sort indépendant d'elle, et n'en pouvant même imaginer, je passai bientôt à l'autre extrémité, et le cherchai tout en elle. Je l'y cherchai si parfaitement que je parvins presque à m'oublier moi-même. L'ardent désir de la voir heureuse, à quelque prix que ce fût, absorboit toutes mes affections : elle avoit beau séparer son bonheur du mien, je le voyois mien en dépit d'elle.
Ainsi commencèrent à germer avec mes malheurs les vertus dont la semence étoit au fond de mon âme, que l'étude avoit cultivées, et qui n'attendoient pour éclore que le ferment de l'adversité. Le premier fruit de cette disposition si désintéressée fut d'écarter de mon cœur tout sentiment de haine et d'envie contre celui qui m'avoit supplanté. Je voulus, au contraire, et je voulus sincèrement m'attacher à ce jeune homme, le former, travailler à son éducation, lui faire sentir son bonheur, l'en rendre digne, s'il étoit possible, et faire en un mot pour lui tout ce qu'Anet avoit fait pour moi dans une occasion pareille. Mais la parité manquoit entre les personnes. Avec plus de douceur et de lumières je n'avois pas le sang-froid et la fermeté d'Anet, ni cette force de caractère qui en imposoit, et dont j'aurois eu besoin pour réussir. Je trouvai encore moins dans le jeune homme les qua-
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lités qu'Anet avoit trouvées en moi : la docilité, l'attachement, la reconnoissance, surtout le sentiment du besoin que j'avois de ses soins, et l'ardent désir de les rendre utiles. Tout cela manquoit ici. Celui que je voulois former ne voyoit en moi qu'un pédant importun qui n'avoit que du babil. Au contraire, il s'admiroit lui-même comme un homme 'important dans la maison, et mesurant les services qu'il y croyoit rendre sur le bruit qu'il y faisoit, il regardoit ses haches et ses pioches comme infiniment plus utiles que tous mes bouquins. A quelque égard il n'avoit pas tort ; mais il partoit de là pour se donner des airs à faire mourir de rire. Il tranchoit avec les paysans du gentilhomme campagnard ; bientôt il en fit autant avec moi, et enfin avec Maman elle-même. Son nom de Wintzenried ne lui paroissant pas assez noble, il le quitta pour celui de M. de Courtilles, et c'est sous ce dernier nom qu'il a été connu depuis à Chambéri et en Maurienne, où il s'est marié.
Enfin, tant fit l'illustre personnage qu'il fut tout dans la maison, et moi rien. Comme, lorsque j'a vois le malheur de lui déplaire, c'étoit Maman et non pas moi qu'il grondoit, la crainte de l'exposer à ses brutalités me rendoit docile à tout ce qu'il désiroit, et chaque fois qu'il fendoit du bois, emploi qu'il remplissoit avec une fierté sans égale, il falloit que je fusse là spectateur oisif et tranquille admirateur de sa prouesse. Ce garçon n'étoit pourtant pas absolument d'un marnais naturel ; il aimoit Maman, parce qu'il étoit impossible de ne la pas aimer ; il n'avoit même pas pour moi de l'aversion, et quand les intervalles de ses fougues
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permettoienl de lui i)arler, il nous écout.oit quel- (}uelois assez docilement, convenant franchement qu'il n'étoit qu'un sot : après quoi il n'en faisoit pas moins de nouvelles sottises. Il avoit d'ailleurs une intelligence si bornée et des goûts si bas, qu'il étoit difticile de lui parler raison et presque impossible de se plaire avec lui. A la possession d'une femme pleine de charmes, il ajouta le ragoût d'une femme de chambre vieille, rousse, édentée, dont Maman avoit la patience d'endurer le dégoûtant service, quoiqu'elle lui fit mal au coîur. Je m'aperçus de ce nouveau manège, et j'en fus outré d'indignalion ; mais je m'aperçus d'une autre chose qui m'affecta bien plus vivement encore, et qui me jeta dans un plus profond découragement que tout ce qui s'étoit passé jusqu'alors ; ce fut le refroidissement de Maman envers moi.
La privation que je ni'étois imposée et qu'elle avoit fait semblant d'approuver est une de ces choses que les femmes ne pardonnent point, quelque mine qu'elles fassent ; moins par la privation qui en résulte pour elles-mêmes que par l'indifférence qu'elles y voient pour leur possession. Prenez la femme la plus sensée, la plus philosophe, la moins attachée à ses sens ; le crime le plus irrémissible que l'homme, dont au reste elle se soucie le moins, puisse commettre envers elle, est d'en pouvoir jouir et de n'en rien faire. 11 faut bien que ceci soit sans exception, puisqu'une sympathie si naturelle et si forte fut altérée en elle par une abstinence qui n'avoit que des motifs de vertu, d'attachement et d'estime. Dès lors je cessai de trouver en elle cette intimité des coeurs qui fit toujours la'
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plus douce jouissance du mien. Elle ne s'épanchoit plus avec moi que quand elle avoit à se plaindre du nouveau venu ; quand ils étoient bien ensemble, j'entrois peu dans ses confidences. Enfin, elle prenoit peu à peu une manière d'être dont je ne faisois plus partie. Ma présence lui faisoit plaisir encore, mais elle ne lui faisoit plus besoin, et j'aurois passé des jours entiers sans la voir, qu'elle ne s'en seroit pas aperçue.
Insensiblement je me sentis isolé et seul dans cette même maison dont auparavant j'étois l'âme, et où je vivois pour ainsi dire à double. Je m'acoutumai peu à peu à me séparer de tout ce qui s'y faisoit, de ceux mêmes qui l'habitoient, et pour m'épargner de continuels déchiremens, je m'enfermois avec mes livres, ou bien j'allois soupirer et pleurer à mon aise au milieu des bois. Cette vie me devint bientôt tout à fait insupportable. Je sentis que la présence personnelle et l'éloignement de cœur d'une femme qui m'étoit si chère irritoient ma douleur, et qu'en cessant de la voir je m'en sentirois moins cruellement séparé. Je formai le projet de quitter sa maison ; je le lui dis, et, loin de s'y opposer, elle le favorisa
Ce qui me rendoit mon état plus insupportable étoit la comparaison continuelle que j'en faisois avec celui que j'avois quitté ; c'étoit le souvenir de mes chères Charmettes, de mon jardin, de mes arbres, de ma fontaine, de mon verger, et surtout de celle pour qui j'étois né, qui donnoit de l'âme à tout cela. En repensant à elle, à nos plaisirs, à notre innocente vie, il me prenoit des serremens de cœur, des etouffemens qui m'ôtoient le courage de
rien faire. Cent fois j'ai été violemment tenté de partir à l'instant et à pied pour retourner auprès d'elle ; pourvu que je la revisse encore une fois, j'aurois été content de mourir à l'instant même. Enfin je ne pus résister à» ces souvenirs si tendres, qui me rappeloient auprès d'elle à quelque prix que ce fût. Je me disois que je n'avois pas été assez patient, assez complaisant, assez caressant, que je pouvois encore vivre heureux dans une amitié très douce, en y mettant du mien plus que je n'avois fait. Je forme les plus beaux projets du monde, je brûle de les exécuter. Je quitte tout, je renonce à tout, je pars, je vole, j'arrive dans tous les mêmes transports de ma première jeunesse, et je me retrouve à ses pieds. Ah ! j'y serois mort de joie si j'avois retrouvé dans son accueil, dans ses caresses, dans son cœur enfin, le quart de ce que j'y retrouvois autrefois et que j'y reportois encore.
Affreuse illusion des choses humaines ! Elle me reçut toujours avec son excellent cœur, qui ne pouvoit mourir qu'avec elle ; mais je venois rechercher le passé qui n'étoit plus et qui ne pouvoit renaître. A peine eus-je resté demi-heure avec elle, que je sentis mon ancien bonheur mort pour toujours. Je me retrouvai dans la même situation désolante que j'avois été forcé de fuir, et cela sans que je pusse dire qu'il y eût de la faute de personne ; car au fond Courtilles n'étoit pas mauvais, et parut me revoir avec plus de plaisir que de chagrin. Mais comment me souffrir surnuméraire près de celle pour qui j'avois été tout, et qui ne pouvoit cesser d'être tout pour moi ? Comment vivre étranger dans la maison dont j'étois l'enfant ? L'aspect
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des objets témoins de mon bonheur passé me rendoit la comparaison plus cruelle. J'aurois moins souffert dans une autre habitation. Mais me voir rappeler incessamment tant de doux souvenirs, c'étoit irriter le sentiment de mes pertfcs. Consumé de vains regrets, livré à la plus noire mélancolie, je repris le train de rester seul hors les heures des repas. Enfermé avec mes livres, j'y cherchois des distractions utiles, et sentant le péril imminent que j'avois tant craint autrefois, je me tourmentois derechef à chercher en moi-même les moyens d'y pourvoir quand Maman n'auroit plus de ressource. J'avois mis les choses dans sa maison sur le pied d'aller sans empirer ; mais depuis moi tout étoit changé. Son économe étoit un dissipateur. II vouloit briller : bon cheval, bon équipage ; il aimoit à s'étaler noblement aux yeux des voisins ; il faisoit des entreprises continuelles en choses où il n'entendoit rien. La pension se mangeoit d'avance, les quartiers en étoient engagés, les loyers étoienl arriérés, et les dettes alloient leur train. Je prévoyois que cette pension ne tarderoil pas d'être saisie et peut-être supprimée. Enfin je n'envisageois que ruine et désastres, et le moment m'en sembloit si proche, que j'en sentois d'avance toutes les horreurs.
Mon cher cabinet étoit ma seule distraction. A force d'y chercher des remèdes contre le trouble de mon âme, je m'avisai d'y en chercher contre les maux que je prévoyois, et revenant à mes anciennes idées, me voilà bâtissant de nouveaux châteaux en Espagne pour tirer cette pauvre Maman des extrémités cruelles où je la voyois prête à tomber.
lî:s ch.vrmettes 205
Je ne rae sentois pas assez savant et ne me croyois pas assez d'esprit pour briller dans la république des lettres et faire une fortune par cette voie. Une nouvelle idée qui se présenta m'inspira la confiance que la médiocrité de mes talens ne pouvoit me donner. Je n'avois pas abandonné (1) la musique en cessant de l'enseigner ; au contraire, j'en avois assez étudié la théorie pour pouvoir me regarder au moins comme savant en cette partie. En réfléchissant à la peine que j'avois eue d'apprendre à déchiffrer la note, et à celle que j'avois encore à chanter à livre ouvert, je vins à penser que cette difficulté pouvoit bien venir de la chose autant que de moi, sachant surtout qu'en général apprendre la musique n'étoit pour personne une chose aisée. En examinant la constitution des signes, je les trouvois souvent fort mal inventés. Il y avoit longtems que j'avois pensé à noter l'échelle par chiffres, pour éviter d'avoir toujours à tracer des lignes et portées lorsqu'il falloit noter le moindre petit air. J'avois été arrêté par les difficultés des octaves et par celles de la mesure et des valeurs. Cette ancienne idée me revint dans l'esprit, et je vis, en y repensant, que ces difficultés n'étoient pas insurmontables. J'y rêvai avec succès, et je parvins à noter quelque musique que ce fût par mes chiffres avec la plus grande exactitude, et je puis dire avec la plus grande simplicité. Dès ce moment je crus ma fortune faite et, dans l'ardeur de la partager
(1) M. de Conzié dit dans sa lettre à M. de Mellarède : « Etant arrivé à Paris, il ût imprimer, pour son coup d'essai, une méthode qu'il avait for-jée aux Chamiettes, pour apprendre parfaitement la musique en moins de trois mois. »
Dépuri de Jean- Jacques.
avec celle à qui je devois tout, je ne songeai qu'à partir pour Paris, ne doutant pas qu'en présentant mon projet à l'Académie je ne fisse une révolution. J'avois rapporté de Lyon quelque argent ; je vendis mes livres. En quinze jours ma résolution fut prise et exécutée. Enfin, plein des idées magnifiques qui me l'avoient inspirée, et toujours le même dans tous les tems, je partis de Savoie avec mon système de musique comme autrefois j'étois parti de Turin avec ma fontaine de héron.
Le 12 avril 1778 presque à la veille de sa mort, Jean-Jacques consacra son dernier écrit (1) aux Charmeltes et à Mme de Warens. C'est la X^ Promenade des Rêveries du Promeneur Solitaire.
Dernier écrit de « Aujourd'hui, jour de Pâques fleuries, il y a pré- Jean-Jacques cisémenl cinquante ans de ma première connaissance
sur Mme de ,, . tit
Warens. ûi^^c Mme de Warens. Elle avait 28 ans alors, étant
née avec le siècle. Je n'en avais pas encore 17, et mon tempérament naissant, mais que j'ignorais encore, donnait une nouvelle chaleur à un cœur naturellement plein de vie. S'il n'était pas étonnant qu'elle conçut de la bienveillance pour un jeune homme vif, mais doux et modeste, d'une figure assez agréable, il l'était encore moins qu'une femme charmante, pleine d'esprit et de grâces, m'inspirât, avec la reconnaissance, des sentimens plus tendres que je n'en
(1) J.-J. Rousseau mourut à Ermenonville, le 2 juillet 1778, à 11 heures, en rentrant d'herboriser.
distinguais pas. Mais ce qui est moins ordinaire est que ce premier moment décida de moi pour toute ma vie, et produisit, par un enchaînement inévitable, le destin du reste de mes jours. Mon âme, dont mes organes n'avaient point développé les plus précieuses facultés, n'avait encore aucune forme déterminée. Elle attendait, dans une sorte d'impatience, le moment qui devait la lui donner, et ce moment, accéléré par cette rencontre, ne vint pourtant pas si tôt ; et, dans la simplicité de mœurs que l'éducation m'avoit donnée, je vis longtems prolonger pour moi cet état délicieux, mais rapide, ou l'amour et l'innocence habitent le même cœur. Elle m'avoit éloigné. Tout me rappeloit à elle : il y fallut revenir. Ce jour fixa ma destinée, et longtems encore avant de la posséder je ne vivais plus qu'en elle et pour elle. Ah ! si i'avois suffi à son cœur comme elle suffisait au mien ! quels paisibles et délicieux jours nous eussions coulés ensemble ! Nous en avons passé de tels ; mais qu'ils ont été courts et rapides, et quel destin les a suivis ! Il n'y a pas de jour où je ne me rappelle avec joie et attendrissement cet unique et court îems de ma vie où je fus moi pleinement, sans mélange et sans obstacle, et où je puis véritablement dire avoir vécu. Je puis dire à peu près comme ce préfet du prétoire qui, disgracié sous Vespasien s'en alla finir paisiblement ses jours à la campagne : « J'ai passé soixante et dix ans sur la terre, et j'en ai vécu sept. >> Sans ce court mais précieux espace, je serais resté peut-être incertain sur moi ; car, tout le reste de ma vie, facile et sans résistance, j'ai été tellement agité, ballotté, tiraillé par les passions d'autrui, que, presque passif dans une vie aussi orageuse, j'aurais peine à démêler ce
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qu'il y a du mien dans ma propre conduite, lonl ta dure nécessité n'a cessé de s'appesantir sur moi. Mais durant ce petit nombre d'années, aimé d'une femme pleine de complaisance et de douceur, je fis ce que je voulois faire, je fus ce que je voulais être, et, par l'emploi que je fis de mes loisirs, aidé de ses leçons et de son exemple, je sus donner à mon âme, encore simple et neuve, la forme qui lui convenoit davatange e.l qu'elle a gardée toujours. Le goût de la solitude et dé la contemplation naquit dans mon cœur avec les sentimens expansifs et tendres faits pour être son aliment. Le tumulte et le bruit les resserrent et les étouffent ; le calme et la paix les raniment et les exaltent. J'ai besoin de me recueillir pour aimer. J'engageai maman à vivre à la campagne. Une maison isolée, au penchant d'un vallon, fut notre asile, et c'est là que, dans l'espace de quatre ou cinq ans, j'ai joui d'un siècle de vie et d'un bonheur pur et plein, qui couvre de son charme tout ce que mon sort présent a d'affreux. J'avais besoin d'une amie selon mon cœur, je la possédais. J'avais désiré la campagne, je l'avais obtenue. Je ne pouvais .souffrir l'assujettissement, j'ctois parfaitement libre, et mieux que libre ; car, assujetti par mes seuls altachemens, je ne faisais que ce que je voulois faire. Tout mon tems était rempli par des soins affectueux, ou par des occupations champêtres. Je ne désirais rien que la continuation d'un état si doux ; ma seule peine étoit la crainte qu'il ne durât pas longtems, et cette crainte, née de la gêne de notre situation, n'était pas sans fondement. Dès lors je songeai à me donner en même tems des diversions sur cette inquiétude, et des ressources pour en prévenir l'effet. Je pensai qu'une provision de talens étoit la plus
sûre ressource contre la misère, el je résolus d'employer mes loisirs à me mettre en état, s'il était possible, de rendre un jour à la meilleure des femmes r assistance que t'en avois reçue
Housseau est un musicien ; écrivain, il transpose La Légende des souvent. Ecrivant sur les Charmettes 30 ans après <-^ii<irmeiies. y avoir vécu, il en a fait, par une création d'artiste, la maison du bonheur idéal, du bonheur le plus complet qu'un humain puisse goûter. Là, il aurait connu non seulement Vivresse des acquisitions intellectuelles les plus hautes, mais encore les heures amoureuses les plus intenses.
Or, depuis la publication du bail Noerey, il n'est plus possible de douter. Le vrai roman amoureux de Jean-Jacques se place dans les années 1736-37 et a eu pour cadre Chambéry. Il a pris fin avec l'arrivée de Wintzenried en août 1737.
Lorsque Jean-Jacques, malgré les défenses de Mme de Warens, revint de Montpellier {février-mars 1738), il demeura A ou ^ mois encore dans la sombre maison de M. le Surintendant Laurent. En juillet I 738, Rousseau monta aux Charmettes et y demeura jusqu'en 1740. Tandis que Mme de Warens et Winlzenried n'y passaient que la belle saison, Jean- Jacques y reste toute l'année, hiver comme été, en délaissé, seul et solitaire. Mme de Warens ne cesse pendant cette période de le tracasser à propos de questions matérielles. C'est à ce moment que la baronne se lance dans les affaires industrielles qui la ruineront. Or elle a besoin de tous se$ fonds, comme un joueur. Le crédit qu'elle avait ouvert en 1736 au fu-
tur médecin est épuisé. Mme de Warens devait réclamer. Elle fait alors écrire par Jean-Jacques à son Père pour avoir de Vargenl. Elle lui fait envoyer au gouvernement de Turin un mémoire pour obtenir un secours comme nouveau converti. Jean-Jacques songe même à devenir directeur de diligences, car Mme de Warens rappelle au paresseux qu'elle est lasse de le nourrir.
Mais si Rousseau a connu dans son ermitage toutes les tortures de Vincertitude matérielle et de la défaite amoureuse, la solitude lui a permis de connaître toutes les délices intellectuelles. C'est pour cela que la « célèbre maison du coteau de Chambéry, a pu rester dans son souvenir, pleine de gaieté et de lumière. » Le musicien qui était en lui fil le reste et par une transposition naturelle de ses souvenirs, par un besoin aussi d'unité artistique, il donna un seul cadre, celui des Charmettes, à ce qui avait été ses deux sources de joie. Il créa ainsi la légende des Charmettes. La vérité est que Jean-Jacques aima à Chambéry el qu'aux Charmettes il travailla. Le vallon des Charmettes n'a jamais été pour Rousseau el Mme de Warens le vallon de Cythère, leur idylle n'y fleurit pas.
Jean-Jacques quitta définitivement les Charnîetles dans la dernière moitié de l'année 1742 juste au moment où la vie matérielle y allait devenir presque impossible à cause des événements politiques qui se produisirent alors. En effet, la guerre de la Succession d'Autriche avait éclaté et Charles- Emmanuel IV s' étant déclaré pour Marie- Thérèse, la Savoie fut envahie par les Espagnols. Chambéry fut occupé par eux le 2 septembre 1742.
Les conséquences de celle guerre furent désas- MmedeWarens ireuses pour la Savoie el pour Mme de Warens en "'^J^i^de'^j^nparliculier. Tandis que le pays élail accablé de ré- Jacques. quisilions, Mme de Warens ne louchait plus sa pension. Pendant 4 ans et 9 mois elle fut privée de cette source régulière de ses revenus. Dans sa détresse, elle pria Rousseau d'intervenir auprès de la Cour de Madrid. En août 1748, elle reçut enfin 7.125 livres.
Pendant ces cinq ans de vie incertaine, Mme de Warens se lança dans les affaires (1).
Elle essaya d'abord de réaliser Vhéritage d'un de ses oncles mort à Constantinople. Celait un moyen d'avoir du crédit et d'éblouir ses créanciers. Elle intenta des procès pour rentrer à Vevey dans la possession du domaine de sa famille et transigea moyennant une rente de 200 livres. Le bruit courut qu'elle allait redevenir protestante pour gagner son procès.
Elle essaya dans le même temps d'exploiter ses connaissances chimiques et, à cet effet, se lança dans •
les spécialités pharmaceutiques ou industrielles. Le 5 août 1744, elle obtint l'autorisation de fabriquer du savon à Chambéry et de le vendre.
Enfin, dit M. Benedetlo, Mme de Warens se mit à pratiquer un système d'escroquerie {très à la mode de nos jours) et qui consiste à fonder des sociétés, où, grâce à des comparses, on enrégimente un capitaliste auquel on fait perdre finalement son argent, après avoir vécu un certain temps à ses dépens.
(1) Sur M"« de Warens, homme d'affaires, voir les considérations d'Henry Bordeaux dans ses Promenades en Savoie, p. 85 et suiv. (Librairie Daidel, Chambéry.)
212 ROUSSKAU EN SAN OIK
Mme de Warens fonde d'abord une société pour r exploitation des mines de fer dans le //' Faucignij. territoire de Chamonix.
En septembre 1747, elle fonde une société pour fouiller tous les terrains métallifères de la //'•"- Mauriennc. Elle attire dans l'affaire un capilalisle lyonnais fort connu, lequel verse 36.000 livres. Mmf de Warens est nommée directrice mais, en 1757, elle est définitivement expulsée de la Société.
En 1752, elle fonde avec Winlzcnried une société pour Vextraclion de la houille en Savoie. Cette fois c'est Winlzcnried qui prend Vinilialive de sa mise à la porte.
Pendant l'occupation de la Savoie par les Espagnols, Mme de Warens avait négligé de maintenir ses relations avec Turin. A la paix, en 1748, elle ne retrouva plus sa pension, quoiqu'elle ait continué son métier d'espionne semble-t-il. Il ne lui resta alors que la rente laissée par Mgr de Berne. Après sa rupture avec Wintzenried, Mme de Warens se lia avec un nommé Markel, puis avec un nommé Danel. C'est alors qu'elle trouva, à 50 ans,un protecteur dans un vieux seigneur de la première distinction, au dire de M. de Conzié. Après la mort de ce prolecteur, la vie de Mme de Warens ne fut plus » qu'une poignante agonie ». Elle fonda encore une société... mais ce n'était plus qu'une petite fabrique de poteries. Finalement elle tomba malade. Pendant deux ans, elle resta clouée sur son lit. Son logis (1) n'était plus qu'un triste bouge, d'où les créanciers avaient emporté le mobilier.
(1/ Faubourg Ne/i», Maison Crépine.
LES CHAHMETTH-
Elle mourut le 29 juilU-l l'Q'L On r enterra dans le petit cimetière de Lémenc. Le Curé de celle paroisse lui consacra dans son registre une courte notice.
Ainsi finit à 63 ans, la châtelaine des Charmeltes.
Jean-Jacques installé à Paris, continua à écrire à Mme de Warens. Nous avons des lettres de lui datées de 1747, de 1748. En février 1753, Jean-Jacques envoya à Mme de Warens qui le lui avait demandé un secours de '240 livres. C'était la veille de la représentation du Devin du village. En juin 1754 Rousseau vint à Cfiambérij avec Thérèse Levasseur voir Mme de Warens. Il lui offrit de venir vivre à Paris avec Thérèse, Mme de Warens refusa de quitter la Savoie. Le 10 octobre 1754, Rousseau alors près de Genève reçut la visite de « Maman » qui voyageait en Chablais et se trouvait manquer d'argent pour achever sa route. Jean-Jacques lui remit quelques fonds. Ce fut tout. Quand la notoriété lui vint et que sa situation matérielle s'améliora, Jean-Jacques ne semble pas avoir secouru Mme de Warens cependant de plus en plus misérable et qui était restée sa débitrice.
En septembre 176'2, Jean-Jacques écrivit à M. de Conzié et lui demanda des nouvelles de Mme de Warens. Le 4 octobre M. de Conzié lui répondit en lui faisant part du décès de leur amie.
Sur cette mort, Jean-Jacques, dans le livre XII des Confessions, s'exprime en ces termes : « Allez, âme douce et bienfaisante, auprès des Fénelon, des Bernex, des Cafinat et de ceux qui, dans un état plus humble, ont ouvert, comme eux, leurs cœurs à la charité véritable; allez goûter le fruit de la votre et préparer à votre élève la place qu'il espère occuper un jour auprès de vous. »
Dernièrfs ri-lations de. J.-J.
QV.c Mme de Warens.
214 HOl'SSE.Alî EN SAVOIE
Otlres d'hospi- ^^^^^ ^^ Voccupalion espagnole, M. de Conzié aulaiité de M. rail cu Une mission auprès de la Cour de Madrid de de Conzie à ^^ ^.^ ^^ ^^ ^j^^ ^g Chambéru afin d'obtenir des
règlements et des diminutions de réquisitions. Il devint ensuite Syndic de Chambénj.
Le 6 septembre 1762, /'Emile ayant été condamné à la fois à Paris puis à Genève et Rousseau étant de prise de corps, M. de Conzié dans ces circonstances douloureuses pour Jean- Jacques, renoua correspondance avec lui. Il lui envoya ses encouragements.
A la fin de décembre 1762, M. de Conzié qui a fait connaître en octobre la mort de Mme de Warens à Jean-Jacques, lui adressa ses souhaits de bonne année et lui rappela sa promesse de venir à Chambénj en 1763 passer quelques jours aux Charmetles.
En 1764, M. de Conzié renouvela à Jean- Jacques, ses offres d'hospitalité dans son château d' Arenthon près de Genève. En 1765, même invitation. Ce ne fui qu'en 1768, que Jean- Jacques put se rendre à Chambéry et faire visite à M. de Conzié aux Charmeites. C'est du moins ce que croit M. Mugnier. Au retour de ce pèlerinage, Jean-Jacques se serait rendu à Bourgoin sous le nom de Renou.
Néanmoins M. de Conzié ne pardonna jamais à Jean-Jacques, l'abandon dans lequel, devenu célèbre, il laissa Mme de Warens. Aussi termine-t-il sa lettre à M. de Mellarède sur cette remarque :
« J'ai toujours condamné Jean-Jacques qu'elle avait décoré du nom de son fils adoptif, en premier lieu d'avoir préféré les intérêts de Lavasseur, à ceux d'une maman aussi respectable pour lui, en tous sens, que l'était peu sa blanchisseuse Lavasseur ; il aurait bien dû suspendre son orgueil de tems à autre et
ne travailler que pour gagner son indispensable nécessaire, pour restituer au moins en partie, ce qu'il avait coûté à sa généreuse bienfaitrice. »
M. de Conzié mourut le 8 mai 1789 à Vâge de 83 ans.
Après le départ de Jean-Jacques des Charmeltes Les Charmeiies
en 1742, Mme de Warens eut de nombreuses difficultés avec ses voisins, en particulier avec le procureur Renaud avec lequel elle avait échangé le domaine Noerey contre le domaine Revit. Renaud se livra à des voies de fait et boucha plusieurs chemins de la propriété Noerey. Un mémoire de Mme de Warens au 1er Président du Sénat de Savoie semble avoir mis un terme à cette contestation.
Après ce débat avec son voisin, Mme de Warens en eut un autre avec son propriétaire. Elle avait négligé, sous prétexte de guerre, de payer son loyer pendant une partie de Voccupation espagnole. Mme de Warens n'avait pas de moraiorium pour la protéger. Comme elle avait fait 1.000 livres de réparations en entrant aux Charmeltes, elle trouva, en invoquant cette créance, à transiger avec M. Noerey et elle céda son bail le 22 avril 1750 à Joseph Vial, marchand de Chambéry. Le propriétaire se contenta de 750 livres d'indemnité à valoir sur la pension de la Baronne. Mais comme elle ne loucha plus rien de Turin à titre régulier, cette indemnité ne fut probablement jamais payée.
après le départ de Jean- Jacques.
Pendant la Révolution, les Charmeltes reçurent la visite d'un rousseauiste fervent, le conventionnel Hérault de Séchelles lequel fit sceller sur la façade
de. la inaixon la plaque de marbre qu'on y noil encore et sur laquelle il fil inscrire des vers de Mme d'Ëpinaij.
En 1810, les Char mettes furent acquises par Georges-Marie Raymond, ancien directeur de V Ecole centrale du Monl- Blanc. En 1885, elles passèrent par héritage au Docteur Gaspard Dénarié. En 1905, la ville de Chambéry acquit le domaine des Charmette, doni M. Mars Valett est aujourd'hui le Conservateur.
Ces extraits des « Confessions « sont conformes AU TEXTE DU MANUSCRIT DE J.-J. RoUSSEAU CONSERVÉ A 1-A BIBLIOTHÈQUE DE GENÈVE, TEL qu'il NOUS EST PRÉSENTÉ PAR MONSIEUR VaN BeVER dans SON EXCB:LLENTE ÉDITION DES « CON- FESSIONS » PARUE A LA Librairie Crès et C* (Paris, 1914, 3 volumes in-16, illustrés, avec variantes et notes).
BIBLIOGUAPHIE