‹ Jean-Jacques Rousseau en SavoieChapitre 9 sur 13 · ÉTUDES ET PROMENADES · texte numérisé non relu

ÉTUDES ET PROMENADES

Les écrits de Port-Royal et de l'Oratoire, étant ccs bons ceux que je lisois le plus fréquemment, m'avoient l'^s.' rendu demi-janséniste, et, malgré toute ma confiance, leur dure théologie m'épouvantoit quelquefois. La terreur de l'enfer, que jusque-là j'avois très peu craint, troubloit peu à peu ma sécurité, et si Maman ne m'eût tranquillisé l'âme, cette effrayante doctrine m'eût enfin tout à fait bouleversé. Mon confesseur, qui étoit aussi le sien, contribuoit pour sa part à me maintenir dans une bonne assiette. C'étoit le P. Heniet (1), jésuite, bon et sage vieillard dont la mémoire me sera toujours en vénération. Quoique jésuite (2), il avoit la simplicité d'un enfant, et sa morale, moins relâchée que douce, étoit précisément ce qu'il me falloit pour

(1) Le P. Hemet était né le 4 août 1666. Il avait donc plus de 70 ans.

(2) En 1725, Victor-Amédée III avait enlevé aux Jésuites la direction du Collège de Chambéry, mais ils avaient établi dans leur couvent un internat où ils attiraient les fils de famille les plus riches et continuaient ainsi à professer. En 1733, le recteur des jésuites de Chambéry était le Père Castagnère. — Cette décision du roi de Sardaigne contre les Jésuites venait de ce que le Père La Tournette, professeur de scholastique à Chambéry, enseignait les doctrines ultramontaines de la Bulle Unigenitus, que le Sénat avait interdit d'enseigner en Savoie. {Cf. Burnier. Histoire du Sénat de Savoie. 1865. T. 2. p. 179 et suiv.)

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balancer les tristes impressions du jansénisme. Ce bonhomme et son compagnon, le P. Coppier (1), venoient souvent nous voir aux Charmettes, quoique le chemin fût fort rude et assez long pour des gens de leur âge. Leurs visites me faisoient grand bien : que Dieu veuille le rendre à leurs âmes, car ils étoient trop vieux alors pour que je les présume en vie encore aujourd'hui. J'allois aussi les voir à Chambéri ; je me familiarisois peu à peu avec leur maison ; leur bibliothèque étoit à mon service (2); le souvenir de cet heureux tems se lie avec celui des jésuites au point de me faire aimer l'un par l'autre, et quoique leur doctrine m'ait toujours paru dangereuse, je n'ai jamais pu trouver en moi le pouvoir de les haïr sincèrement (3).

Je voudrois savoir s'il passe quelquefois dans les cœurs des autres hommes des puérilités pareilles à celles qui passent quelquefois dans le mien. Au mi-

(1) Le p. Coppier était né le 12 mai 1679. Il avait près de 60 ans.

(2) La bibliothèque des Jésuites de Chambéry avait un fonds considérable sur le jansénisme qui lui venait d'un legs fait par le ■chanoine doyen, de La Pérouse. — M. C. Bouvier doute que les Pères Jésuites, amis de J.-J. aient eu le pouvoir de mettre ce fonds d'ouvrages défendus à la disposition de leur élève. « Mais ce qui lui était interdit là pouvait se trouver aisément ailleurs, car les écrits jansénistes n'étaient pas rares dans Chambéry où les idées de la secte s'introduisaient par l'influence des professeurs formés en Sorbonne et n'allaient pas tarder à devenir puissantes. » (C. Bouvier : Op, cit., p. 41.)

(3) « Rousseau n'oubliera pas tout le « bien » que les jésuites lui ont fait. Il continuera à leur écrire quand il aura quitté les Charmettes. Plus tard même, au gros de la lutte contre les Jésuites, .s'il désapprouvera les doctrines de la Compagnie, s'il en redoutera les manœuvres durant quelques semaines de démence, il se fera pourtant • une loi de ne jamais parler d'eux dans ses écrits, ni en Jbien ni en mal » et se refusera énergiquement à accabler des • opprimés ». (Cf. Masson : La formation religieuse de Rousseau., p. 78.)

lieu de mes études et d'une vie innocente autant qu'on la puisse mener, et malgré tout ce qu'on m'avoit pu dire, la peur de l'enfer m'agitoit encore. Souvent je me demandois : « En quel état suis-je ? Si je mourois à l'instant même, serois-je damné ? » Selon mes jansénistes la chose étoit indubitable, mais selon ma conscience il me paroissoit que non. Toujours craintif, et flottant dans cette cruelle incertitude, j'avois recours, pour en sortir, aux expédiens les plus risibles, et pour lesquels je ferois volontiers enfermer un homme si je lui en voyois faire autant. Un jour, rêvant à ce triste sujet, je m'exerçois machinalement à lancer des pierres contre les troncs des arbres, et cela avec mon adresse ordinaire, c'est-à-dire sans presque en toucher aucun. Tout au milieu de ce bel exercice, je m'avisai de m'en faire une espèce de pronostic pour calmer mon inquiétude. Je me dis : « Je m'en vais jeter cette pierre contre l'arbre qui est vis-à-vis de moi ; si je le touche, signe de salut ; si je le manque, signe de damnation. » Tout en disant ainsi, je jette ma pierre d'une main tremblante et avec un horrible battement de cœur, mais si heureusement, qu'elle va frapper au beau milieu de l'arbre ; ce qui véritablement n'étoit pas difficile, car j'avois eu soin de le choisir fort gros et fort près. Depuis lors je n'ai plus douté de mon salut. Je ne sais, en me rappelant ce trait, si je dois rire ou gémir sur moi-même. Vous autres grands hommes, qui riez sûrement, félicitezvous ; mais n'insultez pas à ma misère, car je vous jure que je la sens bien(l).

(1) D'après M. Masson, J. J. devait cette terreur de l'enfer à

Au reste, ces troubles, ces alarmes, inséparables peut-être de la dévotion, n'étoient pas un état permanent. Communément j'étois assez tranquille, et l'impression que l'idée d'une mort prochaine faisoit sur mon âme étoit moins de la tristesse qu'une langueur paisible, et qui même avoit ses douceurs. Je viens de retrouver parmi de vieux papiers une espèce d'exhortation que je me faisois à moimême, et où je me félicitois de mourir à l'âge où l'on trouve assez de courage en soi pour envisager la mort, et sans avoir éprouvé de grands maux, ni de corps ni d'esprit, durant ma vie. Que j'avois bien raison ! un pressentiment me faisoit craindre de vivre pour souffrir. Il sembloit que je prévoyois le sort qui m'attendoit sur mes vieux jours

Chartreux.

Où J.-J. faiiiii Jean- Jacques, pendant sa période de craintes relidtvenir Pén: gieuses et de crise morale aux Char mettes, fit, d'après M. Masson, visite aux pères Chartreux, à la Grande- Chartreuse, où Von ne fabriquait pas encore la fameuse liqueur. Ce couvent est, comme on le sait, assez peu éloigné des Charmettes et maintenant les autos-

son auteur favori, le P. Lami qui dès la première page de son livre posait dans toute son angoisse le problème du salut éternel. " Un homme qui est attentif à cette vérité (qu'il y a peu de gens qui soient sauvés) et qui pèse ce que c'est que l'éternité, qui est vivement touché de la crainte des peines éternelles et du désir de la félicité, ne pense point à ce qu'il voit sur la terre ; il ne considère que la règle, c'est-à-dire la volonté de Dieu. » Les terreurs de J.-J. à cette époque se trouvent encore confirmées par une Epitre aux religieux de la Grande-Charlreuse qu'a publiée pour la première fois .M. Masson en 1909.

cars transportent les touristes à la Grande-Chartreuse en passant par la route des cols qui s'ouvre {côté Chambéry) presque à Ventrée du vallon des Charmettes.

Lors de sa visite qui doit se placer entre 1736 et 1740, Rousseau inscrivit sur le « Grand livre que le Frère hospitalier présentait aux visiteurs au moment du départ et où chacun était libre d'écrire ce que lui dictaient la politesse et la religion », une épîlre de 50 vers hâtifs et aussi peu élégants que ceux du « Verger des Charmettes ». M. Masson a publié cette épitre dédiée « à la louange des religieux de la Grande- Chartreuse » en 1909 (1). V épitre se termine sur ces vers :

Vieux sapins, qui voyés revivre l'innocence, Que le monde autrefois connut dès sa naissance ; Cachés-moi tellement sous un feuillage épais, Que mon guide égaré ne me trouve jamais : Que moi-même écarté dans vos routes perdues, Je n'en puisse jamais retrouver les issues ; Oui, je consacre à Dieu le reste de mes jours, Qu'il en règle à son gré l'heureux ou triste cours; Trop heureux si je puis, en vivant comme vous, Obtenir ses faveurs, et calmer son courroux.

Les derniers vers de cette épîlre sont caractéristiques de l'étal d'exaltation religieuse de Rousseau. Jean-Jacques admirateur de la solitude, que lui conseillent ses auteurs préférés et qu'il goûte aux Charmettes, s'élève dans sa visite aux Chartreux à une vision supérieure de la solitude dans la vie ascétique de

(1) Cf. Armais J.-J. Rousseau. T. 5., p. 244-258.

ces religieux de « bronze » qui n'onl « plus rien (inhumain. » Rousseau est ébranlé et il se demande s'il ne va pas » consacrer à Dieu le reste de ses jours. »

Dîner champêtre Je n'ai jamais été si près de la sagesse que durant aux environs cette heureuse époque. Sans grands remords sur le passé, délivré des soucis de l'avenir, le sentiment qui dominoit constamment dans mon âme étoit de jouir du présent. Les dévots ont pour l'ordinaire une petite sensualité très vive qui leur fait savourer avec délices les plaisirs innocens qui leur sont permis. Les mondains leur en font un crime, je ne sais pourquoi, ou plutôt je le sais bien, c'est qu'ils envient aux autres la jouissance des plaisirs simples dont eux-mêmes ont perdu le goût. Je l'avois ce goût, et je trouvois charmant de le satisfaire en sûreté de conscience. Mon cœur, neuf encore, se livroit à tout avec un plaisir d'enfant, ou plutôt, si je l'ose dire, avec une volupté d'ange, car en vérité ces tranquilles jouissances ont la sérénité de celles du paradis. Des dîners faits sur l'herbe, à Montagnole (1), des soupers, fait sous le berceau, la récolte des fruits, les vendanges, les veillées à teiller avec nos gens, tout cela faisoit pour nous autant de fêtes auxquelles Maman prenoit le même plaisir que moi. Des promenades plus solitaires avoient un charme plus grand encore, parce que le cœur s'épanchoit plus en liberté. Nous en fîmes une entre autres qui fait époque dans ma mémoire, un

(1) A trois kilomètres des Charmettes.

jour de Saint-Louis (1), dont Maman portait le nom. Nous partîmes ensemble et seuls de bon matin, après la messe qu'un carme étoit venu dire à la pointe du jour, dans une chapelle attenante à la maison. J'avois proposé d'aller parcourir la côte opposée à celle où nous étions, et que nous n'avions point visitée encore. Nous avions envoyé nos provisions d'avance, car la course devoit durer tout le jour. Maman, quoiqu'un peu ronde et grasse, ne marchoit pas mal : nous allions de colline en colline et de bois en bois, quelquefois au soleil et souvent à l'ombre, nous reposant de tems en tems et nous oubliant des heures entières ; causant de nous, de notre union, de la douceur de notre sort, et faisant pour sa durée des vœux qui ne furent pas exaucés. Tout sembloit conspirer au bonheur de cette journée. 11 avoit plu depuis peu; point de poussière, et des ruisseaux bien courans ; un petit vent frais agitoit les feuilles, l'air étoit pur, l'horizon sans nuage, la sérénité régnoit au ciel comme dans nos cœurs. Notre dîner fut fait chez un paysan, et partagé avec sa famille, qui nousbénissoit de bon cœur. Ces pauvres Savoyards sont si bonnes gens ! Après le dîner nous gagnâmes l'ombre sous de grands arbres, où, tandis que j'amassois des brins de bois sec pour faire notre café, Maman s'amusoit à herboriser parmi les broussailles, et avec les fleurs du bouquet que, chemin faisant, je lui avois ramassé, elle me fit remarquer dans leur structure mille choses curieuses qui m'amusèrent beaucoup, et qui dévoient me donner du goût pour la botanique ; mais le mo-

(1) 25 août.

ment n'étoit pas venu, j'étois distrait par trop d'autres études. Une idée qui vint me frapper fit diversion aux fleurs et aux plantes. La situation d'âme où je me trouvois, tout ce que nous avions dit et fait ce jour-là, tous les objets qui m'avoient frappé, me rappelèrent l'espèce de rêve que tout éveillé j'avois fait à Annecy sept ou huit ans auparavant, et dont j'ai rendu compte en son lieu. Les rapports en étoient si frappans qu'en y pensant j'en fus ému jusqu'aux larmes. Dans un transport d'attendrissement j'embrassai cette chère amie : « Maman, Maman, lui dis-je avec passion, ce jour m'a été promis depuis longtems, et je ne vois rien au delà. Mon Itonheur, grâce à vous, est à son comble ; puisse-t-il ne pas décliner désormais ! puisse-t-il durer aussi Jongtems que j'en conserverai le goût ! il ne finira qu'avec moi. »

MmedeWarens Ainsi coulèrent mes jours heureux, et d'autant fermière. pj^g heureux que, n'apercevant rien qui les dût

troubler, je n'envisageois en effet leur fin qu'avec la mienne. Ce n'étoit pas que la source de mes soucis fût absolument tarie ; mais je lui voyois prendre un autre cours que je dirigeois de mon mieux sur des objets utiles, afin qu'elle portât son remède avec elle. Maman aimoit naturellement la campagne, et ce goût ne s'attiédissoit pas avec moi. Peu à peu elle prit celui des soins champêtres ; elle aimoit à faire valoir les terres ; et elle avoit sur cela des connoissances dont elle faisoit usage avec plaisir. Non contente de ce qui dépendoit de la maison qu'elle avoit prise, elle louoit tantôt un champ, tantôt un pré. Enfin, portant son humeur entreprenante sur des objets d'agriculture, au lieu de rester oisive

dans sa maison, elle prenoit le train de devenir bientôt une grosse fermière. Je n'aimois pas trop à la voir ainsi s'étendre, et je m'y opposois tant que je pouvois, bien sûr qu'elle seroit toujours trompée, et que son humeur libérale et prodigue porterait toujours la dépense au delà du produit. Toutefois je me consolois en pensant que ce produit du moins ne seroit pas nul, et lui aideroit à vivre. De toutes les entreprises qu'elle pouvoit former, celle-là me paroissoit la moins ruineuse, et, sans y envisager comme elle un objet de profit, j'y envisageois une occupation continuelle, qui la garantiroit des mauvaises affaires et des escrocs. Dans cette idée je désirois ardemment de recouvrer autant de force et de santé qu'il m'en falloit pour veiller à ses affaires, pour être piqueur de ses ouvriers, ou son premier ouvrier, et naturellement l'exercice que cela me faisoit faire, m'arrachant souvent à mes livres et me distrayant sur mon état, devoit le rendre meilleur.

En louant le domaine Revil ou le domaine Noëray, Aime de Warens obéissait à une conception économique heureuse et très en honneur dans la bourgeoisie du pays de Vaud comme dans celle des villes de Savoie. Pour un prix modique comme location, pour un capital peu important engagé comme cheptel, avec la collaboration d'un garçon actif comme Wintzenried, entendu aux choses de la campagne, Mme de Warens allait avoir désormais, pour presque rien, de la viande, le vin, les légumes, le lait, le beurre, les fromages, les poulets, les œufs, nécessaires à sa

Une heureuse spéculalion de Mm? de Warens.

subsistance. Sur ce point les détails contenus dans le bail du métayer Ginel sont très précis et très instrutifs. De plus, Mme de Warens, au lieu de rester en ville pendant l'été comme le peuple, allait pouvoir vivre à la campagne de Pâques à novembre, comme il était et est encore habituel à la noblesse et à la bourgeoisie de Chambéry.

Aussi peut-on considérer cette location des Charmettes par Mme de Warens comme une opération en elle-même très heureuse. C'était pour l'époque et encore aujourd'hui, la sagesse même. Avec le restant de sa pension Mme de Warens était assurée de figurer l'hiver à Chambéry.

C'est aux discussions domestiques que dut soulever cette location entre Mme de Warens et son entourage, que nous devons sans doute tous les détails que Jean- Jacques donnera plus tard dans la IV^ et F® partie de la Nouvelle Héloïse sur l'exploitation de la ferme, du jardin etc, et qui constituent ce que l'on a a appelé depuis, la « petite utopie » de Rousseau. (1)

Où J.-J. pai'- L'hiversuivant,Barillot(2)revenantd'Italiera'apses dettes. porta quelques livres, entre autres le Bonlempi et la Cartella per musica du P. Banchieri, qui me donnèrent du goût pour l'histoire de la musique et pour les recherches théoriques de ce bel art. Barillot resta quelque tems avec nous, et comme j'étois

(1) Cf. Vermale : Les classes rurales. Liv. III, ch. I".

(2) Barillot (Jacques), genevois auquel J.-J. avait passé une procuration pour réclamer en son nom devant tous juges compétents sa part dans la succession de sa mère. (12 juillet 1737).

majeur depuis plusieurs mois, il fut. convenu que j'irois le printems suivant à Genève redemander le bien de ma mère, ou du moins la part qui m'en revenoit, en attendant qu'on sût ce que mon frère étoit devenu. Cela s'exécuta comme il avoit été résolu. .J'allai à Genève, mon père y vint de son côté. Depuis longtems il y revenoit sans qu'on lui cherchât querelle, quoiqu'il n'eût jamais purgé son décret : mais comme on avoit de l'estime pour soa courage et du respect pour sa probité, on feignoit d'avoir oublié son affaire, et les magistrats, occupés du grand projet qui éclata peu après, ne vouloient pas effaroucher avant le tems la bourgeoisie, en lui rappelant mal à propos leur ancienne partialité.

Je craignois qu'on ne me fît des difficultés sur mon changement de religion ; l'on n'en fit aucune. Les lois de Genève sont à cet égard moins dures que celles de Berne, où quiconque change de religion perd non seulement son état, mais son bien. Le mien ne me fut donc pas disputé, mais se trouva, je ne sais comment, réduit à fort peu de chose. Quoiqu'on fût à peu près sûr que mon frère étoit mort, on n'en avoit point de preuve juridique. Je manquois de titres suffisans pour réclamer sa part, et je la laissai sans regret pour aider à vivre à mon père, qui en a joui tant qu'il a vécu. Sitôt que les formalités de justice furent faites et que j'eus reçu mon argent, j'en mis quelque partie en livres, et je volai porter le reste aux pieds de Maman. Le cœur me battoit de joie durant la route, et le moment où je déposai cet argent dans ses mains me fut mille fois plus doux que celui où il entra dans les miennes.

Elle le reçut avec cette simplicité des belles âmes, qui, faisant ces choses-là sans effort, les voient sans admiration. Cet argent fut employé presque tout entier à mon usage, et cela avec une égale simplicité. L'emploi en eût exactement été le même s'il lui fût venu d'autre part.

Jean-Jacques avait dès sa 21^ année réclamé à son Père la part de la succession de sa mère qui lui revenait. Il écrivit à cet effet à son père qui habitait à Nyon et lui donna rendez-vous à Genève {juillet 1733). Mais son père ne vint pas et lui écrivit une lettre de vrai Gascon.

Lorsque Jean- Jacques atteignit sa majorité légale qui était à 25 ans dans la république de Genève, le 28 juin 1737, // se rendit à Genève (20 juillet) où par devant le notaire Rivoire il régla avec son Père. Il toucha dans la succession de sa Mère 6. .500 florins valant 3.000 livres de France. Si Rousseau avait été sous la loi de Berne, il n'aurait pas pu toucher car cet argent lui aurait été confisqué comme ayant changé de religion.

M. Mugnier a établi que Rousseau dut payer 700 livres à Antoine Charbonnel, marchand drapier à Chambéry et originaire du Dauphiné. La somme lui restant fut simplement mise en dépôt par Jean- Jacques chez Mme de Warens qui lui restitua ce dépôt en lui envoyant à Montpellier 200 livres. Il semble bien que Mme de Warens n'ait finalement été remboursée en rien par Jean-Jacques au moyen de r héritage maternel.

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