LA VIE AUX CHARMETTES
Hoc erat in volis : modus agri non ita magnus, Horlus ubi et ieclo vicinus jugis aquee fons. Et paulum syluee super his foret...
Je ne puis pas ajouter :
Auclius alque Di melius fecere (1) ;
mais n'importe, il ne m'en falloit pas davantage ; ^a Maison du il ne m'en falloit pas même la propriété, c'étoit bonheur. assez pour moi de la jouissance : et il y longtems que j'ai dit et senti que le propriétaire et le possesseur sont souvent deux personnes très différentes, même en laissant à part les maris et les amans.
Ici commence le court bonheur de ma vie ; ici viennent les paisibles, mais rapides momens qui m'ont donné le droit de dire que j'ai vécu. Momens précieux et si regrettés ! ah ! recommencez pour moi votre aimable cours, coulez plus lentement dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes
(1) Voilà ce que je souhaitais • un petit lopin de terre avec un jardin, une source d'eau vive auprès de ma maison, un bosquet... Les dieux ont fait mieux... (Horace.)
réellement dans votre fugitive succession. Comment ferai-je pour prolonger à mon gré ce récit si touchant et si simple, pour redire toujours les mêmes choses, et n'ennuyer pas plus mes lecteurs en les répétant que je ne m'ennuyois moi-même en les recommençant sans cesse ? Encore si tout cela consistoit en faits, en actions, en paroles, je pourrois le décrire et le rendre en quelque façon ; mais comment dire ce qui n'étoit ni dit, ni fait, ni pensé même, mais goûté, mais senti, sans que je puisse énoncer d'autre objet de mon bonheur que ce sentiment même ? Je me levois avec le soleil, et j'étois heureux ; je me promenois, et j'étois heureux ; je voyois Maman, et j'étois heureux ; je la quittois, et j'étois heureux ; je parcourois les bois, les coteaux, j'errois dans les vallons, je lisois, j'étois oisif ; je travaillois au jardin, je cueillois les fruits, j'aidois au ménage, et le bonheur me suivoit partout : il n'étoit dans aucune chose assignable, il étoit tout en moi-même, il ne pouvoit me quitter un seul instant.
Rien de tout ce qui m'est arrivé durant cette époque chérie, rien de ce que j'ai fait, dit et pensé tout le tems qu'elle a duré, n'est échappé de ma mémoire. Les tems qui précèdent et qui suivent me reviennent par intervalles ; je me les rappelle inégalement et confusément : mais je me rappelle celui-là tout entier comme s'il duroit encore. Mon imagination, qui dans ma jeunesse alloit toujours en avant, et maintenant rétrograde, compense par ces doux souvenirs l'espoir que j'ai pour jamais perdu. Je ne vois plus rien dans l'avenir qui me tente ; les seuls retours du passé peuvent me flatter, et
ces retours si vifs et si vrais dans l'époque dont je parle me font souvent vivre heureux malgré mes malheurs.
Je donnerai de ces souvenirs un seul exemple qui pourra faire juger de leur force et de leur vérité. Le premier jour que nous allâmes coucher aux Charmettes (1), Maman étoit en chaise à porteurs, et je la suivois à pied. Le chemin monte : elle étoit assez pesante, et craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre à peu près à moitié chemin pour faire le reste à pied. En marchant elle vit quelque chose de bleu dans la haie, et me dit : M Voilà de la pervenche encore en fleur. » Je n'avois jamais vu de la pervenche, je ne me baissai pas pour l'examiner, et j'ai la vue trop courte pour distinguer à terre les plantes de ma hauteur. Je jetai seulement en passant un coup d'œil sur cellelà, et près de trente ans se sont passés sans que j'aie revu de la pervenche ou que j'y aie fait attention. En 1764, étant à Cressier avec mon ami M. du Peyrou, nous montions une petite montagne au sommet de laquelle il a un joli salon qu'il appelle avec raison"Belle-Vue. Je commençois alors d'herboriser un peu. En montant et regardant parmi les buissons, je pousse un cri de joie : « Ah ! voilà de la pervenche ! » et c'en étoit en effet. Du Peyrou s'aperçut du transport, mais il en ignoroit la cause ; il l'apprendra, je l'espère, lorsqu'un jour
(1) Selon M. C. Bouvier « ce nom de Charmelles rappelle évidemment les bois qui, à l'origine de Charabéry, couvraient ce territoire. »
il lira ceci. Le lecteur peut juger, par Fimpression d'un si petit objet, de celle que m'ont faite tous ceux qui se rapportent à la même époque.
• L'Uniuersiié Sur Jean-Jacques étudiant aux Charmettes nous desQiarmeties'. ayons encore le témoignage de M. de Conzié son ami et voisin.
« Comme je le voyais tous les jours et qu'il me parlait avec confiance, je ne pouvais douter de son goût décidé pour la solitude et je puis dire un mépris inné pour les hommes, un penchant déterminé à blâmer leurs défauts, leurs faibles ; il nourrissait en lui une défiance constante en leur probité. Ce fut dans cette maison de campagne qu'il commença à barbouiller du papier, soit en vers, soit en prose sur différens sujets dont il me faisait lecture plutôt je crois comme à son voisin que pour se décider par mes lumières, en quoi il pensait très juste. » (1).
M. de Conzié avait, comme les Jésuites de Chambéry, une belle librairie dans sa maison des Charmettes. Cette bibliothèque Jean-Jacques Veut certainement à sa disposition, étant donné son intimité avec le seigneur des Charmettes. Or, M. de Conzié étant mort en 1785, sa bibliothèque fut inventoriée en 1793 parce qu'un de ses héritiers était parti en émigration. C'est avec l'aide de ce document que M. Cl. Bouvier a pu nous parler si agréablement des livres que Jean-Jacques a pu lire dans la librairie de M. de Conzié et emporter à la ferme de M. Noërey.
(1) Cf. Guillermin : Op. cit., p. 82.
Celte bibliothèque devait comprendre environ 2.500 volumes. Sur lesquels 20 volumes de doctrines religieuses ; 100 volumes sur l'art de la guerre et la conduite des troupes. Des traités d'agriculture. Un lot important de livres de science, physique, chimie, etc., ainsi que des dictionnaires sur l'art de la Charpente, etc. Peu de livres sur le droit et la jurisprudence. Beaucoup d'ouvrages littéraires. La collection massive des auteurs grecs et latins avec leur traduction. Puis la littérature française du XV 11^ siècle. Un gros lot de livres des auteurs du XVI 11^. Peu d'auteurs étrangers, sauf Milton, Pope, Swift ^ Mais le gros lot, ce sont les livres d'histoire. A eux seuls ils composent le tiers de la bibliothèque. Les journaux de l'époque sont aussi bien représentés : Journal des Savants, Journal de Trévoux, Année littéraire de Fréron.
La librairie de M. de Conzié occupait dans sa maison un cabinet d'étude qu'il avait placé à côté de son grand salon. Au-dessus de la porte une simple planchette portait en lettres noires sur fond bleu : « C'est ici que mes jours s'écoulent sans regret. » Sur le mur en face une autre épigraphe : « Ayez peu de livres mais bons dit Sénèque ». « Autour de la pièce des étagères de bois protégées par des rideaux de gaze crue chinée. Quelques statuettes en plâtre, des bibelots en porcelaine, une gravure représentant la chute du Rhin à Schaffouse, un sopha couvert de maroquin jaune, un banc à dossier rembourré, un tabouret en tapisserie, une échelle pour la chasse aux livres haut perchés, complétaient la décoration et le mobilier {l). »
(1) Cf. C. Bouvier ; Op. cit.. p. 8.
Pour M. Masson, V almosphère de celle Université des Charmettes, élail essenliellemenl catholique. Jean-Jacques avait pour livres de chevets trois traités alors célèbres, sur lesquels nous renseigne de façon précise le Verger des Charmettes et qui avaient pour auteurs le P. Lami, Claville et le marquis de S*- Aubin.
Le P. Lami apprit à Jean-Jacques à « regarder Dieu dans ses études et à n'étudier que pour le connaître et le servir, il lui fil voir que le monde « infecté » et apesliféréy) n'offrait qu'une « confusion de misérables qui tombent les uns sur les autres. », oii l'homme épris de « vérité et de justice » ne peut être que malheureux. Il lui fit comprendre que la régénération de l'âme n'est possible que dans le silence de la solitude. » (1)
« La philosophie de Claville (2) est une philosophie à la fois naturelle et chrétienne, où l'on retrouve toujours la nature de concert avec la religion. Cette philosophie invite l'homme qui cherche le bonheur à se resserrer en soi-même, elle célèbre l'excellence de la solitude et surtout de la solitude des champs, pour arriver à la sagesse et goûter la paix de l'âme. Elle fait sentir la fausseté de la plupart des vertus humaines et le prix de la vraie vertu. » (3)
« L'encyclopédie de S*- Aubin montre surtout les lacunes, les incertitudes et les contradictions des
(1) Cf. Masson : La formation religieuse de Rousseau, Op. cit., p.
(2) Le Maître de Claville : Traité du mérite de l'homme, considéré dans tous les âges et dans toutes tes conditions avec des principes d'éducation propres à former les jeunes gens à la vertu. Paris-Gangrin, 1734. — Claville était magistrat.
(3) Cf. Masson : La formation religieuse de Rousseau, Op. cit., p.
sciences. Le mystère nous environne, osons proclamer notre ignorance. La civilisation ne doit pas nous en imposer ; V heureuse égalité et la simplicité des âges primitifs étaient bien préférables à cette tyrannie de V argent qui pèse sur nous[\) ».« La science n'est qu'un piège et une illusion. Cherchons dans la religion la sécurité de l'esprit. » (2)
Par conséquent c'est à l'université des Charmeîtes que Jean-Jacques apprit, d'auteurs profondément catholiques, le goût de la solitude et le culte de la nature ; le mépris de la société profane où la richesse et le luxe détruisent le bonheur et la vertu, la vanité des systèmes et le mépris de cette pauvre raison humaine si prétentieuse mais si indigente. Ces thèmes chers à Rousseau il les reçut de ces maîtres, alors qu'il était étudiant. Voilà pourquoi il sera toujours intéres' sant de revenir à celle période de V « Université des Charmeîtes » où Jean-Jacques constitua son « magasin d'idées ». — Ce ne sera que plus tard que l'étudiant très catholique des Charmeîtes s'émancipera de ces idées ou les transposera.
Cependantrair de la campagne ne me rendit point ma première santé. J'étois languissant ; je le devins davantage. Je ne pus supporter le lait ; il fallut le quitter. C'étoit alors la mode de l'eau pour tout remède ; je me mis à l'eau, et si peu discrètement qu'elle faillit me guérir, non de mes maux, mais de
La maladie de Jean-Jacques s'aggraue.
(1) Cf. Masson : Op. cit., p. 105.
(2) Marquis de Saint-Aubin : Traité de l'opinion des Mémoires pour servir à l'histoire de l'esprit humain. 6 volumes. — Sorte d'Encyclopédie. — Saint-Aubin était contemporain de Claville.
la vie. Tous les matins, en me levant, j'allois à la fontaine^avec un grand gobelet, et j'en buvois successivement, en me promenant, la valeur de deux bouteilles. Je quittai tout à fait le vin à mes repas. L'eau que je buvois étoit un peu crue et difficile à passer, comme sont la plupart des eaux des montagnes. Bref, je fis si bien, qu'en moins de deux mois je me détruisis totalement l'estomac, que j'avois eu très bon jusqu'alors. Ne digérant plus, je compris qu'il ne falloit plus espérer de guérir. Dans ce même tems il m'arriva un accident aussi singulier par lui-même que par ses suites, qui ne finiront qu'avec moi.
Un matin que je n'étois pas plus mal qu'à l'ordinaire, en dressant une petite table sur son pied, je sentis dans tout mon corps une révolution subite et presque inconcevable. Je ne saurois mieux la comparer qu'à une espèce de tempête qui s'éleva dans mon sang, et gagna dans l'instant tous mes membres. Mes artères se mirent à battre d'une si grande force, que non seulement je sentois leur battement, mais que je l'entendois même, et surtout celui des carotides. Un grand bruit d'oreilles se joignit à cela, et ce bruit étoit triple ou plutôt quadruple, savoir : un bourdonnement grave et sourd, un murmure plus clair comme d'une eau courante, un sifflement très aigu et le battement que je viens de dire, et dont je pouvois aisément compter les coups sans me tâter le pouls ni toucher mon corps de mes mains. Ce bruit interne étoit si grand, qu'il m'ôta la finesse d'ouïe que j'avois auparavant, et me rendit non tout à fait sourd mais dur d'oreille, comme je le suis depuis ce tems-là.
On peut juger de ma surprise et de mon effroi- Je me crus mort ; je me mis au lit : le médecin fut appelé ; je lui contai mon cas en frémissant et le jugeant sans remède. Je crois qu'il en pensa de même ; mais il fit son métier. Il m'enfila de longs raisonnemens où je ne compris rien du tout ; puis en conséquence de sa sublime théorie, il commença in anima vili la cure expérimentale qu'il lui plut de tenter. Elle étoit si pénible, si dégoûtante, et opéroit si peu, que je m'en lassai bientôt ; et au bout de quelques semaines, voyant que je n'étois ni mieux ni pis, je quittai le lit et repris ma vie ordinaire avec mon battement d'artères et mes bourdonnemens, qui, depuis ce tems-là, c'est-à-dire depuis trente ans, ne m'ont pas quitté une minute.
J'avois été jusqu'alors grand dormeur. La totale privation du sommeil qui se joignit à tous ces symptômes, et qui les a constamment accompagnés jusqu'ici, acheva de me persuader qu'il me restoit peu de tems à vivre. Cette persuasion me tranquillisa pour un tems sur le soin de guérir. Ne pouvant prolonger ma vie, je résolus de tirer du peu qu'il m'en restoit tout le parti qu'il étoit possible ; et cela se pouvoit, par une singulière faveur de la nature, qui, dans un état si funeste, iji'exemptoit des douleurs qu'il sembloit devoir m'attirer. J'étois importuné de ce bruit, mais je n'en souffrois pas : il n'étoit accompagné d'aucune autre incommodité habituelle que de l'insomnie durant les nuits, et en tout tems d'une courte haleine qui n'alloit pas jusqu'à l'asthme et ne se faisoit sentir que quand je voulois courir ou agir un peu fortement.
La théologie de Mme de Wareos.
Cet accident qui devoit tuer mon corps, ne tua que mes passions, et j'en bénis le ciel chaque jour par l'heureux effet qu'il produisit sur mon âme. Je puis bien dire que je ne commençai de vivre que quand je me regardai comme un homme mort. Donnant leur véritable prix aux choses que j'allois quitter, je commençai de m'occuper de soins plus nobles, comme par anticipation sur ceux que j'aurois bientôt à remplir et que j'avois fort négligés jusqu'alors. J'avois souvent travesti la religion à ma mode, mais je n'avois jamais été tout à fait sans religion. Il m'en coûta moins de revenir à ce sujet, si triste pour tant de gens, mais si doux pour qui s'en fait un objet de consolation et d'espoir. Maman me fut, en cette occasion, beaucoup plus utile que tous les théologiens ne me l'auroient été.
Elle qui mettoit toute chose en système, n'avoit pas manqué d'y mettre aussi la religion ; et ce système étoit composé d'idées très disparates, les unes très saines, les autres très folles, de sentiments relatifs à son caractère et de préjugés venus de son éducation. En général, les croyans font Dieu comme ils sont eux-mêmes : les bons le font bon, les méchans le font méchant ; les dévots, haineux et bilieux, ne voient que l'enfer, parce qu'ils voudroient damner tout le monde ; les âmes aimantes et douces n'y croient guère ; et l'un des étonnemens dont je ne reviens point est de voir le bon Fénelon en parler dans son Télémaque comme s'il y croyoit tout de bon : mais j'espère qu'il mentoit alors ; car enfin, quelque véridique qu'on soit, il faut bien mentir quelquefois quand on est évêque. Maman ne mentoit pas avec moi ; et cette âme sans fiel, qui ne pou-
voit imaginer un Dieu vindicatif et toujours courroucé, ne voyoit que clémence et miséricorde où les dévots ne voient que justice et punition. Elle disoit souvent qu'il n'y auroit point de justice en Dieu d'être juste envers nous, parce que, ne nous ayant pas donné ce qu'il faut pour l'être, ce seroit redemander plus qu'il n'a donné. Ce qu'il y avoit de bizarre étoit que, sans croire à l'enfer, elle ne laissoit pas de croire au purgatoire. Cela venoit de ce qu'elle ne savoit que faire des âmes des médians, ne pouvant ni les damner ni les mettre av^ec les bons jusqu'à ce qu'ils le fussent devenus, et il faut avouer qu'en effet, et dans ce monde et dans l'autre, les méchans sont toujours bien embarrassans.
Autre bizarrerie. On voit que toute la doctrine du péché originel et de la rédemption est détruite par ce système, que la base du christianisme vulgaire en est ébranlée, et que le catholicisme au moins ne peut subsister. Maman, cependant, étoit bonne catholique, ou prétendoit l'être, et il est sûr qu'elle le prétendoit de très bonne foi. Il lui sembloit qu'on expliquoit trop littéralement et trop durement l'Ecriture. Tout ce qu'on y lit des tourmens éternels lui paroissoit comminatoire ou figuré. La mort de Jésus-Christ lui paroissoit un exemple de charité vraiment divine pour apprendre aux hommes à aimer Dieu et à s'aimer entre eux de même. En un mot, fidèle à la religion qu'elle avoit embrassée, elle en admettoit sincèrement toute la profession de foi ; mais quand on venoit à la discussion de chaque article, il se trouvoit qu'elle croyoit tout autrement que l'Eglise, toujours en s'y soumettant.
Elle avoit là-dessus une simplicité de cœur, une franchise plus éloquente que des ergoteries, et qui souvent embarrassoit jusqu'à son confesseur, car elle ne lui déguisoit rien. « Je suis bonne catholique, lui disoit-elle, je veux toujours l'être ; j'adopte de toutes les puissances de mon âme les décisions de sainte mère Eglise. Je ne suis pas maîtresse de ma foi, mais je le suis de ma volonté. Je la soumets sans réserve, et je veux tout croire. Que me demandez-vous de plus ? »
Quand il n'y auroit point eu ae morale chrétienne, je crois qu'elle l'auroit suivie, tant elle s'adaptoit bien à son caractère. Elle faisoit tout ce qui étoit ordonné ; mais elle l'eût fait de même quand il n'auroit pas été ordonné. Dans les choses indifférentes elle aimoit à obéir, et s'il ne lui eût pas été permis, prescrit même, de faire gras, elle auroit fait maigre entre Dieu et elle, sans que la prudence eût eu besoin d'y entrer pour rien. Mais toute cette morale étoit subordonnée aux principes de M. de Tavel, ou plutôt elle prétendoit n'y rien voir de contraire. Elle eût couché tous les jours avec vingt hommes en repos de conscience, et même sans en avoir plus de scrupule que de désir. Je sais que force dévotes ne sont pas sur ce point, plus scrupuleuses ; mais la différence est qu'elles sont séduites par leurs passions, et qu'elle ne l'étoit que par ses sophismes. Dans les conversations les plus touchantes, et j'ose dire les plus édifiantes, elle fût tombée sur ce point sans changer ni d'air ni de ton, sans se croire en contradiction avec elle-même. Elle l'eût même interrompue au besoin pour le fait, et puis l'eût reprise avec la même sérénité qu'au-
paravant : tant elle étoit intimement persuadée que tout cela n'étoit qu'une maxime de police sociale dont toute personne sensée pouvoit faire l'interprétation, l'application, l'exception, selon l'esprit de la chose, sans le moindre risque d'offenser Dieu. Quoique sur ce point je ne fusse assurément pas de son avis, j'avoue que je n'osois le combattre, honteux du rôle peu galant qu'il m'eût fallu faire pour cela. J'aurois bien cherché d'établir la règle pour les autres, en tâchant de m'en excepter ; mais, outre que son tempérament prévenoit assez l'abus de ses principes, je sais qu'elle n'étoit pas femme à prendre le change, et que réclamer l'exception pour moi c'étoit la lui laisser pour tous ceux qu'il lui plairoit. Au reste, je compte ici par occasion cette inconséquence avec les autres, quoiqu'elle ait eu toujours peu d'effet dans sa conduite, et qu'alors elle n'en eût point du tout : mais j'ai promis d'exposer fidèlement ses principes, et je veux tenir cet engagement. Je reviens à moi.
Trouvant en elle toutes les maximes dont j'avois besoin pour garantir mon âme des terreurs de la mort (1) et de ses suites, je puisois avec sécurité dans cette source de confiance. Je m'attachois à elle plus que je n'avois jamais fait ; j'aurois voulu transporter tout en elle ma vie que je sentois prête à m'abandonner. De ce redoublement d'atachement pour elle, de la persuasion qu'il me restoit peu de tems à vivre, de ma profonde sécurité sur mon sort à venir, résultoit un état habituel très
(1) Voir sur les craintes et terreurs de J.-J. son testament de
calme, et sensuel même, en ce qu'amortissant toutes les passions qui portent au loin nos craintes et nos espérances, il me laissoit jouir sans inquiétude et sans trouble du peu de jours qui m'étoient laissés. Une chose contribuoit à les rendre i)lus agréables, c'étoit le soin de nourrir son goût pour la campagne par tous, les amusemens que j'y pouvois rassembler. En lui faisant aimer son jardin, sa basse-cour, ses pigeons, ses vaches, je m'affectionnois moi-même à tout cela ; et ces petites occupations, qui remplissoient ma journée sans troubler ma tranquillité, me valurent mieux que le lait et tous les remèdes pour conserver ma pauvre machine, et la rétablir même autant que cela se pouvoit.
Ce chapitre des « Confessions » a provoqué de nombreux commentaires. M. Eugène Hitler fait de Mme de Warens une élève de François Magny Vapôlre du piélisme romand lequel fut quelque temps le tuteur de la jeune Mlle de la Tour. « Elle aurait été initiée par lui à tout ce que la religion a de plus pénétrant et de plus profond ». D'oii celle conclusion : « Cest pour cela que plus lard elle se trouva préparée, elle fut à la hauteur d'un rôle qui demandait une âme religieusement cultivée, quand elle fut appelée à consoler le jeune Rousseau, qui était malade et se croyait mourant, quand elle dul lui servir de compagne dans la recherche inquiète de la foi sur laquelle il voulait s'appuyer. » (1)
(1) Cf. Eugène Ritter : Magny cl le piélisme romand. (T. 3. des Mémoires de la société d'hisloirê'romande.)
AI. Benedetto s'inscrit en faute contre celle opinion. Les théories que Jean-Jacques prête à Mme de Warens sont surtout, d'après lui, des théories propres à Rousseau. M. de Conzié rapporte à son tour des propos de Mme de Warens desquels il résulte que cette dernière avait eu « peau de poule » à la pensée de Venfer. Or de tels propos sont en contradiction absolue avec les théories que lui prête Jean-Jacques dans ce chapitre des Confessions.
Les critiques admettent que Jean-Jacques a décrit les vendanges aux Charmeltes dans la lettre VII de la 5e Partie de son Roman de la Nouvelle Héloïse. Voilà pourquoi nous reproduisons partie de cette lettre comme suite naturelle à cette phrase des Confessions :
Les vendanges, la récolte des fruits, nous amusèrent le reste de cette année, et nous attachèrent de plus en plus à la vie rustique, au milieu des bonnes gens dont nous étions entourés.
« Depuis un mois les chaleurs de Vautomne apprêtaient d'heureuses vendanges ; les premières gelées en ont amené V ouverture; le pampre grille, laissanlla grappe à découvert, étale aux yeux les dons du père Lyée (1), et semble inviter les mortels à s'en emparer. Toutes les vignes chargées de ce fruit bienfaisant que le ciel offre aux infortunés pour leur faire oublier leur misère ; le bruit des tonneaux, des cuves, des légréfars (2) qu'on relie de toutes parts ; le chant des ven-
Les vendanges aux Char' mettes.
(1) Bacchus.
(2) Sorte de foudre ou de errand tonneau du pays.
dangeuses dont ces coteaux retentissent ; la marche continuelle de ceux qui portent la vendange au pressoir ; le rauque son des instruments rustiques qui les anime au travail ; Vaimable et touchant tableau d'une allégresse générale qui semble en ce moment étendue sur la face de la terre ; enfin le voile de brouillard que le soleil élève au matin comme une toile de théâtre pour découvrir à Vœil un si charmant spectacle : tout conspire à lui donner un air de fêle ; et cette fête n'en devient que plus belle à la réflexion, quand on songe qu'elle est la seule où les hommes aient su joindre Vagréable à Vutile.
M. de Wolmar (1), dont ici le meilleur terrain consiste en vignobles, a fait d'avance tous les préparatifs nécessaires. Les cuves, le pressoir, le cellier, les futailles, n'attendaient que la douce liqueur pour laquelle ils sont destinés. Madame de Wolmar s'est chargée de la récolte ; le choix des ouvriers, l'ordre et la distribution du travail, la regardent. Madame d'Orbe (2) préside aux festins de vendange et au salaire des journaliers selon la police établie, dont les lois ne s'enfreignent jamais ici... Les lâches ainsi partagées, le métier commun pour remplir les vides est celui de vendangeur... Tout le monde est sur pied de grand matin : on se rassemble pour aller à la vigne. Madame d'Orbe, qui n'est jamais assez occupée au gré de son activité, se charge, par surcroît, de faire avertir et tancer les paresseux ; et je puis me vanter qu'elle s'acquitte envers moi de ce soin avec une maligne vigilance. Quant au vieux baron (3), tandis que
1) Nom tlu personnage [)rinci[)al de la Nouvelle Héloïse. (2) M. Faguet y voit le personnage de M"" de Warens. (S) M. Fag\iet y voit le personnage de M. de Conzié.
nous travaillons tous, il se promène avec un fusil, et vient de tems en lems m'ôter aux vendangeuses pour aller avec lui tirer des grives, à quoi Von ne manque pas de dire que je Val secrètement engagé, si bien que j'en perds peu à peu le nom de philosophe pour gagner celui de fainéant qui dans le fond n'en diffère pas de beaucoup.
Depuis huit jours que cet agréable travail nous occupe on est à peine à la moitié de Vouvrage. Outre les vins destinés pour la vente et pour les provisions ordinaires, lesquels n'ont d'autre façon que d'être recueillis avec soin, la bienfaisante fée en prépare d'autres plus fins pour nos buveurs
On chante, on rit toute la journée, et le travail n'en va que mieux. Tout vil dans la plus grande familiarité ; tout le monde est égal et personne ne s'oublie. Les dames sont sans airs, les paysannes sont décentes, les hommes badins et non grossiers. C'est à qui trouvera les meilleures chansons, à qui fera les meilleurs contes, à qui dira les meilleurs traits... On passe aux vignes toute la journée. Julie y a fait faire une loge où l'on va se chauffer quand on a froid, et dans laquelle on se réfugie en cas de pluie. On dine avec les paysans et à leur heure, aussi bien qu'on travaille avec eux .On mange avec appétit leur soupe un peu grossière, mais bonne, saine et chargée d'excellents légumes.
Le soir, on revient tous ensemble. Le souper est servi sur deux longues tables. Le luxe et l'appareil des festins n'y sont pas, mais l'abondance et la joie y sont. Tout le monde se met à table, maîtres, journaliers,
domestiques ; chacun se lève indifféremment pour servir, sans exclusion, sans préférence et le service se fait toujours avec grâce et avec plaisir. On nourrit et loge les ouvriers tout le tems de la vendange et même le dimanche, après le prêche du soir, on se rassemble avec eux et Von danse jusqu'au souper.
Après le souper on veille encore une heure ou deux en teillant du chanvre. Quelquefois les vendangeuses chantent en chœur toutes ensemble, ou bien aller naiivement à voix seule et en refrain. La plupart de ces chansons sont de vieilles romances dont les airs ne sont pas piquants, mais ils ont je ne sais quoi d'antique et de doux qui touche à la longue. Les paroles sont simples, naïves, souvent tristes ; elles plaisent pourtant... Il y a une grande émulation pour ce travail du soir aussi bien que pour celui de la journée... Quand Vheure de la retraite approche, madame de Wolmar dit : « Allons tirer le feu d'artifice. » A V instant chacun prend son paquet de chenevottes, signe honorable de son travail ; on le porte en triomphe au milieu de la cour, on les rassemble en un tas, on en fait un trophée; on y met le feu : mais n'a pas cet honneur qui veut. Julie l'adjuge en présentant le flambeau à celui ou celle qui a fait ce soir là le plus d'ouvrage ; fut-ce ellemême, elle se l'attribue sans façon. L'auguste cérémonie est accompagnée d' acclamations et de battements de mains. Les chenevottes font un feu clair et brillant qui s'élève jusqu'aux nues, un vrai feu de joie, autour duquel on saute, on rit. Ensuite on offre à boire à toute V assem blée: chacun boit à la santé du vainqueur, et va se coucher content d'une journée passée dans le travail, la gaieté, r innocence, et qu' on ne serait pas fâché derecommencer le lendemain, le surlendemain, et toute sa vie. »
Nous vîmes arriver l'hiver avec grand regret, et SpUen. nous retournâmes à la ville comme nous serions allés en exil ; moi surtout, qui, doutant de revoir le printems, croyois dire adieu pour toujours aux Charmettes. Je ne les quittai pas sans baiser la terre et les arbres, et sans me retourner plusieurs fois en m'en éloignant. Ayant quitté depuis longtems mes écolières, ayant perdu le gofit des amusemens et des sociétés de la ville, je ne sortois plus, je ne voyois plus personne, excepté Maman, et M. Salomon, devenu depuis peu son médecin et le mien; honnête homme, homme d'esprit, grand cartésien, qui parloit assez bien du système du monde, et dont les entretiens agréables et instructifs me valurent mieux que toutes ses ordonnances. Je n'ai jamais pu supporter ce sot et niais remplissage des conversations ordinaires ; mais des conversations utiles et solides m'ont toujours fait grand plaisir, et je ne m'y suis jamais refusé. Je pris beaucoup de goût à celles de M. Salomon (1) ; il me semblois que j'anticipois avec lui sur ces hautes connoissances que mon âme alloit acquérir quand elle auroit perdu ses entraves. Ce goût que j'avois pour lui s'étendit aux sujets qu'il traitait, et je commençai de rechercher les livres qui pouvoient m'aider à le mieux entendre. Ceux qui mêlaient la dévotionauxsciences m'étoient les plus convenables, tels étoient particulièrement ceux de l'Oratoire et de Port-Royal. Je me mis à les lire, ou plutôt à les dévorer. Il m'en tomba dans les mains un du P. Lamy, intitulé: Entretien sur les
(1) Le 11 septembre 1737, le docteur Salomon fut nommé médecin des prisons des châteaux de Chambéry et de Miolans. C'est tout ce que nous savons sur ce personnage.
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sciences (1). C'étoit une espèce d'introduction à la connoissance des livres qui en traitent. Je le lus et relus cent fois; je résolus d'enfaire mon guide. Enfin je me sentis entraîné peu à peu, malgré mon état, ou plutôt par mon état, vers l'étude avec "une force irrésistible, et tout en regardant chaque jour comme le dernier de mes jours, j'étudiois avec autant d'ardeur que si j'avois dû toujours vivre. On disoit que cela me faisoit du mal ; je crois, moi, que cela me fit du bien, et non seulement à mon âme, mais à mon corps ; car cette application pour laquelle je me passionnois me devint si délicieuse, que, ne pensant plus à mes maux, j'en étois beaucoup moins affecté. Il est pourtant vrai que rien ne me procuroit un soulagement réel ; mais, n'ayant pas de douleurs vives, je m'accoutumois à languir, à ne pas dormir, à penser au lieu d'agir, et enfin à regarder le dépérissement successif et lent de ma machine comme un progrés inévitable que la mort seule pouvoit arrêter.
Non seulement cette opinion me détacha de tous les vains soins de la vie, mais elle me délivra de l'importunité des remèdes auxquels on m'avoit jusqu'alors soumis malgré moi. Salomon, convaincu
(1) p. Lami : « Enlnliins aur les scienas dans lesquels, outre la méthode d'étudier, on apprend comme l'on doit se servir des sciences pour se faire l'esprit juste et le cœur droit et pour se rendre utile à VEglise. » Grenoble 1643.
Celivre, ditM.Masson,n'a pas seulement fourni un plan d'études à J.-J., il a encore développé chez lui le goût de la lecture méthodique et plume en main. Il en a reçu une conception de la vie. Par lui il a appris à regarder plus haut que l'acquisition immédiate du savoir, à subordonner les recherches de l'intelligence à un idéal qui seul les justifie et les excuse.
que ses drogues ne pouvoient me sauver, m'en épargna le déboire, et se contenta d'amuser la douleur de ma pauvre Maman avec quelques-unes de ces ordonnances indifférentes qui leurrent l'espoir du malade et maintiennent le crédit du médecin. Je quittai l'étroit régime ; je repris l'usage du vin et tout le train de vie d'un homme en santé, selon la mesure de mes forces, sobre sur toute chose, mais ne m'abstenant de rien. Je sortis même, et recommençai d'aller voir mes connoissances, surtout M. de Conzié, dont le commerce me plaisoit fort. Enfin soit qu'il me parût beau d'apprendre jusqu'à ma dernière heure, soit qu'un reste d'espoir de vivre se cachât au fond de mon cœur, l'attente de la mort, loin de ralentir mon goût pour l'étude, sembloit l'animer, et je me pressois d'amasser un peu d'acquis pour l'autre monde, comme si j'avois cru n'y avoir que celui que j'aurois emporté. Je pris en affectionla boutique d'un libraire appelé Bouchard (1), où se rendoient quelques gens de lettres ; et le printems que j'avois cru ne pas revoir étant proche, je m'assortis de quelques livres pour les Charmettes, en cas que j'eusse le bonheur d'y retourner.
J'eus ce bonheur, et j'en profitai de mon mieux. Le printemps La joie avec laquelle je vis les premiers bourgeons '^(j^ CharmeUes, est inexprimable. Revoir le printems étoit pour moi ressusciter en paradis. A peine les neiges commençoient à fondre que nous quittâmes notre cachot, et nous fûmes assez tôt aux Charmettes pour y avoir les prémices du rossignol. Dès lors je ne crus
(1) Le libraire Bouchard Jean-Baptiste, originaire de Monestier, Dauphiné, avait 4 ou 5 ans de plus que Rousseau. Il habitait dans la Grande-Rue. Il mourut en 1747, à l'ài^e de 40 ans.
plus mourir, et réellement il est singulier que je n'aie jamais fait de grandes maladies àla campagne. J'y ai beaucoup souffert, mais je n'y ai jamais été alité. Souvent, j'ai dit, me sentant plus mal qu'à l'ordinaire : « Quand vous me verrez prêt à mourir, portez-moi à l'ombre d'un chêne, je vous promets que j'en reviendrai. »
Quoique foible, je repris mes fonctions champêtres, mais d'une manière proportionnée à mes forces. J'eus un vrai chagrin de ne pouvoir faire le jardin tout seul ; mais quand j'avois donné six coups de bêche, j'étois hors d'haleine, la sueur me ruisseloit, je n'en pouvois plus. Quand j'étois baissé, mes battemens redoubloient, et le sang me montoit à la tête avec tant de force, qu'il falloit bien vite me redresser. Contraint de me borner à des soins moins fatigans, je pris entre autres celui du colombier, et je m'y affectionnai si fort, que j'y passois souvent plusieurs heures de suite sans m'ennuyer un moment. Le pigeon est fort timide et difficile à apprivoiser. Cependant je vins à bout d'inspirer aux miens tant de confiance, qu'ils me suivoient partout, et se laissoient prendre quand je voulois. Je ne pouvois paroître au jardin ni dans la cour sans en avoir à l'instant deux ou trois sur les bras, sur la tête, et enfin, malgré le plaisir que j'y prenois, ce cortège me devint si incommode, que je fus obligé de leur ôter cette familiarité. J'ai toujours pris un singulier plaisir à apprivoiser les animaux, surtout ceux qui sont craintifs et sauvages. Il me paroissoit charmant de leur inspirer une confiance que je n'ai jamais trompée. Je voulois qu'ils m'aimassent en liberté.
J'ai dit que j'avois apporté des livres ; j'en fis Méthode deirausage, mais d'une manière moins propre à m'ins- "«^J' adoptée truire qu'à m'accabler. La fausse idée que j'avois P^r . . des choses me persuadoit que pour lire un livre avec fruit, il falloit avoir toutes les connoissances qu'il supposoit, bien éloigné de penser que souvent l'auteur ne les avoit pas lui-même, et qu'il les puisoit dans d'autres livres à mesure qu'il en avoit besoin. Avec cette folle idée, j'étois arrêté à chaque instant, forcé de courir incessamment d'un livre à l'autre, et quelquefois avant d'être à la dixième page de celui que je voulois étudier, il m'eût fallu épuiser des bibliothèques. Cependant je m'obstinai si bien à cette extravagante méthode, que j'y perdis un tems infini, et faillis à me brouiller la tête au point de ne pouvoir plus ni rien voir ni rien savoir. Heureusement je m'aperçus que j'enfilois une fausse route qui m'égaroit dans un labyrinthe immense, et j'en sortis avant d'y être tout à fait perdu.
Pour peu qu'on ait un vrai goût pour les sciences, la première chose qu'on sent en s'y livrant, c'est leur liaison, qui fait qu'elles s'attirent, s'aident, s'éclairent mutuellement, et que l'une ne peut se passer de l'autre. Quoique l'esprit humain ne puisse suffire à toutes, et qu'il en faille toujours préférer une comme la principale, si l'on n'a quelque notion des autres, dans la sienne même on se trouve souvent dans l'obscurité. Je sentis que ce que j'avois entrepris étoit bon et utile en lui-même, qu'il n'y avoit que la méthode à changer. Prenant d'abord V Encyclopédie, j'allois la divisant dans ses branches. Je vis qu'il falloit faire tout le contraire, les prendre chacune séparément, et les poursuivre chacune
à part jusqu'au point où elles se réunissent. Ainsi je revins à la synthèse ordinaire, mais j'y revins en homme qui sait ce qu'il fait. La méditation me tenoit en cela lieu de connoissances, et une réflexion très naturelle aidoit à me bien guider. Soit que je vécusse ou que je mourusse, je n'avois point de tems à perdre. Ne rien savoir à près de vingtcinq ans, et vouloir tout apprendre, c'est s'engager à bien mettre le tems à profit. Ne sachant à quel point le sort ou la mort pouvoient arrêter mon zèle, je voulois à tout événement acquérir des idées de toutes choses, tant pour sonder mes dispositions naturelles que pour juger par moi-même de ce qui méritoit le mieux d'être cultivé.
Je trouv^ai dans l'exécution de ce plan un autre avantage auquel je n'avois pas pensé, celui démettre beaucoup de tems à profit. Il faut que je ne sois pas né pour l'étude, car une longue application me fatigue à tel point qu'il m'est impossible de m'occuper demi-heure de suite avec force du même sujet, surtout en suivant les idées d'autrui ; car il m'est arrivé quelquefois de me livrer plus longtems aux miennes, et même avec assez de succès. Quand j'ai suivi durant quelques pages un auteur qu'il faut lire avec application, mon esprit l'abandonne et se perd dans les nuages. Si je m'obstine, je m'épuise inutilement ; les éblouissements me prennent, je ne vois plus rien. Mais que des sujets différens se succèdent, même sans interruption, l'un me délasse de l'autre, et sans avoir besoin de relâche, je les suis plus aisément. Je mis à profit cette observation dans mon plan d'études, et je les entremêlai tellement, que je m'occupois tout le jour,
et ne me fatiguois jamais. Il est vrai que les soins champêtres et domestiques faisoient des diversions utiles ; mais dans ma ferveur croissante, je trouvai bientôt le moyen d'en ménager encore le tems pour l'étude, et de m'occuper à la fois de deux choses sans songer que chacune en alloit moins bien.
Dans tant de menus détails qui me charment et dont j'excède souvent mon lecteur, je mets pourtant une discrétion dont il ne se douteroit guère, si je n'avois soin de l'en avertir. Ici, par exemple, je me rappelle avec délices tous les différens essais que je fis pour distribuer mon tems de façon que j'y trouvasse à la fois autant d'agrément et d'utilité qu'il étoit possible ; et je puis dire que ce tems où je vivois dans la retraite, et toujours malade, fut celui de ma vie où je fus le moins oisif et le moins ennuyé. Deux ou trois mois se passèrent ainsi à tâter la pente de mon esprit, et à jouir, dans la plus belle saison de l'année, et dans un lieu qu'elle rendoit enchanté, du charme de la vie dont je sentois si bien le prix, de celui d'une société aussi libre que douce, si l'on peut donner le nom de société à une aussi parfaite union, et de celui des belles connoissances que je me proposois d'acquérir ; car c'étoit pour moi comme si je les avois déjà possédées, ou plutôt c'étoit mieux encore, puisque le plaisir d'apprendre entroit pour beaucoup dans mon bonheur (1).
(1) M. Th. Dufour a publié dans les Annales J.-J. Rousseau T. I, p. 213 et T. IL, p. 260 des pages manuscrites de J.-J. qui paraissent être de 1737. On y trouve une Chronologie universelle ébauchée et des cahiers de (géométrie, d'astronomie, des problèmes d'arithmétique et jusqu'à des notes sur la constitution des fortifications et sur la généalogie de la Maison d'.\utriche.