‹ Jean-Jacques Rousseau en SavoieChapitre 6 sur 13 · SÉJOUR DE JEAN-JACQUES A GHAMBÉRY · texte numérisé non relu

SÉJOUR DE JEAN-JACQUES A GHAMBÉRY

Ces années de Chambéry, 1732-1742, furent parmi La maison de les années les plus heureuses de Mme de Warens, Chambém. « celles où elle fui malériellemenl le plus tranquille et où elle approcha le plus, par son genre de vie, de r idéal rêvé. Plus tôt, le génie naissant de Jean- Jacques se fût peu à peu étiolé dans une atmosphère de sacristie. Plus tard, il eût trouvé la pauvreté, la vulgarité, la vieillesse... Le Rousseau de Chambéry est Vhôle insouciant d'un château en fête. Il ne se décidera à partir que quand le château s'écroulera » ( 1 ) .

Mme de Warens eut bien néanmoins quelques tourments dans cette période. Ainsi elle plaida inutilement de 1732 à 1734 contre son beau-père pour avoir une partie des intérêts de sa dot. Pour obtenir règlement, elle fit mettre sous séquestre des créances importantes que le père de son mari avait en Savoie, mais elle dut renoncer à son instance.

Quoi qu'il en soit, et c'est là le fait capital, 1732 à 1742 furent les seules années où Mme de Warens

(1) G. Benedetto : Op. cil., p. 176.

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toucha régulièremenl sa pension ou traitement. Après 1742, le désordre des finances royales, les guerres malheureuses ne lui permirent plus que de recevoir des secours espacés. Ce fut alors la vie incertaine, et, bientôt, la misère.

Il semble qu'à Chambéry, Mme de Warens ait réussi mieux qu'à Annecy. La faveur royale sembla dans cette ville lui avoir conféré une seconde noblesse : Mme de Warens figure dans la société chambérienne. Ses relations aristocratiques sont nombreuses et ses concerts ont un public brillant. Le 4 juillet 1732, elle est marraine avec le Marquis de Challes. C'est là une preuve indéniable de la considération dont elle jouissait.

A Chambéry, Mme de Warens continua, aux dires de M. Benedetto, son métier d'agent secret (1). Ce critique accuse même Jean-Jacques d'avoir plus ou moins consciemment aidé Mme de Warens dans son métier d'espionne. Jean-Jacques en ferait l'aveu dans ce passage des Confessions où il fait allusion aux liaisons, négociations, affaires que Mme de Warens avait partout et au besoin où elle était « de donner à quelqu'un de sûr » des commissions. Enfin surtout Jean-Jacques reconnaît à cette époque avoir livré un plan des fortifications de Genève trouvé par lui dans les papiers de son oncle Bernard.

(1) Pour donner une idée de ce que pouvait avoir à faire une espionne à Chambéry, M. Benedetto cite une dépêche de Turin du 29 septembre 1751, fort curieuse, où le secrétaire d'Etat demande que l'on recherche des « connaissances secrètes » que le Roy a ordonné d'aller prendre en Savoye concernant les contestations de territoire avec la France et tout ce qui a rapport aux affaires de Genève. (Cf. Benedetto : Op. cit., p. 315-316.)

Pour cette même période encore, il semble bien acquis que Jean-Jacques, à part les deux années où il fut fonctionnaire du roi de Sardaigne, vécut à peu près uniquement de Mme de Warens. Cette dernière n'accepta pas sans protester une pareille situation et le fit sentir durement à Jean-Jacques paresseux, malade et nonchalant, mais plein d'orgueil et se berçant de chimères.

Ce fut, ce me semble, en 1732 que j'arrivai à Chambéri, comme je viens de le dire, et que je commençai d'être employé au cadastre pour le service du roi. J'avois vingt ans passés, près de vingt et un. J'étois assez formé pour mon âge, du côté de l'esprit, mais le jugement ne l'étoit guère, et j'avois grand besoin des mains dans lesquelles je tombai pour apprendre à me conduire : car quelques années d'expérience n'avoient pu me guérir encore radicalement de mes visions romanesques, et malgré tous les maux que j'avois soufferts, je connoissois aussi peu le monde et les hommes que si je n'avois pas acheté ces instructions.

.Je logeai chez moi, c'est-à-dire chez Maman ; mais je ne retrouvai pas ma chambre d'Annecy (1). Plus de jardin, plus de ruisseau, plus de paysage.

(1) Cette maison existe toujours. Elle porte le n" 56 de la place St-Léger et est située entre la rue des Portiques et la rue Métropole. Elle se trouvait au XVIII» siècle dans le centre de la ville et dans le quartier aristocratique. Elle était voisine en particulier de l'hôtel du Marquis de Challes, baron du Saint Empire. (Cf. Pérouse : Le vii-uxChambéry, 1 Vol. Dardel, 1921, p. 33 et suivantes.)

La maison qu'elle occupoit étoit sombre et triste, et ma chambre étoit la plus sombre et la plus triste de la maison. Un mur pour vue, un cul-de-sac pour rue, peu d'air, peu de jour, peu d'espace, des grillons, des rats, des planches pourries ; tout cela ne faisoit pas une plaisante habitation. Mais j'étois chez elle, auprès d'elle ; sans cesse à mon bureau ou dans sa chambre, je m'apercevois peu de la laideur de la mienne ; je n'avois pas le tems d'y rêver. Il paroîtra bizarre qu'elle était fixée à Chambéri tout exprès pour habiter cette vilaine maison : ce fut même un trait d'habileté de sa part que je ne dois pas taire. Elle alloit à Turin avec répugnance, sentant bien qu'après des révolutions encore toutes récentes, et dans l'agitation où l'on étoit encore à la cour, ce n'étoit pas le moment de s'y présenter. Cependant ses affaires demandoient qu'elle s'y montrât ; elle craignoit d'être oubliée ou desservie. Elle savoit surtout que le comte de Saint-Laurent, intendant général des finances ( 1 ), ne la favorisoit pas. Il avoit à Chambéri une maison vieille, mal bâtie, et dans une si vilaine position, qu'elle restoit toujours vide : elle la loua et s'y établit. Cela lui réussit mieux qu'un voyage ; sa pension ne fut point supprimée, et depuis lors le comte de Saint-Laurent fut toujours de ses amis. Le ménage de J'y trouvai son ménage à peu près monté comme auparavant, etle fidèle Claude Anet (2) toujours avec

Mme de Warens.

(1) Victor-Amé Chapel, comte de Saint-Laurent, devint secrétaire d'Etat, puis ministre.

(2) Claude Anet était né à Montreux, le 17 janvier 1706. Il avait 6 ans de plus que Rousseau et 7 ans de moins que M "" de Warens. — A Vevey, il était déjà l'amant de M"* de Warens. Pour elle il abandonna son pays et abjura le protestantisme.

elle. C'étoit, comme je crois l'avoir dit, un paysan de Moutru, qui, dans son enfance, herborisoit dans le Jura pour faire du thé de Suisse, et qu'elle avoit pris à son service à cause de ses drogues, trouvant commode d'avoir un herboriste dans son laquais. II se passionna si bien pour l'étude des plantes, et elle favorisa si bien son goût, qu'il devint un vrai botaniste, et que, s'il ne fût mort jeune, il se seroit fait un nom dans cette science, comme il en méritoit un parmi les honnêtes gens. Comme il étoit sérieux, même grave, et que j'étois plus jeune que lui, il devint pour moi une espèce de gouverneur, qui me sauva de beaucoup de folies : car il m'en imposoit, et je n'osois m'o^blier devant lui. Il en imposoit même à sa maîtresse, qui connoissoit son grand sens, sa droiture, son inviolable attachement pour elle, et qui le lui rendoit bien. Claude Anet étoit sans contredit un homme rare, et le seul même de son espèce que j'aie jamais vu. Lent, posé, réfléchi, circonspect dans sa conduite, froid dans ses manières, laconique et sentencieux dans ses propos, il étoit dans ses passions d'une impétuosité qu'il ne laissoit jamais paroître, mais qui le dévoroit en dedans et qui ne lui a fait faire en sa vie qu'une sottise, mais terrible, c'est de s'être empoisonné. Cette scène tragique se passa peu après mon arrivée, et il la falloit pour m'apprendre l'intimité de ce garçon avec sa maîtresse ; car si elle ne me l'eût dit elle-même, jamais je ne m'en %erois douté. Assurément, si l'attachement, le zèle et la fidélité peuvent mériter une pareille récompense, elle lui étoit bien due, et ce qui prouve qu'il en étoit digne, il n'en abusa jamais. Ils avoient rarement des que-

relies, et elles finissoient toujours bien. Il en vint pourtant une qui finit mal : sa maîtresse lui dit dans la colère un mot outrageant qu'il ne put digérer. Il ne consulta que son désespoir, et trouvant sous sa main une fiole de laudanum, il l'avala, puis fut se coucher tranquillement, comptant ne se réveiller jamais. HeureusementmadamedeWarens, inquiète, agitée elle-même, errant dans sa maison, trouva la fiole vide et devina le reste. En volant à son secours, elle poussa des cris qui m'attirèrent; elle m'avoua tout, implora mon assistance, et parvint avec beaucoup de peine à lui faire vomir l'opium. Témoin de cette scène, j'admirai ma bêtise de n'avoir jamais eu le moindre soupçon des liaisons qu'elle m'apprenoit. Mais Claude Anet étoit si discret, que de plus clairvoyants auroient pu s'y méprendre. Le raccommodement fut tel que j'en fus vivement touché moi-même, et depuis ce tems, ajoutant pour lui le respect à l'estime, je devins en quelque façon son élève, et ne m'en trouvai pas plus mal.

Je n'appris pourtant pas sans peine que quelqu'un pouvoit vivre avec elle dans une plus grande intimité que moi. Je n'avois pas songé même à désirer pour moi cette place, mais il m'étoit dur de la voir remplir par un autre; cela étoit fort naturel. Cependant, au lieu de prendre en aversion celui qui me l'avoit soufflée, je sentis réellement s'étendre à lui l'attachement que j'avois pour elle. Je désirois sur toute chose qu'elle fût heureuse ; et, puisqu'elle avoit besoin de lui pour l'être, j'étois content qu'il fût heureux aussi. De son côté, il entroit parfaitement dans les vues de sa maîtresse, et prit en

sincère amitié l'ami qu'elle s'étoit choisi. Sans affecter avec moi l'autorité que son poste le mettoit en droit de prendre, il prit naturellement celle que son jugement lui donnoit sur le mien. Je n'osois rien faire qu'il parût désapprouver, et il ne désapprouvoit que ce qui étoit mal. Nous vivions ainsi dans une union qui nous rendoit tous heureux, et que la mort seule a pu détruire. Une des preuves de l'excellence du caractère de cette aimable femme est que tous ceux qui l'aimoient s'aimoient entre eux. La jalousie, la rivalité même cédoit au sentiment dominant qu'elle inspiroit, et je n'ai vu jamais aucun de ceux qui l'entouroient se vouloir du mal l'un à l'autre. Que ceux qui me lisent suspendent un moment leur lecture à cet éloge, et s'ils trouvent en y pensant quelque autre femme dont ils puissent en dire autant, qu'ils s'attachent à elle pour le repos de leur vie, fût-elle au reste la dernière des catins.

Nous occupions un cachot si étouffé, qu'on avoit La guinguette et besoin quelquefois d'aller prendre l'air sur la '« iardin de terre. Anet engagea Maman à louer, dans un fau- ^^^"' Chambourg, un jardin pour y mettre des plantes. A ce 6éfj^. jardin (1) était jointe une guinguette assez jolie qu'on meubla suivant l'ordonnance. On y mit un lit; nous allions souvent y dîner, et j'y couchois quelquefois. Insensiblement je m'engouai de cette petite retraite ; j'y mis quelques livres, beaucoup d'estampes ; je passois une partie de mon tems à

(1) Les érudits savoyards ne sont pas parvenus à déterminer l'emplacement de ce jardin.

J.-J. Eousseau bureaucrale et aquarelliste.

l'orner et à y préparer à Maman quelque surprise agréable lorsqu'elle s'y venoit promener. Je la quittois pour venir m'occuper d'elle, pour y penser avec plus de plaisir ; autre caprice que je n'excuse ni n'explique, mais que j'avoue parce que la chose | étoit ainsi. Je me souviens qu'une fois madame de | Luxembourg me parloit en raillant d'un homme qui quittoit sa maîtresse pour lui écrire. Je lui dis que j'aurois bien été cet homme-là, et j'aurois pu ajouter que je l'avois été quelquefois. Je n'ai pourtant jamais senti près de Maman ce besoin de m'éloigner d'elle pour l'aimer davantage : car tête-à-tête avec elle j'étois aussi parfaitement à mon aise que si j'eusse été seul, et cela ne m'est jamais arrivé près de personne autre, ni homme ni femme, quelque attachement que j'aie eu pour eux. Mais elle étoit si souvent entourée, et de gens qui me convenoient si peu, que le dépit et l'ennui me chassoient dans mon asile, où je l'avois comme je la voulois, sans crainte que les importuns vinssent nous y suivre.

Au commencement je n'étois guère occupé que de mon travail ; la gêne du bureau ne me laissoit pas songer à autre chose. Le peu de tems que j'avois de libre se passoit auprès de la bonne Maman, et n'ayant pas même celui de lire, la fantaisie ne m'en prenoit pas. Mais quand ma besogne, devenue une espèce de routine, occupa moins mon esprit, il reprit ses inquiétudes; la lecture me redevint nécessaire, et comme si ce goût se fût toujours irrité par la difficulté de m'y livrer, il seroit redevenu passion comme chez mon maître, si d'autres goûts venus à la traverse n'eussent fait diversion à celui-là.

Quoiqu'il ne fallût pas à nos opérations une arithmétique bien transcendante, il en falloit assez pour m'embarrasser quelquefois. Pour vaincre cette difficulté, j'achetai des livres d'arithmétique, et je l'appris bien, car je l'appris seul. L'arithmétique pratique s'étend plus loin qu'on ne pense quand on y veut mettre l'exacte précision. Il y a des opérations d'une longueur extrême, au milieu desquelles j'ai vu quelquefois de bons géomètres s'égarer. La réflexion jointe à l'usage donne des idées nettes, et alors on trouve des méthodes abrégées, dont l'invention flatte l'amour-propre, dont la justesse satisfait l'esprit, et qui font faire avec plaisir un travail ingrat par lui-même. Je m'y enfonçai si bien, qu'il n'y avoit point de question soluble par les seuls chiffres qui m'embarrassât, et maintenant que tout ce que j'ai su s'efface journellement de ma mémoire, cet acquis y demeure encore en partie au bout de trente ans d'interruption. Il y a quelques jours que, dans un voyage que j'ai fait à Davenport, chez mon hôte, assistant à la leçon d'arithmétique de ses enfans, j'ai fait sans faute, avec un plaisir incroyable, une opération des plus composées. Il me sembloit, en posant mes chiffres, que j'étois encore à Chambéri dans mes heureux jours. C'étoit revenir de loin sur mes pas.

Le lavis des mappes de nos géomètres m'avoit aussi rendu le goût du dessin. J'achetai des couleurs, et je me mis à faire des fleurs et des paysages. C'est dommage que je me sois trouvé peu de talent pour cet art; l'inclination y étoit tout entière. Au milieu de mes crayons et de mes pinceaux j'aurois

passé des mois entiers sans sortir. Cette occupation devenant pour moi trop attachante, on étoit obligé de m'en arracher

Sur cet épisode de la vie de Jean-Jacques Rousseau les érudils sont muels : la raison en est assez facile à démêler. Un érudit est toujours avide de documents inédits. Or, ici, r incendie, le grand ennemi des archives, a détruit au Palais des ducs de Savoie tous les documents, sauf les mappes et les tabelles, relatifs au cadastre sarde. Nous ne connaîtrons donc ni les appointements de Jean-Jacques, ni les notes de ses supérieurs, ni son dossier secret. Cependant si Jean- Jacques est, selon Vexpression de Sainte-Beuve, celui « qui a mis du vert dans notre littérature », le goût de Vaquarelle qu'il contracta parmi ses camarades de bureau n'y est peut-être pas étranger. L'hypothèse vaut que Von s'y arrête.

Jean-Jacques Rousseau aquarelliste ! Nous n'inventons rien... C'est lui-même qui vient de nous le dire : « Le lavis des mappes de nos géomètres m'avait aussi rendu le goût du dessin. J'achetai des couleurs et je me mis à faire des fleurs et des paysages. Et ce ne doit pas être là le simple souvenir d'une tentative amusante d'un jeune homme de 20 ans. Rousseau vécut à Chamhéry dans une véritable école de beauxarts, car ce service du cadastre comportait un très grand nombre de virtuoses du dessin à la plume, du lavis et de l'aquarelle. De l'œuvre collective des géomètres du cadastre de Savoie, nous possédons un ensemble de cartes ou mappes d'une très grande beauté d'exécution et d' une fraîcheur de teintes surpre-

nanie. Malheureusemenl, beaucoup de ces mappes ont beaucoup servi et elles sont fort déchirées... Mais celles qui sont à peu près intactes, comme celles de la commune de la Chapelle-du-Mont-du-Chat, en face d'Aix-les- Bains, nous frappent par le fini de Vexécution et la beauté du coloris.

Les géomètres accompagnés de leurs arpenteurs allaient avec le beau temps dans les communautés d'habitants et là, en plein air, ils procédaient au relevé de Vensemble du territoire de la communauté. Chaque parcelle était nettement délimitée en présence des parties, recevait un numéro et, ainsi individualisée, sa surface déterminait plus tard le chiffre de V impôt foncier ou taille royale que son propriétaire devait acquitter annuellement. Les maisons sont indiquées en rouge, les champs cultivés par une teinte rose, les parties rochers par des teintes grises et les forêts par de petits arbres verts.

Ce cadastre est entré en service dès 1738. Ces mappes une fois entoilées assez solidement, on s'en est servi avec une véritable fureur, car les indications qu'elles portaient valaient titre de propriété. D'autre part, jusqu'en 1862, elles ont servi à la répartition de l'impôt foncier dans les communes. A force d'avoir piqué sur ces mappes les épingles fixatrices du papier calque, les employés du cadastre au XIX^ siècle ont dégradé V œuvre de leurs prédécesseurs du XVIII^ siècle. Malgré tout, cependant il subsiste assez de cette œuvre pour plonger dans la surprise,

Rousseau n'était pas dans la section des géomètres. // était dans la section des calculateurs, dans celle où l'on était obligé de travailler dans des bureaux empuantis et où l'on ne connaissait pas l'ivresse du

travail en plein air. Mais Rousseau comptait des amis parmi les géomètres. Il en nomme un avec lequel il faisait de la musique chez Mme de Warens. Il est probable que ces « fleurs et ces paysages », il ne les exécuta qu'en compagnie de camarades qui, comme Canovas partageaient son enthousiasme pour les beaux-arts.

A plus d'un siècle de distance, des bureaux du successeur de i Intendant général qui avait embauché Rousseau, devaient sortir des représentants notoires de l'Ecole savoyarde de peinture au XX^ siècle : Fillard, l'aquarelliste ; Cachoud, le peintre des nuits éloilées ; Communal, le peintre de la montagne. Comme Rousseau, ils commencèrent dans les bureaux d'une administration, celle des Ponts et Chaussées. Comme Rousseau, ils admirèrent le dessin des lavis, comme lui ils achetèrent des couleurs et firent des fleurs et des paysages...

Jean-Jacques nous explique que la passion de la musique l'ayant emporté sur celle du dessin, il en vint à prendre en dégoût sa tâche de bureaucrate. Il finit par convaincre Mme de Warens et finalement apporta un jour sa démission à M. Cocelli, directeur général du Cadastre. Près de deux ans après son entrée dans l'administration, Jean-Jacques la quitta pour courir à Chambéry le cachet comme professeur de musique.

Celte explication est plausible, très vraisemblable : cette passion de la musique devait entraîner des distractions chez le calculateur. Jean-Jacques lui-même

V avoue. Il devait être alors fortement réprimandé. Or, à cette époque, les fonctionnaires du cadastre étaient responsables pécuniairement de leurs erreurs ; Rousseau devait craindre une mise en congé.

Depuis, nous avons connu des administrations plus débonnaires où, sous le couvert de V irresponsabilité les bureaucrates pouvaient versifier en paix ou s'abstraire dans les données d'un roman. Mais Rousseau bureaucrate devait fournir huit heures d'un «maussade travail n. S'il parle en bien de ses collègues les géomètres, il traite durement ses collègues directs de la section des calculateurs « manants dont l'haleine et la sueur empuantissaient son bureau et lui donnaient le vertige ». En somme, Jean-Jacques devait être au plus mal avec ses collègues de la même cage. C'est un état d'esprit assez banal dans le monde de la bureaucratie de tous les temps...

Pour le XVI 11^ siècle, la confection d'un cadastre, base plus juste de la répartition des impôts royaux, constituait une réforme importante pour un état. Les rois de Sardaigne établissant un cadastre d'abord en Piémont, ensuite en Savoie, se mirent par là en tête des princes réformateurs. L'on sait qu'ils persévérèrent dans cette voie pendant le cours du XVI 11^ siècle et qu'ils surent réaliser chez eux le rachat des droits féodaux 25 ans avant la Révolution française. Partisans du despotisme éclairé, s'ils se rendirent insupportables par leur ambition d'avoir une armée considérable, dressée à la prussienne, et dont les majors se rendaient odieux à la population civile, ils

surent néanmoins imposer des réformes administratives importantes et hardies. On peut dire d'eux qu'ils avaient le goût de V organisation.

Jean- Jacques devenu fonctionnaire de ces despotes éclairés, loue en 1736 dans la pièce de vers qu'il intitula le « Verger des Charmettes » les ducs de Savoie d'avoir réalisé cette juste réforme du cadastre. Au contraire dans les Confessions, Jean-Jacques prétend que cette ridicule réforme n'était qu'un moyen plus perfectionné d'appauvrir la Savoie au profit de ses maîtres. Cette différence d'appréciation s'explique. En 1736 Jean- Jacques avait appris de Mme de Warens à respecter une « noblesse illustre «, tandis qu'à l'époque des Confessions, Rousseau est redevenu un fier républicain et un nouveau Don Quichotte en lutte contre les Grands. Il dénie alors à un despote, même éclairé, d'avoir eu des conceptions administratives heureuses. C'était là, il faut l'avouer, un préjugé.

guerre en Tandis qu'alnsi partagé entre le travail, le plaisir

y7^.y. et l'instruction, je vivois dans le plus doux repos,

l'Europe n'étoit pas si tranquille que moi. La

France et l'Empereur venoient de s'entre-déclarer

la guerre : le roi de Sardaigne ( 1 ) étoit entré dans la

(1) Charles-Emmanuel III avait conclu un traité d'alliance avec les Français contre l'Autriche. — Le 14 oct. 1733, la guerre fut déclarée à cette dernière puissance. Aussitôt une armée française passa en Piémont pour envahir le Milanais. Victorieuse d'abord, l'armée française commandée par le comte de Broglie se laissa surprendre le 14 septembre 1734 sous les murs de Parme. Cette armée fut sauvée grâce au sacrifice de la cavalerie piémontaise qui protégea la retraite sur Guastalla,

querelle, et l'armée françoise filoit en Piémont pour entrer dans le Milanais. 11 en passa une colonne par Chambéri, et entre autres le régiment de Champagne, dont étoit colonel M. le duc de La Trimouille, auquel je fus présenté, qui me promit beaucoup de choses, et qui sûrement n'a jamais repensé à moi. Notre petit jardin étoit précisément au haut du faubourg par lequel entroient les troupes, de sorte que je me rassasiois du plaisir d'aller les voir passer, et je me passionnois pour le succès de cette guerre jean-Jacques comme s'il m'eût beaucoup intéressé. Jusque-là francophile. je ne m'étois pas encore avisé de songer aux affaires publiques, et je me mis à lire les gazettes, pour la première fois, mais avec une telle partialité pour la France, que le cœur me battoit de joie à ses moindres avantages et que ses revers m'affligeoient comme s'ils fussent tombés sur moi. Si cette folie n'eût été que passagère, je ne daignerois pas en parler ; mais elle s'est tellement enracinée dans mon cœur sans aucune raison, que lorsque j'ai fait dans la suite, à Paris, l'antidespote et le fier républicain, je sentois en dépit de moi-même une prédilection secrète pour cette même nation que je trouvois servile et pour ce gouvernement que j'affectois de fronder. Ce qu'il y avoit de plaisant étoit qu'ayant honte d'un penchant si contraire à mes maximes, je n'osois l'avouer à personne, et je raillois les François de leurs défaites, tandis que le cœur m'en saignoit plus qu'à eux. Je suis sûrement le seul qui, vivant chez une nation qui le traitoit bien, et qu'il adoroit, se soit fait chez elle un faux air de la dédaigner. Enfin, ce penchant s'est trouvé si désintéressé de ma part, si fort, si constant, si

invincible, que même depuis ma sortie du royaume, depuis que le gouvernement, les magistrats, les auteurs, s'y sont à l'envi déchaînés contre moi, depuis qu'il est devenu de bon air de m'accabler d'injustices et d'outrages, je n'ai pu me guérir de ma folie. Je les aime en dépit de moi, quoiqu'ils me

maltraitent

J'ai cherché longtems la cause de cette partialité, et je n'ai pu la trouver que dans l'occasion qui la vit naître. Un goût croissant pour la littérature m'attachoit aux livres françois, aux auteurs de ces livres, et au pays de ces auteurs. Au moment même que défiloit sous mes yeux l'armée françoise, je lisois les Grands Capitaines de Brantôme. J'avois la tête pleine des Clisson, des Bayard, des Lautrec, des Coligny, des Montmorency, des La Trimouille, et je m'affectionnois à leurs descendans comme aux héritiers de leur mérite et de leur courage. A chaque régiment qui passoit, je croyois revoir ces fameuses bandes noires qui jadis avoient tant fait d'exploits en Piémont. Enfin j'appliquois à ce que je voyois les idées que je puisois dans les livres ; mes lectures continuées et toujours tirées de la même nation nourrissoient mon affection pour elle, et m'en firent enfin une passion aveugle que rien n'a pu surmonter. J'ai eu dans la suite occasion de remarquer dans mes voyages que cette impression ne m'étoit pas particulière, et qu'agissant plus ou moins dans tous les pays sur la partie de la nation qui aimoit la lecture et qui cultivoit les lettres, elle balançoit la haine générale qu'inspire l'air avantageux des François. Les Romans plus que les hommes leur attachent les femmes de tous les pays, leurs

chefs-d'œuvre dramatiques affectionnent la jeunesse à leurs théâtres. La célébrité de celui de Paris y attire des foules d'étrangers qui en reviennent enthousiastes : enfin l'excellent goût de leur littérature leur soumet tous les esprits qui en ont, et dans la guerre si malheureuse dont ils sortent, j'ai vu leurs auteurs et leurs philosophes soutenir la gloire du nom françois ternie par leurs guerriers.

J'étois donc François ardent, et cela me rendit nouvelliste. J'allois avec la foule des gobe-mouches attendre sur la place l'arrivée des courriers, et plus bête que l'âne de la fable, je m'inquiétois beaucoup pour savoir de quel maître j'aurois l'honneur de porter le bât ; car on prétendoit alors que nous appartiendrions à la France, et l'on faisoit de la Savoie un échange pour le Milanais. Il faut pourtant convenir que j'avois quelques sujets de crainte ; car si cette guerre eût mal tourné pour les alliés, la pension de Maman couroit un grand risque. Mais j'étois plein de confiance dans mes bons amis, et pour le coup, malgré la surprise de M. de Broglie, cette confiance ne fut pas trompée, grâce au roi de Sardaigne, à qui je n'avois pas pensé.

Tandis qu'on se battoit en Italie, on chantoit en Les conceris de France. Les opéras de Rameau (1) commençoient à ^^^^ ^ faire du bruit, et relevèrent ses ouvrages théoriques que leur obscurité laissoit à la portée de peu de gens. Par hasard, j'entendis parler de son Traité derharmonie, et jen'eus pointdereposque jen'eusse

(1) Jean-Philippe Rameau (1683-1768) renouvela la science de l'harmonie.

acquis ce livre. Par un autre hasard, je tombai malade. La maladie étoit inflammatoire ; elle fut vive et courte, mais ma convalescence fut longue, et je ne fus d'un mois en état de sortir. Durant ce tems j'ébauchai, je dévorai mon Traité de Vharmonie ; mais il étoit si long, si diffus, si mal arrangé, que je sentis qu'il me falloit un tems considérable pour l'étudier et le débrouiller. Je suspendois mon application et je récréois mes yeux avec de la musique. Les cantates de Bernier (1), sur lesquelles je m'exerçois, ne me sortoient pas de l'esprit. J'en appris par cœur quatre ou cinq, entre autres celle des Amours dormons, que je n'ai pas revue depuis ce tems-là, et que je sais encore presque tout entière, de même que V Amour piqué par une abeille, très jolie cantate de Clérambault, que j'appris à peu près dans le même tems.

Pour m'achever, il arriva de la Val-d'Aoste un jeune organiste appelé l'abbé Palais, bon musicien, bon homme, et qui accompagnoit très bien du clavecin. Je fais connoissance avec lui ; nous voilà inséparables. Il étoit élève d'un moine italien, grand organiste. Il me parloit de ses principes : je les comparois avec ceux de mon Rameau ; je remplissois ma tète d'accompagnemens, d'accords, d'harmonie. Il falloit se former l'oreille à tout cela : je proposai à Maman un petit concert tous les mois ; elle y consentit. Me voilà si plein de ce concert, que ni jour ni nuit, je ne m'occupois d'autre chose ; et réellement cela m'occupoit, et beaucoup,

(1) Nicolas Bernier, compositeur, maitre de la Chapelle du Roi (166t-173t). auteur de Motels et des Cantates françaises.

pour rassembler la musique, les concertans, les instrumens, tirer les parties, etc. Maman chantoit; le P. Caton (1), dont j'ai parlé, et dont j'ai à parler encore, chantoit aussi ; un maître à danser appelé Roche, et son fils jouaient du violon ; Canavas, musicien piémontois, qui travailloit au cadastre, et qui depuis s'est marié à Paris, jouoit du violoncelle ; l'abbé Palais accompagnoit du clavecin : j'avois l'honneur de conduire la musique, sans oublier le bâton du bûcheron. On peut juger combien tout cela étoit beau ! pas tout à fait comme chez M. de Treytorens ; mais il ne s'en falloit guère.

Le petit concert de madame de Warens, nouvelle convertie, et vivant, disoit-on, des charités du roi, faisoit murmurer la séquelle dévote ; mais c'étoit un amusement agréable pour plusieurs honnêtes gens. On ne devineroit pas qui je mets à leur tête en cette occasion ? Un moine, mais un moine homme de mérite, et même aimable, dont les infortunes m'ont dans la suite bien vivement affecté, et dont la mémoire, liée à celle de mes beaux jours, m'est encore chère. Il s'agit du P. Caton, cordelier, qui, conjointement avec le comte Dortan, avoit fait saisir à Lyon la musique du pauvre petit chat ; ce qui n'est pas le plus beau trait de sa vie. Il étoit bachelier de Sorbonne : il avoit vécu longtems à Paris dans le plus grand monde et très faufilé

(1) Le P. Caton était en 1734 gardien du couvent des Cordelière à Chambéry. Sa maison fut troublée par des dissensions et, le 11 janvier 1736, le roi écrivait au Supérieur de l'Ordre d'avoir • à faire cesser des partis et des caballes surtout contre le P. Caton. • (Cf. Mugnier : Op. cit.. p. 131-2.)

surtout chez le marquis d'Antremont (1), alors ambassadeur de Sardaigne. G'étoit un grand homme, bien fait, le visage plein, les yeux à fleur de tête, des cheveux noirs qui faisoient sans affectation le crochet à côté du front ; l'air à la fois noble, ouvert, modeste, se présentant simplement et bien ; n'ayant ni le maintien cafard ou effronté des moines, ni l'abord cavalier d'un homme à la mode, quoiqu'il le fût, mais l'assurance d'un honnête homme qui, sans rougir de sa robe, s'honore lui-même et se sent toujours à sa place parmi les honnêtes gens. Quoique le P. Caton n'eût pas beaucoup d'études pour un docteur, il en avoit beaucoup pour un homme du monde ; et n'étant point pressé de montrer son acquis, il le plaçoit si à propos, qu'il en paroissoit davantage. Ayant beaucoup vécu dans la société, il s'étoit plus attaché aux talens agréables qu'à un solide savoir. Il avoit de l'esprit, faisoit des vers, parloit bien, chantoit mieux, avoit la voix belle, touchoit l'orgue et le clavecin. Il n'en falloit pas tant pour être recherché ; aussi l'étoit-il ; mais cela lui fit si peu négliger les soins de son état, qu'il parvint, malgré des concurrens très jaloux, à être élu définiteur de sa province, ou, comme on dit, un des grands colliers de l'ordre.

Ce P. Gaton fit connoissance avec Maman chez le marquis d'Antremont. Il entendit parler de nos concerts, il en voulut être ; il en fut, et les rendit brillans. Nous fûmes bientôt liés par notre goût commun pour la musique, qui chez l'un et chez

(1) Marquis d'Entreraont (Jean-François de Bellegarde), ancien président de la Chambre des Comptes et ambassadeur en France.

l'autre étoit une passion très vive ; avec cette différence qu'il étoit vraiment musicien, et que je n'étois qu'un barbouillon. Nous allions avec Canavas et l'abbé Palais faire de la musique dans sa chambre, et quelquefois à son orgue les jours de fête. Nous dînions souvent à son petit couvert ; car ce qu'il avoit encore d'étonnant pour un moine est qu'il étoit généreux, magnifique, et sensuel sans grossièreté. Les jours de nos concerts il soupoit chez Maman. Ces soupers étoient très gais, très agréables ; on y disoit le mot et la chose ; on y chantoit des duos ; j'étois à mon aise, j'avois de l'esprit, des saillies : le P. Caton étoit charmant, Maman étoit adorable, l'abbé Palais, avec sa voix de bœuf, étoit le plastron. Momens si doux de la folâtre jeunesse, qu'il y a de tems que vous êtes partis !

Comme je n'aurai plus à parler de ce pauvre P. Caton, que j'achève ici en deux mots sa triste histoire. Les autres moines, jaloux ou plutôt furieux de lui voir un mérite, une élégance de mœurs qui n'avoit rien de la crapule monastique, le prirent en haine, parce qu'il n'étoit pas aussi haïssable qu'eux. Les chefs se liguèrent contre lui, et ameutèrent les moinillons envieux de sa place, et qui n'osoient auparavant le regarder. On lui fit mille affronts, on le destitua, on lui ôta sa chambre, qu'il avoit meublée avecgoût, quoique avec simplicité, on le relégua je ne sais où ; enfin ces misérables l'accablèrent de tant d'outrages, que son âme honnête et fière avec justice n'y put résister, et après avoir fait les délices des sociétés les plus aimables, il mourut de douleur sur un vil grabat, dans quel-

que fond de cellule ou de cachot, regretté, pleuré

de tous les honnêtes gens dont il fut connu, et qui

ne lui ont trouvé d'autre défaut que d'être moine.

J.-J. quitte le Avec ce petit train de vie, je fis si bien en très

Cadastre pour g^^ ^^ tems qu'absorbé tout entier par la musi-

devenir profes- ' ^ ^

seuc de musi- que, je me trouvai hors d'état de penser à autre que à Cham- chose. Je n'allois plus à mon bureau qu'à contre-

béru,

cœur ; la gêne et l'assiduité au travail m'en firent un supplice insupportable, et j'en vins enfin à vouloir quitter mon emploi pour me livrer totalement à la musique. On peut croire que cette folie ne passa pas sans opposition. Quitter un poste honnête et d'un revenu fixe pour courir après des écoliers incertains, étoit un parti trop peu sensé pour plaire à Maman. Même en supposant mes progrès futurs aussi grands que je me les figurois, c'étoit borner bien modestement mon ambition que de me réduire pour la vie à l'état de musicien. Elle qui ne formoit que des projets magnifiques, et qui ne me prenoit plus tout à fait au mot de M. d' Aubonne, me voyoit avec peine occupé sérieusement d'un talent qu'elle trouvoit si frivole, et me répétoit souvent ce proverbe de province, un peu moins juste à Paris, que qui bien chante et bien danse fait un métier qui peu avance. Elle me voyoit d'un autre côté entraîné par un goût irrésistible ; ma passion de musique devenoit une fureur, et il étoit à craindre que mon travail, se sentant de mes distractions, ne m'attirât un congé qu'il valoit beaucoup mieux prendre de moi-même. Je lui représentois encore que cet emploi n'avoit pas longtems à durer, qu'il me falloit un talent pour vivre, et qu'il étoit plus sûr d'achever d'acquérir par la pratique celui

auquel mon goût me portoit, et qu'elle m'avoit choisi, que de me mettre à la merci des protections, ou de faire de nouveaux essais qui pouvoient mal réussir, et me laisser, après avoir passé l'âge d'apprendre, sans ressource pour gagner mon pain. Enfin j'extorquai son consentement plus à force d'importunités et de caresses que de raisons dont elle se contentât. Aussitôt je courus remercier fièrement M. Coccelli, directeur général du cadastre, comme si j'avois fait l'acte le plus héroïque, et je quittai volontairement mon emploi, sans sujet, sans raison, sans prétexte, avec autant et plus de joie que je n'en avois eu à le prendre il n'y avoit pas deux ans.

Cette démarche, toute folle qu'elle étoit, m'attira dans le pays une sorte de considération qui me fut utile. Les uns me supposèrent des ressources que je n'avois pas ; d'autres, me voyant livré tout à fait à la musique, jugèrent de mon talent par mon sacrifice, et crurent qu'avec tant de passion pour cet art je devois le posséder supérieurement. Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois ; je passai là pour un bon maître, parce qu'il n'y en avoit que de mauvais. Ne manquant pas, au reste, d'un certain goût de chant, favorisé d'ailleurs par mon âge et par ma figure, j'eus bientôt plus d'écolières qu'il ne m'en falloit pour remplacer ma paye de secrétaire.

Il est certain que pour l'agrément de la vie on ne pouvoit passer plus rapidement d'une extrémité à l'autre. Au cadastre, occupé huit heures par jour du plus maussade travail, avec des gens encore plus maussades, enfermé dans un triste bureau em-

puanti de l'haleine et de la sueur de tous ces manans, la plupart fort mal peignés et fort malpropres, je me sentois quelquefois accablé jusqu'au vertige par l'attention, l'odeur, la gêne et l'ennui- Au lieu de cela, me voilà tout à coup jeté parmi le beau monde, admis, recherché dans les meilleures maisons ; partout un accueil gracieux, caressant, un air de fête : d'aimables demoiselles bien parées m'attendent, me reçoivent avec empressement; je ne vois que des objets charmans, je ne sens que la rose et la fleur d'orange ; on chante, on cause, on rit, on s'amuse ; je ne sors de là que pour aller ailleurs en faire autant. On conviendra qu'à égalité' dans les avantages il n'y avoit pas à balancer dans le choix. Aussi me trouvai-je si bien du mien, qu'il ne m'est arrivé jamais de m'en repentir, et je ne m'en repens pas même en ce moment, où je pèse au poids de la raison les actions de ma vie, et où je suis délivré des motifs peu sensés qui m'ont entraîné.

Eloge de Cham- Voilà presque l'unique fois qu'en n'écoutant que béry ei des j^^gg penchans je n'ai pas vu tromper mon attente.

Cnambericnnes r- j i r

par Jean-Jnc- L'accueil aisé, l'esprit liant, l'humeur facile des

9"es. habitans du pays, me rendirent le commerce du

monde aimable, et le goût que j'y pris alors m'a

bien prouvé que si je n'aime pas à vivre parmi les

hommes, c'est moins ma faute que la leur.

C'est dommage que les Savoyards ne soient pas riches, ou peut-être seroit-ce dommage qu'ils le fussent ; car tels qu'ils sont, c'est le meilleur et le plus sociable peuple que je connoisse. S'il est une petite ville au monde où l'on goûte la douceur de la vie dans un commerce agréable et sûr, c'est

Chambéri. La noblesse de la province, qui s'y rassemble, n'a que ce qu'il faut de bien pour vivre; elle n'en a pas assez pour parvenir ; et ne pouvant se livrer à l'ambition, elle suit par nécessité le conseil de Cynéas. Elle dévoue sa jeunesse à l'état militaire, puis revient vieillir paisiblement chez soi. L'honneur et la raison président à ce partage. Les femmes sont belles, et pourroient se passer de l'être ; elles ont tout ce qui peut faire valoir la beauté, et même y suppléer. Il est singulier qu'appelé par mon état à voir beaucoup de jeunes filles, je ne me rappelle pas d'en avoir vu à Chambéri une seule qui ne fût pas charmante. On dira que j'étois disposé à les trouver telles, et l'on peut avoir raison; mais je n'avois pas besoin d'y mettre du mien pour cela. Je ne puis, en vérité, me rappeler sans plaisir Je souvenir de mes jeunes écolières. Que ne puis-je, en nommant ici les plus aimables, les rappeler de même, et moi avec elles, à l'âge heureux où nous étions lors des momens aussi doux qu'innocens que j'ai passés auprès d'elles !

La première fut Mlle de Mellarède ( 1 ), ma voisine, De quelques éièsœur de l'élève de M. Gaime. C'étoit une brune très "r'^^'.tf'^Hnn.

Jacques dans

vive, mais d'une vivacité caressante, pleine de la noblesse. grâce, et sans étourderie. Elle étoit un peu maigre, comme sont la plupart des filles à son âge ; mais ses yeux brillans, sa taille fine et son air attirant n'avoient pas besoin d'embonpoint pour plaire.

(1) Mlle de Mellarède, fille du ministre Pierre de Mellarède, comte du Bettonet, vivait avec sa mère et son frère, Amé Philibert, abbé commendataire de l'abbaye de Talloires,sur les bords du lac d'Annecy. Les Mellarède demeuraient à Chambéry dans la Grand'Rue.

J'y allois le matin, et elle étoit encore ordinairement en déshabillé, sans autre coiffure que ses cheveux négligemment relevés, ornés de quelques fleurs qu'on mettoit à mon arrivée, et qu'on ôtoit à mon départ pour se coiffer. Je ne crains rien tant dans le monde qu'une jolie personne en déshabillé ; je la redouterois cent fois moins parée. Mlle de Menthon (1), chez qui j'allois l'après-midi, l'étoit toujours, et me faisoit une impression tout aussi douce, mais différente. Ses cheveux étoient d'un blond cendré : elle étoit très mignonne, très timide et très blanche ; une voix nette, juste et flûtée, mais qui n'osoit se développer. Elle avoit au sein la cicatrice d'une brûlure d'eau bouillante, qu'un fichu de chenille bleue ne cachoit pas extrêmement. Cette marque attiroit quelquefois de ce côté mon attention, qui bientôt n'étoit plus pour la cicatrice. Mlle de Challes (2), une autre de mes voisines, étoit une fille faite ; grande, belle carrure, de l'embonpoint ; elle avoit été très bien. Ce n'étoit plus une beauté, mais c'étoit une personne à citer pour la bonnegrâce,pourrhumeurégale,pourle bon naturel. Sa sœur. Madame de Charly (3), la plus belle femme de Chambéri, n'apprenoit plus la musique, mais elle la faisoit apprendre à sa fille, toute jeune encore, mais dont la beauté naissante eût promis d'égaler cellede sa mère, si malheureusement ellen'eût été

(1) Mlle de Menthon, fille de Bernard de Menthon de Montrottier, demeurait rue de la Juiverie.

(2) Mlle de Challes était la fille de Henri-Joseph Millet, marquis de Challes» voisin et ami de M"» de Warens.

(3) M™« de Charly, femme de Marc-Antoine Costa, comte de Charlie, capitaine de cavalerie au service du roi de Sardaigne,puis de l'Electeur de Bavière.

un peu rousse. J'avois à la Visitation une petite demoiselle françoise, dont j'ai oublié le nom, mais qui mérite une place dans la liste de mes préférences. Elle avoit pris le ton lent et traînant des religieuses, et sur ce ton traînant elle disoit des choses très saillantes qui ne sembloient pas aller avec son maintien. Au reste, elle étoit paresseuse, n'aimait pas à prendre la peine de montrer son esprit, et c'étoit une faveur qu'elle n'accordoii pas à tout le monde. Ce ne fut qu'après un mois ou deux de leçons et de négligence qu'elle s'avisa de cet expédient pour me rendre plus assidu ; car je n'ai jamais pu prendre sur moi de l'être. Je me plaisois à mes leçons quand j'y étois, mais je n'aimois pas être obligé de m'y rendre, ni que l'heure me commandât. En toute chose la gêne et l'assujettissement me sont insupportables ; ils me feroient prendre en haine le plaisir même. On dit que chez les mahométans un homme passe au point du jour dans les rues pour ordonner aux maris de rendre le devoir à leurs femmes. Je serois un mauvais Turc à ces heures-là.

M. de Conzié, gentilhomme savoyard, alors jeune et aimable, eut la fantaisie d'apprendre la musique, ou plutôt de faire connoissance avec celui qui l'enseignoit. Avec de l'esprit et du goût pour les belles connoissances, M. de Conzié avoit une douceur de caractère qui le rendoit très liant, et je l'étois beaucoup moi-même pour les gens en qui je la trouvois. La liaison fut bientôt faite (1). Le germe de littéra-

M. de Conzié élève el ami de Jean- Jacques.

(1) François-Joseph de Conzié, né en 1706, d'une famille qui

lure et de philosophie qui commençoit à fermenter dans ma tête, et qui n'attendoit qu'un peu de culture et d'émulation pour se développer tout à fait, les trouvoit en lui. M. de Conzié avoit peu de disposition pour la musique ; ce fut un bien pour moi ; les heures des leçons se passoient à tout autre chose qu'à solfier. Nous déjeunions, nous causions, nous lisions quelques nouveautés, et pas un mot de musique. La correspondance de Voltaire avec le prince royal de Prusse faisoit du bruit alors : nous nous entretenions souvent de ces deux hommes célèbres, dont l'un, depuis peu sur le trône, s'annonçoit déjà tel qu'il devoit dans peu se montrer, et dont l'autre, aussi décrié qu'il est admiré maintenant, nous faisoit plaindre sincèrement le malheur qui sembloit le poursuivre, et qu'on voit si souvent être l'apanage des grands talens. Le prince de Prusse avoit été peu heureux dans sa jeunesse, et Voltaire sembloit fait pour ne l'être jamais. L'intérêt que nous prenions à l'un et à l'autre s'étendoit à tout ce qui s'y rapportoit. Rien de tout ce qu'écrivoit Voltaire ne nous échappoit. Le goût que je pris à ces lectures m'inspira le désir d'apprendre à écrire avec élégance, et de tâcher d'imiter le beau coloris de cet auteur, dont j'étois enchanté. Quelque tems après parurent ses Lettres philosophiques. Quoiqu'elles ne soient assurément pas son

tire son nom d'un petit château situé à Bloye, près Rumilly, était fils d'Edouard de Conzié. Son père s'était marié en seconde noce à Louise Favre des Cliarmettes. — François-Joseph abandonna le service en 1733, c'est-à-dire à 27 ans, et vint se fixer auprès de sa mère dans leur maison à l'entrée de l'étroit vallon des Cbarmettes.

meilleur ouvrage, ce fut celui qui m'attira le plus vers l'étude, et ce goût naissant ne s'éteignit plus depuis ce tems-là.

J'avois quelques écolières aussi dans la bourgeoi- Jean-Jacques ei sie, et une entre autres qui fut la cause indirecte cotn!^^ d'un changement de relation dont j'ai à parler, puisque enfin je dois tout dire. Elle étoit fille d'un épicier, et se nommoit Mlle Lard (1), vrai modèle d'une statue grecque, et que je citerois pour la plus belle fille que j'aie jamais vue, s'il y avoit quelque véritable beauté sans vie et sans âme. Son indolence, sa froideur, son insensibilité, al. loient à un point incroyable. Il étoit également impossible de lui plaire et de la fâcher, et je suis .

persuadé que, si on eût fait sur elle quelque entre, prise, elle aurait laissé faire, non par goût, mais par stupidité. Sa mère, qui n'en vouloit pas courir le risque, ne la quittoit pas d'un pas. En lui faisant apprendre à chanter, en lui donnant un jeune maître, elle faisoit tout de son mieux pour l'émoustiller; mais cela ne réussit point. Tandis que le maître agaçoit la fille, la mère agaçoit le maître, et cela ne réussissoit pas beaucoup mieux. Madame Lard ajoutoit à sa vivacité naturelle toute celle que sa fille auroit dû avoir. C'étoit un petit minois éveillé, chiffonné, marqué de petite vérole. Elle avoit de petits yeux très ardens, et un peu rouges, parce qu'elle y avoit presque toujours mal. Tous les ma-

(1) La jeune Mlle Lard se prénommait Péronne. Elle était la fille de l'épicier Jean Lard et de Marie Beauregard, son épouse. — Péronne Lard épousa le 12 juin 1749 le docteur Joseph Fleury, à Chambéry. — M. Mugnier a retrouvé le cahier de chant de la jeune Péronne. (Cf. Mugnier : Op. cit., p. 134.)

Où Madame de Warens traite Jean- Jacques en homme.

tins, quand j'arrivois, je trouvois prêt mon café à la crème, et la mère ne manquoit jamais de m'accueillir par un baiser bien appliqué sur la bouche, et que par curiosité j'aurois voulu rendre à la fille, pour voir comment elle l'auroit pris. Au reste, tout cela se faisoit si simplement et si fort sans conséquence, que, quand M. Lard étoit là, les agaceries et les baisers n'en alloient pas moins leur train. G'étoit une bonne pâte d'homme, le vrai père de sa fille, et que sa femme ne trompoit pas, parce qu'il n'en étoit pas besoin.

Je me prêtois à toutes ces caresses avec ma balourdise ordinaire, les prenant tout bonnement pour des marques de pure amitié. J'en étois pourtantimportunéquelquefois,carla vive Madame Lard ne laissoit pas d'être exigeante, et si dans la journée j'avois passé devant la boutique sans m'arrêter, il y auroit eu du bruit. 11 falloit, quand j'étois pressé, que je prisse un détour pour passer dans une autre rue, sachant bien qu'il n'étoit pas aussi aisé de sortir de chez elle que d'y entrer.

Madame Lard s'occupoit trop de moi pour que je ne m'occupasse point d'elle. Ses attentions me touchoient beaucoup; j'en parlois à Maman comme d'une chose sans mystère, et quand il y en auroit eu, je ne lui en aurois pas moins parlé; car lui faire un secret de quoi que ce fût ne m'eût pas été possible : mon cœur étoit ouvert devant elle comme devant Dieu. Elle ne prit pas tout à fait la chose avec la même simplicité que moi. Elle vit des avances où je n'avois vu que des amitiés; elle jugea que Madame Lard, se faisant un point d'honneur de me laisser moins sot qu'elle ne m'avoit trouvé, parviendroit

de manière ou d'autre à se faire entendre, et outre qu'il n'étoit pas juste qu'une autre femme se chargeât de l'instruction de son élève, elle avoit des motifs plus dignes d'elle pour me garantir des pièges auxquels mon âge et mon état m'exposoient. Dans le même tems, on m'en tendit un d'une espèce plus dangereuse, auquel j'échappai, mais qui lui fit sentir que les dangers qui me menaçoient sans cesse rendoient nécessaires tous les préservatifs qu'elle y pouvoit apporter.

Quoi qu'il en soit, Maman vit que, pour m'arracher au péril de ma jeunesse, il étoit tems de me traiter en homme, et c'est ce qu'elle fit, mais de la façon la plus singulière dont jamais femme se soit avisée en pareille occasion. Je lui trouvai l'air plus grave, et le propos plus moral qu'à son ordinaire. A la gaieté folâtre dont elle entremêloit ordinairement ses instructions succéda tout à coup un ton toujours soutenu, qui n'étoit ni familier, ni sévère, mais qui sembloit préparer une explication. Après avoir cherché vainement en moi-même la raison de ce changement, je la lui demandai ; c'étoit ce qu'elle attendoit. Elle me proposa une promenade au petit jardin pour le lendemain : nous y fûmes dès le matin. Elle avoit pris ses mesures pour qu'on nous laissât seuls toute la journée ; elle l'employa à me préparer aux bontés qu'elle vouloit avoir pour moi, non, comme une autre femme, par du manège et des agaceries ; mais par des entretiens pleins de sentiment et de raison, plus faits pour m'instruire que pour me séduire, et qui parloient plus à mon cœur qu'à mes sens. Cependant, quelque

excellens et utiles que fussent les discours qu'elle me tint, et quoiqu'ils ne fussent rien moins que froids et tristes je n'y fis pas toute l'attention qu'ils méritoient, et je ne les gravai pas dans ma mémoire comme j'aurois fait dans tout autre tems. Son début, cet air de préparatif m'avoit donné de l'inquiétude : tandis qu'elle parloit, rêveur et distrait malgré moi, j'étois moins occupé de ce qu'elle disoit que de chercher à quoi elle en vouloit venir, et sitôt que je l'eus compris, ce qui ne me fut pas facile, la nouveauté de cette idée, qui depuis que je vivois auprès d'elle ne m'étoit pas venue une seule fois dans l'esprit, m'occupant alors tout entier, ne me laissa plus le maître de penser à ce qu'elle me disoit. Je ne pensois qu'à elle et je ne l'écoutois pas.

Vouloir rendre les jeunes gens attentifs à ce qu'on leur veut dire, en leur montrant au bout un objet très intéressant pour eux, est un contre-sens très ordinaire aux instituteurs, et que je n'ai pas évité moi-même dans mon Emile. Le jeune homme, frappé de l'objet qu'on lui présente, s'en occupe uniquement, et saute à pieds joints par-dessus vos discours préliminaires pour aller d'abord où vous le menez trop lentement à son gré. Quand on veut le rendre attentif, il ne faut pas se laisser pénétrer d'avance, et c'est en quoi Maman fut maladroite. Par une singularité qui tenoit à son esprit systématique, elle prit la précaution très vaine de faire ses conditions ; mais sitôt que j'en vis le prix, je ne les écoutai pas même, et je me dépêchai de consentir à tout. Je doute même qu'en pareil cas il y ait sur la terre entière un homme assez franc ou assez coura-

geux pour oser marchander, et une seule femme qui pût pardonner de l'avoir fait. Par une suite de la même bizarrerie, elle mit à cet accord les formalités les plus graves, et me donna pour y penser huit jours, dont je l'assurai faussement que je n'avois pas besoin : car pour comble de singularité, je fus très aise de les avoir, tant la nouveauté de ces idées m'avoit frappé, et tant je sentois un bouleversement dans les miennes qui me demandoit du tems pour les arranger !

On croira que ces huit jours me durèrent huit siècles. Tout au contraire ; j'aurois voulu qu'ils les eussent duré en effet. Je ne sais comment décrire l'état où je me trouvois, plein d'un certain effroi mêlé d'impatience, redoutant ce que je désirois, jusqu'à chercher quelquefois tout de bon dans ma tête quelque honnête moyen d'éviter d'être heureux. Qu'on se représente mon tempérament ardent et lascif, mon sang enflammé, mon cœur enivré d'amour, ma vigueur, ma santé, mon âge ; qu'on pense que dans cet état, altéré de la soif des femmes, je n'avois encore approché d'aucune ; que l'imagination, le besoin, la vanité, la curiosité, se réunissoient pour me dévorer de l'ardent désir d'être homme et de le paroître. Qu'on ajoute surtout, car c'est ce qu'il ne faut pas qu'on oublie, que mon vif et tendre attachement pour elle, loin de s'attiédir, n'avoit fait qu'augmenter de jour en jour ; que je n'étois bien qu'auprès d'elle ; que je ne m'en éloignois que pour y penser ; que j'avois le cœur plein, non seulement de ses bontés, de son caractère aimable, mais de son sexe, de sa figure, de sa personne, d'elle, en un mot, par tous les rapports

SOUS lesquels elle pouvoit m'être chère ; et qu'on n'imagine pas que pour dix ou douze ans que j'avois de moins qu'elle, elle fût vieillie ou me parût l'être. Depuis cinq ou six ans que j'avois éprouvé des transports si doux à sa première vue, elle étoit réellement très peu changée, et ne me le paroissoit point du tout. Elle a toujours été charmante pour moi, et l'étoit encore pour tout le monde. Sa taille seule avoit pris un peu plus de rondeur. Du reste, c'étoit le même œil, le même teint, le même sein, les mêmes traits, les mêmes beaux cheveux blonds, la même gaieté, tout jusqu'à la même voix, cette voix argentée de la jeunesse, qui fit toujours sur moi tant d'impression, qu'encore aujourd'hui je ne puis entendre sans émotion le son d'une jolie voix de fille.

Naturellement ce que j'avois à craindre dans l'attente de la possession d'une personne si chérie étoit de l'anticiper, et de ne pouvoir assez gouverner mes désirs et mon imagination pour rester maître de moi-même. On verra que, dans un âge avancé, la seule idée de quelques légères faveurs qui m'attendoient près de la personne aimée, allumoit mon sang à tel point, qu'il m'étoit impossible de faire impunément le court trajet qui me séparoit d'elle. Comment, par quel prodige, dans la fleur de ma jeunesse, eus-je si peu d'empressement pour la première jouissance ? Comment pus-je en voir approcher l'heure avec plus de peine que de plaisir? Comment, au lieu des délices qui dévoient m'enivrer, sentois-je presque de la répugnance et des craintes ? Il n'y a point à douter que, si j'avois pu me dérober à mon bonheur avec bienséance, je ne

l'eusse fait de tout mon cœur. J'ai promis des bizarreries dans l'histoire de mon attachement pour elle ; en voilà sûrement une à laquelle on ne s'attendoit pas. Le lecteur, déjà révolté, juge qu'étant possédée par un autre homme, elle se dégradoit à mes yeux en. se partageant, et qu'un sentiment de mésestime attiédissoit ceux qu'elle m'avoit inspirés : il se trompe. Ce partage, il est vrai, me faisoit une cruelle peine, tant par une délicatesse fort naturelle, que parce qu'en effet je le trouvois peu digne d'elle et de moi ; mais, quant à mes sentimens pour elle, il ne les altéroit point, et je peux jurer que jamais je ne l'aimai plus tendrement que quand je désirois si peu de la posséder. Je connoissois trop son cœur chaste et son tempérament de glace pour croire un moment que le plaisir des sens eût aucune part à cet abandon d'elle-même : j'étois parfaitement sûr que le seul soin de m'arracher à des dangers autrement presque inévitables, et de me conserver tout entier à moi et à mes devoirs, lui en faisoit enfreindre un qu'elle ne regardait pas du même œil que les autres femmes, comme il sera dit ciaprès. Je la plaignois et je me plaignois. J'aurois voulu lui dire : « Non, Maman, il n'est pas nécessaire ; je vous réponds de moi sans cela. » Mais je n'osois ; premièrement parce que ce n'étoit pas une chose à dire, et puis parce qu'au fond je sentois que cela n'étoit pas vrai, et qu'en effet il n'y avoit qu'une femme qui pût me garantir des autres femmes, et me mettre à l'épreuve des tentations. Sans désirer de la posséder, j'étois bien aise qu'elle m'otât le désir d'en posséder d'autres ; tant je regardois tout ce qui pouvoit me distraire d'elle comme un malheur.

La longue habitude de vivre ensemble et d'y vivre innocemment, loin d'affoiblir mes sentimens pour elle, les avoit renforcés, mais leur avoit en même tems donné une autre tournure qui les rendoit plus affectueux, plus tendres peut-être, mais moins sensuels. A force de l'appeler Maman, à force d'user avec elle de la familiarité d'un fils, je m'étois accoutumé à me regarder comme tel. Je crois que voilà la véritable cause du peu d'empressement que j'eus de la posséder, quoiqu'elle me fût si chère. Je me souviens très bien que mes premiers sentimens, sans être plus vifs étoient plus voluptueux. A Annecy, j'étois dans l'ivresse ; à Chambéri, je n'y étois plus. Je l'aimois aussi passionnément qu'il fût possible ; mais je l'aimois plus pour elle et moins pour moi, ou du moins je cherchois plus mon bonheur que mon plaisir auprès d'elle : elle étoit pour moi plus qu'une sœur, plus qu'une mère, plus qu'une amie, plus même qu'une maîtresse, et c'étoit pour cela qu'elle n'étoit pas une maîtresse. Enfin, je l'aimois trop pour la convoiter : voilà ce qu'il y a de plus clair dans mes idées.

Ce jour, plutôt redouté qu'attendu, vint enfin. Je promis tout, et je ne mentis pas. Mon cœur confirmoit mes engagemens sans en désirer le prix. Je l'obtins pourtant. Je me vis pour la première fois dans les bras d'une femme, et d'une femme que j'adorois. Fus-je heureux ? Non, je goûtai le plaisir. Je ne sais quelle invincible tristesse ep empoisonnoît le charme. J'étois comme si j'avois commis un inceste. Deux ou trois fois, en la pressant avec transport dans mes bras, j'inondai son sein de mes

larmes. Pour elle, elle n'étoit ni triste ni vive ; elle étoit caressante et tranquille. Comme elle étoit peu sensuelle et n'avoit point recherché la volupté, elle n'en eut pas les délices et n'en a jamais eu les remords.

Je le répète, toutes ses fautes lui vinrent de ses Le cœur de ' maerreurs, jamais de ses passions. Elle étoit bien née, ^ man-.

.... ...... . L ,L Son tempéra-

son cœur etoit pur, elle aimoit les choses honnêtes, ^g^/

ses penchans étoient droits et vertueux, son goiit étoit délicat ; elle étoit faite pour une élégance de mœurs qu'elle a toujours aimée et qu'elle n'a jamais suivie, parce qu'au lieu d'écouter son cœur, qui la menoit bien, elle écouta sa raison, qui la menoit mal. Quand des principes faux l'ont égarée, ses vrais sentimens les ont toujours démentis : mais malheureusement elle se piquoit de philosophie, et la morale qu'elle s'étoit faite gâta celle que son cœur lui dictoit.

M. de Tavel, son premier amant, fut son maître de philosophie, et les principes qu'il lui donna furent ceux dont il avoit besoin pour la séduire. La trouvant attachée à son mari, à ses devoirs, toujours froide, raisonnante, et inattaquable par les sens, il l'attaqua par des sophismes, et parvint à lui ^

montrer ses devoirs auxquels elle étoit si attachée comme un bavardage de catéchisme fait uniquement pour amuser les enfans, l'union des sexes, comme l'acte le plus indifférent en soi, la fidélité conjugale, comme une apparence obligatoire dont toute la moralité regardoit l'opinion, le repos des maris comme la seule règle du devoir des femmes, en sorte que des infidélités ignorées, nulles pour celui qu'elles offensoient, l'étoient aussi pour la

conscience ; enfin il lui persuada que la chose en elle-même n'étoit rien, qu'elle ne prenoit d'existence que par le scandale, et que toute femme qui paroissoit sage par cela seul l'étoit en effet. C'est ainsi que le malheureux parvint à son but en corrompant la raison d'un enfant dont il n'avoit pu corrompre le cœur. Il en fut puni par la plus dévorante jalousie, persuadé qu'elle le traitoit lui-même comme il lui avoit appris à traiter son mari. Je ne sais s'il se trompoit sur ce point. Le ministre Perret passa pour son successeur. Ce que je sais, c'est que le tempérament froid de cette jeune femme, qui l'auroit dû garantir de ce système, fut ce qui l'empêcha dans la suite d'y renoncer. Elle ne pouvoit concevoir qu'on donnât tant d'importance à ce qui n'en avoit point pour elle. Elle n'honora jamais du nom de vertu une abstinence qui lui coûtoit si peu.

Elle n'eîit donc guère abusé de ce faux principe pour elle-même ; mais elle en abusa pour autrui, et cela par une autre maxime presque aussi fausse, mais plus d'accord avec la bonté de son cœur. Elle a toujours cru que rien n'attachoit tant un homme à une femme que la possession, et quoiqu'elle n'aimât ses amis que d'amitié, c'étoit d'une amitié si tendre, qu'elle employoit tous les moyens qui dépendoient d'elle pour se les attacher plus fortement. Ce qu'il y a d'extraordinaire est qu'elle a presque toujours réussi. Elle étoit si réellement aimable que plus l'intimité dans laquelle on vivoit avec elle étoit grande, plus on y trouvoit de nouveaux sujets de l'aimer. Une autre chose digne de remarque est qu'après sa première foiblesse elle n'a guère favo-

risé que des malheureux ; les gens brillans ont tous perdu leur peine auprès d'elle : mais il falloit qu'un homme qu'elle commençoit par plaindre fût bien peu aimable si elle ne finissoit par l'aimer. Quand elle se fit des choix peu dignes d'elle, bien loin que ce fût par des inclinations basses, qui n'approchèrent jamais de son noble cœur, ce fut uniquement par son cœur trop généreux, trop humain, trop compatissant, trop sensible, qu'elle ne gouverna pas toujours avec assez de discernement.

Si quelques principes faux l'ont égarée,, combien n'en avoit-elle pas d'admirables dont elle ne se départoit jamais ! Par combien de vertus ne rachetoit-elle pas ses foiblesses, si l'on peut appeler de ce nom des erreurs où les sens avoient si peu de part ! Ce même homme qui la trompa sur un point l'instruisit excellemment sur mille autres ; et ses passions, qui n'étoient pas fougueuses, lui permettant de suivre toujours ses lumières, elle alloit bien quand ses sophismes ne l'égaroient pas. Ses motifs étoient louables jusques dans ses fautes : en s'abusant elle pouvoit mal faire, mais elle ne pouvoit vouloir rien qui fût mal. Elle abhorroit la duplicité, le mensonge ; elle étoit juste, équitable, humaine, désintéressée, fidèle à sa parole, à ses amis, à ses devoirs qu'elle reconnoissoit pour tels, incapable de vengeance et de haine, et ne concevant pas même qu'il y eût le moindre mérite à pardonner. Enfin, pour revenir à ce qu'elle avoit de moins excusable, sans estimer ses faveurs ce qu'elles valoient, elle n'en fit jamais un vil commerce ; elle les prodiguoit, mais elle ne les vendoit pas, quoi-

qu'elle fût sans cesse aux expédiens pour vivre ; et j'ose dire que, si Socrate put estimer Aspasie, il eût respecté madame de Warens.

Je sais d'avance qu'en lui donnant un caractère sensible et un tempérament froid, je serai accusé de contradiction comme à l'ordinaire, et avec autant de raison. Il se peut que la nature ait eu tort et que cette combinaison n'ait pas dû être ; je sais seulement qu'elle a été. Tous ceux qui ont connu madame de Warens, et dont un si grand nombre existe encore, ont pu savoir qu'elle étoit ainsi. J'ose même ajouter qu'elle n'a connu qu'un seul vrai plaisir au monde ; c'étoit d'en faire à ceux qu'elle aimoit. Toutefois, permis à chacun d'argumenter là-dessus tout à son aise, et de prouver doctement que cela n'est pas vrai. Ma fonction est de dire la vérité, mais non pas de la faire croire.

J'appris peu à peu tout ce que je viens de dire dans les entretiens qui suivirent notre union, et qui seules la rendirent délicieuse. Elle avoit eu raison d'espérer que sa complaisance me seroit utile; j'en tirai pour mon instruction de grands avantages. Elle m'avoit jusqu'alors parlé de moi seul, comme à un enfant. Elle commença de me traiter en homme, et me parla d'elle. Tout ce qu'elle me disoit m'étoit si intéressant, je m'en sentois si touché, que, me repliant sur moi-même, j'appliquois à mon profit ses confidences plus que je n'avois fait ses leçons. Quand on sent vraiment que le cœur parle, le nôtre s'ouvre pour recevoir ses épanchemens ; et jamais toute la morale d'un pédagogue ne vaudra le bavardage affectueux et tendre d'une femme sensée pour qui l'on a de l'attachement.

L'intimité dans laquelle je vivois avec elle J--J. deuieni l'ayant mise à portée de m'apprécier plus avanta- mondée ^" geusement qu'elle n'avoit fait, elle jugea que, malgré mon air gauche, je valois la peine d'être cultivé pour le monde, et que, si je m'y montrois un jour sur un certain pied, je serois en état d'y faire mon chemin. Sur cette idée, elle s'attachoit non seulement à former mon jugement, mais mon extérieur, mes manières, à me rendre aimable autant qu'estimable, et s'il est vrai qu'on puisse allier les succès dans le monde avec la vertu, ce que pour moi je ne crois pas, je suis sûr au moins qu'il n'y a pour cela d'autre route que celle qu'elle avoit prise, et qu'elle vouloit m'enseigner. Car madame de Warens connoissoit les hommes et savoit supérieurement l'art de traiter avec eux sans mensonge et sans imprudence, sans les tromper et sans les fâcher. Mais cet art étoit dans son caractère bien plus que dans ses leçons ; elle savoit mieux le mettre en pratique que l'enseigner, et j'étois l'homme du monde le moins propre à l'apprendre. Aussi tout ce qu'elle fit à cet égard fut-il, peu s'en faut, peine perdue, de même que le soin qu'elle prit de me donner des maîtres pour la danse et pour les armes. Quoique leste et bien pris dans ma taille, je ne pus apprendre à danser un menuet. J'avois tellement pris, à cause de mes cors, l'habitude de marcher du talon, que Roche ne put me la faire perdre ; et jamais avec l'air assez ingambe, je n'ai pu sauter un médiocre fossé. Ce fut encore pis à la salle d'armes. Après trois mois de leçons je tirois encore à la muraille, hors d'état de faire assaut, et jamais je n'eus le poignet assez souple, ou le bras assez ferme, pour retenir

mon fleuret quand il plaisoit au maître de le faire sauter. Ajoutez que j'avois un dégoût mortel pour cet exercice et pour le maître qui tâchoit de me l'enseigner. Je n'aurois jamais cru qu'on pût être si fier de l'art de tuer un homme. Pour mettre son vaste génie à ma portée, il ne s'exprimoit que par des comparaisons tirées de la musique qu'il ne savoit point. 11 trouvoit des analogies frappantes entre les bottes de tierce et de quarte et les intervalles musicaux du même nom. Quand il vouloit faire une feinte, il me disoit de prendre garde à ce dièse, parce qu'anciennement les dièses s'appeloient des feinles ; quand il m'avoit fait sauter de la main mon fleuret, il disoit en ricanant que c'étoit une pause. Enfin je ne vis de ma vie un pédant plus insupportable que ce pauvre homme avec son plumet et son plastron.

Un ménage à *^^ ^'^ donc peu de progrès dans mes exercices, irois. que je quittai bientôt par pur dégoût ; mais j'en

fis davantage dans un art plus utile, celui d'être content de mon sort, et de n'en pas désirer un plus brillant pour lequel je commençois à sentir que je n'étois pas né. Livré tout entier au désir de rendre à Maman la vie heureuse, je me piaisois toujours auprès d'elle, et quand il falloit m'en éloigner pour courir en ville, malgré ma passion pour la musique, je commençois à sentir la gêne de mes leçons.

J'ignore si Claude Anet s'aperçut de l'intimité de notre commerce. J'ai lieu de croire qu'il ne lui fut pas caché. C'étoit un garçon très clairvoyant, .mais très discret, qui ne parloit jamais contre sa pensée, mais qui ne la disoit pas toujours. Sans me faire le moindre semblant qu'il fût instruit, par sa

conduite il paroissoit l'être, et cette conduite ne venoit sûrement pas de bassesse d'âme, mais de ce qu'étant entré dans les principes de sa maîtresse, il ne pouvoit désapprouver qu'elle agît conséquemment. Quoique aussi jeune qu'elle, il étoit si mûr et si grave, qu'il nous regardoit presque comme deux enfans dignes d'indulgence, et nous le regardions l'un et l'autre comme un homme respectable dont nous avions l'estime à ménager. Ce ne fut qu'après qu'elle lui fut infidèle que je connus bien tout l'attachement qu'elle avoit pour lui. Comme elle savoit que je ne pensois, nesentois, ne respirois que par elle, elle me montroit combien elle l'aimoit, afin que je l'aimasse de même, et elle appuyoit encore moins sur son amitié pour lui que sur son estime, parce que c'étoit le sentiment que je pouvois partager le plus pleinement. Combien de fois elle attendrit nos coeurs et nous fit embrasser avec des larmes, en nous disant que nous étions nécessaires tous deux au bonheur de sa vie ! Et que les femmes qui liront ceci ne sourient pas malignement. Avec le tempérament qu'elle avoit, ce besoin n'étoit pas équivoque : c'étoit uniquement celui de son cœur.

Ainsi s'établit entre nous trois une société sans autre exemple peut-être sur la terre. Tous nos vœux, nos soins, nos cœurs, étoient en commun. Rien n'en passoit au delà de ce petit cercle. L'habitude de vivre ensemble et d'y vivre exclusivement devint si grande que, si dans nos repas un des trois manquoit ou qu'il vînt un quatrième, tout étoit dérangé, et, malgré nos liaisons particulières, les tête-à-tête nous étoient moins doux que la réunion.

Ce qui prévenoit entre nous la gêne étoit une extrême confiance réciproque, et ce qui prévenoit l'ennui étoit que nous étions tous fort occupés. Maman, toujours projetante et toujours agissante, ne nous laissoit guère oisifs ni l'un ni l'autre, et nous avions encore chacun pour notre compte de quoi bien remplir notre tems. Selon moi, le désœuvrement n'est pas moins le fléau de la société que celui de la solitude. Rien ne rétrécit plus l'esprit, rien n'engendre plus de riens, de rapports, de paquets, de tracasseries, de mensonges, que d'être éternellement renfermés vis-à-vis les uns des autres dans une chambre, réduits pour tout ouvrage à la nécessité de babiller continuellement. Quand tout le monde est occupé, l'on ne parle que quand on a quelque chose à dire; mais quand on ne fait rien, il faut absolument parler toujours, et voilà de toutes les gênes la plus incommode et la plus dangereuse. J'ose même aller plus loin, et je soutiens que pour rendre un cercle vraiment agréable, il faut non seulement que chacun y fasse quelque chose, mais quelque chose qui demande un peu d'attention. Faire des nœuds, c'est ne rien faire, et il faut tout autant de soin pour amuser une femme qui fait des nœuds que celle qui tient les bras croisés. Mais quand elle brode, c'est autre chose ; elle s'occupe assez pour remplir les intervalles du silence. Ce qu'il y a de choquant, de ridicule, est de voir pendant ce tems une douzaine de flandrins se lever, s'asseoir, aller, venir, pirouetter sur leurs talons, retourner deux cents fois les magots de la cheminée, et fatiguer leur Minerve à maintenir un intarissable flux de paroles : la belle occupation ! Ces gens-là, quoi qu'ils

fassent, seront toujours à charge aux autres et à eux-mêmes. Quand j'étois à Motiers, j'allois faire des lacets chez mes voisines ; si je retournois dans le monde, j'aurois toujours dans ma poche un bilboquet, et j'en jouerois toute la journée pour me dispenser de parler quand je n'aurois rien à dire. Si chacun en faisoit autant, les hommes deviendroient moins méchans, leur commerce deviendroit plus sûr, et, je pense, plus agréable. Enfin, que les plaisans rient, s'ils veulent, mais je soutiens que la seule morale à la portée du présent siècle est la morale du bilboquet.

Au reste, on ne nous laissoit guères le soin d'éviter l'ennui par nous-mêmes ; et les importuns nous en donnoient trop par leur influence, pour en laisser quand nous restions seuls. L'impatience qu'ils m'avoient donnée autrefois n'étoit pas diminuée, et toute la différence étoit que j'avois moins de tems pour m'y livrer. La pauvre Maman n'avait point perdu son ancienne fantaisie d'entreprises et de systèmes. Au contraire, plus ses besoins domestiques devenoient pressans, plus, pour y pourvoir, elle se livroit à ses visions. Moins elle avoit de ressources présentes, plus elle s'en forgeoit dans l'avenir. Le progrès des ans ne faisoit qu'augmenter en elle cette manie ; et à mesure qu'elle perdoit le goût des plaisirs du monde et de la jeunesse, elle le remplaçoit par celui des secrets et des projets. La maison ne désemplissoit pas de charlatans, de fabricans, de souffleurs, d'entrepreneurs de toute espèce, qui, distribuant par millions la fortune, finissoient par avoir besoin d'un écu. Aucun ne sortoit de chez elle à vide, et l'un de mes étonnemens

est qu'elle ait pu suffire aussi longtems à tant de profusions sans en épuiser la source, et sans lasser ses créanciers.

Le projet dont elle étoit le plus occupée au tems dont je parle, et qui n'étoit pas le plus déraisonnable qu'elle eût formé, étoit de faire établir à Chambéri un Jardin royal de plantes, avec un démonstrateur appointé, et l'on comprend d'avance à qui cette place étoit destinée. La position de cette ville au milieu des Alpes étoit très favorable à la botanique, et Maman, qui facilitoit toujours un projet par un autre, y joignoit celui d'un Collège de pharmacie, qui véritablement paroissoit très utile dans un pays aussi pauvre, où les apothicaires sont presque les seuls médecins. La retraite du proto-médecin Grossi à Chambéri, après la mort du roi Victor, lui parut favoriser beaucoup cette idée, et la lui suggéra peut-être. Quoi qu'il en soit, elle se mit à cajoler Grossi, qui pourtant n'étoit pas trop cajolable; car c'étoit bien le plus caustique et le plus brutal monsieur que j'aie jamais connu.

Mori de Claudr Anet et désordres économiques qui suivirent.

Mais ce projet, dont l'exécution m'eût probablement jeté dans la botanique, pour laquelle il me semble que j'étois né, manqua par un de ces coups inattendus qui renversent les desseins les mieux concertés. J'étois destiné à devenir, par degrés, un exemple des misères humaines. On diroit que la Providence, qui m'appeloit à ces grandes épreuves, écartoit de la main tout ce qui m'eût empêché d'y arriver. Dans une course qu'Anet avoit faite au haut des montagnes, pour aller chercher du génipi, plante rare qui ne croît que sur les Alpes, et dont

M. Grossi avoit besoin, ce pauvre garçon s'échauffa tellement, qu'il gagna une pleurésie, dont le génipi ne put le sauver, quoiqu'il y soit, dit-on, spécifique, et malgré tout l'art de Grossi, qui certainement étoit un très habile homme, malgré les soins infinis que nous prîmes de lui, sa bonne maîtresse et moi, il mourut le cinquième jour entre nos mains, après la plus cruelle agonie, durant laquelle il n'eut d'autres exhortations que les miennes ; et je les lui prodiguai avec des élans de douleur et de zèle qui, s'il étoit en état de m'entendre, dévoient être de quelque consolation pour lui (1). Voilà comment je perdis le plus solide ami que j'eus en toute ma vie, homme estimable et rare, en qui la nature tint lieu d'éducation, qui nourrit dans la servitude toutes les vertus des grands hommes, et à qui, peut-être, il ne manqua, pour se montrer tel à tout le monde, que de vivre et d'être placé.

Le lendemain j'en parlois avec Maman dans l'affliction la plus vive et la plus sincère, et tout d'un coup, au milieu de l'entretien, j'eus la vile et indigne pensée que j'héritois de ses nippes, et surtout d'un bel habit noir qui m'avoit donné dans la vue. Je le pensai, par conséquent je le dis ; car près d'elle c'étoit pour moi la même chose. Rien ne lui fit mieux sentir la perte qu'elle avoit faite que ce lâche et

(1) M. Mugnier a retrouvé l'acte de décès de Claude Anet. Il mourut le 13 mars 1734, à une date par conséquent, où la neige ne permet pas de cueillir dans les Alpes les plantes aromatiques. (Cf. Mugnier : Op. cit., p. 120.)

D'après Mugnier, ce qui a tué Claude Anet, c'est le désespoir d'être supplanté par Rousseau. L. Ducros accepte l'hypothèse de Mugnier. {Cf. Ducros : J.-J. Rousseau. — Paris, 1908, p. 84.)

Cette mort cache peut-être un mystère.

odieux mot, le désintéressement et la noblesse d'âme étant des qualités que le défunt avoit éminnemment possédées. La pauvre femme, sans rien répondre, se tourna de l'autre côté et se mit à pleurer. Chères et précieuses larmes ! Elles furent entendues et coulèrent toutes dans mon cœur ; elles y lavèrent jusqu'aux dernières traces d'un sentiment bas et malhonnête ; il n'y en est jamais entré depuis ce tems-là.

Cette perte causa à Maman autant de préjudice que de douleur. Depuis ce moment ses affaires ne cessèrent d'aller en décadence. Anet étoit un garçon exact et rangé, qui maintenoit l'ordre dans la maison de sa maîtresse. On craignoit sa vigilance, et le gaspillage étoit moindre. Elle-même craignoit sa censure, et se contenoit davantage dans ses dissipations. Ce n'étoit pas assez pour elle de son attachement, elle vouloit conserver son estime, et elle redoutoit le juste reproche qu'il osoit quelquefois lui faire qu'elle prodiguoit le bien d'autrui autant que le sien. Je pensois comme lui, je le disois même ; mais je n'avois pas le même ascendant sur elle, et mes discours n'en imposoient pas comme les siens. Quand il ne fut plus, je fus bien forcé de prendre sa place, pour laquelle j'avois aussi peu d'aptitude que de goût ; je la remplis mal. J'étois peu soigneux, j'étois fort timide ; tout en grondant à part moi, je laissois tout aller comme il alloit. D'ailleurs j'avois bien obtenu la même confiance, mais non pas la même autorité. Je voyois le désordre, j'en gémissois, je m'en plaignois, et je n'étois pas écouté. J'étois trop jeune et trop vif pour avoir le droit d'être raisonnable, et quand je voulois me mêler de

faire le censeur, Maman me donnait de petits soufflets de caresses, m'appeloit son petit Mentor, et me forçoit à reprendre le rôle qui me convenoit.

Le sentiment profond de la détresse où ses dépenses peu mesurées dévoient nécessairement la jeter tôt ou tard me fit une impression d'autant plus forte, qu'étant devenu l'inspecteur de sa maison, je jugeois par moi-même de l'inégalité de la balance entre le doit et Y avoir. Je date de cette époque le penchant à l'avarice que je me suis toujours senti depuis ce tems-là. Je n'ai jamais été follement prodigue que par bourrasques ; mais jusqu'alors je ne m'étois jamais beaucoup inquiété si j'avois peu ou beaucoup d'argent. Je commençai à faire cette attention et à prendre du souci de ma bourse. Je devenois vilain par un motif très noble ; car, en vérité, je ne songeois qu'à ménager à Maman quelque ressource dans la catastrophe que je prévoyois. Je craignois que ses créanciers ne fissent saisir sa pension, qu'elle ne fût tout-à-fait supprimée, et je m'imaginois, selon mes vues étroites, que mon petit magot lui seroit alors d'un grand secours. Mais pour le faire, et surtout pour le conserver, il falloit me cacher d'elle ; car il n'eût pas convenu, tandis qu'elle étoit aux expédiens, qu'elle eût su que j'avois de l'argent mignon. J'allois donc cherchant par-ci par-là de petites caches où je fourrois quelques louis en dépôt, comptant augmenter ce dépôt sans cesse jusqu'au moment de le mettre à ses pieds. Mais j'étois si maladroit dans le choix de mes cachettes, qu'elle les éventoit toujours ; puis, pour m'apprendre qu'elle les avoit trouvées, elle ôtoit l'or que j'y avois mis, et en mettoit davantage

en autres espèces. Je venois tout honteux rapporter à la bourse commune mon petit trésor, et jamais elle ne manquoit de l'employer en nippes ou meubles à mon profit, comme épée d'argent, montre, ou autre chose pareille.

j.-j^oeuiépou- Pendant la période qui va de la mort de Claude

ser Mme de ^^^^i imars 1734) au mois de septembre 1737, Jean- Warens. r y

Jacques fut le maître delà maison de Mme de Warens

et, semble-t-il, son seul amant.

Rousseau, dans les Confessions, est assez obscur sur cette période. Il apparaît, selon M. Benedetto, que, sous prétexte de s'adonner à V élude et de combler ainsi les lacunes de son instruction, Jean- Jacques obtint un délai de deux ans pendant lequel Mme de Warens le nourrit et Venlretinl.

U espoir de Jean- Jacques était qu'un jour, il deviendrait secrétaire d'un grand seigneur ou gouverneur d'un jeune homme de qualité. Mme de Warens, de son côté, pensait que toutes ces études conduiraient Jean- Jacques à prendre ses grades en médecine. Mais au cours de ces deux années Mme de Warens se lassa parfois de son rôle de bienfaitrice et trouva souvent que la charge était lourde. Etant, de sa nature, fort dissipatrice, elle dut s'impatienter et avoir avec Jean- Jacques des explications orageuses. Celles-ci auraient provoqué parfois des fugues de Vamanl, ce qui expliquerait les nombreux et courts voyages que fit Jean- Jacques durant cette époque.

Un jour même, en 1736, Jean- Jacques alla jusqu'à écrire à son père qu'il était prêt à régulariser sa situalion envers sa bienfaitrice en l'épousant. D'autant

que sa présence sans occupation auprès de Mme de \Varens devait être interprétée avec malignité dans les milieux chambériens, ainsi que nous l'apprend Rousseau dans le Verger des Charmettes. Voici des extraits de cette lettre : « J'ai donc dessein de supplier Mme de Warens de vouloir bien agréer que je passe le reste de mes jours auprès d'elle, et que je lui rende jusqu'à la fin de ma vie tous les services qui seront en mon pouvoir... L'établissement est tout fait et assurément le plus solide et le plus heureux qui puisse être au monde, puisque, outre les avantages qui en résultent en ma faveur, il est fondé de part et d'autre sur la bonté de cœur et sur la vertu. »...

Mme de Warens dut refuser malgré que Jean- Jacques fit, à son habitude, sonner très haut V héritage qu'il devait toucher lors de sa majorité, qui était selon les lois de Genève à 25 ans, dans la succession de sa mère. Le 27 juin 1737, Jean- Jacques testa en faveur de Mme de Warens à la suite d'un petit accident à lui survenu. Peu après Rousseau tomba malade et Mme de Warens le soigna avec dévouement. Nous voilà sur le seuil des Charmettes.

Me sentant affaiblir, je devins plus tranquille Maladie dt

et perdis un peu la fureur des voyages. Plus sédentaire, je fus pris non de l'ennui, mais de la mélancolie ; les vapeurs succédèrent aux passions ; ma langueur devint tristesse ; je pleurois et soupirois à propos de rien ; je sentois la vie m'échapper sans l'avoir goûtée ; je gémissois sur l'état où je laissois

Sa convalescence se fera aux Charmettes.

ma pauvre Maman, sur celui où je la voyois prête à tomber ; je puis dire que la quitter et la laisser à plaindre étoit mon unique regret. (I)

Enfin je tombai tout à fait malade. Elle me soigna comme jamais mère n'a soigné son enfant, et cela lui fit du bien à elle-même, en faisant diversion aux projets et tenant écartés les projeteurs. Quelle douce mort si alors elle fût venue ! Si j'avois peu goûté les biens de la vie, j'en avois peu senti les malheurs. Mon âme paisible pouvoit partir sans le sentiment cruel de l'injustice des hommes, qui empoisonne la vie et la mort. J'avois la consolation de me survivre dans la meilleure moitié de moi-même ; c'étoit à peine mourir. Sans les inquiétudes que j'avois sur son sort, je serois mort, comme j'aurois pu m'endormir, et ces inquiétudes mêmes avoient un objet affectueux et tendre qui en tempéroit l'amertume. Je lui disois : « Vous voilà. dépositaire de tout mon être ; faites en sorte qu'il soit heureux.» Deux ou trois fois, quand j'étois le plus mal, il m'arriva de me lever dans la nuit, et de me traîner à sa chambre, pour lui donner, sur sa conduite, des conseils, j'ose dire pleins de justesse et de sens, mais où

(1) Sur les maladies de Trousseau, voir la très intéressante Note sur J.-J. Rousseau dans les Nouvelles pages critiques de Paul Bouiget. (Paris 1922. T. I, p. 134-140). — Voir aussi : Doct. Cabanes, Le cas pathologique de J.-J. Rousseau, dans le Cabinet secret de l'histoire, nouvelle édition. Paris 1920, p- 45 à 253. — Sur la dernière maladie de J.-J., voir l'étude du professeur Lacassagne, dans les Archives d'Anlliropologie criminelle. Lyon 1913. — Voir enfin l'Etude de M. Victor Demole (Genève) : Rôle du Tempérament et des idées délirantes de Rousseau dans la genèse de ses principales théories. (Annales Médico-Paycholosiques, n» 1, Janvier 1922.)

l'intérêt que je prenois à son sort se marquoit mieux que toute autre chose. Comme si les pleurs étoient ma nourriture et mon remède, je me fortifiois de ceux que je versois auprès d'elle, avec elle, assis sur son lit, et tenant ses mains dans les miennes. Les heures couloient dans ces entretiens nocturnes, et je m'en retournois en meilleur état que je n'étois venu ; content et calme dans les promesses qu'elle m'avoit faites, dans les espérances qu'elle m'avoit données je m'endormois la-dessus avec la paix du cœur et la résignation à la Providence. Plaise à Dieu qu'après tant de sujets de haïr la vie, après tant d'orages qui ont agité la mienne et qui ne m'en font plus qu'un fardeau, la mort qui doit la terminer me soit aussi peu cruelle qu'elle ne l'eût été dans ce moment-là.

A force de soins, de vigilance et d'incroyables peines, elle me sauva, et il est certain qu'elle seule pouvoit me sauver. J'ai peu de foi à la médecine des médecins, mais j'en ai beaucoup à celle des vrais amis ; les choses dont notre bonheur dépend se font toujours beaucoup mieux que toutes les autres. S'il y a dans la vie un sentiment délicieux, c'est celui que nous éprouvâmes d'être rendus l'un à l'autre. Notre attachement mutuel n'en augmenta pas, cela n'étoit pas possible ; mais il prit je ne sais quoi de plus intime, de plus touchant dans sa grande simplicité. Je devenois tout à fait son œuvre, tout à fait son enfant, et plus que si elle eût été ma vraie mère. Nous commençâmes, sans y songer, à ne plus nous séparer l'un de l'autre, à mettre en quelque sorte notre existence en commun, et sentant que réciproquement nous nous étions non seulement nécessaires, mais suffisans, nous nous accoutumâmes

à ne plus penser à rien d'étranger à nous, à borner absolument notre bonheur et tous nos désirs à cette possession mutuelle, et peut-être unique parmi les humains, qui n'étoit point, comme je l'ai dit, celle de l'amour, mais une possession plus essentielle, qui, sans tenir aux sens, au sexe, à l'âge, à la figure, tenoit à tout ce par quoi l'on est soi, et qu'on ne peut perdre qu'en cessant d'être.

A quoi tint-il que cette précieuse crise n'amenât le bonheur du reste de ses jours et des miens ? Ce ne fut pas à moi, je m'en rends le consolant témoignage. Ce ne fut pas non plus à elle, du moins à sa volonté. 11 étoit écrit que bientôt l'invincible naturel reprendroit son empire. Mais ce fatal retour ne se fit pas tout d'un coup. 11 y eût, grâce au ciel, un intervalle, court et précieux intervalle, qui n'a pas fini par ma faute, et dont je ne me reprocherai pas d'avoir mal profité !

Quoique guéri de ma grande maladie, je n'avois pas repris ma vigueur. Ma poitrine n'étoit pas rétablie ; un reste de fièvre duroit toujours, et me tenoit en langueur. Je n'avois plus de goût à rien qu'à finir mes jours près de celle qui m'étoit chère, à la maintenir dans ses bonnes résolutions, à lui faire sentir en quoi consistait le vrai charme d'une vie heureuse, à rendre la sienne telle, autant qu'il dépendoit de moi. Mais je voyois, je sentois même que dans une maison sombre et triste la continuelle solitude du tête-à-tête deviendroit à la fin triste aussi. Le remède ài;elà se présenta comme de luimême. Maman m'avoit ordonné le lait, et vouloit que j'allasse le prendre à la campagne. J'y consentis, pourvu qu'elle y vînt avec moi. 11 n'en fallut

pas davantage pour la déterminer ; il ne s'agit plus que du choix du lieu. Le jardin du faubourg n'étoit pas proprement à la campagne ; entouré de maisons et d'autres jardins, il n'avoit point les attraits d'une retraite champêtre. D'ailleurs, après la mort d'Anet, nous avions quitté ce jardin pour raison d'économie, n'ayant plus à cœur d'y tenir des plantes, et d'autres vues nous faisant peu regretter ce réduit.

Profitant maintenant du dégoût que je lui trouvai pour la ville, je lui proposai de l'abandonner tout à fait, et de nous établir dans une solitude agréable, dans quelque petite maison assez éloignée pour dérouter les importuns. Elle l'eût fait, et ce parti, que son bon ange et le mien me suggéroient, nous eût vraisemblablement assuré des jours heureux et tranquilles jusqu'au moment où la mort devoit nous séparer. Mais cet état n'étoit pas celui où nous étions appelés. Maman devoit éprouver toutes les peines de l'indigence et du mal-être, après avoir passé sa vie dans l'abondance, pour la lui faire quitter avec moins de regret ; et moi, par un assemblage de maux de toute espèce, je devois être un jour un exemple à quiconque, inspiré du seul amour du bien public et de la justice, ose, fort de sa seule innocence, dire ouvertement la vérité aux hommes sans s'étayer par des cabales, sans s'être fait des partis pour le protéger.

Une malheureuse crainte la retint. Elle n'osa quitter la vilaine maison, de peur de fâcher le propriétaire. « Ton projet de retraite est charmant, me ditelle, et fort de mon goût ; mais dans cette retraite il faut vivre. En quittant ma prison, je risque de perdre mon pain, et quand nous n'en aurons plus dans les bois, il en faudra bien retourner chercher à

la ville. Pour avoir moins besoin d'y venir, ne la quittons pas tout à fait. Payons cette petite pension au comte de Saint-Laurent pour qu'il me laisse la mienne. Cherchons quelque réduit assez loin de la ville pour vivre en paix, et assez près pour y revenir toutes les fois qu'il sera nécessaire. » Ainsi fut fait. Après avoir un peu cherché, nous nous fixâmes aux Charmettes, une terre de M. de Conzié, à la porte de Ghambéri, mais retirée et solitaire comme si l'on étoit à cent lieues. Entre deux coteaux assez élevés est un petit vallon nord et sud au fond duquel coule une rigole entre des cailloux et des arbres. Le long de ce vallon, à mi-côte, sont quelques maisons éparses, fort agréables pour quiconque aime un asile un peu sauvage et retiré. Après avoir essayé deux ou trois de ces maisons, nous choisîmes enfin la plus jolie, appartenant à un gentilhomme qui étoit au service, appelé M. Noiret. La maison étoit très logeable. Au devant étoit un jardin en terrasse, une vigne audessus, un verger au-dessous, vis-à-vis un petit bois de châtaigniers, une fontaine à portée ; plus haut dans la montagne, des prés pour l'entretien du bétail ; enfin tout ce qu'il falloit pour le petit ménage champêtre que nous y voulions établir. Autant que je puis me rappeler les tems et les dates, nous en prîmes possession vers la fin de l'été de 1736. .J'étois transporté le premier jour que nous y couchâmes. « O maman ! dis-je à cette chère amie en l'embrassant et l'inondant de larmes d'attendrissement et de joie, ce séjour est celui du bonheur et de l'innocence. Si nous ne les les trouvons pas ici l'un avec l'autre, il ne les faut chercher nulle part. »

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