‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 26 sur 64 · ADHÉSIONS AU DOGME DE LA BONTÉ NATURELLE · texte numérisé non relu

ADHÉSIONS AU DOGME DE LA BONTÉ NATURELLE

Les pasteurs devaient en effet se voir bientôt insultés à leur tour ! Les Lettres de la montagne furent écrites par l'hôte de Motiers-Travers pour répondre aux mesures prises contre

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l'auteur de l'Emile à Genève, et pour commenter les troubles qui avaient été la suite de ces mesures. Le talent polémique y est plus évident que jamais, mais le sujet, très particulier, de l'ouvrage qui est la discussion minutieuse des lois constitutionnelles de la cité calviniste, le rend moins intéressant que les précédents pour les historiens du rousseauisme proprement dit. « Les rieurs, a écrit Jean-Jacques en annonçant le livre à un ami, y sont toujours pour le clergé catholique contre nos ministres. » Il prévoit donc quel sera le retentissement de ce pamphlet en pays protestant et tout le parti qu'en vont tirer contre lui ses « implacables ennemis ». Mais l' amourpropre blessé emporte la balance et il hasarde ce pas dont les conséquences seront pour lui si fâcheuses, à tous les points de vue.

Les Lettres sont en effet impitoyables pour les théologiens du protestantisme qu'elles accusent d'avoir arbitrairement restreint et contredit le principe même de la Réforme, celui du libre examen des Écritures, et le Réformateur de Genève en personne est loin d'y être épargné. « Calvin était sans doute un grand homme, écrit l'exilé de Motiers, mais, enfin, c'était un homme, et, qui pis est, un théologien ! La plupart de ses collègues étaient dans le même cas (d'orgueil et de tyrannie), en cela d'autant plus coupables qu'ils étaient plus inconséquents. Aussi, quelle prise n'ont-ils pas donné sur ce point aux cathoUques ! Et quelle pitié n'est-ce pas de voir, dans leurs défenses, ces savants hommçs, ces esprits éclairés qui raisonnaient si bien sur tout autre article, déraisonner si sottement sur celui-là ! Ils suivaient bien plus leurs passions que leurs principes. Leur dure orthodoxie était elle-même une hérésie. C'était bien là l'esprit des Réformateurs, mais ce n'était plus celui de la Réformation ! » Tel est du moins son sentiment, parce qu'il juge la Réforme issue de la raison ; au Vrai, elle l'était surtout d'un élan mystique de l'âme chrétienne en des individus, d'ailleurs éminents par l'esprit, et cherchant donc contact sans intermédiaire avec un toutpuissant Allié ; elle devait porter les fruits de tout mysticisme

extrême dont la théocratie ou l'autocratie sont les aspirations presque nécessaires. Les réformateurs repoussaient le miracle moins par une vue rationnelle du monde que parce qu'ils n'en savaient pas faire en personne l'appui de leur mission divine ; ils fondaient donc leurs prétentions autoritaires sur leur savoir doctrinal, sur leur personnelle capacité d'interprétation des Écritures, bien supérieure à celle qu'ils attribuaient au vulgaire ; ce qu'ils exprimaient en se disant mieux éclairés du Très-Haut et autorisés à imposer autour d'eux leurs lumières. De là les supplices ordonnés par eux, en toute sécurité de conscience, contre les moins favorisés de l'alliance céleste. Gomme le font aujourd'hui les dirigeants du Mysticisme démocratique, si fort appuyé par la prédication de Rousseau, ils ne démocratisaient leur mysticisme d'inspiration qu'en paroles seulement. Au fond du cœur ils se réservaient sinon le monopole tout au moins la plus ample part du céleste appui.

Les Lettres de la montagne sont les derniers écrits théoriques ou même « philosophiques » de Jean-Jacques, bien qu'il répudie cette dernière épithète ; il n'a plus rien fait imprimer de son vivant après ce volume ; car ses écrits autobiographiques, — les plus influents de tous à la longue — sont, ou bien antérieurs, comme l'étude du caractère de Saint-Preux, calqué sur le sien, et les quatre Le//res au président de Malesherbes ; ou publiés par ses exécuteurs testamentaires après sa mort, comme les Confessions, les Dialogues et les Rêveries.

Pour résumer ses dernières manifestations théoriques, il est permis de dire que, sous la pression de ses adversaires plus rationnels, il aboutissait en somme à retirer l'affirmation de la bonté naturelle au point de vue sociologique, de même qu'il avait naguère retiré subrepticement, dans la préface de Narcisse, son anathème aux sciences et aux arts. Il la maintenait toutefois plus que jamais en paroles, pour ne point s'avouer en défaut ; il répétait que Y Emile était comme F évangile de cette bonté naturelle dont il ne restait rien entre ses propres mains dès qu'on le sommait de préciser quelque

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peu ses dires. Il était en outre décidé à la maintenir au point de vue psychologique, c'est-à-dire à rafRrmer présente en lui-même, ce qui allait permettre à ses dociles adhérents de se concéder le même privilège, au détriment de leurs adversaires dans la lutte vitale. Aussi les réserves que nous avons soulignées dans sa Lettre à M. de Beaumont passèrent-elles aussi parfaitement inaperçues que celles de son Contrat social sur le terrain politique et que plus tard ses sages objurgations aux Polonais, mal satisfaits de leur constitution nationale. Une atteinte, de très durables conséquences, avait été portée par lui à la psychologie expérimentale et aux morales rationnelles qui s'appuient sur cette psychologie prudemment pessimiste. Une hérésie mystique nouvelle commençait sa triomphante carrière.

Il est trop facile de s'en convaincre en constatant de quelle façon il fut aussitôt compris et interprété par ses dévots. Dans son excellent recueil d'études sur Le socialisme utopique, M. André Lichtenberger nous a naguère fait connaître un commentaire sociologique et un commentaire pédagogique presque immédiats du Discours sur l'inégalité et de l'Emile. Ils sont fort instructifs à méditer l'un et l'autre. Le premier est de Rouillé d'Orfeuil, dans son Alambic des lois, qui est de 1773 : « J'ai toujours regretté, écrit ce publiciste, de n'avoir pas une santé assez forte pour entreprendre de longs voyages sur mer. J'aurais voulu pénétrer dans l'intérieur des terres inconnues ; je suis certain que j'aurais trouvé des peuples vivant absolument dans l'état de nature, suivant ses institutions avec douceur et se conformant en tout à l'admirable simplicité de ses lois immuables... Oh, les heureuses nations. Oh, les aimables hommes ! Quelle douceur dans les mœurs ! Quelle simplicité dans les lois et dans les usages ! Quelle union ! Quelle harmonie ! Je voudrais vivre avec eux : ils me corrigeraient sûrement, car l'exemple est pour nous le guide le plus certain, et je serais heureux comme eux. » Voilà l'état d'esprit qui a préparé les excès révolutionnaires. C'est un fruit de la sociologie mystique.

Dès 1763, dans son Élève de la nature, un pédagogue mystique nommé Guillard de Beaurieu avait entrepris de faire mieux que le précepteur d'Emile. Le livre de Rousseau, remarque en effet M. Lichtenberger, parle d'éducation naturelle, mais place encore un intermédiaire entre l'enfant et la Nature. Un homme, de haute culture, explique, commente, conseille, et, par conséquent, quelle que soit sa discrétion, altère, fausse et stérilise les pures leçons de cette incomparable Mère. Ne vaudrait-il pas mieux qu'Émile, élève d'un homme sage, instruit et prudent sans nul doute, mais enfin d'un homme civilisé, fût uniquement « l'élève de la Nature » et que celle-ci directement, sans aucun intermédiaire, pût imprimer en lui ses préceptes salutaires ? — Tel est le sujet du hvre de Beaurieu, réédité plusieurs fois, attribué même à Rousseau par un libraire sans scrupule, et voici l'analyse sommaire que nous en fournit l'auteur du Socialisme utopique.

Un gentleman anglais a eu l'ingénieuse idée d'élever un de ses fils jusqu'à l'âge de quinze ans dans une espèce de boîte, sans aucune communication avec le monde. Après quoi, il le fait transporter par un vaisseau dans une île déserte où l'adolescent est lâché tout seul, en liberté. On assiste alors aux résultats merveilleux de cette éducation, véritablement négative. Certes, avant d'arriver à la connaissance de l'univers et à la sagesse parfaite, l'élève de la Nature devra traverser bien des expériences ; mais cette infaillible éducatrice aura si bien préparé son cœur et son cerveau qu'il acquerra rapidement des impressions exactes de toutes choses. Il aura d'abord des étonnements, des admirations, des déductions puériles ; mais, dès le premier jour, il manifestera la plus exquise sensibilité. Il a pleuré quand il a vu le ciel ; il s'est attendri devant le soleil. — Quelques heures après sa mise en liberté, il aperçoit un chien attaché qu'on lui a laissé pour compagnon dans sa solitude ; or, à l'exception d'une mouche, c'est le premier être vivant qui ait frappé ses regards. Il s'empresse de le délivrer ; et l'on se doutait bien en effet « qu'un homme naturel était trop bon, trop sensible pour voir

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un animal privé de la liberté et ne pas la lui rendre ». Il sera d'ailleurs récompensé sans délai de ce bon mouvement, car son chien le caresse davantage, et il en conclut aussitôt que râme s'afîaisse pour ainsi dire dans l'esclavage et dans le malheur, alors qu'elle recouvre, avec la liberté, toute son énergie native ! — Ajoutons que Beaurieu, comme Calvin et plus tard les rousseauistes révolutionnaires, se jugeait doté de révélations privilégiées et se préparait à traiter les incrédules en suspects : « Persuadez-vous bien, leur disait-il, que la Nature découvre volontiers Son sein à un homme simple et uni comme elle, qui ne veut voir que son sein ! »

Voilà comment Rousseau fut compris par le commun de ses lecteurs, en dépit de ses reculs effrayés vers le bon sens. Aussi bien est-ce de la sorte qu'il aurait dû raisonner en personne s'il avait voulu être logique avec son affirmation retentissante, celle de la bonté primitive. Mais il était resté largement rationnel encore, en dépit de sa suggestion mystique fondamentale et il ne se reconnaissait donc nullement dans ses trop dociles commentateurs. — .Nous verrons pourtant qu'il a fini par se prendre au mot lui-même, surtout à l'époque de sa vie où il déclarera ne plus savoir raisonner ses convictions essentielles, mais les accepter toutes faites de son passé, plus lucide et plus capable de synthèse mentale. En ce temps, il ne peinera plus pour montrer la bonté naturelle chez les primitifs ou chez les enfants : il se contentera de la découvrir et de l'analyser en lui-même. Ce sera le stade autobiographique, ou, pour mieux dire, autoapologétique de sa prédication morale, celui qui, nous l'avons dit, a exercé de beaucoup l'influence la plus tenace et n'a pas encore épuisé sans doute son action tonique, mais périlleuse, sur l'âme contemporaine et sur ses décisions dans l'ordre social.

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