‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 25 sur 64 · LA LETTRE A M. DE BEAUMONT · texte numérisé non relu

LA LETTRE A M. DE BEAUMONT

PSYCHOLOGIE DE l'aMOUR DE l'ORDRE ÉVEILLÉ PAR l'expérience

Après que Tautorité laïque se fut prononcée contre VEmiley en menaçant l'auteur de sévices auxquels on le laissa se dérober par la fuite, l'autorité religieuse sentit la nécessité de s'élever à son tour contre l'audacieuse critique des Églises établies qui fait le fond de La profession de foi du vicaire savoyard. L'archevêque de Paris, dès lors autorisé par l'importance grandissante de son siège épiscopal, à parler au nom de l'Église de France, était à cette date Christophe de Beaumont, prélat fort estimé pour son caractère et pour la dignité de sa vie. Il publia le 20 août 1762 un Mandement pastoral dont l'objet était d'éclairer ses diocésains sur les dangers de l'ouvrage en vogue et l'on entendit dans ces pages la protestation du Christianisme traditionnel et rationnel contre l'héléËlèJïlX§.iy5.U.ê riouyelle qui allait fournir une si prodigieuse carrière. — « Du sein de l'erreur (protestante), écrivait l'archevêque, s'est élevé un homme plein du langage de la philosophie sans être véritablement philosophe... caractère livré aux paradoxes d'opinion et de conduite, alliant la simplicité des mœurs avec le faste des pensées [Que cela est bien vu !], le zèle des maximes antiques avec la fureur d'établir des nouveautés, l'obscurité de la retraite avec le désir d'être connu de tout le monde. » Cet homme, poursuit le prélat, s'est fait l'oracle du siècle pour achever de le perdre. Dans une production de sa plume W'Héloise], il avait insinué le poison de

la volupté en paraissant le proscrire [encore une appréciation bien pénétrante !] ; dans la plus récente, il s'empare des premiers moments de l'homme pour assurer le triomphe de l'irréligion.

L'auteur de l'Emile fait en eiîet son point de départ d'un principe démenti non seulement par la religion, mais encore par l'expérience de tous les peuples et de tous les temps. Il pose pour maxime incontestable que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits, qu'il n'y a point de perversité originelle dans le cœur de l'homme ! Or ce langage contredit la doctrine de l'Écriture et de l'Évangile touchant la révolution qui s'est faite dans notre nature après la faute d'Adam ; il nous prive du rayon de lumière qui nous permettait de connaître le mystère de notre propre cœur. — Après cette critique psychologique excellente, l'archevêque passait à la défense du dogme, puis à celle de la hiérarchie, sacrée et profane ; il rappelait les constantes insinuations de révolte et de haine qui étaient pour beaucoup, selon lui, dans le succès du nouveau prophète, ses excitations contre les souverains ou les ordres « distingués » qui, avait-il écrit en propres termes, « se prétendent utiles aux autres et ne le sont en effet qu'à eux-mêmes, aux dépens des autres » ; par où l'on doit juger de la considération qui leur est due, selon la justice et selon la raison ! — N'était-ce pas là « souffler des maximes qui ne tendent qu'à produire l'anarchie et les malheurs qui en sont la suite » ?

Aussitôt que Jean- Jacques put lire cet acte d'accusation, qui touchait si juste sur tant de points, il sentit se réveiller en lui le polémiste redoutable qu'il était de tempérament et d'habitude, l'homme dont un observateur clairvoyant a pu dire qu'il n'était jamais plus redoutable dans la discussion que quand il avait tort. Il publia peu après (le 18 novembre 1762) la célèbre Lettre à M. de Beaumont : écrit extraordinairement habile, vivant et brillant qui eut un immense succès près de ses partisans, dès lors répandus dans toute l'Europe et croissant chaque jour en nombre autant qu'en fanatisme

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pieux. — Pour la première fois, il se prend à maudire, en tête de cette riposte, sa tardive vocation littéraire et la « misérable question d'Académie » qui lui mit la plume en main naguère, pour lui ôter peu après son repos et ses amis, pour le forcer à dévorer ses peines dans la solitude et dans l'opprobre. Il fallut désormais qu'un peu de réputation lui tînt lieu de tout ! « Après mon premier Discours, gémit-il, j'étais un homme à paradoxes qui se faisait un jeu de prouver ce qu'il ne pensait pas. Après ma Lettre sur la musique française, j'étais l'ennemi déclaré de la nation. Après mon Discours sur l'inégalité, j'étais athée et misanthrope ; après la Lettre à M. d' Alembert, j'étais le défenseur de la morale chrétienne [nous avons vu avec quelles restrictions mentales] ; après Héloïse, j'étais tendre et doucereux. Maintenant, je suis un impie !... [en réalité], je suis toujours demeuré le même, plus ardent qu'éclairé dans mes recherches, mais sincère en tout, même contre moi (?), simple et bon, mais sensible et faible, faisant souvent le mal et toujours aimant le bien, disant mes fautes à mes amis [à quelquesuns], mes sentiments à tout le monde ! » C'est ici l'accent et le vocabulaire de l'humilité chrétienne, très habilement empruntés par un homme qui en a mis si peu dans sa vie, en dépit des apparences. Puis, pressé par la protestation du bon sens, le voici à la besogne en vue de fournir, — après la peu persuasive psychologie de la compassion dans son second Discours, après la plus insidieuse psychologie de l'amour de soi dans Emile, — un troisième effort pour se rapprocher davantage de la psychologie chrétienne expérimentale, sans renier franchement toutefois le mot d'ordre follement mystique qui sera seul retenu par ses disciples après ses diverses palinodies dans ce domaine-: celui de la bonté naturelle. « Le principe fondamental de toute ma morale, expose-t-il donc cette fois, est que l'homme est un être naturellement bon... que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits ! » Il s'agit donc bien de bonté en arrière et non pas en avant, de bonté primitive et non point à réaliser par l'effort. « J'ai fait voir que l'unique passion qui naisse avec l'homme,

à savoir V amour-propre (sic), est une passion indifférente en elle-même au bien et au mal !» Il a enseigné tout le contraire et montré longuement dans V amour-propre une passion dérivée, ouvrage des erreurs humaines. Mais la chose pourra passer pour une négligence de plume, un lapsus calami, car il va revenir à parler de Yamour de soi comme passion primitive et à lui opposer T amour-propre, sentiment secondaire et corrompu déjà. N'importe, le premier aspect de son exposition en satisfera mieux le bon sens. « J'ai expliqué, reprend-il en effet, ce que j'entendais par cette bonté originelle^ qui ne semble pas se déduire de l'indifférence au bien et au mal naturelle à Yamour de soi. » Il l'a toujours expliqué peu clairement et jamais dans les termes où il va présentement le faire. Nous devons donc l'écouter ici avec plus d'attention que jamais.

(( L'homme étant composé de deux substances, expose-t-il, l'âme et le corps, l'amour de soi n'est plus [?] une passion simple. » Ce « plus », si singulier, est-il une indication tacite pour convenir qu'il se corrige et se rétracte en ce moment ? « L'amour de soi a deux principes, poursuit-il, l'appétit des sens qui tend au bien du corps et l'amour de l'ordre qui tend au bien de l'âme. » Or ce dernier amour, développé et rendu actif, porte le nom de conscience ; mais la conscience, organe de l'amour de Yordre, ne se développe et xYagit qu'avec le secours des lumières de l'homme — c'est-à-dire, de toute évidence, avec son expérience et sa science accrue, contrairement à la thèse du premier Discours, tant bien que mal conservée dans les écrits suivants. — Ce n'est en effet que par ses lumières qu'il parvient à connaître V ordre ; et ce n'est que quand il le connaît que sa conscience le porte à Y aimer. La conscience est donc nulle dans l'homme qui n'a rien comparé. Dans cet état, il est nul, il est bête. — Remarquons que naguère selon Rousseau, cette comparaison primitive qu'il appelle désormais de ses vœux engendrait Y amour-propre et devenait la source de tout le mal social. Ici, elle est donnée pour la source même de la conscience, organe de l'amour de l'ordre, c'est-à-dire de Yamour de soi en ce qui regarde les choses de

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râme, cette unique passion naturelle qui naisse avec l'homme ! La contradiction est-elle assez flagrante ? Ce qui ne l'empêche pas de conclure d'un air détaché : « C'est ce qu'a fait voir le Discours sur l'inégalité ! » Qui, en fait, dit exactement le contraire !

La vérité c'est qu'il se rallie en ce moment, sans l'avouer et en faisant mine de rester fidèle à son paradoxe sociologique et psychologique de début, à la psychologie pessimiste du christianisme qui en prépare la morale rationnelle et que lui opposait précisément M. de Beaumont. On peut même dire qu'il ne reste rien de la bonté originelle après cette explication dernière qui fait mine de la démontrer une fois de plus ! Il ne reste que l'obstination mystique à l'affirmer hautement, en dépit du sens commun, afin de pouvoir la transporter bientôt sur un terrain tout autre que celui de l'histoire primordiale, sur le terrain de la psychologie personnelle qui sera celui des œuvres autobiographiques de sa vieillesse. Entre les trois psychologies successives du théoricien, deux sont intenables et toutes trois sont rendues confuses par leurs contradictions trop patentes : c'est donc de l'affirmation imperturbable qui les relie, c'est de la bonté naturelle que feront seulement leur profit les lecteurs d'intelligence moyenne, au surplus trop disposés d'avance à recevoir de leur Révélateur cette charte d'alliance mystique avec un tout-puissant Allié.

« Quand, par un développement dont j'ai montré les progrès, achève cependant le contradicteur de M. de Beaumont, les hommes commencent à jeter les yeux sur leurs semblables... à voir leurs rapports... à prendre des idées de convenance, de justice et d'ordre, le beau moral commence à leur devenir sensible et la conscience agit. Alors ils ont des vertus, et, s'ils ont aussi des vices, c'est parce que leurs intérêts se croisent et que leur ambition s'éveille à mesure que leurs lumières s'étendent. Mais, tant qu'il y a moins d'opposition d'intérêts que de concours de lumières, les hommes sont essentiellement bons I »

Ainsi, une « essence » qui est un « second état » et qui a

besoin d'une longue évolution préalable ! Là réside l'ambiguïté sophistique qui fit d'abord illusion sur la thèse fondamentale de Rousseau et qui conduisit ses contemporains à en accepter la formule menteuse. Gela revient à dire qu'il est un certain état social — celui des Perses, des Scythes, premiers Grecs ou Romains, des Montagnons de Neufchâtel dans le présent et des montagnards de la Savoie dans le souvenir de Jean- Jacques, — où la différenciation intellectuelle des individus n'a pas encore été poussée assez loin pour entraîner de très grandes inégalités sociales ; et cet état est présenté par lui comme bon parce qu'il l'imagine plus heureux que celui d'extrême civilisation, comportant luxe, contrastes sociaux, corruption des mœurs. C'est dans cet état patriarchal qu'il y aurait eu « moins d'opposition d'intérêts que de concours de lumières ». Gela est soutenable sinon très certain, mais n'a que peu de rapport avec l'affirmation de la bonté primitive : les hommes ne sont essentiellement bons ni avant cette heure de discipline sociale efficace, comme l'a prétendu d'abord Rousseau, ni pendant^ ^comme il l'affirme désormais, ni après comme il est trop facile de le constater chaque jour, — sans qu'il soit interdit d'espérer une lente marche de l'humanité vers cette bonté sociale désirable.

Les hommes ont été d'abord féroces dans leur isolement (si tant est qu'ils aient vécu isolés tout d'abord ?) ; puis ils ont formé des sociétés « sanguinaires et cruelles » régies surtout par des « vengeances terribles, » nous a dit Rousseau. Puis encore ils se sont élevés, par l'expérience sociale continuée, à cet ordre un peu plus juste et moins brutal, où l'accroissement des lumières équilibre, jusqu'à un certain point, les oppositions d'intérêts les plus criantes. Il les proclame alors essentiellement bons. Mais essentiellement est de trop à coup sûr, car, encore une fois, c'est là le contraire de la bonté primitive^ c'est un commencement de bonté acquise. On peut l'appeler naturelle si l'on y tient, à la condition de définir la nature par la perfection de l'espèce. Mais encore cette

nature fut-elle bien imparfaitement réalisée chez les Scythes,

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les Spartiates ou les Helvètes, car les historiens qui regardent les choses de près, n'ont jamais rencontré l'âge d'or, sinon dans les pages platoniciennes de YAstrée. On nous dira peutêtre que c'est trop s'attarder à la démonstration d'un truisme; mais la négation de ce truisme a eu et continue d'avoir de telles conséquences qu'on n'en saurait trop soigneusement scruter la genèse !

Il restait à rappeler comment la société humaine s'éloigne de ce second état si enviable et si regrettable : « Quand enfin, tous les intérêts particuliers agités s'entrechoquent, quand l'amour de soi, mis en fermentation, devient amour-propre [r amour-propre était donc encore ignoré], quand l'opinion [elle ne fonctionnait donc pas jusque-là] rendant l'univers entier nécessaire à chaque homme [c'est le fruit de l'impérialisme irrationnel], les rend tous ennemis-nés [!] les uns des autres et fait que nul ne trouve son bien que dans le mal d' autrui, alors la conscience, plus faible que les passions exaltées, est étouffée par elles... Les hommes deviennent méchants... C'est le troisième et dernier terme au delà duquel rien ne reste à faire... Et voilà comment, l'homme étant bon, les hommes sont devenus méchants ! » Et voilà pourquoi votre fille est muette disaient les médecins de Molière après un raisonnement aussi solide.

L'auteur de l'Emile vient ensuite à défendre en particulier ce dernier livre qui, dit-il, a pour objet de chercher comment il faudrait s'y prendre pour empêcher les hommes de devenir méchants. Il n'y a pas affirmé, dit-il, que, dans l'ordre actuel des choses, l'entreprise fût réalisable ; mais il a du moins certifié et certifie une fois de plus au besoin que, pour en venir à bout, il n'y a pas d'autres moyens que ceux dont il a fait la proposition ! — Il s'attache ensuite à la discussion du péché originel, cette heureuse allégorie de psychologie expérimentale qu'a dû lui proposer Beaumont. Bien éloigné sur ce point des convictions de Calvin, il déclare expressément ce dogme contraire à la justice et à la bonté de l'Être suprême. Il affirme qu'au' surplus le baptême nous rend aussi sain que l'homme

avant son péché — ce qui est une énormité théologique autant que psychologique, puisque la doctrine chrétienne maintient la concupiscence après le sacrement, dont Tunique effet est de nous rendre aptes de nouveau à recevoir la grâce divine, ce fruit des mérites du Rédempteur des hommes. « Du reste, conclut l'argumentateur sans scrupule, vous convenez comme moi que Thomme fut créé bon — c'est sur la façon dont il devient méchant que nous différons ! » Sans doute, mais cette façon-là est d'importance pour la vie sociale : puisque l'une des deux explications suggère l'humilité et l'effort sur soimême, tandis que l'autre engendre l'orgueil et l'obéissance aux impulsions irraisonnées de l'impérialisme vitale

Passant de sa psychologie à sa pédagogie mystique, Rousseau doit également chercher des échappatoires pour sa défense : « J'établis, dit-il, l'éducation négative, parce qu'il suffit de fermer l'entrée au vice pour que le cœur humain demeure toujours bon. J'appelle éducation positive celle qui tend à former l'esprit avant l'âge et à donner à l'enfant la con-

1. La plus récente psychologie scientifique, celle dont le D"" Pierre Janet (qui est 1 un de ses principaux créateurs) donnait récemment un résumé remarquable au British journal of psychology (janvier 1921), distingue environ dix stades successifs dans l'évolution progressive de la mentalité humaine Les plus bas sont celui des réflexes simples, puis celui des réflexes suspensifs qui se développent en plusieurs temps : ils appartiennent à la plupart des êtres vivants. Le troisième stade, celui des tendances dites sociales ou socio-personnelles se développe chez certains êtres vivant en groupes et nous paraît déjà décisif pour l'avenir humain en particulier. Alors s'ébauchent en effet la collaboration et la pitié, aussi bien que la lutte, la rivalité et la haine, la tendance à se distinguer des autres, à jouer un rôle, à augmenter le corps et sa puissance par toutes sortes d acquisitions diverses : actions qui sont les germes des conduites conscientes de l'avenir C'est ici l'éfaf cZe nature pour l'homme encore à peu près identique à la brute.

Au-dessus se place le stade des tendances intellectuelles élémentaires au milieu duquel naît le langage, bientôt les volontés et les croyances qui vont constituer l'humanité proprement dite. — Un progrès encore, et voici l'état mental dit prxlogique dont on trouve au moins des traces chez les populations les plus primitives, ainsi que chez les enfants et même chez les civilisés soumis à de fortes impressions émotives. 11 conduit à l'état de

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naissance des devoirs de l'homme I J'appelle éducation négative celle qui tend à perfectionner nos organes, instruments de nos connaissances. » Mais il ne perfectionne pas le cerveau qui est assurément le plus efficace instrument de ces connaissances. — Cette éducation, poursuit-il, prépare à la raison par l'exercice des sens ; mais on ne voit même pas qu'il exerce ceux-ci, puisqu'il prescrit de ne rien faire. « L'éducation négative, affirme-t-il cependant, n'est pas oisive ; elle n'apprend pas la vérité, mais elle préserve de l'erreur ; elle dispose l'enfant à tout ce qui peut le mener au vrai quand il est en état de l'entendre et au bien quand il est en état de l'aimer ! » On voit ce qui resterait de^ Y Emile si l'auteur s'était véritablement tenu dans ces limites et si d'ailleurs il était avantageux ou même possible de préserver quelqu'un de l'erreur en lui cachant la vérité. La vérité, a dit Spinoza, éclaire ellemême et l'erreur : est enim verum index sui et falsi.

Enfin Jean- Jacques, personnellement mis en cause et critiqué par Beaumont dans son caractère ainsi que dans son

réflexion, de délibération et de raisonnement qui crée Thonime prêt à conquérir la maîtrise du globe, l'homme réfléchi et intéressé. L'homme qui n'a pas dépassé ce stade intellectuel ou qui y revient sous l'influence de la maladie présente régulièrement, dit M. Janet, quatre caractères principaux : la passion, l égoïsme, le mensonge et la paresse (qu'à notre avis il convient toutefois de définir de façon plus précise comme la tendance au moindre effort dans la persistante volonté de puissance : tel le nègre qui fait travailler pour lui sa femme, mais à la condition de la maintenir sous son joug). Ceci est le véritable éfaf de nature y>ouy l'humanité enfin dégagée de ses analogies bestiales d'origine. On voit qu'il est fort loin du rêve paradisiaque de Rousseau sous les ombrages de Saint- Germain ou de Montmorency. Au-dessus viendront le stade rationnel, celui des aristocraties disciplinées, puis un stade plus largement expérimental que les précédents, celui de la science issue de la morale aristocratique et religieuse, au cours duquel la notion de progrès se précise. Rousseau, rétrograde comme logicien et servi comme artiste par sa maladie mentale, médit de la raison, condamne le stade réfléchi de la pensée humaine avec ceux qui s'appuient sur celui-là ; par son recours au sentiment, dépourvu de suffisants correctifs, on retournerait vers le prselogisme avec ses réactions émotives confuses, et. parfois, le temps présent nous donne l'impression qu'on n'est pas loin d'y être revenu.

attitude vitale, s'en plaint avec amertume et entreprend sa propre apologie sur un ton bien autrement agressif que celui du prélat. Relevons seulement le trait par lequel il termine ce développement polémique ; nous avons rappelé que F archevêque accusait YHéloïse d'avoir insinué le poison de la volupté, et à combien juste titre ! Les résultats sont là pour le démontrer. « Eh, riposte l'ancien contradicteur de d'Alembert, que ne puis- je aux horreurs de la débauche, substituer le charme de la volupté ? Mais rassurez-vous, Monseigneur, vos prêtres sont à l'épreuve de YHéloïse : ils ont pour préservatif YAloïsia ! » C'est-à-dire un livre très connu de pornographie sans voile ! — Une telle insinuation, étendue à toute la classe sacerdotale, choqua le séide de Rousseau le plus dénué de jugement personnel en ce qui touchait à son idole. Le pasteur Moultou, ayant pu lire la Lettre avant sa publication, écrivit à l'auteur de supprimer à tout prix ce passage, fût-ce par un « carton » introduit à la dernière heure dans la composition typographique du volume : car le trait blessera même à Genève, dit-il, en raison de la solidarité qui existe entre catholiques et protestants quand il s'agit de sauvegarder la dignité du ministre des autels.

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