Trois volumes grand iu-S"^. Alcau
procède pas d'une maladie organique affectant directement ou indirectement le système nerveux, naît de causes morales qui sont principalement l'insatisfaction, l'humiliation actuelle ou prévue que subit durablement en nous cette Volonté de puissance. La guérison se ferait donc, en ce cas, si le malade parvenait à se rendre la réalité commençante ou seulement l'espoir prochain de la puissance sur le monde extérieur ; car c'est d'un tel aliment qu'il a faim et soif, sans être en mesure de rassasier un appétit spirituel aussi normal pour notre système nerveux supérieur que l'appétit de nourriture le peut être pour les fibres de nos muscles et pour les cellules de nos grands appareils physiologiques.
Afin de tonifier à tout prix leur défaillante volonté de puissance, les psychasthéniques intelligents, — à plus forte raison ceux qui poussent l'intelligence jusqu'au génie, — emploient les plus singuhers détours et M. .Janet en a signalé de bien intéressants chez les malades dont l'observation, poursuivie durant de longues années, lui procure les matériaux de ses constructions psychologiques excellentes. Le moins compliqué de ces détours est la sollicitation tacite des « compliments » ; penchant normal au surplus, tant il est universellement répandu, mais qui se présente chez certains déprimés avec une exagération fort instructive et se manifeste en particuUer par une attitude d'humilité gémissante, ces malades répétant sans cesse qu'ils ne sont bons à rien, qu'ils n'ont aucune valeur intellectuelle, aucune aptitude à bien faire. Ils seraient très confus toutefois d'être pris au mot, persuadés qu'ils sont du contraire et pensant avoir reçu de la Nature des facultés incomparables dont, seul, leur état de santé entrave momentanément le plein exercice. Ils plaident le faux pour se convaincre du vrai ; ils escomptent les flatteuses contradictions de leurs interlocuteurs.
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A défaut du succès social, dont le compliment est la constatation par la bouche d'autrui, les névropathes cherchent à se procurer le succès d'imagination pure. C'est ainsi que la rêverie habituelle est, selon M. Janet, d'une part un symptôme de dépression, puisqu'elle réduit le travail mental à une activité de faible tension qui remplace l'activité réellement synthétique de la pensée, opération beaucoup plus « coûteuse » ; d'autre part un procédé de tonification psychique parce qu'elle facilite le développernent de certaines représentations flatteuses à l'appétit du pouvoir. L'auteur des Médications psychologiques appelle parfois « histoire continuée «, cette rêverie habituelle qui, explique-t-il — de façon fort intéressante pour notre présente étude, — n'est pas seulement un récit que le rêveur se ferait à lui-même, mais souvent tout un programme idéal de conduite, une manière de vivre en dedans à sa guise, avec des attitudes, des gestes et des paroles intérieures à peine esquissées ^ ; c'est encore, si l'on préfère, une autre vie que la vie réelle, menée dans des circonstances artificielles et beaucoup plus propices au besoin de tonification, de succès, de compliments, de domination dont souffre le malade qui s'efforce de la vivre. Les individus dits normaux s'y peuvent plaire par intervalles ; mais elle prend un développement incroyable, elle devient la vie principale chez les affaibUs dont la faible tension psychique s'accommode mal de la réalité antagoniste et cherche donc à se créer un miheu factice où elle pourra se maintenir sans perte, ou même s'accroître sans efforts. Ces rêveries obsédantes deviennent alors analogues à celles que l'opium ou le haschich procurent, plus despotiquement encore, à leurs
1. M. Paul Bourgel en a récemment donné une excellente description en tête de son recueil de nouvelles intitulé Anomalies (Pion, 1920).
adeptes ; elles se déroulent à moins de frais dans des imaginations faciles à mettre en campagne, à émanciper du cadre expérimental ou rationnel rigide dans lequel doit s'enfermer toute pensée véritablement synthétique et adaptatrice du penseur au réel. — Les relations de Rousseau avec ces êtres éthérés qu'il appelle « nos habitants » dans ses ouvrages ont été de ce caractère, tout en conservant des relations certaines avec la création esthétique comme il arrive chez certains artistes éminents.
Mais Les médications psychologiques nous fournissent encore des observations excellentes sur les névropathes qui cherchent dans leurs relations avec leur entourage, dans leurs affections de famille, dans leurs amitiés ou dans leurs amours un point d'appui pour leur élan vital entravé par la maladie. Aux yeux de ces déprimés, celui qu'ils aiment et dont ils réclament l'amour est avant tout celui qui les remonte ou les réconforte par ces manifestations de déférence ou de dévouement qui ont la propriété d'être toniques pour l'impériahsme vital. Ce qu'ils réclament, c'est un « esclave intelligent », capable d'exécuter pour eux avec tact et dextérité les actions qui exigent un certain degré de tension psychique et qu'ils se sentent incapables de mener à bien par eux-mêmes. Obtiennent-ils de tels dévouements, — ce qui arrive plus souvent qu'on ne serait porté à le croire, surtout dans l'intimité des familles unies, — ils exigeront en outre la certitude que la personne qui les aime remplira près d'eux son rôle d'indispensable auxiliaire à perpétuité — leur « fermera les yeux », comme disait volontiers Rousseau, — ne changera jamais à leur égard, sera toujours à leur disposition pour les défendre, les consoler, les tonifier, pour leur rendre des services innombrables sans qu'ils aient jamais à la payer obligatoirement de quelque complaisance du même ordre : « C'est payé, ce n'est
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pas de l'amour », proclament-ils en effet dès qu'ils ont été conduits à répondre, par une dépense psychique de leur fond, à des générosités de cette nature : « Il me faut, ajoutent-ils le plus souvent alors, il me faut quelqu'un qui m'aime pour moi-même ! » Notion qu'il est donc intéressant d'étudier avec soin en matière de psychologie morbide.
Lorsque les malades de la volonté, dit M. Janet, sont contraints de reconnaître les services qu'ils reçoivent par quelque service réciproque, fût-ce dans une proportion aussi réduite que possible, ils ne sentent plus la certitude absolue, inconditionnelle de la durée sans fm du dévouement qui les soutient. Ils cesseront quelque jour, prévoient-ils, d'être jeunes et séduisants ; ils peuvent cesser d'être riches ou attachants ; et, alors, s'ils sont aimés pour l'un ou pour l'autre de ces divers motifs, l'amour qui les tonifie leur fera donc défaut ? Perspective intolérable à leurs yeux ! « Il serait bien préférable, répètent-ils en conséquence avec nostalgie, d'être vraiment aimé pour soi-même. » — Dans certains cas, ils s'imposent encore quelques efforts afin de reconnaître les dévouements dont ils sont l'objet; mais ces « payements » de leur part impliquent des actes à faire ; or ils ont peur de ne pouvoir faire toujours ces actes ; ils sont effrayés d'avoir à les recommencer sans cesse pour conserver les affections dont ils se sustentent ; et ils rediront alors, comme un refrain, la formule de l'amitié idéale : « Tout cela, ce n'est pas être aimé pour soi-même ! » Amitié dont le type serait l'amour maternel, ou quelquefois, fiUal et fraternel, mais qui est plus difficilement concevable en dehors de ces relations du sang.
La seule perspective qu'ils peuvent accepter sans appréhension, reprend M. Janet en résumant ses observations de longue date, c'est de payer avec des qualités naturelles, qu'ils croient posséder d'une manière définitive, sans avoir
à y rien ajouter par des efforts présents dont ils se sentent incapables. A l'appui de leur exigence d'amour pour soimême, ils allégueront, en conséquence, des prestiges d'ordres divers, mais qui, tous, auront pour caractère d'être possédés par eux d'une manière naturelle et indélébile, des qualités données par la naissance. Tout au moins ces maniaques de l'amour tireront-ils argument à leur profit de qualités déjà conquises par eux à titre définitif et non plus à conquérir ou à augmenter dans le futur par adaptation sociale continuée, par modification méthodique du Moi, car c'est là ce que leur interdit leur chronique dépression. Ils chercheront donc dans leurs attraits soi-disant naturels les éléments de ce fameux soi-même au bénéfice duquel ils prétendent obtenir l'affection tonificatrice. — Et nous débouchons ici en pleine psychologie rousseauiste de la « bonté naturelle », conçue comme une qualité aujourd'hui restreinte à certains tempéraments d'élite et d'élection divine, ou mieux à un seul homme en ce bas monde. Telle est l'affirmation de Rousseau dans ses Dialogues : il est Vhomme de la nature primitive, le Messie de la moderne Alliance avec le Très-Haut. C'est ce que nous avons ailleurs appelé r « immaculée conception » de Jean- Jacques ; et cette conviction explique ses fréquents soupirs vers « le prix qu'avait mérité son cœur » !
On trouverait une origine analogue à l'importance que prend, dans la pensée, puis dans le vocabulaire des névropathes, la notion impérative de leurs droits. M. Janet propose de définir le droit comme la possibilité d'exiger d'autrui une action sans avoir à faire soi-même une action présente ou future en retour. On pourrait dire aussi que le droit est une accumulation antérieure de puissance sociale, sous quelque forme d'ailleurs que cette puissance ait été préalablement consentie à l'individu par la société de ses sem-
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blables. — Pour les déficitaires de l'élan vital, réclamer des droits revient donc à réclamer de la puissance sans avoir à faire de nouveaux frais pour l'acquérir. C'est une remarque d'expérience que les hommes qui disposent d'une large capacité d'action songent d'ordinaire à augmenter leur puissance plutôt qu'à user sans délai jusqu'au bout de celle dont ils sont déjà détenteurs ; ils s'occupent moins fréquemment de leurs « droits », résultats d'actes antérieurs, que de leurs devoirs, conditionnant les actes qu'ils visent à réussir dans la suite, afin d'augmenter d'autant leurs droits effectifs. — Au contraire, comme ces prodigues qui sont contraints de dépenser leur capital, les abouliques ne songent qu'aux droits, réels ou prétendus, qu'ils croient posséder ; droits qui font faire des actions par les autres et les dispensent d'en accomplir par eux-mêmes. Pour plus de commodité, ils vont souvent chercher ces droits dans la vague région du sentiment et demandent un cordial à quelque impérialisme de caractère irrationnel, si nous osons cette formule abstraite.
Écoutons plutôt ce malade, aspirant au rôle de don Juan et qui, soigné par le docteur Janet, lui parlait sans cesse des droits de tout bon jeune homme à être aimé des midinettes qu'il courtise — ouvrant à nos yeux des perspectives bien curieuses sur la mystique spécifiquement passionnelle du rousseauisme ou romantisme contemporain : cette mystique qui procède du refus de faire effort sur soi-même et contre sa passion lorsque celle-ci est contrariée par quelque obstacle d'ordre social. — « Tout est artificiel, protestait donc ce déséquilibré aigri, chez ces petites ouvrières parisiennes qui ne savent pas se donner simplement, parce qu'on aime ! Elles sont vraiment immorales et malfaisantes quand elles se moquent de mes propositions. Je ne trouve jamais en elles Jenny l'ouvrière ni la grisette que chanta Béranger. Je ne trouve la nature nulle part ; toujours l'artifice, les
préjugés, une foule d'obstacles à vaincre : toutes choses qui ne devraient pas exister dans une nature naturienne (sic /) L'amour est naturel, et j'ai droit à V amour ! J'ai droit à la justice, j'ai droit à la vérité, etc.. » C'est ainsi que les faibles se réfugient éperdument dans la notion, le plus souvent abusive ou illusoire, de leurs justes droits !
Lorsque le sentiment de l'incomplétude, la soif ardente de quelque tonique pour leur impérialisme vital durablement déprimé ont fait naître chez ces névropathes l'appréhension aiguë de l'isolement sentimental, leurs obsessions amoureuses deviennent, sous une forme détournée, Véquivalent de ces obsessions autoritaires qu'on rencontre chez d'autres malades différemment disposés par leur caractère. Les unes aussi bien que les autres rendent le contact de ces malades extrêmement fatigant ou « coûteux » à leur entourage. On doit, dit M. Janet, leur rendre d'innombrables services sans aucune compensation possible : c'est un travail incessant, difficile, une pénible servitude ! Tout en leur prodiguant gratuitement ces services, on devra les rassurer avec habileté sur l'avenir et les convaincre qu'on les servira sans trêve, pendant leur vie tout entière. Il faudra se tenir constamment en garde contre les saillies irréfléchies de sa propre volonté de puissance et leur laisser toujours entendre qu'on n'attend rien de leur part en retour de ses peines, car l'antipathie naîtrait chez eux du moindre effort personnel en perspective. Il faut les convaincre enfin qu'on les aime bien pour eux-mêmes, c'est-à-dire qu'ils ont en eux-mêmes, par le seul fait qu'ils existent, le droit d'être aimés indéfiniment de leur entourage. Entre les (( amis » de Rousseau, le prince de Conti sera le type par excellence de ces bons Samaritains, méritoirement, admirablement charitables de leurs économies spirituelles autant que de leurs richesses matérielles.
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Leur tâche leur sera d'autant plus lourde que la manie des droits de l'amitié ou de l'afïection porte le malade à exiger de ceux qui l'approchent une attitude d'humilité perpétuelle. Si en effet un tel malade possède la puissance ou le « droit » d'imposer aux personnes de son intimité des actions de tout genre, sans en devoir accomplir lui-même aucune à leur considération par réciprocité, c'est donc, raisonne-t-il malgré lui à la longue, c'est que ces personnes lui sont subordonnées par nature, et, en fm de compte, inférieures. Il l'entend bientôt tout à fait de la sorte ; il se plaît à souligner leur infériorité par son attitude, afin de la faire mieux constater et accepter par eux. — Or de semblables prétentions ne manquent pas de réveiller en autrui une réaction instinctive de défense et de riposte ; les continuelles réclamations du névropathe au nom des droits de l'amitié ou de l'amour lui attirent, de façon presque irrésistible, cette réponse, fort équitable, que les autres aussi ont des droits, dont il ne tient aucun compte. Ceux qui l'approchent habituellement devront pourtant réprimer en eux de semblables impulsions à toute heure, adoptant de la sorte à son égard une attitude moralement très élevée parce qu'elle est psychologiquement très difficile à tenir. Mme d'Epinay, Grimm, Diderot, Hume ont été, autour de Rousseau, de ceux qui n'ont pas su tenir jusqu'au bout cette attitude et qui ont réagi malgré eux à des provocations trop brutales,
Car une telle abnégation est certes possible, puisqu'on voit fréquemment se manifester, sous l'influence des affections de famille, de la foi religieuse, de la cordialité du caractère ou même de la seule conscience professionnelle, des dévouements presque subUmes autour de psychasthéniques véritablement odieux. On aurait tort d'oublier néanmoins, ajoute M. Janet, que l'homme moyen n'est pas capable de
se conduire toujours comme un héros ou comme un saint et qu'une telle complaisance est mentalement très coûteuse ou même ruineuse avec le temps, dès qu'elle se prolonge. On ne sera donc pas trop surpris des plaintes, réclamations ou protestations que les survenants entendront parfois de ceux qui se l'imposent sans avoir l'entière vocation de la sainteté. Si pourtant le malade venait à surprendre ces plaintes, l'antipathie se déclarerait tout aussitôt chez lui, et resterait souvent implacable ; enfin plusieurs de ces expériences pourraient déclancher la manie des persécutions dans son cerveau.
Ajoutons que ces dévouements, si dignes d'éloges en tous cas, seront cependant plus faciles à certains caractères qu'à d'autres parce que les pauvres en réserves vitales souffrent de leurs dépenses spirituelles plus que les riches de ce genre. Quiconque est affecté de quelque débilité morale sera rapidement miné par les personnes dont les relations sont psychologiquement très coûteuses. Le meilleur « ami » pour le névropathe, en conclut M. Janet, est l'homme doué d'un ample rayonnement vital, le personnage qu'on peut appeler un sympathique de naissance. C'est celui-là qui offre, au moment opportun, le fameux amour pour soimême. Il aide à agir : il n'est pas coûteux par sa seule présence, au contraire. Il se place, sans y attacher d'importance, au-dessous du déprimé qu'il fréquente. Ses éloges adroits (car il les faut adroits au suprême degré vis-à-vis de ces méfiants d'eux-mêmes et d'autrui) font naître des attitudes de confiance et de fierté ; il donne l'impression d'une fidélité inébranlable quand même on ne pourrait rien lui offrir en échange. Tel est le grand, le vrai sympathique dont l'amitié est le rêve des faibles. S'il le souhaite, il prendra sur eux une immense et parfois incompréhensible influence, dont il sera tenté dans certains cas d'abuser.
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— Diderot dut apporter quelque temps à Rousseau ce genre de réconfort; mais Rousseau était un malade de génie ; il était considéré comme un génie et nullement comme un malade par des adhérents sans cesse plus nombreux ; d'où une difficulté psychologique de plus à se subordonner à lui sans réserve, comme on le conçoit sans peine ; car ce n'était plus seulement paraître inférieur à ses yeux, mais également à ceux du public, sacrifice encore plus héroïque que celui dont nous venons de tracer le tableau. Diderot y tint un peu plus longtemps que d'autres, mais, finalement, ne poussa pas la « sainteté » jusque-là.
Ajoutons pour terminer cette digression apparente — on verra mieux par la suite à quel point elle est justifiée, — que la foi religieuse permet de chercher dans l'Au-delà ces amitiés incomparables, ces solides points d'appui que l'humaine nature refuse trop souvent aux fatigués de la lutte vitale. C'est ici la solution mystique au problème de la tonification psychique, le remède mystique à la dépression morbide. Il est sans doute employé depuis que l'humanité existe, car quiconque a gardé la foi peut trouver en elle, à certaines conditions, le plus efficace des réconforts. Innombrables sont les maladies mentales qu'elle a conjurées, atténuées ou même guéries. La conception chrétienne de l'existence en particulier — cette attitude mystique corrigée par l'expérience des races les plus douées et des siècles les plus récents de l'évolution humaine — est éminemment propre à exercer une action curative par les satisfactions délicates qu'elle procure à l'appétit mystique ancestral et par le cadre moral, de source expérimentale et rationnelle, qu'elle oppose néanmoins à l'outrecuidance, si facilement suscitée dans le croyant par son recours à des amitiés métaphysiques très puissantes : en sorte qu'elle ne l'engagera dans aucun conflit avec la société de ses pairs. Nous ver-
rons que Rousseau a dû se restreindre de plus en plus, avec les années, à l'usage de ce dernier remède, lorsqu'ayant fatigué autour de lui mainte amitié dévouée, il refusa désormais de se fier à celles que son talent d'expression et ses dextérités mystiques géniales faisaient cependant renaître à chaque instant sous ses pas.
Qu'il ait été en effet, — et jusqu'à un certain point tout au moins, — du type de ces maniaques de l'amour dont nous venons d'évoquer la silhouette instructive, c'est ce que le spectacle de sa vie va nous confirmer de plus en plus à mesure que nous continuerons de le dérouler sous les yeux de nos lecteurs. Et c'est bien ainsi que l'ont vu déjà, puis caractérisé, dans un vocabulaire un peu différent du nôtre, quelques-uns de ses plus pénétrants critiques. Il enseigne, a dit Saint-Marc Girardin, que quiconque se laisse conduire par la « sensibilité » ne saurait s'égarer, ou du moins ne saurait avoir que d'honnêtes égarements ; or c'est là une très dangereuse erreur parce que la sensibihté tient beaucoup des sens ét qu'elle trompe souvent l'homme sur lui-même. Elle lui laisse croire qu'il a la force des bons sentiments dont il n'a que V émotion, et, une fois illusionné à ce point sur lui-même, un homme insinuant trompera facilement les autres ; de dupe, il deviendra charlatan. C'est la prédominance de la sensibilité qui donne aux jeunes gens tant de charmes, ainsi que l'heureuse confiance qu'ils ont en eux-mêmes ; ils font honneur à leur âme des émotions qu'ils tiennent de leur âge, et les hommes sensibles ressemblent également aux femmes par beaucoup de traits. Or Rousseau avait à un degré éminent ce genre de sensibilité, tout ensemble ardente et faible ; elle l'a servi dans ses ouvrages et égaré dans son existence, ainsi qu'elle égare après lui ses lecteurs. Pour un homme à ce point sensible, il est mauvais de n'avoir pas un état qui règle ses actions, une
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famille qui lui serve à la fois d'appui dans ses résolutions sages et de barrière contre ses fantaisies périlleuses. Rousseau avait eu pour guide M^^ de Warens, la fausse moralité au lieu de la vraie (celle du quiétisme au lieu de celle du stoïco-christianisme). Il devait la quitter sans regrets et la négliger dans ses besoins de vieillesse ; il se l'est reproché, mais trop tard, et c'est ainsi que font les héros ou les héroïnes de la sensibilité : ils se croient nés pour vivre et pour mourir ensemble ; vienne le moindre accident, une contrariété, une absence, aussitôt l'oubli ou l'indifférence arrivent. C'est le moment de la rupture et de la répugnance. Les romans cachent ce moment-là avec grand soin ; ils font mourir leurs héros à temps (comme Julie d'Etange) car la séparation que fait la mort est moins triste que celle qui naît de l'indifférence. Thérèse Le Vasseur eut au moins un cœur de mère, mais Rousseau se déterminait à l'abandon de ses enfants « gaillardement », sans le moindre scrupule, parce que la sensibilité est incapable de reconnaître le devoir qui se montre sous l'aspect d'un embarras ou d'un sacrifice, qui n'est pas accompagné de plaisir. La morale du cœur, celle qui cherche les devoirs dans les émotions, ne croit Vhomme obligé que quand il est attendri. Au contraire, une conception plus virile du devoir a cela de bon qu'elle prescrit de résister à la lassitude, à la distraction, à l'oubli et quCj conseillés par elle, nous nous sentons coupables quand nous nous trouvons négligents. L'obligation qui procède du seul sentiment s'efface avec le sentiment qui l'a créée.
Plus près de nous, M. Lanson a résumé en quelques traits, également précieux à retenir, le portrait moral du Réformateur de l'humanité contemporaine : « Un être de sensibilité et d'imagination, dit-il, jouet perpétuel de ses illusions et de ses désirs, travaillé d'amour-propre, voluptueux,
enthousiaste, romanesque, curieux d'aventures, réfractaire à toute discipline, impropre à l'action, plus apte à l'effort qui renonce qu'à l'efîort qui conquiert et saisissant par le rêvé les jouissances dont son inertie lui fait manquer la possession réelle ; un être candide, orgueilleux et timide, soupçonneux, défiant, ombrageux, à la fois ravi et souffrant du monde et de la politesse, de toute cette brillante vie de société où il a été introduit sur le tard, où il se sent gauche, toujours mal à l'aise et primé par l'aisance élégante des sots qui y sont nés ! » Il avait eu pourtant des succès de conversation très mérités dans ce monde difficile sur la qualité de ses plaisirs sociaux, et il s'en est longtemps souvenu ; mais, lorsqu'il rédigea ses écrits autobiographiques, il ne voulait plus s'en souvenir parce que ces faits s'accommodaient mal avec le personnage qu'il avait finalement décidé de j ouer. — Ainsi munis de renseignements de sources diverses sur la névropathie de nuance sentimentale, entrons dans l'étude de la période qui a remis au jour le véritable Jean- Jacques, après ses dix ans de conviction philosophique à la mode du jour et les six années d' « effervescence » pseudo-stoïcienne provoquée en lui par le succès inattendu de son paradoxe plutarchien.