‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 29 sur 64 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE SÉJOUR DE ROUSSEAU A L ERMITAGE DE LA CHEVRETTE ET SES CONSÉQUENCES MORALES

Le Discours sur l'inégalité, publié en 1756, avait été accueilli sans enthousiasme par Genève, ville d'expérience politique et morale, qui se refusait à reconnaître le passé probable de l'humanité dans cette fantaisie mystico-philosophique. Mais Rousseau, redevenu solennellement quelques mois plus tôt calviniste et « citoyen », c'est-à-dire membre de l'aristocratie gouvernante dans sa cité natale, gardait encore le projet de s'y établir à demeure pour mettre un terme à la fatigante existence qu'il menait depuis quelque quinze années déjà dans la capitale française ; sentant bien toutefois que le centre vrai de sa renommée était à Paris, il hésitait à prendre cette résolution d'importance. Un moyen terme, qui permettait un ajournement, s'offrit alors à lui et orienta sa destinée sur une autre voie : « M. d'Epinay, disent les Confessions, faisait une dépense immense pour achever son château de la Chevrette. Étant allé voir un jour avec M"^^ d'Epinay ces ouvrages, nous poussâmes notre promenade un quart de lieue plus loin, jusqu'au réservoir des eaux du parc qui

touchait la forêt de Montmorency et où était un joli potager, avec une petite loge fort délabrée qu'on appelait TErmitage. Ce lieu solitaire et très agréable m'avait frappé quand je le vis pour la première fois, avant mon voyage à Genève. Il m'était échappé de dire dans mon transport : « Ah, Madame, quelle habitation délicieuse ! Voilà un asile tout fait pour moi ! » L'épouse du fermier général avait fait alors réparer avec soin la maisonnette, et, quelques mois plus tard, ayant ramené de ce côté l'homme de lettres sans l'avoir prévenu de pen, elle lui avait dit soudain : « Mon ours, voilà votre asile. C'est vous qui l'avez choisi. C'est l'amitié qui vous l'offre. J'espère qu'elle vous ôtera la cruelle idée de vous éloigner de moi ! » L'auteur de ces lignes ajoute qu'il ne croit pas avoir été jamais plus vivement, plus délicieusement ému et qu'il mouilla de ses pleurs la main bienfaisante de son amie ! Pleurs faciles à sécher au feu de la passion impérieuse; amitié d'un cœur trop « sensible » dont nous dirons bientôt les lendemains.

LA RÉSURRECTION DU ROMANESQUE DANS LE PHILOSOPHE. — LE « BERGER EXTRAVAGANT »

Protégé des Dupin dès les premiers temps de son séjour à Paris, Rousseau avait été choisi comme secrétaire par Dupin de Franceuil, né du premier mariage du richissime financier, châtelain de Chenonceaux. Ce Franceuil était devenu l'amant de M™e d'Épinay dans des conditions qui sont longuement commentées par les Mémoires de cette dame, et il avait pré-

LE MALADE

senté peu après le Genevois à sa maîtresse : « J'y soupais quelquefois avec lui, lisons-nous dans les Confessions. Elle était aimable, avait de l'esprit et des talents... M. de Franceuil lui communiqua une partie de l'amitié qu'il avait poijr moi. »

Louise d'Esclavelles, fille d'un brigadier des armées du roi, noble mais sans fortune et qui la laissa de bonne heure orpheline, avait épousé son cousin germain (par leurs mères, nées Prouveur de Preux) La Live d'Epinay, fils aîné du fermier général La Live de Bellegarde et destiné à la survivance de cette place considérable. Les cousins, tous deux fort jeunes, s'épousèrent par inclination, mais le mari se dérangea bientôt et se montra parfois brutal, tandis que sa femme se montrait peut-être insuffisamment patiente et conciliante. Les Mémoires de celle-ci content, fort crûment, le dommage que sa santé souffrit des débauches de son époux ; elle ne tarda guère à se donner quelque liberté à son tour et vécut entourée de complaisants, d'origines diverses. Ceux-ci étaient attirés en partie par ses agréments, très réels, en partie par la grande fortune et le large train de maison qu'elle ne devait perdre qu'après quelque vingt années de mariage par les désordres de son époux. De sa propre plume, elle a transcrit dans ses Mémoires ce sévère portrait moral que Rousseau lui aurait fait d'elle-même, peu de mois avant de devenir son hôte : « On vous croit sans caractère, bonne femme, fausse cependant, un peu de penchant à l'intrigue, inconstante, légère, beaucoup de finesse, beaucoup de prétention à l'esprit qui n'est, chez vous, que très superficiel... Je n'en crois pas la moitié ! » C'était croire beaucoup déjà car ceux des biographes de Jean- Jacques qui ont montré le plus de partialité à son égard sont bien moins sévères à cette amie de ses mauvais jours. Musset- Pathay la dit aimable, bonne, douce, spirituelle, d'un commerce agréable et sûr. Jules Levallois a écrit en tête des Inédits de Streckeisen-Moulton que Rousseau commit une grande faute en prêtant l'oreille aux commérages de Thérèse qui le firent soupçonner de vilaines actions, parfaitement gratuites, une femme jusque-là si bienveillante à son endroit.

qui le conduisirent à offenser grièvement par ses soupçons, ses reproches et ses violences une personne qui ne se sentait aucunement en faute vis-à-vis de lui. Plus récemment enfin, M. Bouvier la proclamait une fois de plus bonne, avenante et charmante. Nous allons voir qu'elle eut aux yeux de son hôte le double tort et d'en avoir fait son obligé tout d'abord, et d'avoir peut-être marqué qu'elle attendait de lui, en assiduités et en égards, quelque « payement » de ses propres et très considérables avances sur le terrain de l'amitié. — Un an se passa toutefois avant que du voisinage et de l'intimité naquît entre eux la mésintelligence ouverte. Les Confessions vont nous apprendre que cette année paisible agit de façon profonde sur la disposition d'esprit de l'ermite, après qu'il eut pris possession de son logis champêtre le 9 avril 1756, en compagnie de M^^^ Le Vasseur et de la mère de celle-ci.

Il résume d'abord, en termes frappants, la période de sa vie qui s'achevait à cette heure. Son établissement à Paris tout d'abord, puis son succès littéraire inopiné l'avaient, dit-il, jeté dans un état d'esprit tout différent de celui où s'était écoulé sa jeunesse. Il s'était mis en tête de réformer le monde, et, à force de s'en préoccuper, n'avait plus vu qu'erreur ou folie dans la doctrine des philosophes, qu'oppression ou misère dans l'ordre social alors établi : « Dans l'illusion de mon sot orgueil, écrit-il vingt ans après ses débuts d'homme de lettres, je me crus fait pour dissiper tous ces prestiges... Jusque-là j'avais été bon; dès lors, je devins vertueux ou du moins enivré de la vertu. Cette ivresse avait commencé dans ma tête, mais elle avait passé dans mon cœur. Le plus noble orgueil y germa sur les débris de la vanité déracinée [?]... Voilà d'où naquit ma subite éloquence... Audacieux, fier, intrépide... le mépris que mes profondes méditations m'avaient inspiré pour les mœurs, les maximes et les préjugés de mon siècle me rendait insensible aux railleries de ceux qui les avaient, et j'écrasais leurs petits bons mots avec mes sentences, comme j'écraserais un insecte entre mes doigts... Qu'on cherche l'état du monde le plus contraire à

LE MALADE

mon naturel, on trouvera celui-là... Il dura près de six ans ; il durerait peut-être encore (en 1769) sans les circonstances particulières qui le firent cesser et qui me rendirent à ma nature, au-dessus de laquelle j'avais voulu m' élever ! »

Ces circonstances particulières sont le séjour champêtre qu'il fit à l'Ermitage pendant près de deux années sans interruption, et les incidents de ce séjour. — Voici comment il y organisa, sur un nouveau plan, son existence. Il n'avait jamais cessé, dit-il, de regretter ses chères Charmettes et la douce vie qu'il s'y était faite. A Paris, dans le tourbillon de la vie mondaine, toujours ses bosquets, ses ruisseaux, ses promenades solitaires étaient venus, par leur souvenir, le distraire, le contrister, lui arracher des soupirs et des aspirations nostalgiques. Aussi s'empressa-t-il de reprendre ses promenades rêveuses aussitôt après son établissement à l'Ermitage où il donna quelques jours sans trêve à la satisfaction de son « délire champêtre ». Ce délire reprit sans tarder la couleur érotique et romanesque qu'il avait revêtu lors de sa triste adolescence genevoise, sous la verge de M. Ducommun, puis, un peu plus tard, durant ses voyages pédestres de jeunesse, enfin dans le tranquille isolement des Charmettes. « Tout concourut, expose-t-il en effet, à me replonger dans cette mollesse trop séduisante pour laquelle j'étais né mais dont le ton dur et sévère auquel venait de me monter une longue effervescence aurait dû me délivrer pour toujours. J'allai malheureusement me rappeler le dîner du château de Toune et ma rencontre avec ces deux charmantes filles, dans la même saison et dans des lieux à peu près semblables à ceux où j'étais en ce moment... Bientôt, je vis rassemblés autour de moi tous les objets qui m'avaient donné de l'émotion dans ma jeunesse, M^i^ Galley, M^^e de Grafîenried, M^i^ de Breil, M°ie Basile, M^^^ de Larnage, mes jolies écolières et jusqu'à la piquante Zulietta [de Venise] que mon cœur ne peut oublier! ». Il omet ici M^^® Goton, mais nous savons par les premières pages des Confessions que, dix ans après son séjour à l'Ermitage, ce dernier souvenir lui revenait encore « plus souvent

qu'il n'était sain pour un vieux fou » ! Il omet aussi M"® Serre de Lyon, dont nous dirons quelques mots par la suite.

« Je me vis, poursuit-il cependant, entouré d'un sérail d'houris, de mes anciennes connaissances pour qui le goût le plus vif ne m'était pas un sentiment nouveau. Mon sang s'allume et pétille, la tête me tourne, malgré mes cheveux déjà grisonnants et voilà le grave citoyen de Genève, voilà l'austère Jean- Jacques à près de quarante-cinq ans, redevenu tout à coup le berger extravagant ! » C'est le nom d'un roman de Sorel qui est une satire de VAstrée, Ajoutons que ces transports éro tiques eurent des conséquences sur lesquelles nous n'insisterons pas, quoique le promeneur les mentionne assez crûment à plusieurs reprises, en particulier au livre IV et au livre XII de ses Confessions. Elles étaient faites pour augmenter le désordre de son système nerveux dont l'équilibre ne s'était jamais pleinement rétabli, si nous l'en croyons, depuis son « accident » des Gharmettes, provoqué par d'analogues imprudences.

N'envisageons ici que l'aspect intellectuel de son exaltation factice et usons de l'excellente description qu'il nous en offre à cette page de ses immortels mémoires : « L'impossibilité d'atteindre aux êtres réels me jeta dans le pays des chimères, et, ne voyant rien d'existant qui fût digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal que mon imagination créatrice eut bientôt peuplé d'êtres selon mon cœur... Oubliant tout à fait la race humaine, je me fis des sociétés de créatures parfaites, aussi célestes par leurs vertus, que par leur beauté, d'amis sûrs, tendres et fidèles, tels que je n'en trouvai jamais ici-bas î » Par sa faute ! « Je pris un tel goût à planer ainsi dans l'empyrée au milieu des objets charmants dont je m'étais entouré que je passais les heures, les jours sans compter, et, perdant le souvenir de toute autre chose, à peine avais-je mangé un morceau à la hâte que je brûlais de m' échapper pour courir retrouver mes bosquets. Quand, prêt à partir pour le monde enchanté, je voyais arriver de malheureux mortels qui venaient me retenir sur la terre, je ne pouvais ni modé-

LE MALADE

rer, ni cacher mon dépit, et, n'étant plus maître de moi, je leur faisais un accueil si brusque qu'il pouvait porter le nom de brutal ! » Or ces mortels étaient des amis terrestres qui ne se voyaient pas sans quelque dépit maltraités de la sorte au bénéfice d'amis célestes dont ils ne soupçonnaient pas l'existence fantomatique et les trop faciles « vertus ».

Eurent-ils donc si mauvais jugement, ces amis de l'en-deçà, lorsqu'ils le crurent alors engagé sur une voie malsaine, la droite M^^ de Chenonceaux en lui écrivant : « C'est toujours de la société que j'ai été occupée pour vous et vous n'êtes pas homme à pouvoir être heureux sans liaisons ! » Grimm en opinant plus crûment à son tour : « Rousseau finira par être fou : ce sera son séjour à l'Ermitage qui en sera cause. Il est impossible qu'une tête aussi chaude et aussi mal équilibrée supporte la solitude ! » Le marquis de Mirabeau en ajoutant : « Vous n'avez d'ennemis qu'en vous... Vous êtes plus attaché à la société que tout autre ! » Diderot enfin, lorsqu'il affirma publiquement après leur rupture : « Le séjour et la solitude des forêts l'ont perdu. On ne s'améliore pas dans les bois avec le caractère qu'il y portait... Ce qui lui est arrivé [la manie], je l'avais prédit ! »

EPANOUISSEMENT DU MOI PROFOND. — l'orgueil masqué de DÉTACHEMENT

L'ermite possède alors la célébrité, et, par suite, — comme il le rappelle lui-même en cet endroit de ses Confessions, — le pain assuré pour ses vieux jours, fût-ce par le détour de ce prétendu métier de copiste qui ne le nourrit qu'en raison de

sa notoriété littéraire et lui fournit, vis-à-vis de son orgueil, un prétexte pour accepter des demi-aumônes. Il est « arrivé », comme on dit aujourd'hui ; il n'a plus de motifs pressants pour lutter contre lui-même et pour s'efforcer désormais aux adaptations sociales essentielles qui lui ont toujours paru difficiles à réaliser. C'est donc à ce moment que son Moi véritable va s'épanouir au grand jour, pour se peindre dès lors dans sa correspondance, puis dans ses écrits autobiographiques, et pour agir plus tard par contagion, en vertu des prestiges de son, génie, sur de successives générations de lecteurs. C'est pourquoi le moment nous paraît venu d'étudier de plus près ce Moi, si intéressant, et de dessiner les lignes caractéristiques d'une physionomie mentale que la névropathie, exaspérée par les agitations érotiques, fait désormais saillir en plein relief. « Je hais, écrira- t-il à M"^^ de Créqui quelques mois après sa sortie de l'Ermitage, je hais ces santés robustes, ces gens qui ont tant de force et si peu de vie. Il me semble que je n'ai vécu moi-même que depuis que je me sens demi-mort ! » C'est la maladie qui se met orgueilleusement au-dessus de la santé, un thème qui a été souvent repris et plus amplement traité par l'école rousseauiste et qui n'est pas toujours justifié par le génie; mais c'est aussi l'affirmation qu'il s'est enfin retrouvé lui-même dès qu'il n'a plus été soucieux de se contraindre.

A la ressemblance de ces « maniaques de l'amour» dont nous avons tracé la silhouette instructive, Jean- Jacques s'est le plus souvent vu et décrit très différent de ce qu'il fut en réalité, au point de vue affectif ; mais, par le privilège de son verbe inspiré, il a imposé à ceux de ses lecteurs que leur tempérament prédisposait à le suivre, l'image déformée de luimême que lui présentait sa manie. Écoutons plutôt Musset- Pathay dans V Introduction à son Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau. Là, le Genevois nous est présenté comme le naturel le plus poétique qui ait jamais existé, c'est-àdire qu'il ne laissa sur lui aucune prise aux passions dont les autres hommes sont esclaves, à savoir la cupidité et l'ambi-

LE MALADE

tion. Il ne veut ni dominer, ni se repaître de louanges ! Le désir dont il sera tourmenté sans trêve sera d'être aimé autant qu'honoré, car, dans son « monde idéal » (celui de nos habitants), quiconque se dévoue à la vérité et à la justice, quiconque n'agit que pour faire du bien aux hommes a droit à leur amour et à leur vénération ! Lui refuse-t-on cependant l'estime, l'affection dont il se sent digne, il ne haïra pas, il en est incapable (nous verrons quelle fut la mesure exacte de cette incapacité prétendue), mais il s'affligera profondément et le sentiment de l'injustice le rendra extrêmement malheureux ! Il fit l'aveu sincère de ses vices et passa sa vie à les combattre (il a dit vingt fois tout le contraire), ce qui le distingue non moins profondément des autres hommes. Sa morale et ses actions furent en parfaite harmonie dès qu'il fut devenu moraliste. — N'oublions pas qu'il continuait d'exposer ses enfants après 1750 ! Ce portrait est donc une accumulation de contre-vérités hagiographiques ; mais c'est bien ainsi que Rousseau parvint à se faire voir le plus souvent de ses fidèles, (comme s'y essayent au surplus les malades de M. Janet) ; non toutefois sans quelques retours de clairvoyance psychologique et morale de sa part, en raison de sa haute intelligence ; ce sont précisément ces retours que nous avons opposés déjà au témoignage trop ému de Musset-Pathay. Les faits vont d'ailleurs suffire à rectifier, autant qu'il en sera besoin, cette image illusoire de sa personnalité morale.

« Jamais individu de notre espèce n'eut naturellement moins de vanité que moi », peut-on lire au début des Confessions. Mais la formule elle-même est vaniteuse, noterait un psychologue rationnel ; elle fait songer à celle de ce dévot qui avait coutume de dire : « Moi, pour l'humilité, je ne crains personne ! )) Il est vrai que les orgueilleux se croient rarement vaniteux, parce qu'ils définissent la vanité comme un orgueil sans raison suffisante et que le leur apparaît toujours comme très légitime à leur âpre volonté de puissance. Dans un autre passage des Confessions que nous avons rappelé et qui a pour objet de préciser le caractère de cette « effervescence » sus-

citée dans l'âme de Rousseau par son succès académique, il se reconnaît, au moins pour cette période de son existence, un orgueil qu'il qualifie de sot, tout d'abord, puis de noble quelques mots plus loin ; or il est cette fois beaucoup plus près de la vérité, pour tous les temps de sa vie.

Écoutons-le plutôt se confesser à lui-même et sans témoins, dans ces précieux inédits de sa plume qui ont été publiés en 1861 par Streckeisen-Moultou, descendant d'un de ses plus imperturbables dévots : « Je ne me soucie point d'être remarqué, mais, quand on me remarque, je ne suis pas fâché que ce soit d'une manière un peu distinguée, et j'aimerais mieux être oublié de tout le genre humain que d'être regardé comme un homme ordinaire ! Je passe pour un homme si singulier, que, chacun se plaisant à amplifier, je n'ai, pour me faire valoir, qu'à m'en remettre à la voix publique ! » Quel dédain profond et mérité pour les niais qui lui procuraient ces gratuites amplifications de valeur ! « La voix publique me servira mieux que mes propres louanges, poursuit-il avec une confiance amplement justifiée par les événements. Ainsi, à ne consulter que mon intérêt, il serait plus adroit de laisser parler de moi les autres que d'en parler moi-même. Mais peut-être que, par un autre retour d'amour-propre, j'aime mieux qu'on en dise moins de bien et qu'on en parle davantage ! Or, si je laissais faire le public qui a tant parlé de moi, il serait à craindre qu'en peu de temps il n'en parlât plus ! » Voilà l'homme sans vanité, peint par lui-même ! — Gomment après cela ne pas donner raison à Grimm disant de lui à Mme d'Epinay, bien avant leur rupture, si les Mémoires de celle-ci sont exacts sur ce point : « Que vous connaissez mal votre Rousseau î Retournez toutes ses propositions si vous voulez lui plaire. Ne vous occupez guère de lui, mais ayez l'air de vous en occuper beaucoup ; parlez de lui sans cesse aux autres, même en sa présence, et ne soyez point la dupe de l'humeur qu'il vous en marquera ! » Et comment n'en pas croire M"^® de Genlis qui rompit avec lui pour lui avoir offert au théâtre une loge grillée ; brouille qu'elle explique par le

LE MALADE

désir ardent qu'il avait de se faire applaudir du public en feignant de se dérober à lui I

Écoutons-le maintenant commenter vis-à-vis. de Moultou, le 5 avril 1762, à la veille de la publication de V Emile, les conséquences probables qu'engendrera cette publication dans sa patrie : « Je vois très bien que cela ne fera que démasquer les haines qui couvent. Autant vaut les mettre à leur aise ! Pouvez-vous croire que je ne m'aperçoive pas que ma réputation blesse les yeux de mes concitoyens et que, si Jean- Jacques n'était pas de Genève, Voltaire y eût été moins fêté î » N'est-ce pas au contraire ici l'interprétation tendancieuse d'un homme que les succès de Voltaire dans sa ville natale empêchent de dormir, parce qu'il se place depuis longtemps en pensée au-dessus de ce roi du siècle. N'écrivait-il pas quelques semaines plus tôt à Roustan, autre séide : « Pas un homme de lettres vivant, sans en excepter Voltaire, n'a eu des moments plus brillants que les miens ! » — Mais revenons à la lettre dont Moultou fut le destinataire. « Il n'y a pas une ville de l'Europe dont il ne me vienne des visites à Montmorency, mais on n'y aperçoit jamais la trace d'un Genevois ! » En réalité, le Genevois Coindet y est assidu, beaucoup trop même au gré du citoyen que ce jeune homme ennuie ; et il vient d'avoir deux visites d'un des plus hauts dignitaires de la petite république alpestre, le syndic Fabre. Aussi doit-il se reprendre aussitôt en ces termes, déjà suspects de manie (c'est peu après son accès de défiance morbide contre les jésuites) : « Et, quand il en est venu quelqu'un, ce n'a jamais été que des disciples de Voltaire, qui n'y sont venus que comme espions. J'aime trop ma patrie pour m'y retirer et m'y voir haïr ! » Est-ce là le langage d'un homme dénué de toute vanité naturelle ?

Enfin, après les Lettres de la montagne, il écrira à une Mme Guyenet cette lettre, dictée par un orgueil fiévreux : lettre qu'il priera quelques jours plus tard un ami de répandre dans le public autant qu'il sera possible : « Que j'apprenne à ma bonne amie mes bonnes nouvelles. Le 22 janvier, on a brûlé

mon livre à La Haye ; on doit aujourd'hui le brûler à Genève (dans les deux métropoles du protestantisme). On le brûlera, j'espère, encore ailleurs. Voilà, par le froid qu'il fait, des gens bien brûlants... Qu'ont donc fait mes autres écrits pour n'être pas aussi brûlés ? Et que n'en ai-je à faire brûler encore ? Mais j'ai fini pour ma vie ! Il faut savoir mettre des bornes à mon orgueil... à mes triomphes ^ ! »

Encore la vanité du talent est-elle assurément moindre en lui que celle de la supériorité morale, de l'impeccabilité de nature et de la « vertu », ou tout au moins de la parfaite bonté. Empruntons aux mêmes fragments de Streckeisen-Moultou ces lignes si frappantes : « Quelques auteurs se tuent d'appeler le poète Rousseau (Jean-Baptiste) le grand Rousseau durant ma vie. Quand je serai mort, le poète Rousseau sera un grand poète, mais il ne sera plus le grand Rousseau. Il n'est pas impossible qu'un auteur soit un grand homme, mais ce n'est pas en faisant des livres, ni en vers, ni en prose, qu'il deviendra tel ! » Il sera donc grand comme délégué du Ciel à la rédemption des peuples, et c'est bien dans ce sens qu'il faut comprendre son fameux cri du cœur à Marianne La Tour en 1762 : « Quiconque ne se passionne pas pour moi n'est pas digne de moi ; on peut ne pas aimer mes livres, et je ne trouve pas cela mauvais. Mais quiconque ne m'aime pas à cause de mes livres est un fripon ! » Assertion qu'il développera davantage quelques mois plus tard à l'horloger genevois Beauchâteau : « Combien de fois, entrant dans une assehiblée, je me suis applaudi de voir la fureur étinceler dans l'œil des fripons et

1. « Quand je me rappelle, écrit-il encore en mars 1763 à Daniel Roguin, qu'à peine vous daignâtes jeter les yeux sur mon portrait que je vous montrai, que vous ne m'en dites pas un seul mot... il aurait fallu que je fusse le plus extravagant des hommes pour croire vous faire le moindre plaisir en vous le présentant. Je dis dès le soir même à Mlle L. V. [Thérèse, sans doute] la mortification que vous m'aviez faite, car je vous avoue que j'avais attendu et même mendié un mot obligeant... vous me permettrez de dire que cette discrétion était pour moi un peu humiliante I »

LE MALADE

l'œil de la bienveillance m'accueillir chez les gens de bien. Non qu'il n'y ait beaucoup de ces derniers qui trouvent mes livres mal faits et qui ne sont pas de mon avis. Mais il n'y en a pas un qui ne m'aime à cause de mes livres ! Voilà ma couronne, cher Beauchâteau. Qu'elle me paraît belle ! Elle est parée sur ma tête par les mains de la vertu ! Puissé-je être digne de la porter ! »

Ce caractère de l'orgueil rousseauiste a été fort bien aperçu par P. M. Masson, plutôt favorable au total à Jean-Jacques, parce qu'il le considère comme le rénovateur prédestiné du catholicisme avant Chateaubriand : « L'orgueil de Rousseau, a-t-il écrit vers la fin de sa considérable étude sur la Religion de Rousseau, et celui de Chateaubriand, qui furent pourtant [celui de Hugo mis à part], les plus immodérés que jamais gens de lettres aient conçus, ne se ressemblent guère que de nom, [Ils se ressemblent plus que cela en réalité]. Ce serait fausser celui de Jean-Jacques que d'y chercher un désir de gloire, et surtout de gloire littéraire. Son orgueil fut d'abord, si l'on peut ainsi parler, le sentiment de son excellence humaine, l'intime conviction que la Nature (divinisée) avait manifesté en lui ce qu'elle avait de plus profond, de plus simple et de plus pur ; ce fut l'orgueil de sa bonté beaucoup plus que de son génie ! » En d'autres termes, un orgueil messianique, mais c'est aussi le trait par lequel, en dépit de tout son génie, il s'apparente aux autres maniaques de l'amour; c'est l'effort pour conquérir la puissance sous la -bannière du sentiment. Il est permis de penser d'ailleurs que l'orgueil légitime du génie se mêlait encore intimement dans son âme à l'orgueil bien moins justifié de son excellence humaine : ce génie lui apparaissant le plus souvent comme la fleur visible de sa bonté exceptionnelle, ou même unique. Par la différence de ses relations avec ses frères en humanité avant et après 1750, il avait trop bien senti et compris que son génie lui conciliait l'amour, tonique à son anémie nerveuse, de ceux qu'il estimait aussitôt gens de bien. Chez quelques autres toutefois l'amour, insuffisamment manifesté, lui parut bien-

tôt haine; puis ses violentes attaques aux hiérarchies sociales lui attirèrent des inimitiés véritables, et, par le progrès de son mal, il en vint à désavouer enfin ce génie comme lui ayant attiré l'envie et l'hostilité des méchants beaucoup plus encore que l'attachement des bons. Alors, parmi les qualités naturelles sur lesquelles il comptait pour s'emparer durablement des cœurs, la bonté fut la seule qu'il continua de mettre en avant, plus que jamais, avec le succès contagieux que l'on sait.

Nul ne nous paraît l'avoir mieux vu, de son vivant, sous son véritable jour, que cette M^i^ Massarelli, dont on ne sait rien sinon qu'on a trouvé une lettre d'elle dans la correspondance adressée à l'exilé de Motiers par ses admirateurs et conservée à la bibliothèque de Neuf chatel. On croirait entendre une Roland, plus clairvoyante sur les défauts de son

grand homme. « Non, la solitude ne calme point l'âme et n'apaise point les passions que le désordre du monde a fait naître. Vous êtes encore plein du fiel qui vous éloigna de nos villes, plein des passions que vous condamnez dans les autres. Homme faible et superbe, votre orgueil vous a trompé s'il vous a dit que vous ne deviez jamais être dupe... Ayez le courage de vous dire : je ne veux plus d'une misanthropie où l'on croit beaucoup faire pour la sagesse en faisant tout pour la vanité ! »

LA PRÉTENTION d'ÊTRE « AIMÉ POUR SOI-MÊME »

Musset-Pathay, interprète involontaire des aspirations de Rousseau à la tonification par la puissance affective, nous

LE MALADE

l'a bien indiqué plus haut : le désir dont Jean-Jacques se sent constamment tourmenté, c'est d'être aimé autant qu'honoré ; car l'honneur ne s'adresse qu'à l'écrivain et l'amitié s'adresse à l'homme moral. Il prétend donc à l'afîection en même temps qu'à l'estime et son génie d'expression lui a dicté parfois des formules très heureuses de cette prétention, si humaine au surplus sous sa forme modérée, si légitime même quand elle est suffisamment encadrée de raison, réglée ou corrigée par l'expérience des hommes. A M^^ Boy de la Tour, cette amie éprouvée, il écrira par exemple, au moment de quitter Monquin, dans une lettre qui est toute pleine de ses affres pathologiques et de ses hantises de complot : « Rose, vous m'avez accordé de l'estime sur mes écrits ; vous m'en accorderiez encore plus sur ma vie, si elle vous était connue, et davantage encore sur mon cœur s'il était ouvert à vos yeux. Il n'en fut jamais un plus tendre, un meilleur, un plus juste ; la méchanceté et la haine n'en approchèrent jamais ! » Affirmations engageantes, certes, quoique fort éloignées de cette méfiance de soi qui est le précepte du christianisme rationnel parce qu'elle est le commencement de la sagesse au regard de l'expérience psychologique et morale.

On trouvera dans la même correspondance cet épanchement qui est plus conforme à la vérité tout en restant fort agréable encore : « Depuis mon départ (de Lyon), j'ai dit et fait en route beaucoup de sottises. Ma tête va toujours mal quand mon cœur ne s'épanche plus, et je ne suis sage que sous vos yeux. Si j'ajoutais qu'il est heureux de recouvrer la raison où l'on risquerait de la perdre, cela serait d'un vieux fou ou d'un jeune galantin, et ma belle cousine n'aime pas mieux les uns que les autres !» — A Vernes enfin, il écrivait dès 1758 : « Ah, mon ami, mon concitoyen, saches m'aimer et laisse-là tes inutiles offres (de subsides). En me donnant ton cœur, ne m'as-tu pas enrichi ? » Puis à Moultou un peu plus tard : « Comme ce que j'ai eu de plus estimable a été un cœur très aimant, tout ce qui peut m'honorer dans les actions de ma vie est enseveli dans des haisons très intimes ! » Mais

aussi quelques traits moins susceptibles de Thonorer, comme nous le savons. — Ces belles cadences verbales n'en ont pas moins fait illusion à ses admirateurs prévenus et à tous ceux qui se prennent volontiers par les oreilles.

Voici maintenant à Coindet, au début de leur amitié, une déclaration qui est spécieuse encore, quoique déjà plus instructive pour le psychologue attentif : « Cher Coindet, je suis sensible à votre zèle... Je n'imagine pas d'autre bonheur dans la vie qu'une intimité sans réserves, mais il faut vous donner la mienne et n'en espérer point de vous. Cela n'est pas possible ! Je sens que je vous aime l'hiver, parce que vous venez seul, et que je vous hais l'été parce que vous allez ramassant des cortèges d'importuns qui me désolent... Si nous pouvions former entre le cher Carrion [une ancienne relation de Venise], vous et moi une petite société exclusive où nul autre mortel au monde ne fût admis, cela serait trop délicieux. Mais je ne puis me corriger de mes châteaux en Espagne ! J'ai beau vieillir, je n'en suis que plus enfant ! Oh, quand serai-je ignoré de la tourbe et aimé de deux amis !... Cher Coindet, je cherche à vous aimer. Pour Dieu, ne gâtez pas cette fantaisie... C'est à vous, comme le plus jeune, à me supporter et à ne pas vous choquer de mes fantaisies. Je vous dirai peut-être quelquefois des vérités dures et il y a de quoi ! Vous pouvez m'en rendre de plus dures, aussi justement^ et je ne m'en fâcherai jamais. » Peut-être, mais il s'agit de savoir s'il reconnaîtra ces vérités comme justes ; on n'ignore pas en effet qu'il s'est trop souvent fâché en pareille occurrence sans pouvoir jamais être ramené.

Enfin, voici une dernière formule, encore acceptable à la rigueur, bien que déjà singulièrement orgueilleuse, d'une prétention qui devint trop souvent intolérable, sur le tard, dans ce cerveau lentement envahi par l'obsession morbide : « Je suis fâché, écrit-il à Moultou, bien moins aimablement qu'à Vernes ci-dessus, je suis fâché que l'offre de votre bourse m'ait ôté la ressource d'y recourir au besoin. Ma maxime la plus chérie est de ne jamais rien demander à ceux qui

LE MALADE

m'offrent. Je les punis de nrC avoir ôté un plaisir en les privant d'un autre ! Cela tient à mon tour d'esprit particulier dont je n'excuse pas la bizarrerie, mais que je dois consulter quand il s'agit d'être obligé. Car, autant je suis touché de ce que l'on m'accorde, autant je le suis peu de ce qu'on me fait accepter. Aussi n'acceptai-je jamais rien qu'en rechignant et vaincu par la tyrannie des importunités. Mais l'ami qui veut bien m'obliger à ma mode et non à la sienne sera toujours content de mon cœur ! » Autant d'assertions qui seront contredites chaque jour davantage par sa lypémanie, grandissante avec le cours des ans.

Venons aux exigences plus nettement formulées de cet appétit de domination dissimulé sous des prétextes affectifs. A M^^ d'Epinay, au début de 1757, il adresse cette profession de foi sans ambage : « Que je vous fasse donc ma déclaration sur ce que j'exige de l'amitié. Les grands empressements de mes amis à me rendre mille services dont je ne me soucie point me sont à charge. J'y trouve un certain air de supériorité qui me déplaît Il n'y a que leurs caresses qui puissent me faire endurer leurs bienfaits, et, quand je fais tant que d'en recevoir d'eux, je veux qu'ils consultent mon goût et non pas le leur !... Si je reçois mal leur censure, si je m'aigris sans sujet [je ne me fâcherai jamais, l'avons-nous entendu dire à Coindet], si je me mets en colère mal à propos, je ne veux point que mon ami s'y mette à son tour. Je veux qu'il me caresse bien, qu'il me baise bien, entendez-vous. Madame, en un mot qu'il commence par m' apaiser, ce qui ne sera pas long [??]... Alors quand je serai attendri, calme, honteux, confus [?] qu'il me gourmande bien, qu'il me dise mon fait, et, sûrement, il sera content de moi ! « C'est donc qu'il ne sera pas difficile sur le choix de ses amitiés. Mais si la colère du chatouilleux personnage allait recommencer aussi mal à propos que précédemment, que faire ? Faudrait-il recommencer à le baiser ? Il ajoute au surpïus cette peu rassurante indication : « J'ai encore bien d'autres prétentions avec mes amis, et elles augmentent à mesure qu'ils me sont chers ! » Tout cela serait fort roma-

nesque et fort beau s'il montrait en même temps ce qu'il leur offre, par réciprocité, après tant de prétentions. En fait, dans sa pensée, ce sont uniquement ses qualités naturelles qui n'exigent de lui aucun effort, et en particulier son génie d'expression, sa réputation européeiAie. Mais, quoi qu'il en soit, voilà les courtisans de sa gloire suffisamment avertis ; ce n'est pas sa tolérance à leur endroit qu'ils doivent espérer de voir grandir avec leur liaison plus étroite, ce sont uniquement ses exigences à leur égard.

Rien ne fut plus vrai pour M^^^ d'Epinay en particulier, puisqu'après sa brutale rjipture avec cette amie de dix ans, il en écrit à M^^^ d'Houdetot, en novembre 1757 : « Quand il n'y aurait aucun fondement à mes principaux griefs contre elle [on voit combien peu solides furent toujours ces griefs, à ses propres yeux], elle a des manœuvres trop cachées, trop d'adresse, trop d'astuce et de ruse en toute sa conduite pour que son caractère et le mien puissent s'accorder. Moi qui passe ma vie à faire des étourderies, je ne veux point d'amis si prudents ; j'ai toujours eu de l'aversion pour les gens qui rie font jamais de fautes ! » C'est pleinement contradictoire avec ce qu'il réclamait plus haut de prudence et d'abnégation incessante chez les candidats au privilège de sa très fragile amitié. Rôle bien difficile à tenir, on en conviendra, que celui de second dans une liaison de cette sorte. Rôle qui ne justifie que trop l'exclamation irritée de Grimm vers ce même temps : « Voilà cet homme qui faisait un code de l'amitié ! Il y a à lui pardonner toute la fournée et il ne passe rien aux autres ! » Il ne leur dissimulait pas comme nous venons de le voir. C'est qu'il s'agissait déjà pour lui d'amitié pathologique ou de tendance à la domination par la voie d'une affectivité insidieuse.

A M™® d'Houdetot peu après, c'est-à-dire aux derniers jours de décembre 1757 et au début de l'année 1758, Rousseau exposera plus amplement encore sa névropathique théorie de l'amitié « pour soi-même ». Cette amie, pourtant remplie de délicatesse et d'une infatigable indulgence à son égard, l'a blessé au vif dans son immense amour-propre par

LE MALADE

cette phrase, d'intention flatteuse cependant : « Je vous crois honnête homme, puisque vous êtes de mes amis. » Ce qui lui attire aussitôt cette riposte de supériorité impérieuse : « Ce n'est point de vos amis que je dois être, mais votre ami... Je dois céder la première place à celui qui vous est cher [Saint- Lambert]. Vous m'en avez prévenu ; j'y ai consenti. Mais, lui seul excepté, la seconde après tout autre est indigne de mon cœur et je la refuse... J'ai l'âme trop sensible et je suis trop malheureux pour n'avoir pas de la fierté ! » Il ne manquera jamais d'excuses éloquentes et spécieuses pour les manifestations dç son orgueil ! — Calmé à grand'peine par la douce diplomatie de la jeune femme, il s'exalte à nouveau quelques jours plus tard : « Je commencerai par vous dire que le style é(ïuivoque et louche de vos dernières lettres ne m'a point échappé... La franchise de vous autres gens du monde est de ne jamais dire ce que vous pensez qu'avec précautions, réserves, poliment, à double entente, à demi-mot... Puisqu'au lieu de vous honorer de mon amitié, vous en avez honte, je la retire pour ne vous en pas laisser rougir plus longtemps... Je vous déclare que, dès cet instant, je ne vois plus en vous que madame la Comtesse et en lui [Saint-Lambert] avec tout son génie, que monsieur le Marquis ! Et c'est être plus descendus que vous ne pensez !... Je vois manifestement par vos lettres que la chose à laquelle vous donnez le plus grand prix dans le monde, c'est l'argent... Le riche est l'unique dispensateur des bienfaits à votre compte, et nous sommes privés, nous autres pauvres, du plaisir d'exercer jamais le plus doux acte de l'humanité... Appliquons, madame, vos principes aux copies que je fais pour vous... Que je n'en reçoive aucun payement... M' ayant donné de l'argent pour mon temps, vous prétendrez que je suis fort en reste avec vous. Moi, je prétends tout le contraire ! etc.. »

Sophie lui répond avec son imperturbable mansuétude, mêlée cette fois de quelque réserve digne : « Votre lettre ne m'a point offensée. Je méritais trop peu les injures que vous m'avez dites pour être en colère... Notre caractère et nos

opinions sont trop opposés. Je romps, sans aigreur et sans rancune, une liaison où je ne pouvais jamais vous contenter. » Cette retraite alarme le querelleur qui ne s'attendait point à être pris au mot de la sorte ; c'est donc lui qui s'empresse de revenir, mais on va voir de quel ton rogue et condescendant : « Il n'est jamais permis d'être malhonnête. Ma lettre l'était. J'en suis justement puni. Je la désavouais même en récrivant ! Vous ne l'ignorez pas !! Mais, contente d'y trouver le prétexte d'une rupture que vous cherchiez depuis longtemps, et violant la foi de l'amitié, vous avez su mettre les procédés de votre côté tandis que les sentiments étaient du mien ! Tel est l'ordinaire partage des gens du monde et des solitaires... Les apparences me condamnent, j'en conviens. Mais j'en appelle à votre cœur. Il connaît le mien. Qu'il le juge. J'ai dû m'attendre à ce qui arrive ; il y a longtemps qu'on me l'a prédit !... Si vous aviez si peu de temps à donner au commerce de notre amitié, pourquoi prendre tant de peine à la former ? J'étais heureux et tranquille quand vous vîntes troubler mon repos. Vous avez bien su trouver tout le temps qu'il vous fallait pour me rendre misérable. Vous n'en avez plus pour me consoler! »

Inlassable cependant dans sa féminine indulgence, elle revient une fois encore sur sa résolution de rupture ; elle déclare se repentir à son tour et nous verrons qu'elle n'avait vraiment pas grand' chose à se reprocher dans toute cette affaire, quoi qu'en aient dit certains fervents de son peu commode amoureux. Mais elle sera bientôt contrainte de se retirer malgré tout, par étapes, devant les incessantes algarades de son poursuivant éconduit. Pour reprendre en effet l'épithète que nous a fourni M. Janet, elle n'est pas vme sainte après tout, et, Saint-Lambert, dont elle est uniquement occupée, n'est pas un saint davantage. L'entière rupture se consommera donc quelques semaines plus tard. — Nous aurons longuement à revenir sur les événements qui ont précédé cette discussion théorique sur les droits ou devoirs de l'amitié et qui l'éclaireront d'un jour nouveau, mais nous tenions à constater dès à présent que M»i^e d'Houdetot, mieux faite

LE MALADE

cependant que quiconque pour se plier aux plus tyranniques exigences, n'avait pu mettre plus de quelques mois en pratique ce programme de perfection amicale que Rousseau adressera quatre ans plus tard à Marianne la Tour : « Ne sais-je pas que mes amis m'entendront toujours, qu'ils expliqueront mes discours par mon caractère, non mon caractère par mes discours y et que, si j'avais le malheur de leur écrire des choses malhonnêtes [nous venons de le voir tomber dans ce malheur], ils ne seraient sûrs de m' avoir entendu qu'en y trouvant un sens qui ne le fût pas. » Le trait est charmant de forme et même de fond, si l'on veut, mais encore une fois, il faut la sainteté pour se conduire selon ces maximes et les choses ne se passent de la sorte, à la longue, que dans la romanesque patrie de « nos habitants ». Il est vrai que leur congénère se considérait au fond comme le délégué du Dieu- Nature à la Rédemption de ses semblables et prétendait se voir traiter en conséquence.

Nous avons dit que Moultou, pasteur de Genève, fut un des plus imperturbables entre ses fidèles. Voici pourtant quelques-unes des leçons d'amitié qu'il dut accepter de son maître. « Je puis avoir mis de l'humeur dans ma lettre, écrit celui-ci en 1763, et j'ai eu tort. Je trouve au contraire beaucoup de raison dans la vôtre, mais j'y vois en même temps un certain ton redressé cent fois pire que l'humeur et les injures. » Combien significative est cette épithète de « redressé » ; il faudrait donc rester toujours courbé sous la main du despote ! « J'aimerais mieux que vous eussiez déraisonné, poursuit ce dernier. » Eh, sans doute, car c'eût été, pour Moultou, une faiblesse, une force pour son aggresseur. « Quand j'aurai tort, répète une fois de plus le névropathe, dites-moi mes vérités franchement et durement^ mais ne vous redressez pas ! » Gomment faire pour être dur à genoux ? « Gela finirait mal... A mon âge on a pris son pli. G' est au vôtre qu'on en prend un. Il faut vous accommoder de moi tel que je suis ou me laisser là ! » Nous avons déjà vu la question d'âge servir de couverture au manège du « sensible » despote.

Un peu plus tard, à la veille de ces Lettres de la montagne qui vont mettre le comble à l'agitation suscitée dans Genève par les démagogiques écrits du « citoyen », Moultou, irrité des offenses faites à son dieu, lui annonce qu'il projette de s'expatrier avec les siens pour ne plus entendre parler contre lui ses détracteurs : « Vous songez à changer de pays, répond brièvement le grand homme ; c'est fort bien à mon avis, mais il eût été encore mieux de commencer par changer de robe, puisque celle que vous portez ne peut plus que vous déshonorer ! Je vous aimerai toujours et je n'ai point cessé de vous estimer ; mais je veux que mes amis sentent ce qu'ils se doivent et qu'ils fassent leur devoir pour eux-mêmes, aussi bien qu'ils le font pour moi î » Ainsi Moultou, père de famille, devait renoncer à sa vocation sacerdotale en même temps qu'à son foyer domestique ! Et voilà un ami bien reçu dans ses témoignages d'héroïque attachement. Celui-ci se sentit profondément blessé par un si monstrueux égoïsme. Il resta plus d'un an sans donner signe de vie à son tyran. Après quoi, l'appétit mystique l'emportant sur les souvenirs de l' amourpropre meurtri, il reprit en soupirant le joug du prophète inspiré de la moderne alliance.

Enfin en 1770, descendu à la manie de la persécution sans intervalles lucides, Jean- Jacques exposera une fois de plus les devoirs de l'amitié telle qu'il la comprend à M"^^ Delessert, fille de sa vieille amie M^^^ Boy de la Tour et qui l'a comblé, comme celle-ci, des témoignages de son dévouement : « Vous aurez toujours ma bienveillance, et quelque chose de plus, mon attachement. Quand à l'amitié et à l'étendue que je donne au sens de ce mot si grand, si sacré pour moi[!] c'est une autre affaire. Elle donne de trop grands droits [à lui], elle impose de trop grands devoirs [aux autres, comme nous Talions voir] pour qu'un infortuné, victime des noirs complots des puissants . et des méchants, doive espérer ou même désirer que ceux qu'il affectionne osent remplir ces devoirs envers lui ! Si cela arrivait, je serais le premier à les en détourner de peur de les impliquer dans mes misères et de les leur

LE MALADE 187

voir augmenter en les partageant. Mais c'est un danger auquel je n'ai pas peur que personne s'expose et tous ceux qui s'empressent autour de moi savent trop bien ce qu'ils font pour que je m'alarme pour eux. Si j'ai quelque ami sur la terre, j'ai, dans ma situation, la marque simple et sûre pour le reconnaître ! » Il voudrait désormais que cet ami s'empressât de délirer avec lui sur les prétendus complots qui l'enserrent. « Je ne cherche à la trouver dans personne ; mais encore une fois, je n'appellerai jamais mes amis ceux en qui je ne la trouverai pas. On a toujours beau jeu pour savoir ce que je pense, car, tandis que tous les cœurs s'enveloppent à mes yeux de ténèbres, le mien, transparent comme le cristal, ne saurait où cacher aucun de ses sentiments. Vous venez, ma cousine, d'en avoir la preuve. » Par la très peu obligeante déclaration que nous venons d'entendre. « Je ne doute point que vous ne soyez, l'une et l'autre (la mère et la fille), dupes de gens aussi rusés que méchants qui, pour comble de scélératesse, savent couvrir leur haine infernale du vernis de la générosité. Je doute encore moins que vous ne versiez un jour sur votre erreur des larmes amères. Quand donc je verrai que vous me trompez, j'en conclurai qu'on vous trompe ; je gémirai sur moi, je vous plaindrai et je ne vous en aimerai pas moins. Voilà mes sentiments pour le reste de ma vie, à moins que, par une révolution difficile à prévoir, votre cœur ne vienne enfin à s'ouvrir au mien ! » Encore une fois, il veut désormais voir ses amis abonder dans son sens et flatter sa manie déprimante ; il ne leur pardonne pas de chercher à le tranquilliser sur ce point. « Alors, conclut-il, nous retrouverons avec un plaisir égal, moi, mon amie, vous, votre ami, dont vous vous honorerez un jour! » Certes, un état nettement pathologique dicte désormais des déclarations de cette sorte, répétées dans les lettres contemporaines à du Peyrou ou à Marianne La Tour ^ et leur auteur est dorénavant

1. Celle-ci dut lui écrire un jour qu'elle possédait de sa main cinquantecinq lettres, « trente-quatre où vous êtes à mes pieds, dit-elle, six où vous

irresponsable de certains de ses gestes. Mais nous avons vu ' par quelle insensible gradation il a marché vers la lypémanie qui s'est installée, vers la fin de sa vie, à demeure dans le cerveau de ce très ancien exploiteur de l'amitié et maniaque de l'amour.

l'effroi devant les réciprocités . du lien amical

Sa morbide inaptitude à payer les services de l'amitié par le moindre effort sur lui-même l'a conduit non seulement à se montrer ingrat, mais encore à construire, pour sa justification, toute une théorie de l'ingratitude légitime : théorie qu'il a exposée à plusieurs reprises, en la perfectionnant toujours davantage dans son appareil logique et dans son expression. — Pour la première fois, ce fut l'objet de sa fameuse lettre à Grimm lors du départ de M"^® d'Epinay pour Genève, le 26 octobre 1757, lettre qu'il a dû qualifier lui-même et presque aussitôt de « mauvaise » ^, en présence de l'effet qu'elle produisit sur ses amis : car Diderot l'appelle un prodige d'ingratitude et Grimm l'exposé d'un horrible système. « Quant aux bienfaits, y exposait-il avec âpreté, premièrement je ne les aime point, je n'en veux point et je ne sais aucun gré de

me mettez sous les vôtres, neuf où vous me traitez en simple connaissance et six où vous vous livrez aux épanchements de la plus tendre amitié » . Tout le monde (et le sexe masculin surtout) n'accepte pas de se laisser mettre six fois sous les pieds d'un autre homme, fût-il un homme de génie.

Page 1