LES DERNIERS JOURS. — LES PREMIERS DISCIPLES
Au début du printemps 1778 et pour une raison qui nous est inconnue, — peut-être s'agissait-il de quelque mésintelligence nouvelle entre Thérèse et son voisinage, — la manie du changement de lieu saisit de nouveau l'habitant de la rue Plâtrière, après quelque huit années de rémission. En dépit de ses fâcheuses expériences antérieures, il résolut de quitter une fois de plus Paris pour s'établir à la campagne et se prit à chercher fiévreusement un hôte qui voulût bien l'héberger dans quelque site champêtre. Un certain comte Duprat, lieutenant-colonel d'Orléans- Infanterie, offrit ses services et fut sur le point d'être agréé, non sans quelques suspicions préalables et précoces. « Vous dites, monsieur, qu'on ne m'interrogera pas [chez vous]. On saura donc qu'il ne faudra pas m'interroger, etc.. » — Le marquis de Girardin, adepte enthousiaste du naturisme rousseauiste, fut finalement préféré, et, sans prévenir aucun de ses familiers du parti qu'il allait prendre, Rousseau transporta brusquement son petit ménage en pleine forêt d'Ermenonville, à une douzaine de lieues de Paris. C'est dans cette retraite que la mort vint l'atteindre au bout de quelques semaines.
Un suicide a-t-il causé son trépas ? Nous nous arrêterons à examiner ce problème qui ne nous paraît pas tranché sans discussion possible. — Rappelons qu'il avait plusieurs fois songé à cet acte de désespoir depuis l'aggravation de sa maladie mentale. Dans les derniers mois de 1761 (nous le savons par sa première lettre à Malesherbes), ses soupçons contre les Jésuites au cours de l'impression d'Emile furent près de le conduire à se tuer. Si cette inquiétude, explique-t-il en effet, l'avait tourmenté dans Paris, sans qu'il goûtât la consolation de ses promenades rustiques, « il n'est point sûr que sa propre volonté n'eût pas épargné le reste de l'ouvrage à la Nature ». Puis, aux derniers jours de cette même année, un incident assez mince (la rupture d'une sonde dont il se servait pour ses maux de vessie) l'amena de nouveau très près de cette résolution extrême. « C'en est fait, mon cher Moultou, écrit-il le 23 décembre 1761 au plus déférent de ses amis génevois, nous ne nous reverrons plus que dans le séjour des justes ! Mon sort est décidé par les suites de l'accident dont je vous ai parlé ci-devant, et, quand il sera temps, je pourrai, sans scj-upules, prendre chez milord Édouard les conseils de la vertu même ! »
Éclaircissons le sens de ces derniers mots. On lit dans la Nouvelle Héloïse (achevée trois ou quatre ans plus tôt, comme on le sait), deux lettres théoriques sur le suicide, vers la fin de la me partie du roman. Saint-Preux s'est en effet décidé au trépas volontaire après le mariage de Julie qui détruit toutes ses espérances, et il a fait part de son dessein à son ami Bomston, en y ajoutant une apologie de ce genre de mort. L'Anglais riposte par des arguments contraires, mais qui sont, au total, beaucoup moins spécieux que les raisonnements du précepteur, et il ne laisse pas d'admettre, lui aussi, une exception à la règle qui nous interdit, s'il faut l'en croire, de mettre fin à nos jours avant le temps fixé par le destin : « Les douleurs de Vâme, écrit-il, portent toujours leur remède avec elles, car elles s'effacent d'elles-mêmes à la longue î » C'est loin d'être vrai sans exception. « Mais la plupart de nos
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maux physiques ne font qu'augmenter sans cesse, et de violentes douleurs du corps, quand elles sont incurables, peuvent autoriser un homme à disposer de lui ; car, toutes ses facultés étant aliénées par la douleur, et le mal étant sans remède, il n'a plus l'usage ni de sa volonté, ni de sa raison ; il cesse d'être homme avant de mourir et ne fait, en s'ôtant la vie, qu'achever de quitter un corps qui l'embarrasse et où son âme n'est déjà plus ! » Distinction fort peu topique, en vérité, car certaines maladies mentales dégradent bien autrement la volonté ou la raison du malade et celui-ci est bien plus porté à les considérer comme incurables. Mais, comme tous les faibles, Jean- Jacques taille ici sa morale à sa mesure ; il se croit menacé d'intolérables douleurs physiques par sa maladie d'entrailles et se couvre par avance. Or l'avenir trompe souvent nos prévisions et, s'il s'est tué vingt ans plus tard, ce fut pour fuir une douleur de l'âme, très probablement.
Quoi qu'il en soit, à deux reprises au moins, l'auteur de Julie sera sur le point de réclamer à son profit le bénéfice de cette exception à la règle instaurée par le christianisme. Nous venons de signaler la première et nous allons bientôt mentionner la seconde. Mais, entre les deux, se plaça le décret rendu contre l'Emile ; et, quoiqu' éprouvé en cette occasion par une souffrance de l'âme seulement, il semble bien que Rousseau ait alors songé au suicide une fois de plus. Certes, ses lettres à Moultou, telles que nous les lisons dans sa correspondance publiée, sont calmes et fermes. Comment expliquer pourtant sans quelque projet funeste de sa part les lignes, vraiment haletantes d'appréhension et d'angoisse, qu'il reçut alors de ce pasteur et de son collègue Roustan, autre séide : « Venez ! ne mourez pas ! Barbare ! c'est à nos dépens que vous voulez périr... Grand Dieu, fléchis-le, attendris-le ! Qu'il ait un cœur aussi bien qu'une âme ! Lui, périr, lui qui te révéra toujours, lui qui ne vécut que pour toi I... Adieu, barbare et incomparable homme ! »
Cette fois encore, ses familiers en seront quitte pour la peur. Mais, le l^r août de l'année suivante, l'exilé de Motiers
écrit à Duclos : « Ma situation physique a tellement empiré que mes douleurs sans relâche et sans ressources me mettent absolument dans le cas de l'exception marquée par milord Édouard en répondant à Saint-Preux... J'ignore encore quel parti je prendrai... Si mes fautes m'effrayent, mon cœur me rassure... Adieu, mon cher philosophe... N'oubliez pas que, dans les derniers moments où mon cœur et ma tête furent libres, je les occupai de vous I » Il s'agit donc bien d'un testament in articulo mortis. — Mais, en revanche, il a parlé sur un tout autre ton certain jour. C'était le 12 août 1769, à Monquin, en datant une lettre testamentaire destinée à Thérèse, au cas où il serait victime de quelque accident mortel pendant l'ascension du mont Pilât : « Vous connaissez trop mes vrais sentiments, dit-il à sa compagne, pour craindre qu'à quelque degré que mes malheurs puissent aller, je sois homme à disposer jamais de ma vie avant le temps que la Nature ou les hommes auront marqué. » Les derniers mots visent un possible assassinat sur sa personne, à l'instigation des holbachiques. Mais le « jamais » porte- t-il sur l'exception, aussi bien que sur les malheurs ? C'est ce qui est difficile à décider, puisque les malheurs ne justifient pas non plus le suicide dans l'opinion de Bomston, et que Rousseau, se portant assez bien à ce moment, ne songe pas en effet à se tuer sur les pentes de la peu sourcilleuse montagne qu'il va gravir.
Transportons-nous maintenant à Ermenonville, une dizaine d'années plus tard et notons tout d'abord qu'après la fin, tout à fait inopinée, de Rousseau, le bruit de son suicide se répandit aussitôt dans toute cette région de l'Ile de France. Corancez, courant à toute bride vers la dernière retraite du défunt en compagnie de son beau-père, Romilly, fut informé à Louvres, par le maître de poste de cette petite ville, un certain Payen, que l'hôte du marquis de Girardin s'était tué d'un coup de pistolet. Coindet, l'ancien employé de la maison Necker et l'ami si dévoué du disparu, donna toujours cette version comme incontestable à M"^^ de Staël, cette admiratrice passionnée de Jean- Jacques, qui ne la mit jamais en
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doute. Moultou s'en montre persuadé de même. Musset- Pathay, dont nous avons dit le fanatisme rousseauiste, n'élève pas sur ce point la moindre objection et ne songe au contraire qu'à réfuter les versions différentes de l'événement qui lui apparaît évidemment comme une sorte de martyre, justifiant jusqu'à un certain point les divagations des Dialogues. — Tout au contraire le marquis de Girardin, — sur qui devait peser une partie de la responsabilité du suicide devant l'opinion s'il était reconnu que l'homme illustre avait fini de la sorte, — Girardin affirma tout aussitôt une mort naturelle, par apoplexie séreuse, et pria qu'on ne répandît point le bruit d'un suicide ; il concédait seulement que Jean-Jacques considérait sa mort comme imminente et en avait même averti M™® de Girardin. Il avouait enfin un « trou à la tête », et le sculpteur Houdon, chargé de mouler les traits du défunt, a dit ce trou si profond qu'il dut se préoccuper de le combler avant de remplir son office. L'entourage expliquait cette blessure par une chute du malade à la veille de son décès. f
Moins partial que Musset-Pathay, l'autre éditeur de Rousseau au temps de la Restauration, Auguis, laisse la question en suspens. Il écrit que certaines personnes ont affirmé le suicide, Jean- Jacques ayant abrégé ses jours par le poison suivant les uns, au moyen d'une arme à feu selon les autres ou même en employant les deux procédés l'un après l'autre. « M. Stanislas de Girardin, fils du marquis, poursuit-il alors, a publié récemment une lettre dans laquelle il cherche à prouver que la mort de Rousseau fut naturelle... Dans une réponse qu'on a faite à cette lettre, on a tiré des circonstances de la mort de Rousseau la preuve qu'il avait mis fin luimême à sa vie... Il faut convenir que, s'il n'a pas tranché lui-même le fil de ses jours, cette mort présente des circonstances bien extraordinaires ! » Enfin, en 1910, M. Gosselin- Lenôtre, le très perspicace historien, ayant étudié de près les relations de Thérèse Le Vasseur avec Jean-Henry Bally, le valet rapace des Girardin, qui exploitait cyniquement les trop tendres penchants de la vieille femme pour lui soutirer de
Targeilt, conclut encore au suicide, causé par la mauvaise conduite de Thérèse. Si même Rousseau n'a point soupçonné cette mauvaise conduite, il a pu désirer de fuir un séjour, devenu rapidement intolérable à sa manie du soupçon et en avoir été radicalement empêché, cette fois, par la volonté contraire de sa compagne. Il aurait alors perdu tout à fait la tête et pris la décision mortelle.
Mais il convient de ne pas oublier que la thèse contraire a trouvé récemment des défenseurs passiomlés. Le grand savant Berthelot, ayant tenu entre ses mains au Panthéon le crâne scié et rajusté qu'on croit être celui de Jean- Jacques, n'y a pas vu trace de la pénétration d'une balle. (Comment alors expliquer les constatations de Houdon ?) M. Alexis François, un érudit de marque, nie également le suicide, ainsi que le docteur Cabanès qui croit à une attaque d'urémie, phénomène terminal de la maladie de Bright ou sclérose des reins. — Chacun décidera donc sur ce point selon son éducation psychologique.
Parvenu de la sorte au terme de notre tâche, nous croyons utile d'achever le portrait moral de Rousseau en indiquant l'attitude adoptée par quelques-uns de ses premiers disciples à son égard. Dans ces rapides croquis de certains fidèles, on trouvera comme les prémices du sentiment de la postérité, jusqu'à présent si largement indulgente, sauf bien rares exceptions, à la mémoire du très ingénieux mystique.
Moultou, dont nous avons souvent prononcé le nom, viendra le premier sous notre plume comme le type même de ces esprits « à la suite » qui s'attachent aux pas des grands hommes avec une abnégation réelle, dont ils ne sont pas toujours récompensés comme ils devraient l'être par les objets de leur culte. Il est vrai qu'ils en obtiennent à tout le moins la survie de leur nom, un instant tiré de l'ombre par le rayonnement du génie. — Moultou se montrait infatigable à renvoyer vers Rousseau, à la façon d'un écho amphficateur, les témoignages de satisfaction que celui-ci jugeait réconfortant de se décerner. Il avait été conquis tout d'abord par la Lettre à d'Alem-
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bert, avec une partie du jeune clergé calviniste de Genève, et il ne devait jamais se déprendre, en dépit de VHélo'ise, de l'Emile et des Lettres de la Montagne, ces successives épreuves pour un cerveau façonné par le christianisme rationnel. Les gratuites rebuffades du maître ne lassèrent même pas sa patience. Tout au plus gardait-il alors, pendant quelques mois, un silence mélancolique. Écoutons-le paraphraser la préface de Julie avec une conviction surprenante : « Malheur à celui qui voit du même œil les faiblesses de l'homme de bien et les crimes du méchant î Non, Julie, dans son chalet, ne me fait haïr que les misérables conventions des hommes, leurs préjugés barbares et le désolant empire du faux honneur ! » Nous savons ce qui se passait dans ce chalet cependant et voilà de singulières complaisances chez un ministre des autels : « Mais Mme de Wolmar à Meillerie ou à Glarens, poursuit-il, me fait sentir toute la dignité de l'homme; elle me démontre cette force intérieure, souvent méconnue, qui fait triompher l'ouvrage de la Nature d'un ordre factice qui le corrompt... Vous êtes toujours le vengeur de la Nature ! Vous la déchargez de nos crimes et de nos folies... Si Saint-Preux n'eût pas respecté Juhe tant que Julie se respecta [autrement dit, s'il eût commis un viol, car son mérite est du même genre que celui de Rousseau sous l'accacia d'Eaubonne], c'était un monstre ; vous n'en pouviez plus rien faire de bon. Mais la conduite noble [!] de Saint-Preux justifie presque les égarements de Julie ! Cette âme aimante ne devait-elle pas être faible en proportion de ce que son amant était plus généreux ? En un mot, je vois dans Saint-Preux un jeune homme sans expérience, passionné, mais pourtant vertueux [Rousseau n'en demandait pas tant pour son aller ego]. Abélard, au contraire, ne m'a jamais paru qu'un perfide !... Ouvrez-moi donc ce cœur que j'y contemple, vivantes, des vertus dont la seule image m'a fait répandre de si douces larmes ! »
Et voici des accents plus dévots encore : « O mon cher ami (pardonnez-moi cette expression), si vous voyiez mon âme tout entière ! Elle est pleine de vous et ne s'estime elle-
même qu'en proportion du cas qu'elle fait de vous î... L'ombre d'un refroidissement dans votre amitié me ferait mourir ! » Il en devait supporter pourtant, sans expirer, beaucoup plus que l'ombre I En attendant, il lui faudra bientôt souffrir pour sa foi rousseauiste, car elle le brouille avec la compagnie des pasteurs de Genève qui lui fait un affront public. Son beau-père, M. du Gayla et son propre père lui reprochent à l'envi son attachement au fauteur des troubles qui menacent l'existence de la petite république calviniste : « Tous ceux que je vois ici me haïssent, écrira-t-il, et je n'y aime que le seul Roustan ! » Un autre fervent sans réserves, ainsi que nous l'avons dit. Aussi sa plainte est-elle touchante lorsqu'en dépit de ces durs sacrifices, il se voit soudain rejeté dans son néant par un geste brusque de l'idole ! » Je crus avoir obtenu votre amitié et votre estime et j'étais heureux de vos dons. Un moment m'ôta tout !... Deluc s'est fait un plaisir barbare de me confirmer votre haine en riant Est-ce par vous que je devais connaître le malheur ? » Il n'en sera pas moins indulgent, partial même aux Lettres de la Montagne : « Ce sont les gémissements d'un héros ! Ils ont brisé mon âme... Dieu seul sait si vous effacerez un jour votre livre avec vos larmes ou si votre patrie vous devra des autels î... Je suis prêt à souffrir pour la vérité, si les coups qu'on me porte ne percent plus un père infirme et mourant... Il ne tient qu'à vous de me faire chérir la vie... Souvenez-vous que vous êtes nécessaire à mon bonheur ! » De tels accents n'ouvrent-ils pas des jours précieux sur la psychologie des grands déchaînement mystiques ?
Une sorte de Moultou français vis-à-vis de Jean- Jacques, ce fut Bernardin de Saint-Pierre, en dépit de sa supériorité intellectuelle sur le pasteur de Genève. Son opuscule sur La vie et les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau, écrit au lendemain de la mort de ce dernier, offre encore un utile document de psychologie dévote, le chapitre le plus curieux en étant peutêtre celui qui oppose, dans une intention éducatrice, le caractère naturel de l'homme à son caractère social. Le caractère naturel est bon, expose en effet Bernardin, mais on est forcé.
CONCkUSION
pour constater cet excellent caractère originel de recourir aux peuples les plus voisins de la nature, à ceux de l'Amérique du Nord en particulier. Là, selon les relations du jésuite Charlevoix, les pères et les mères témoignent à leurs enfants une affection qui va jusqu'à la faiblesse. Jamais ils ne les maltraitent ! Pour châtier leurs écarts de conduite, ils se contentent de leur dire avec tristesse : tu n'as pas raison!
Quelquefois, afin de corriger les plus graves défauts de leurs rejetons, ils usent des prières et des larmes, jamais des menaces. Une mère qui voit sa fille se mal conduire se contentera de pleurer en lui disant : Tu me déshonores ! Et cette manière de reprendre se montre souvent efficace. La plus grande punition usitée parmi ces sauvages pour la correction de leurs enfants est de leur jeter un peu d'eau à la face : on a vu des filles s'étrangler pour avoir reçu de leur mère une réprimande assez douce ou quelques gouttes d'eau au visage, et les en avertir alors en leur disant : Tu n'auras plus de fille ! — - L'auteur de ces persuasifs arguments reconnaît d'ailleurs que les récits de Charlevoix sont semés de correctifs. En effet, le religieux séduit par quelques traits, explicables, en réalité, par la très stricte discipline traditionnelle qui se cache sous ces formules naïves, n'en a pas moins dit également toute la barbarie cruelle et follement superstitieuse de ces fils de la Nature ; mais le futur auteur de Paul et Virginie ne veut voir dans ces ombres au riant tableau tracé par lui que l'ouvrage de la Compagnie de Jésus, corrigeant les impressions spontanées de son délégué d'outre-mer. — En réalité, ces contradictions sont explicables par la sociologie mystique des missionnaires, tant bien que mal raccordée par eux avec les constatations de leur expérience au delà des océans.
Quant au caractère social, qui est celui des civilisés, Bernardin l'explique par l'uniformité de l'éducation en commun qui apprend, dit-il, à parler plutôt qu'à agir et rend pour toute leur vie les Européens babillards, cruels, trompeurs, hypocrites, ' intolérants, sans principes! Une jeunesse façonnée dans nos écoles ne retiendra de son éducation que deux
maximes : l'une de se laisser conduire par l'amour des louanges, l'autre de prétendre en toutes choses à la première place I Cette « opinion de collège » (en réalité, c'est l'impérialisme essentiel de l'homme) se décore du titre spécieux d'émulation et produit tous nos désordres. Si pourtant l'on considérait que le cœur humain n'a que deux ressorts, l'ambition et l'amour, il serait bien plus raisonnable d'apprendre aux enfants à faire l'amour (sic) qu'à montrer de l'émulation. Car l'amour pourrait trouver un objet honnête qui le remplirait, tandis que l'émulation n'en saurait trouver, dans la société, qui ne tourne à la ruine de celle-ci ! — Typique aboutissement de la morale érotique issue de Platon, cultivée par la tradition romanesque et portée à son plein développement par le romantisme.
Rousseau, achève Bernardin, possédait ce privilège unique d'avoir conservé son caractère naturel, (Et c'est ici un très reconnaissable écho des conversations de l'auteur des Dialogues.) Régi dès sa naissance par les douces lois de la Nature, il avait été invité par cette tendre mère à se montrer aimant, sincère, confiant et bon. Contraint cependant à changer de religion pour avoir du pain, livré à des moines corrompus qui l'outragèrent, il dut, toute sa vie, se croire dans la société en pays ennemi, ce qui le rendit timide, solitaire et méfiant. Il s'est fait une foule de partisans au fond du cœur, parce que, toujours, il prend les intérêts de l'homme contre le citoyen ! — Un naïf aveu, n'est-il pas vrai, de la portée morale et sociale vraie du rousseauisme, et qui nous conduit bien loin des initiales prétentions civiques de l'auteur des Discours ! Mais toute la première génération rousseauiste en France les Guillard de Beaurieu, Baculard d'Arnaud, Delisle de Sales, Loaisel de Tréogate, Restif de la Bretonne, Mercier, et bien d'autres encore ont pensé sur ce sujet comme Bernardin I
Un autre admirateur de Jean- Jacques montra d'abord un peu plus d'indépendance et de personnalité. C'est Alexandre Deleyre, girondin, qui devait être député à la Convention. Il était venu à Rousseau par Diderot et ses manières avec
CONCLUSION
l'ermite de La Chevrette furent d'abord assez dégagées, volontiers plaisantes comme il convenait à un fils de la gaillarde Gascogne. Il hasarde même à l'occasion quelques critiques sans ambages : « Savez-vous, pour venir à votre système sur les sciences, ce que je trouve de plus fort à y opposer ? Ce sont les guerres perpétuelles que se font les peuples ignorants et vigoureux. D'où je conclurais volontiers que les hommes sont méchants quand ils sont forts. Voyez les haines héréditaires de nation à nation entre les sauvages. D'où vient que les Suisses, d'ailleurs si heureusement unis entre eux, né peuvent se passer de se battre chez leurs voisins ? A quoi servirait la force si la méchanceté ne la mettait en exercice, etc. ?... » Et encore, en maudissant la perfidie des hommes : « Où avez-vous pris qu'ils étaient bons ? Dans votre cœur sans doute ? Mais leurs actions m'instruisent mieux que vos sentiments et les miens ! » Ce que le maître ne niait pas au surplus, pour le temps présent. Citons enfin (du 14 septembre 1757) ce hardi persiflage, que l'ermite n'eût pas toléré quelques années plus tard : « Bonjour, cher citoyen, bâtissez-vous quelque beau système que nous ne puissions ni suivre, ni réfuter ? »
Mais ce ton dégagé va se faire presque dévot et se rapprocher du style de Moultou après la Lettre à d'Alembert, VHéloïse et l'Emile, lorsque le rousseauisme vrai se dessine sous son aspect bien plus amplement émotif et mystique. Déjà, pendant la crise de 1757 à 1758, le Bordelais est resté fidèle au Genevois : « Oubliez, lui écrit-il alors, les lâches amis qui vous ont abandonné, mais pensez que les riches n'ont jamais eu pour vous de véritable amitié... J'ai appris qu'on vous accusait de noirceur, et je ne vous en ai pas cru le moins du monde capable. Je ne me suis pas même informé de ce qu'on vous imputait, tant je compte sur vous ! » On ne pouvait mieux faire les choses et il se brouilla avec Diderot, son premier patron, presque aussitôt que Jean- Jacques, qui, pendant quelque temps, lui en tiendra compte. Ce dernier répond, néanmoins, assez paresseusement à un publiciste sans dis-
crétion et sans influence, le traite d'ordinaire en quantité négligeable et ne l'acceptera jamais pour « ami » en titre, malgré le stage auquel le candidat déclare se soumettre avec patience, sans se décourager jamais devant les rebuffades du grand homme.
En 1760, Deleyre est placé comme bibliothécaire près du jeune prince de Parme, se marie, devient père d'un enfant infirme et n'en sera que plus fervent rousseauiste par appétit de tonification mystique. Rousseau répond peu à ses lettres plaintives, mais quelquefois pourtant, et par pure compassion, semble-t-il : « Je ne vous prie plus d'être de mes amis, écrira Deleyre, puisque je n'ai pu mériter de votre part ce bonheur encourageant... Permettez-moi d'embrasser vos genoux et de baiser vos mains avec cette ardeur et ce saisissement dont je me sentis pressé contre votre sein quand je vous quittai pour la dernière fois, baigné de mes larmes qui coulèrent de Montmorency jusqu'à Paris... Vous me tenez lieu des anges gardiens et du démon de Socrate, vous dont les exemples et les discours me touchent et m'agitent tour à tour de remords et de bons sentiments... Mon respectable ami, vous me faites verser des larmes. Je ne puis vous exprimer ce qui me les arrache, mais elles ne sont pas amères et je vous remercie de l'attendrissement que vous excitez dans mon pauvre cœur qui périssait d'aridité ! »
Puis survient encore un orage parce que Deleyre a cru sortie de la plume de son maître une certaine Lettre à l'archevêque d'Auch qui parut peu après la Lettre à M. de Beaumont et fut presque unanimement attribuée à Rousseau. Pour cette faute involontaire, il reçoit de Motiers une lettre fort brutale et se révolte un instant : « La croyez-vous donc infaillible, riposte-t-il, cette conscience qui vous donne d'ailleurs tant d'empire sur les autres âmes ? Est-elle plus à couvert de la surprise des passions qu'à l'abri des erreurs ? » Et Jean- Jacques de retirer ses duretés. Et Deleyre de se jeter aussitôt dans ses bras ou plutôt à ses pieds : « Qu'a besoin Dieu d'envoyer des anges pour révéler et inspirer ce qu'il voit et ce qu'il veut,
CONCLUSION
cet Etre inconnu que j'adore de cœur et que j'aime en vous ! » — En récompense de ces prosternations très flatteuses à la vanité du délégué d'En-Haut, celui-ci propose à Deleyre d'écrire une Préface générale pour ses Œuvres complètes, assuré que le ton de cette préface sera respectueux à souhait ; mais le projet n'aura point de suite et la vie du bibliothécaire restera traversée de chagrins; après un fils mal conformé, il a eu une fille qui a dû être sevrée au bout d'un mois par sa mère et qui risque de mourir de faim ; bientôt les consolations qui lui venaient encore parfois de son directeur spirituel vont lui faire entièrement défaut, car la lapidation de Motiers met un terme à leur correspondance, au moins de la part de Rousseau qui n'enverra plus qu'une lettre unique, après un an de silence obstiné; elle porte la date du 13 décembre 1766 et se rattache à l'affaire Hume qui acheva de consommer leur rupture, car le Bordelais, demeuré homme de sens en dépit de sa dévotion rousseauiste, parut admettre que Jean- Jacques pût avoir quelques torts, bien que Hume eût manqué de modération : « Si vous êtes aussi prompt à l'accusation et même à l'offense, avait-il écrit (et il en pouvait parler de science certaine), vous savez revenir de la précipitation de vos jugements désavantageux ! » Mais l'exilé le savait de moins en moins chaque jour, en raison des progrès de son mal et, bientôt, les obstinés comme Gorancez obtiendront seuls de lui une sorte de prescription tacite pour leurs prétendus torts à son égard, après avoir subi des algarades dont ils devront commencer par ne montrer eux-mêmes aucune mauvaise humeur, ou même aucun souvenir ! Ses relations avec Deleyre en restèrent donc là, sans merci.
Ajoutons que parmi tant d'amis dévoués que lui valurent et certains aspects, attachants malgré tout, de sa personnalité morale et surtout son génie d'expression, la palme de la tolérance et de la constance appartient sans conteste au plus haut placé de tous dans la hiérarchie sociale de l'époque, à un prince du sang royal de France, à Gonti dont les ménagements pour l'exaspérant maniaque furent véritablement
JEAN-JAGQUÈS ROUSSEAU
infatigables. Un Bourbon a fait mieux encore, sur cette voie, que les Luxembourg, les Keith ou les Davenport parce qu'une expérience plus prolongée l'avait instruit davantage sur les morbides susceptibilités de l'ennemi des grands. Lorsqu'il héberge et défraie à Trye M. Renou dont il reçoit tout aussitôt les plaintes les plus amères sur ses domestiques : « Je mande près de moi, écrit-il, tous ceux qui se sont mal conduits pour approfondir la matière, leur en imposer ou les punir, ou même m'en défaire, s'il n'y a pas d'autre remède [Rousseau refusa ce remède héroïque]... J'ai peut-être le tort à vos yeux de vous avoir négligé depuis votre retour... par prudence. » c'est-à-dire en raison du décret toujours suspendu sur la tête de l'écrivain et du danger d'attirer sur lui l'attention des autorités. Le prince croit son hôte irrité pour n'avoir pas reçu de lettre de sa main depuis un mois environ, ce qui lui inspire cette humble explication : « Si vous trouvez le tort assez grand pour m'en savoir tel mauvais gré de ne vouloir plus de moi le moindre petit service, je m'en afflige et je me le reproche. Je m'en humilie. Je m'avoue un dissipé et un paresseux, mais je Vous assure que mon amitié pour vous n'en est pas moins sincère. Si, malgré cela, vous ne voulez pas me le pardonner, et que, pour m'en punir, vous ne vouliez plus recevoir l'asile que je vous ai donné, je vous demande au moins de me laisser le temps de prendre les moyens de vous mettre en sûreté dans la traversée que vous serez obligé de faire en France. »
Nous avons dit que Jean- Jacques le menaçait volontiers de se livrer aux tribunaux français, ajoutant qu'il ne serait pas déshonoré par les décisions de ces tribunaux : « Non certainement, monsieur, répond Gonti le 9 septembre 1767, vous ne serez pas déshonoré, mais vous serez condamné, mais des hardiesses inutiles seront données comme une manie de faire parler de vous. Votre réputation en déchoiera. Vous mettrez vos amis au désespoir, et des malheurs dans lesquels vous serez, et des injustices que vous essuierez de la part des hommes faibles qui ne savent que donner de mauvaises causes aux meilleures actions parce que les bons motifs ne sont ni dans
CONCLUSION
leurs cœurs, ni même à leur connaissance. Et c'est là le grand nombre ! Pour Dieu, monsieur, ne vous y commettez pas et épargnez-en la honte et la douleur à vos amis. » Mais ceci était peut-être trop raisonné déjà pour le destinataire et l'humiliation pure et simple de la précédente lettre avait eu sans doute plus d'action sur sa secrète volonté de puissance.
Aussi Gonti reviendra-t-il vite à ces accents de contrition sans réserves : « C'est, écrit-il par exemple le 23 mars 1768, c'est un vieillard qui a la honte d'être presque aussi dissipé qu'un jeune homme, c'est un lanternier, un paresseux de caractère qui a les premiers torts [en ne venant pas à Trye visiter son hôte]. C'est un malade [il a la goutte] qui a celui de n'être pas parti aujourd'hui. Mais moi, l'ami sincère de M. Renou, je n'en ai point. » Un fictif dédoublement de la personnalité qui est certes dicté par une inspiration plus délicate que celui dont nous ont rendu témoins les Dialogues ! « En vain, poursuit le prince, M. Renou m'a-t-il accablé de reproches dans une lettre qu'il a écrite à M"^^ de Boufïlers sur le délai de mon voyage, je le renvoie à gronder le vieillard dissipé, à lui en faire honte I Cela sera juste et le vieillard sera honteux... Plaignez-moi donc, monsieur, de ne pouvoir encore aller m' excuser moi-même très en détail sur ce que vous me reprochez et recevez l'abrégé de mes excuses, en attendant que je puisse aller vous voir. » Et, le 9 avril : « Je vous avais promis de vous voir demain, mais je vous prie de consentir à ce que ce ne soit que lundi après-demain. » — Enfin, après leur dernière entrevue à Nevers où Rousseau vint de Bourgoin au cours de l'été 1769 : « Ce n'est qu'hier, monsieur, que j'ai pu achever de m'acquitter de la déraisonnable et désolante commission que vous m'avez donnée. C'est avec le plus grand regret et uniquement par fidélité que je l'ai exécutée I »
Ces documents en disent long sur l'évolution des esprits pendant les dix années qui venaient de s'écouler et sur les atténuations que les mœurs apportaient dès lors aux institutions de l'ancien régime français I — Eh bien, après tant de condescendance et de déférence aux capricieuses impul-
sions du persécuté, voici le jugement que Bernardin de Saint- Pierre put recueillir de la bouche de M. Renou sur le possesseur du château de Trye, quelque dix années plus tard : « C'était un prince qui promettait toujours et qui ne tenait jamais I II s'était engoué de moi I II m'a causé de violents chagrins. Si jamais je me suis repenti de quelques démarches, c'est de celles que j'ai faites auprès des grands I » Peut-être, mais à qui la faute ? O Luxembourg, Keith, Boufflers, Chenonceaux, Verdelin, Conti, pardonnez à l'ingratitude de votre obligé, dans un Au-delà qui fut plus indulgent que lui sans doute à l'entière bonne volonté de votre cœur I
Si Conti est le plus méritant, à notre avis, des successifs patrons de Rousseau, le plus intéressant peut-être est le marquis de Mirabeau, père du tribun de 1789, celui qui s'intitulait « L'Ami des hommes » et qui a eu des étincelles de génie dans une production intellectuelle trop souvent fumeuse et confuse. On le voit en effet parler quelquefois de Jean- Jacques à Jean- Jacques en personne comme en devait parler la postérité la plus éclairée et de façon à nous remémorer certaines pages critiques de Sainte-Beuve, par exemple. Ainsi, mêlant l'éloge outré au blâme spirituel, il ose donner nettement raison à Hume dans la querelle de 1766 sans pourtant irriter gravement Rousseau qu'il traite sans façon de « fou, de fer rouge à prendre avec des pincettes, d'imagination échauffée et de caricaturiste » en se supposant à la place de l'Écossais pour le juger I II ajoute que sa lettre accusatrice de juillet 1767 est un chef-d'œuvre de rêve prolongé, mais aussi d'éloquence et de sentiment, dont il mérite d'être remercié ! — « Vous n'avez d'ennemi que vous-même, insistera-t-il à propos de cette querelle fameuse... Dites-moi si votre âme, qui me paraît écorchée, se cicatrise ! » Et il décrit en ces termes le caractère de Hume qu'il a fréquenté à Paris : « Il n'est certainement point chaud, mais bonhomme, aimable et facile I » Il exprime enfin, sur les causes véritables des intermittentes exaspérations du malade, la même opinion que tous les observateurs attentifs de ce dernier : « Vous êtes plus attaché à la
CONCLUSION
société que tout autre. La société vous est bonne : elle est bonne à tout être humain. Vous en avez fui les vieux rongetemps et ronge-patience, les embarras, les rites, les haleines fades et les dégoûts ; mais vous avez toujours travaillé pour elle, pour vous par elle, en un mot, vous avez beaucoup vécu dans l'opinion des autres et vous cherchez encore, dans le maintien de ceux qui vous font visite, si vous êtes heureux ! » Ce qui fait songer aux analyses de Stendhal. « Je voudrais donc vous apprendre encore un par-delà ! » Et c'est presque du Nietzsche !
Mais il sait qu' « une société d'hommes conséquents n'aurait pas deux générations » et il apprend à Jean-Jacques qu'en revanche il a dit récemment de lui à l'une de leurs amies communes : « Ces âmes vastes saisissent tout et cela les trouble ! Laissez-lui son bonheur. Je le conçois. J'en jouirais. C'est une manière d'innocent quiétisme [ceci longtemps avant la suggestion de Jean-Jacques en personne dans ses Dialogues] qui réunit la paix de l'apathie et les joies passagères de l'illuminé... Pour jouir de la société, il faut notre disposition à chercher toujours en autrui si nous sommes heureux, à déprendre d'un coq à l'âne que fait un commissionnaire, d'un portier qui nous repousse, d'un laquais qui nous annonce, d'un faquin décoré dont les droits à l'accueil distingué font perdre dans l'air la réponse d'un homme de mérite questionné ! » Jean- Jacques devait reconnaître à ce dernier trait le Rousseau d'avant 1750. « D'après ce bavardage, achève son correspondant, vous croirez que je n'ai autre chose à faire qu'à philosopher ab hoc et ab hac, en ramassant les papiers épars dans quelques vieux greniers du château de Montaigne ! » Et cela est bien joliment dit, n'est-il pas vrai ?
L'appréciation du marquis sur V Héloïse est également fort intéressante : « Vous avez eu pour objet, par une fiction ingénieuse et pleine de vérité, de donner cette leçon, si utile à l'homme fragile par nature, qu'il n'est point de voie détournée d'où il ne puisse rejoindre la route des vertus^ » Ceci pour Julie. « Mais que, surtout, il faut se rendre justice, avouer
qu'on fut hors du cercle et y rentrer, et ne pas suivre cette fausse conscience, dangereux principe de toutes les dépravations des mœurs qui étend les barrières de l'honnête à raison de ce qu'on s'en est plus écarté soi-même ! » Ceci pour Saint- Preux et pour son peintre complaisant. — Et Fappréciation est digne de l'homme qui a aussi ce beau retour sur lui-même : « Quand je vois les jours si courts, et l'intervalle du lever au coucher si rapide, la vie disparaître et les ombres de l'âge descendre des sommets de mon horizon, je me dis que chaque instant est précieux pour bien faire et je ne trouve guère que je fasse bien qu'en cela ! »
Enfin, voici un portrait psychologique plus poussé du névropathe de génie : « Je croirais vous faire tort en vous excitant à l'émotion. C'est un ressort, chez vous, prompt à la détente et dont on n'a que trop abusé. De cette vue à résulté le sang-froid plein de franchise mais aussi d'égalité avec lequel je vous ai abordé... De là cet étonnement intérieur chez vous qui prolongerait quelques-uns de vos regards jusque dans mon âme, pour y trouver la conciliation de ces contraires avec le flambeau d'une intelUgence encore entièrement neuve sur la science de l'empire sur soi-même. C'est néanmoins cet empire et celui de la raison que les gens de bien qui voudront user de vous en conscience doivent sans cesse interroger chez vous. Une âme forte et élevée était sortie des mains du Créateur pourvue de toutes ses facultés ; la première de ces facultés qui sort de sa coque est la sensibilité. L'usage de celle-ci est doux ; ses abus même et jusqu'à ses mécomptes sont si piquants qu'on s'accoutume à l'exercer seule ; et, de même qu'un bras tenu constamment en écharpe s'engourdit et devient nul, ainsi la raison, la force, la justice plénière, la charité bien ordonnée et autres facultés si nécessaires à la plénitude de notre être et à la maturité de notre âge demeurent engourdies et sans essor. Ainsi l'homme devient une image à la fois vivante et masquée de son Créateur I Ainsi le plus rare génie se trouve accompagné de la plus fragile pusillanimité... De là ces axiomes si répétés, mais si peu crus de ceux qui ont
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obtenu le pouvoir de tenir tête à l'orage [vital] ; cela est plus fort que moi... Je suis incapable... Je n'ai plus de tête, etc. J'ai jugé qu'il vous fallait du calme et de la cordialité sans émotion; voilà le chiffre de mon allure. Et, pourtant, vous m'avez vu tel que je suis ! » Jean- Jacques regimbe toutefois lorsque Mirabeau veut imprimer une de ses lettres dans la revue éditée par les Economistes; et l'Ami des hommes de revenir au ton familier : « Là, là, ne grognez plus, révérend père Nabuchodonosor !... Ce n'est pas le tout d'être grognon, il faut encore être poli, etc.. » On conçoit que les relations n'aient pas été de très longue durée entre ces deux originaux ! La merveille est qu'elles aient pu se prolonger malgré tout quelques années.
Parvenu de la sorte au terme de notre tentative biographique à l'égard de l'homme à la fois le plus essentiel et le plus difficile à pénétrer des temps modernes, nous conclurons volontiers, comme l'a fait son dernier historien M. Ducros, qui a recueilli l'approbation de ses fervents d'aujourd'hui. Nous redirons notre admiration pour son génie d'expression qui a renouvelé la poésie contemporaine et notre compassion pour des souffrances nées de dispositions morbides qu'il atténua peut-être de façon passagère mais aggrava finalement par son imprudente hygiène mentale; ce qui est le défaut de tous les névropathes non soumis à quelque solide discipline extérieure. Mais nous ne laisserons pas d'exprimer ensuite, une dernière fois, nos appréhensions devant les conséquences de sa prédication morale et nous souhaiterons que les éléments mystiques, trop prépondérants, de cette prédication puissent être- équilibrés, sans trop de retard, par un effort de raison ferme, au sein de nos sociétés contemporaines.
Le fils de l'Ami des hommes qui fut un rousseauiste passionnel à coup sûr, et peut-être un rousseauiste politique à ses débuts dans la vie, mais que l'expérience des hommes avait éclairé déjà vers la quarantaine, lorsque les circonstances lui mirent en main une action appréciable sur les destinées
de son pays, l'éloquent Mirabeau disait à Malouet dans les derniers jours de son existence, en parlant des rousseauistes sociaux extrêmes qui préparaient les violences terroristes et les convulsions révolutionnaires : « Je n'ai jamais adopté ni leur roman, ni leur métaphysique [mystique serait ici le mot propre], ni leurs crimes inutiles I » Le crime est en effet la rançon presqu'inévitable du roman ou de la mystique romanesque quand on les transporte sans précaution dans la sphère de la vie pratique et de l'existence en commun des hommes.
Avant-propos i