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LE SECOND DIALOGUE. — QUIÉTISME LAÏCISÉ

Vers la fin du premier Dialogue, Rousseau a fait remarquer que Jean- Jacques, accusé de tant de crimes atroces, n'avait pourtant été convaincu d'aucun de ces forfaits à la suite d'un débat contradictoire ; et le Français n'a pas voulu nier qu'une ligue n'eût été formée contre lui. Mûs par un scrupule d'équité et de justice, ils ont donc décidé d'instituer personnellement sur son cas une enquête plus approfondie. Rousseau ira voir l'accusé, dont il ne connaît jusque-là que les écrits. Le Français lira les écrits de ce Jean- Jacques qu'il vient de juger témérairement sur de simples « on dit ». — Le second Dialogue résume les impressions laissées à Rousseau par sa visite ; le troisième exposera les sentiments suscités dans l'âme du Français par sa lecture.

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Jean- Jacques, rapporte donc Rousseau (qui parle de visu désormais), n'est pas un homme vertueux; mais beaucoup moins encore est-il le détestable scélérat que certains prétendent. Il faut voir en lui un homme sans malice plutôt que bon (encore un pas de recul), une âme saine mais faible (et Saint-Preux l'avait faible mais saine) qui adore la vertu sans la pratiquer, qui aime ardemment le bien et qui n'en fait guère. Mais le crime, non plus que la haine, n'approchèrent jamais de son cœur I Rousseau se félicite d'avoir trouvé près de cet écrivain célèbre un accueil facile — et nous savons que tous ses visiteurs n'en pouvaient pas dire autant. — Sa physionomie est sympathique, contrairement à l'impression laissée par ses portraits qui, tous,, le défigurent, depuis celui de Ramsay, qui en a fait un « Cyclope affreux », jusqu'à celui de Fiquet qui le montre sous les traits d'un « petit Crispin grimacier «. Aussi la popularité de cette dernière effigie est-elle sans doute une ruse récente de « nos Messieurs » qui s'attachent moins désormais à faire de lui un sujet d'horreur qu'un objet de dérision. — Toutefois Rousseau introduit ici dans son commentaire une réserve intéressante à relever. Telle est du moins, explique-t-il, « l'idée que l'histoire de ces différents portraits a fait naître dans l'esprit de Jean- Jacques. Mais toutes ces gradations préparées de si loin ont bien l'air d'être des conjectures chimériques, fruits assez naturels d'une imagination frappée par tant de mystères et de malheurs. Sans adopter donc ni rejeter à présent ces idées, laissons tous ces étranges portraits et revenons à l'original. » Manifestation furtive de bon sens sur laquelle ce cerveau frappé ne s'appesantit guère, par malheur pour la tranquillité de son esprit !

Rentré à Paris depuis cinq ans déjà, continue de rapporter Rousseau (ce qui date ce passage de 1775), Jean- Jacques y a d'abord fréquenté quelques maisons amies ; mais, au bout d'une année environ, il a résolu de reprendre, au cœur même de la grande ville, cette vie solitaire qui possède ses préférences de longue date ; la banlieue (alors moins éloignée qu'aujourd'hui du centre de la capitale) lui offrait en effet un vaste

champ d'exploration et de promenades. Pourquoi cependant une décision si radicale ? Il a cru s'apercevoir que ses familiers les plus intimes lui prodiguaient l'admiration avec si peu d'estime et de considération qu'il a cessé de se plaire en leur compagnie et s'est retiré d'eux sans leur dissimuler son dédain ! Restreint depuis ce moment à lui-même, il a rempli son temps par des méditations de caractère religieux dont Rousseau s'efforce de préciser quelque peu les tendances.

Nous avons plus d'une fois proposé d'y reconnaître un Quiétisme laïcisé que nuancent les convictions esthétiques de l'artiste novateur et dans lequel son imagination créatrice tient en partie ce rôle de lien direct avec la Divinité tutélaire que les mystiques chrétiens dévoyés cherchaient plutôt dans l'amour ou dans la foi jusqu'à ce moment. — Admettons en effet, pour un instant, que, cent années plus tôt, M^^ Guyon eût osé rejeter une discipline dogmatique qui lui pesait fort, rompre avec l'Église romaine, et laisser parler tout haut son orgueil d'Alliée du Tout-Puissant par privilège I Elle eût sans doute radicalement supprimé de sa doctrine l'étape qu'elle plaçait encore à son point de départ, non sans en restreindre de son mieux l'importance et la durée, à savoir la période active de la marche à la perfection spirituelle; période où l'effort personnel tient une place prépondérante, dont la morale rationnelle règle l'allure et dont les névropathes sont le plus souvent incapables. Elle eût placé franchement l'élection par Dieu au début de la carrière terrestre de l'Élu, en écartant de ce dernier le fardeau du péché d'origine. Elle eût conservé en revanche ses innombrables développements sur la purification passive^ opérée par l'épreuve d'origine divine (jamais par la tentation diabolique) car c'est la plus tonique façon d'expliquer les froissements du névrosé contre les « impérialismes » rivaux du sien ; elle eût insisté sur la prière par contemplation et par transe qui entretient la foi dans la surhumaine Alliance, sur ses espoirs d'avenir sans bornes et sur ses actuelles prétentions sans limites avi gouvernement des âmes; elle eût, en un mot, prêché le rousseauisme mes-

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sianique et inauguré le romantisme un siècle avant le plus puissant commentateur de cette réconfortante, mais trop souvent inquiétante, religion. — Écoutons, pour nous en convaincre, les oraisons jaculatoires de son petit- fils spirituel, par Fénelon et M^^ de Warens : « O Providence, o Nature, trésor du pauvre, ressource de l'infortuné, celui qui sent, qui connaît vos saintes lois et s'y confie n'est point tout entier la proie de l'adversité !... Lui seul est solidement heureux puisque les biens terrestres peuvent à chaque instant échapper, en mille manières, à celui qui croit les tenir. Mais rien ne peut ôter ceux de V imagination à quiconque sait en jouir. Il les possède sans risque et sans crainte. La fortune et les hommes ne sauraient l'en dépouiller ! » Telle est la formule rousseauiste de la Grâce, formule où l'on voit que l'Esthétique a grande part. Espérons que M^^* Goton avait disparu, avec les années, de ces imaginations fortunées.

Rousseau prévoit cependant une objection de la part des âmes froides : « Faible ressource, allez-vous dire, que des visions contre une grande adversité ! Eh, monsieur, ces visions ont plus réalité peut-être que tous les biens apparents dont les hommes font tant de cas puisque ces biens ne portent jamais dans l'âme un vrai sentiment de bonheur et que ceux qui les possèdent sont également forcés de se jeter dans l'avenir [formule frappante pour exprimer la prévision rationnelle à échéance], faute de trouver dans le présent des jouissances qui les satisfassent ! Si l'on vous disait qu'un mortel, d'ailleurs très infortuné, passe régulièrement cinq ou six heures par jour dans des sociétés délicieuses, composées d'hommes justes (nous savons pourtant que le crime même n'est pas étranger à leur faiblesse foncière), vrais, gais, aimables, simples avec de grandes lumières, doux avec de grandes vertus (!), de femmes charmantes et sages, pleines de sentiments et de grâces, modestes sans grimaces, badines sans étourderie, n'usant de l'ascendant de leur sexe et de l'empire de leurs charmes que pour nourrir entre les hommes l'émulation des grandes choses (platonisme romanesque) et le zèle de la vertu ;

que ce mortel connu, estimé, chéri dans ces sociétés d'élite, y vit avec tout ce qui les compose dans un commerce de confiance, d'attachement et de familiarité, qu'il y trouve à son choix des amis sûrs, des maîtresses fidèles, de tendres et solides amies qui valent peut-être encore mieux ?... Le souvenir toujours présent d'une si douce vie et l'espoir assuré de son prochain retour n'adouciraient-elles pas bien encore l'amertume du reste du temps ? »

Au contraire les hommes livrés à V amour-propre et à son triste cortège de soucis (ce sont les âmes « propriétaires » de Mme Guyon) ne connaissent plus le charme et les effets de l'imagination. — Écrivez ici la prière (et l'imagination du correspondant de Malesherbes culmine en effet dans la prière naturiste), vous aurez une phrase de l'amie de Fénelon ! — Celui-là seul qui, franchissant l'étroite prison de l'intérêt personnel et des petites passions terrestres, s'élève sur les ailes de l'imagination hors des vapeurs de notre atmosphère dans la région ethérée pour y planer et s'y soutenir par de sublimes contemplations, peut de là braver les coups du sort et le jugement insensé des hommes. Il est au-dessus de leurs atteintes. Un cœur actif et un naturel paresseux doivent inspirer le goût de la rêverie. Au cours des rêveries de Jean- Jacques, la Nature maternelle s'habille pour lui' des formes les plus charmantes, se peint à ses yeux des couleurs les plus vives et se peuple pour son usage d'êtres selon son cœur : riantes fictions qui 1 ravissent au sein de la félicité celui qui s'y consacre et s'y livre tout entier sans rougir !

On le voit, tous les goûts, toutes les passions de cet homme, si calomnié, ont leur objet dans une autre sphère et il tient assurément moins à la nôtre que nul autre mortel vivant. Ce qu'il ambitionne en effet ne se rencontre point sur notre terre ou ne s'y trouve que dans un ordre de choses bien différent de celui où il l'a trop longtemps cherché, pour son malheur. Aussi, loin de cultiver désormais sa raison pour apprendre à se conduire prudemment parmi les hommes, il ne demande à cette faculté suspecte que des motifs nouveaux pour vivre

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séparé de ces mêmes hommes et pour se livrer sans scrupules à ses douces fictions. A ce point, idolâtre du Beau en tout genre, pourrait-il d'ailleurs rester froid devant la Beauté suprême ? Non certes, et c'est pourquoi Elle ornera, de ses charmes immortels, toutes les images chéries qui remplissent son âme et ravissent son cœur. Ses malheurs lui sont venus, sans exception, de ce besoin d'aimer qui dévora son cœur d'enfant et qui, dans son déclin, l'inquiète encore à ce point que, demeuré seul sur la terre, il n'attend plus que le moment d'en sortir pour voir réaliser enfin ses visions aimées et retrouver^ dans un meilleur ordre de choses, une patrie et des amis ! — N'est-ce pas ici l'aboutissement du platonisme mystique, de l'aspiration romanesque et de la manie de l'amour tonique.

L'activité littéraire de Jean- Jacques, expose encore son visiteur, n'a été à vrai dire qu'une entreprise d'édification. Il a voulu conduire tous les hommes à sa suite vers ce Quiétisme esthétique qui lui a procuré le bonheur. Dans sa jeunesse, ses visions chéries lui tenaient heu de tout et ne lui laissaient ni le pouvoir d'arranger ses idées, ni le temps de les écrire. Par malheur, à l'exemple et à l'instigation des gens de lettres avec lesquels il vécut ensuite, la fantaisie lui vint de communiquer au public ces mêmes idées dont il s'était longtemps nourri sans se chercher des imitateurs, mais qu'il crut alors pouvoir être utiles au genre humain. Bien souvent il s'était demandé pourquoi tous les hommes ne se montraient pas bons, sages, heureux comme il lui semblait avoir été faits pour l'être ? « Si les hommes, se disait-il en ces heures de préoccupation morale ou sociale, si les hommes me ressemblaient tous, il régnerait sans doute dans leur industrie une extrême langueur ; ils auraient peu d'activité, ou n'en auraient que par secousses brusques et rares ; mais ils vivraient alors entre eux dans une très douce société ! » Ce qu'il n'a certainement pas démontré par son exemple ! Constatant cependant autour de lui tout le contraire de ce rêve astréen, il entrevit dès lors une secrète opposition entre la nature de l'homme (telle qu'il la rêvait) et la constitution de nos sociétés

modernes : remarque qui demeura longtemps à Tétat de perception sourde ou de notion confuse, non de jugement clair et de conviction motivée dans son esprit. Enfin la question académique de Dijon et la transe extatique sous F arbre de Vincennes vinrent débrouiller en lui ce chaos d'aspirations informes, y produire une vive « effervescence », y allumer des « étincelles de génie », y déchaîner dix ans de délires et de fièvres, y engendrer ces retentissants ouvrages dans lesquels les âmes vulgaires ne virent que de l'éloquence ou du talent, mais où celles qui habitent nos régions éthérées reconnurent avec joie un des leurs !

La morale de ces écrits fameux est alors résumée par Rousseau à peu près en ces termes. Les passions des cœurs ardents et sensibles étant l'ouvrage de la Nature, se manifestent au dehors en dépit de celui qui les ressent. Leur première explosion, purement machinale, est indépendante de sa volonté ; tout ce qu'il peut faire, à force résistance, est d'en arrêter le cours avant qu'elles aient produit leur effet, mais non pas avant qu'elles n'aient trahi leur présence par quelque signe extérieur, soit par les regards, soit par la rougeur, soit par la voix ou par le maintien du passionné. Au contraire l'amourpropre et toutes les impulsions qui en dérivent n'étant que des passions secondaires (!) et produites par la réflexion n'agissent pas sur la machine corporelle de façon aussi, sensible ; et voilà pourquoi ceux que meuvent ces dernières passions sont plus maîtres des apparences. Il faut toutefois reconnaître que les âmes de haute trempe possèdent souvent ce dernier caractère, la maîtrise de soi, concurremment avec l'ardeur des passions et que les vrais sages sont des hommes froids. Mais, dans la classe des hommes vulgaires, si la sensibilité fait défaut, l'amour-propre emportera toujours la balance, et, s'ils ne restent nuls, ils seront méchants, sans ressource !

Certes, des foules d'hommes vertueux ont jadis existé sur la terre. Fénelon et Catinat furent les derniers de l'espèce, qui paraît présentement éteinte. Mais ce qui se rapproche un peu plus de nous déjà, ce qui est, du moins, beaucoup plus

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dans Tordre de la nature, c'est un mortel bien né qui n'a reçu du ciel que des passions expansives et douces. Cet homme-là ne sera point vertueux, certes, puisqu'il est incapable de vaincre ses penchants. En les suivant toutefois, il ne fera rien de contraire à ce que ferait, après avoir surmonté les siens, celui qui se conduit ici-bas par la vertu. La bonté, la commisération, la générosité, ces premières inclinations de la Nature qui ne sont que des émanations de l'amour de soi, ne s'érigeront point dans sa tête en austères devoirs ; elles seront tout simplement des besoins de son cœur ! L'instinct de la Nature est moins pur peut-être, mais plus sûr en revanche que la loi de la vertu. — « Tel est l'homme de la Nature, achève Rousseau après ces très significatives confidences ! Tel j'ai vu l'indolent Jean- Jacques... La Nature n'en a fait qu'un bon artisan, sensible, il est vrai, jusqu'au transport.,, mais dont l'état habituel fut et sera toujours l'inertie d'esprit et l'activité machinale... Une des choses dont il se félicite est de se retrouver, dans sa vieillesse, à peu près au même rang où il est né, sans avoir jamais beaucoup monté ni descendu dans le cours de sa vie. Le sort l'a remis où l'avait placé la Nature. Il s'applaudit chaque jour de ce concours. »

LE TROISIÈME DIALOGUE. — JEAN-JACQUES SE PROCLAME MESSIE DE LA BONTÉ NATURELLE

Après le récit de l'interview prise par Rousseau à Jean- Jacques, le Français doit rendre compte à son tour des réflexions que lui inspira la lecture attentive des écrits de ce

même Jean-Jacques. Il y a trouvé tout d'abord, expose-t-il, une motivation de ce complot universel qui s'est formé contre leur auteur. Il établit, en effet, par de longues citations que des ordres et des corps puissants sont attaqués sans nul ménagement dans ces pages : les gens de lettres, les médecins, les grands, les rois, les riches, les femmes et les Anglais. Mais, ce qui importe davantage, il a pénétré par l'intermédiaire de ces livres jusque dans la personnalité morale de l'écrivain qui les mit au jour, et, depuis ce moment, les préjugés que « nos messieurs » avaient imprimés dans son esprit ont été singulièrement ébranlés. « Je sentis, explique-t-il, qu'un homme bien plein de ces sentiments devait donner peu d'importance à la fortune et aux affaires de cette vie. J'aurais craint moimême, en m'y livrant, de tomber bien plutôt dans l'incurie et le Quiétisme que de devenir fâcheux, turbulent et brouillon comme on prétendait qu'il l'était. » C'est ici, sous la plume même de Rousseau, que vient donc le mot de « Quiétisme » pour caractériser l'état d'esprit qui dérive de ses sentiments essentiels.

Le système de Jean- Jacques peut être faux, reprend le Français, mais il est certain qu'en le développant il s'est peint lui-même au vrai ! Afin de le bien connaître, le mieux sera de lire ses ouvrages dans l'ordre « rétrograde à celui de leur publication », c'est-à-dire en commençant par Emile, le dernier de ceux qui comptent, car l'auteur, étant remonté de principes en principes au cours de son exposé, n'atteignit les premiers de tous que dans ses plus récentes publications. On trouvera néanmoins dans toutes le reflet de son grand principe, celui qui montre la Nature créant l'homme bon et heureux, tandis que la société le déprave et le rend misérable. L'Emile en particulier, ce livre tant lu, mais si peu entendu et si mal compris n'est pas autre chose qu'un traité de la bonté originelle de l'homme. — Il y a ici « originelle », épithètè bien plus précise que « naturelle » comme nous l'avons fait remarquer, en sorte que la période autobiographique de Jean- Jacques marque bien un retour de sa pensée, par la voie de la psychologie

introspective, vers l'assertion qu'il avait en somme retirée, au point de vue sociologique ou historique, dans sa Lettre à M. de Beaumont. — Rousseau ajoute encore que les premiers écrits de Jean- Jacques s'attachaient davantage à détruire le prestige d'illusion qnii nous impose une admiration stupide pour les instruments de nos misères (sciences, arts, lettres, culture) ; mais que, partout, il nous montre l'espèce humaine meilleure, plus sage et plus heureuse dans sa constitution primitive, aveugle, misérable et méchante à mesure qu'elle s'en éloigne et s'en détourne davantage.

Par malheur, la nature humaine n'étant pas susceptible de rétrogradation, nous ne remonterons jamais vers ces âges d'innocence et d'égalité dont nous sommes depuis si longtemps sortis. C'est pourquoi l'objet de Jean- Jacques (dans son second Discours et dans le Contrat social sans doute nul) ne pouvait être de ramener les peuples nombreux ni les grands États jusqu'à leur simplicité première. Il souhaita seulement d'arrêter, s'il était possible, le progrès de ceux que leur petitesse (la Suisse) ou leur situation (la Corse) ont préservé d'une marche aussi rapide vers la perfection de la société et vers la détérioration de l'espèce. Il a donc toujours (?) insisté sur la conservation des institutions existantes, soutenant que leur destruction ne ferait qu'oser les palliatifs en laissant les vices et substituer le brigandage à la corruption ! Il n'avait travaillé que pour sa patrie (genevoise) et pour les petits États constitués comme elle ; mais la mauvaise foi des gens de lettres et la sottise de l' amour-propre, qui persuade à chacun que c'est toujours de lui qu'on s'occupe, ont fait que les grandes nations ont pris pour elles ce qui n'avait été proposé que pour les petites. — Nous savons déjà ce qu'il en est de cette prétention tardive du publiciste et de cette illusion prétendue de ses lecteurs.

Quoi qu'il en soit de l'application aux uns ou aux autres du « grand principe » posé par Jean- Jacques, ce principe est en rapports étroits avec le caractère de son inventeur. — Et ceci prépare une fois encore, notons-le bien, le transfert de l'as-

sertion de la bonté naturelle du terrain politique sur le terrain psychologique et individuel. — En effet le peintre et l'apologiste de la Nature, aujourd'hui décriée et défigurée partout, ne saurait avoir tiré son idéal, son modèle moral et social d'autre part que de son propre cœur. Il n'a fait autre chose que de décrire la Nature humaine telle qu'il la sentait en lui-même. Or les préjugés dont il n'était pas subjugué, les passions ' factices dont il n'était pas tourmenté n'offusquaient point à ses yeux, comme aux yeux de tous les autres, les premiers traits du caractère de l'homme, universellement oubliés ou méconnus ! Une fois retracés par lui, ces traits si nouveaux mais si vrais, pouvaient trouver encore au fond des cœurs l'attestation de leur justesse. Jamais pourtant ils ne s'y seraient redessinés d'eux-mêmes si l'historien de la Nature n'eût commencé par ôter la rouille dont ils étaient revêtus. Une vie retirée et solitaire, un goût vif pour la rêverie et pour la contemplation^ l'habitude de rentrer en soi et d'y chercher dans le calme des passions (??), ces premiers traits disparus chez la multitude, ces diverses particularités pouvaient seules le conduire à les retrouver. En un mot, il fallait qu'un homme se fût peint lui-même avec sincérité pour nous montrer l'homme primitif (en réalité l'homme usé profondément dans son système de relations par la culture, car c'est cela que fut Jean- Jacques). Si l'auteur n'eût été tout aussi singulier que ses livres, il ne les aurait jamais mis au jour ! Où est-il présentement en effet cet homme de la nature qui vit vraiment de la vie humaine, qui, comptant pour rien V opinion d' autrui, se conduit uniquement d'après ses penchants et sa raison ! — Cet « et » est singulièrement abusif et il faudrait pourtant choisir entre ces deux mobiles, à peu près antagonistes, de l'action, puisque la raison contredit trop souvent les « penchants » et que Rousseau n'a jamais nié que ce ne fut le cas pour lui-même, plus que pour tout autre peut-être ! — Ce suprême sophisme qu'il place dans la bouche du Français devenu son lecteur attentif prépare la conclusion de ce dernier : « Si vous ne m'eussiez dépeint votre Jean- Jacques,

concède-t-il à Rousseau, j'aurais cru que Thomme naturel n'existait plus. — Il est,- répétera peu après son répondant, Vhomme de la nature et point du tout le monstre qu'on vous avait peint sous son nom I » En réalité l'auteur d'Héloïse et d'Emile, bien éloigné de l'homme primitif, était le produit, déjà moralement fort anémié, de la culture, et sa morale ne peut guère servir qu'à tonifier provisoirement, au prix du sacrifice de l'avenir social, les névropathes qui se reconnaissent en lui.

Ce n'en est pas moins ici ce que nous avons ailleurs appelé, en concordance avec P.-M. Masson, l'Immaculée Conception de Jean- Jacques, incarnation continuée et témoin irréfutable, par le fait même de son existence, de l'originelle bonté qu'il affirma. Il a cru, dit-il, la droiture et la vérité innées dans l'âme de ses semblables parce qu'elles l'étaient dans la sienne. « Les Français, avait-il indiqué dans son second Dialogue, ne peuvent comprendre la nature primitive de l'homme ; elle est trop loin de toutes leurs idées. C'est à force d'être naturelle que la conduite de Jean-Jacques est peu commune. Sur les autres hommes, leurs prévisions rencontrent souvent juste parce que ceux-ci sont tous conduits par V amour-propre et les passions factices qui en sont le cortège, surtout par ce vif intérêt prévoyant et pourvoyant qui les jette toujours loin du présent et qui n'est rien pour l'homme de la nature ! » Ni surtout pour le névropathe incapable d'effort ! Nous discernons mieux, grâce aux progrès récents de la psychologie expérimentale, que tout au contraire l' amour-propre de .Jean- Jacques, intensifié et raffiné par la maladie, a fait largement école et fourni des arguments fort appréciés à celui de ses fidèles. C'est pourquoi d'innombrables Français se sont inscrits en faux contre cette dernière appréciation psychologique de leur race : ils ont prouvé surabondamment au prophète genevois qu'ils étaient forts capables de le comprendre et de le suivre.

P.-M. Masson a montré que la mystique sociologie du xviii^ siècle avait dû préparer chez Rousseau quelques-unes

de ces idées de longue date ; il a en effet reproduit un bien curieux passage des œuvres de Glaville, moraliste de nuance chrétienne et fénelonienne, que Jean- Jacques lisait aux Charmettes avec édification vers 1737 : « N'attendez pas que la vicissitude des temps et la révolution des choses ramènent le règne de la droiture et du bon cœur. Le siècle d'or et l'esprit bienfaisant ne reparaîtront plus parmi les hommes. Il naît seulement, de temps à autre, quelque âme privilégiée, pour perpétuer dans le monde l'idée de ce qu'était la nature dans sa pureté (allusion chrétienne à l'état adamique de l'homme, sans nul doute). Ah, qu'il vous serait glorieux d'avoir une âme telle qu'on pût dire de vous que vous êtes comme chargé d'en haut du soin de justifier les intentions du Créateur quand il fit le monde, en montrant, par votre vertu, quelle était celle des premiers temps ! » Mais Glaville demande encore expressément de la vertu à qui prétendrait fournir cette justification du Créateur devant sa créature raisonnante, au lieu que Jean- Jacques se contente de la sensibilité romanesque et de la velléité attendrie parce qu'il n'y saurait apporter autre chose.

Le même investigateur attentif de La religion de Rousseau a bien vu que celui-ci ne pense nullement à se perdre en Dieu, selon l'aspiration du mysticisme rationnellement encadré, mais bien plutôt à résorber Dieu en soi, ce qui est le caractère des mystiques émancipés de tout frein expérimental ou rationnel. « J'aspire, a dit le prophète des temps nouveaux, au moment où, délivré des entraves du corps, je serai moi sans contradiction, sans partage et n'aurai besoin que de moi pour être heureux ! » Ce qui dicte à Masson ce commentaire : « Dans le paradis de Jean- Jacques, Dieu lui-même s'effacera discrètement pour laisser la place à Jean- Jacques... Quant à nous, qui pouvons pénétrer dans cette âme troublée, y. soupçonner je ne sais quelle folle adoration du Dieu qu'il croyait être sans y trouver jamais l'humble aveu du pécheur qui veut purifier sa misère par le repentir et l'appel de la grâce, nous restons hésitant devant ce christianisme étrange ! » Aboutis-

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sèment, selon nous, des hérésies féminines, romanesques de caractère et tendant au soulagement des névroses qui se sont développées dans la mystique chrétienne à l'issue du Moyen âge courtois.

Avant de quitter les Dialogues, indiquons qu'une bonne part en est remplie par de curieuses et très instructives divagations du malade sur le complot de « nos messieurs ». L'incohérence de ces plaintes forme un singulier contraste avec la sûreté de déduction qui se manifeste au contraire dans la plupart des thèses psychologiques dont nous venons de fournir un aperçu. Constatons par exemple une fois de plus quelle profonde blessure ont laissée, dans ce saignant amour-propre, les révélations du Sentiment des citoyens : « Il les avait mis sur la voie lui-même, écrit le père sans entrailles en parlant de ses anciens amis, par la déclaration d'une faute grave qu'il avait commise et dont il leur confia le secret sans nécessité !... Ils passèrent aisément de sa confidence à celle des complices de sa faute [Thérèse, sans nui doute, ou M^^^ Le Vasseur]... Ils gagnèrent tout ce qui l'entourait et firent la découverte que ce grand prêcheur de vertus n'était qu'un monstre, chargé de crimes cachés qui, depuis quarante ans, masquait l'âme d'un scélérat sous les dehors d'un honnête homme. A la faveur de ce premier fait, bien établi et suffisamment aggravé, tout le reste devint facile, et le public ne vit plus que du faste où il avait vu du courage.... de la forfanterie où il avait vu du désintéressement, du ridicule où il avait vu de la singularité !... Désormais détesté des bons pour ses œuvres, il l'est encore plus des méchants pour ses livres. »

Et voici quelques-unes des conséquences pratiques de cette haine universelle à son égard (illusion stupéfiante dans un homme qui, en réalité, était devenu comme une sorte de dieu sur terre pour une bonne partie de ses contemporains !) : « S'il entre en quelque lieu public, il est regardé comme un pestiféré... On lui répond par des mensonges, en éludant ses questions d'un ton si rude et si méprisant qu'il perd toute envie d'en faire... S'il cherche une chose, elle disparaît de

Paris. La populace le voit avec horreur ! Le bac ne passe pas pour lui. Les distributeurs de billets imprimés Tomettent avec la plus outrageante affectation î » Parfois, il essaye d'amener enfin ces divers persécuteurs à l'accusation précise qu'il réfuterait aussitôt sans effort : « Parlez haut, leur crie-t-il alors ! Parlez, traîtres que vous êtes ! Me voilà ! Qu'avez-vous à dire ! » Adjuration profondément inutile, car il n'obtient jamais de réponse. — Ce n'est pas qu'on n'affecte pour lui des attentions dérisoires. Et, par exemple, toutes les lettres qui lui sont adressées se terminent par des formules de ce genre : « Je suis, avec tous les sentiments qui vous sont dus, avec les sentiments les plus distingués, avec une considération très particulière, avec autant d'estime que de respect, votre serviteur ! » Tournures qui ont toutes été choisies à dessein amphibologiques et susceptibles de deux sens, l'un favorable en apparence, l'autre insultant en réalité; elles ne sont donc pas autre chose que des injures traîtreusement masquées ! On lui donne de l'encre qui est de l'eau (par bonheur, on n'a pas encore songé à le priver d'un bâton d'encre de Chine qu'il possède et qui lui permet de préparer ce dont il a besoin pour écrire I) On lui fait des aumônes déguisées afin de l'humilier davantage ; c'est ainsi que, chez les commerçants de son quartier, il sera mieux servi que le vulgaire pour la même somme ; une largesse qui, au fond, ne lui fait aucune économie, mais produit ce résultat que sa bassesse et la générosité de « nos Messieurs » circulent sur les lèvres du peuple ! Et si, impatienté de ces manèges, il se décide à changer de fournisseurs, nos Messieurs se frottent encore les mains car sa réputation de besogneux ne s'en répand que plus rapidement à travers la capitale.

Ces diverses manifestations de démence partielle culminent dans la scène navrante qu'il a cru devoir conter en appendice à son ouvrage et qui s'intitule : Histoire du précédent écrit ! Cet écrit, il avait décidé d'en déposer solennellement le manuscrit sur le maître-autel de Notre-Dame de Paris, parce qu'il voyait, dans une telle manifestation, le moyen d'en faire passer

les pages révélatrices sous les yeux du jeune roi Louis XVI. Ce fut le 21 février 1776 qu'il tenta cette démarche importante : il pénétra donc dans l'église à cet effet, mais constata seulement alors la présence d'une grille qui fermait de toute part l'accès du chœur et qu'il n'avait jamais remarquée jusque-là. Il en conclut vraisemblablement que nos Messieurs l'avaient fait poser tout exprès pour faire échec à son dessein libérateur I « D'autant plus frappé de cet obstacle imprévu que je n'avais dit mon projet à personne, je crus, dans mon premier transport, voir concourir le ciel même à l'œuvre d'iniquité des hommes... Je fus saisi d'un vertige comme un homme qui tombe en apoplexie et ce vertige fut suivi d'un bouleversement de tout mon être tel que je ne me souviens pas d'en avoir jamais éprouvé un pareil ! L'église ne parut avoir tellement changé de face que, doutant si j'étais bien dans Notre-Dame, je cherchais avec effort à me reconnaître. ...Me livrant à toute mon agitation, je courus le reste du jour, errant de toutes parts sans savoir ni où j'étais, ni où j'allais, jusqu'à ce que la lassitude et la nuit me forcèrent de rentrer chez moi, rendu de fatigue et presque hébété de douleur ! »

LES RÊVERIES DU PROMENEUR SOLITAIRE. — RETOUR VERS LA TRADITION RATIONNELLE DU CHRISTIANISME

Après le paroxysme d'agitation morbide qui se marque dans les Dialogues, il semble que le patient ait éprouvé une certaine rémission de son mal, une demi-détente de ses nerfs exaspérés. Car les Rêveries du Promeneur solitaire, écrites pendant les

derniers mois de 1777 et les premiers de 1778, sont d'un accent beaucoup plus apaisé. Certes, le « complot » reste toujours à l'arrière-plan d^ méditations du promeneur, mais il parvient à en détourner presque entièrement sa pensée synthétique pour la reporter sur des objets attrayants ou sur des réflexions calmantes. Le Quiétisme, en son fond si follement orgueilleux, des Dialogues se fait moins écouter de lui désormais ou revêt tout au moins un aspect plus orthodoxe sous sa plume. Dans cette âme, si longtemps ravagée de tempêtes émotives, on constate le réafïleurement tardif d'un christianisme à peu près traditionnel et de nouveau suffisamment rationnel en ses vagues suggestions de confiance. Des anecdotes moralisatrices alternent dans ces morceaux avec des psaumes discrètement plaintifs. Çà et là se détachent quelques-unes des plus belles pages que nous ait léguées la poésie romantique. Le tout forme un amalgame attachant qui incline à la sympathie, à la compassion pour l'auteur. — Nous y chercherons, pour notre part, quelques indications dernières sur un état d'esprit si intéressant à scruter, en conséquence de ses incalculables répercussions dans la pensée moderne.

La première Promenade nous montre la lypémanie toujours installée à demeure, mais désormais plus facilement tolérée dans un cerveau qui renonce à se débattre vainement contre ses propres chimères. « Depuis quinze ans que je suis dans cette étrange position, elle me paraît encore un rêve. J'imagine toujours qu'une indigestion me tourmente, que je dors d'un mauvais sommeil et que je vais me réveiller, bien soulagé de ma peine, en me retrouvant avec mes amis. Oui, sans doute, il faut que j'aie fait, sans que je m'en aperçusse, un saut de la veille au sommeil ou plutôt de la vie à la mort ! Tiré, je ne sais comment de l'ordre des choses, je me suis vu précipité dans un chaos incompréhensible où je n'aperçois rien du tout... Pouvais-je supposer qu'un jour... je serais tenu sans doute pour un monstre, un empoisonneur [souvenir de Trye ?] un assassin, que je deviendrais l'horreur de la race humaine, le jouet de la canaille, que toute la salutation que

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me feraient les passants serait de cracher sur moi ? » Il indique cependant que depuis deux mois, le calme est rentré dans son cœur. Il n'attend même plus que justice soit rendue à sa mémoire après sa mort, car des corps trop puissants, les médecins, et surtout les Oratoriens le poursuivront éternellement de leur haine. Il ne lui reste donc plus rien à espérer ni à craindre en ce monde, et désormais l'y voilà tranquille, au fond de l'abîme, pauvre mortel infortuné, mais impassible comme Dieu même! — Ce qui est identique à l'aboutissement de l'opération divine, dans la conception quiétiste des rapports du Créateur avec sa créature élue.

La seconde Promenade raconte et commente un accident survenu quelques mois plus tôt au déambulateur solitaire. Renversé à la descente de Ménilmontant par un grand chien danois qui courait devant le carrosse de M. de Saint-Fargeau, il fut assez éprouvé de sa chute. Son habituel visiteur de ce temps, Corancez, nous apprend qu'il supporta d'abord assez gaiement cette mésaventure. « L'accident avait été occasionné par un chien, écrit ce témoin des dernières années du malade. Il n'y avait pas moyen de lui prêter des vues malfaisantes et des projets prémédités. Dans cet état, Rousseau restait ce que, naturellement, il était lorsque la corde de ses ennemis n'était point en vibration. » Par malheur, on commenta dans Paris l'événement et le blessé souffrit beaucoup plus de ce qu'il imagina tout aussitôt sur ces commentaires que de ses nombreuses contusions, écorchures ou foulures. C'est pourquoi, revenant sur l'incident dès le début de ses Rêveries, il a souligné ces rumeurs fâcheuses, et il en a conclu que tant d'inimitiés, s' accumulant sur sa tête, ne sauraient lui avoir été infligées qu'en vertu d'une décision très particulière et très personnelle d'En-Haut : « Je ne puis, dit-il, m'empêcher de regarder désormais comme un de ces décrets du Ciel impénétrables à la raison, la même œuvre que j'envisageais jusqu'ici que comme un fruit de la méchanceté des hommes ! » Telle fut aussi l'interprétation tonificatrice de Mme Guyon dans des circonstances analogues. « Cette idée.

achève en effet le promeneur, loin de m' être cruelle et déchirante, me console, me tranquillise et m'aide à me résigner. Je ne vais pourtant pas si loin que saint Augustin qui se fût consolé d'être damné si telle eût été la volonté de Dieu ! » — C'est ici, remarquons-le encore, l'épreuve divine suprême des Quiétistes, le consentement à la damnation. Sans remonter jusqu'à Augustin, ils assuraient que François de Sales en personne avait offert ce consentement au Rédempteur dans l'église parisienne aujourd'hui disparue de Saint-Étiennedes-Grès ; mais le christianisme rationnel protestait non sans raison contre l'orgueil immense qui se dissimule trop souvent derrière un pareil dédain des châtiments de la justice céleste. Sans vouloir abuser de ces rapprochements occasionnels, ils méritent d'être notés au passage. « Ma résignation, achève Rousseau, vient d'une source moins désintéressée, il est vrai, mais non moins pure, et plus digne, à mon gré, de l'Être parfait que j'adore. Dieu est juste. Il veut que je souffre et il sait que je suis innocent Voilà le motif de ma confiance; mon cœur et ma raison me crient qu'elle ne me trompera pas ! » En d'autres termes, il fait son purgatoire ici-bas, toujours comme les Quiétistes, mais il ne reconnaît plus comme eux qu'il l'a mérité.

La troisième Promenade est importante en ce qu'elle fournit une sorte de complément aux Confessions, l'auteur y revenant avec complaisance sur les souvenirs de sa rêveuse jeunesse : « J'appris, dit-il, de bonne heure, par l'expérience, que je n'étais pas fait pour vivre dans le tourbillon du monde et que je n'y parviendrais jamais à l'état dont mon cœur sentait le besoin. Cessant donc de chercher parmi les hommes le bonheur que je sentais n'y pouvoir trouver, mon ardente imagination sautait déjà par-dessus l'espace de ma vie à peine commencée, comme sur un terrain qui m'était étranger, pour se reposer dans une assiette tranquille où je pusse me fixer. » Il s'est donc pris de bonne heure à étudier de près son propre caractère, mais en vue de se connaître et non point pour parler savamment de la nature humaine. Il s'est préoccupé

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surtout de discerner la véritable fin de la vie, et son éducation, constamment religieuse, lui facilitait une pareille recherche. Devenu catholique à la suite des circonstances que l'on sait, il s'était attaché sincèrement à cette foi nouvelle ; les instructions aussi bien que les exemples (?) de M"^^ Warens l'avaient ensuite confirmé dans cette disposition de son cœur : « La solitude champêtre où j'ai passé la fleur de ma jeunesse, l'étude des bons livres à laquelle je me donnais tout entier renforcèrent auprès d'elle mes dispositions naturelles aux sentiments affectueux [en matière de religion] et me rendirent dévot presque à la manière de Fénelon. »

Il est toutefois certain que, plus tard, lorsqu'il fut amené à vivre dans la société des « philosophes » modernes, ces froids prédicateurs d'athéisme, il sentit sa foi s'ébranler pour un temps. Mais leur prétendue philosophie ne tarda guère à le rebuter, car il lui en fallait une qui fût faite à sa mesure : « Je ne doute point, il est vrai, que les préjugés de l'enfance et les vœux secrets de mon cœur n'aient fait pencher la balance du. côté le plus consolant pour moi... Ce que j'avais le plus à redouter au monde, dans la disposition où je me sentais, était d'exposer le sort éternel de mon âme pour la jouissance des biens de ce monde, qui ne m'ont jamais paru d'un grand prix... Je vis que je donnais aux insensés jugements des hommes et aux petits événements de cette courte vie beaucoup plus d'importance qu'ils n'en avaient; que, cette vie, n'étant qu'un état d'épreuve, il importait peu que ces épreuves fussent de telle ou telle sorte pourvu qu'il en résultât l'effet auquel elles étaient destinées et que, par conséquent, plus les épreuves étaient grandes, fortes, multipliées, plus il était avantageux de les avoir soutenues... dans la certitude du dédommagement grand et sûr. » Et il achève sur un acte de foi sans conditions ni réserves : « Tombé dans la langueur et l'appesantissement de l'esprit, j'ai oubhé jusqu'aux raisonnements sur lesquels je fondais ma croyance et mes maximes, mais... je m'y tiens désormais. Heureux si, par mes progrès sur moi-même, j'apprends à sortir de la vie non meilleur.

car cela n'est pas possible^ mais plus vertueux que je n'y suis entré ! » Mélange d'orgueil mystique sans bornes et d'heureuses réminiscences du christianisme rationnel qui façonna son enfance puis, jusqu'à un certain point, sa studieuse jeunesse.

La quatrième Promenade est une dissertation, assçz sophistique çà et là, sur le mensonge, que l'auteur condamne, dit-il, par principe et pratique par tempérament. Il avoue, en particulier, quelques embellissements dans les portions érotiques ou romanesques de ses Confessions. « La mémoire me manquait..., j'en remplissais les lacunes par les détails que j'imaginais en supplément de mes souvenirs mais qui ne leur étaient jamais contraires. J'aimais à m'étendre sur les moments heureux de ma vie et je les embellissais quelquefois des ornements que de tendres regrets venaient me fournir. Je disais les choses que j'avais oubliées comme il me semblait qu'elles avaient dû être... comme elles avaient été peut-être en effet, jamais au contraire de ce que je me rappelais qu'elles avaient été... J'avais tort, parce qu'orner la vérité par des fables, c'est en effet la défigurer, etc.. » La première partie de l'aveu n'en est pas moins un plaidoyer adroit en faveur de ce tort, assez véniel il faut en convenir.

Il interroge plus sévèrement sa conscience stir un mensonge récent qui lui fut suggéré par une question banale mais portant sur le point le plus douloureusement vulnérable de son immense orgueil moral, par une interrogation qui se rapportait à ses enfants. Il assistait peu auparavant, dit-il, à un dîner « en manière de pique-nique » chez une « restauratrice » dont la fille, nouvellement mariée et en état de grossesse, lui demanda, assurément sans penser à mal, s'il avait jamais eu des enfants ? Il ne manqua pas de voir une insulte préméditée dans cette marque de politesse et, comme il l'avait fait jadis dans son édition parisienne du Sentiment des citoyens, il répondit par la négative, mais en rougissant jusqu'aux yeux, indique- t-il. Sa formule de dénégation fut qu'il n'avait pas eu ce bonheur ! Il ajoute que, deux minutes après, lui vint à l'esprit la réponse qu'il aurait dû faire, à l'en croire, et cette

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réponse est la suivante : « Voilà une question peu discrète de la part d'une jeune femme à un homme qui a vieilli garçon ! » Or il était marié depuis dix ans à cette date et la jeune femme n'avait aucun motif de savoir qu'il avait vieilli garçon : c'eût été répondre à une amabilité par une grossièreté, sans se montrer beaucoup plus sincère. Même après réflexion et en usant de ce qu'on appelle l'esprit de l'escalier, il était donc loin d'avoir trouvé la répartie qui lui aurait épargné le devoir de parler vrai. — Ce devoir, il ne le remplit pas davantage vers le même temps vis-à-vis de Bernardin de Saint-Pierre, son confident préféré, auquel il déclara n'avoir jamais été père : ce qui était plus exact moralement que matériellement. Mais du moins la protestation de sa conscience qu'il consigne dans ses Rêveries témoigne-t-elle de son retour insensible vers une attitude morale plus rationnelle en effet que celle dont ses précédents écrits nous avaient donné le spectacle.

La cinquième Promenade est une description, justement célèbre, du séjour de Rousseau dans l'île Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne. — La sixième développe une méditation sur la haine et sur les circonstances particulières qui ont préservé l'auteur de ce sentiment condamnable. Nous savons qu'il l'a mainte fois exprimé comme sien cependant, le plus souvent vis-à-vis de certaines classes sociales, mais parfois aussi à l'égard d'individus en particulier, tels que Voltaire. Comme George Sand, il étend ici sur sa vie entière les dispositions de sa vieillesse, à certains points de vue apaisée. « Je ne hais point les hommes, expose-t-il cette fois, parce que je ne saurais haïr, mais je ne puis me défendre du mépris qu'ils méritent, ni m'abstenir de le leur témoigner... L'orgueil, peutêtre, se mêle encore à ces jugements. Je me sens trop au-dessus d'eux pour les haïr ; ils ne peuvent m'intéresser tout au plus que jusqu'au mépris... Je m'aime trop moi-même pour pouvoir haïr qui que ce soit ; ce serait resserrer, comprimer mon existence et je voudrais pouvoir l'étendre sur tout l'univers. » Fût-ce par la prise de possession affective ! Suprême aveu d' « impérialisme » final qui nous paraît précieux à recueil-

lir chez ce trop fréquent simulateur d'altruisme attendri.

La septième Promenade traite des attraits de la botanique et des coiitumières herborisations du promeneur ; la huitième est une nouvelle investigation de son caractère qui n'apporte pas de renseignements bien nouveaux à ses historiens : sauf cette remarque que son amour-propre se développa grandement tandis qu'il vivait dans le monde. Il en avait peut-être encore moins qu'un autre, estime-t-il, mais il en avait prodigieusement malgré tout ! Cette significative expérience ne l'empêche pas de proclamer qu'il n'a jamais eu beaucoup de pente vers cette passion factice à laquelle il substitua donc sans grand effort le paisible amour de soi dès qu'il fut rentré dans l'ordre de la nature après avoir secoué le joug pesant de l'opinion ! — La neuvième Promenade débute par un retour sur la question des enfants, puis raconte un aimable épisode de ses courses quotidiennes en banlieue : le théâtre en est, cette fois, le parc public qui s'étendait autour du château de La Muette. — Le dixième morceau du recueil, commencé le 12 avril 1778, ne fut jamais achevé : l'auteur y revenait sur le souvenir de M"^^ de Warens, en ce cinquantième anniversaire de leur première rencontre. Ce sont les derniers mots qui soient tombés de sa plume.

CONCLUSION

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