Jean-Jacques Rousseau et ses visiteurs
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r ET SES VISITEURS.
RotTt.VckOQ
le cahier aulhentique oîi l'auteur justement trace, de sa propre maÏD, l'histoire de ses relations avec le philosophe du Contrat social. C'est donc à M. Louis Fochier, dont la modestie égale le savoir, cpie le monde des lettres doit témoigner sa meilleure reconnaissance pour celte précieuse trouvaille, que nous sommes heureux de l'aire connaître ici. C'est, croyons-nous, la première fois qu'elle voit le jour dans une revue parisienne. M. Champagneus raconte les faits qui l'intéressent, sous forme de lettres â un ami. Nous lui laissons !a parole.
Je ne t'ai rien dit encore, mon ami, d'une circonstance à laquelle ta curiosité attachera quelque prix : c'est du voyage et du séjour que Jean-Jacques Rousseau a fait à Bourgoin.
8 Comme rien de ce qui intéresse ce grand homme ne sau- I rait être indifférent, je vais réunir dans cette lettre en qui s passé sous mes yeux. Tu y verras Rousseau quelquefois en 1 robe de cliainbre, et sans cesser de le respecter, tu le plaiii- I dras sur les erreurs que sa trop grande sensibitilé lui faisait I commettre.
il Après son voyage d'Angleterre, les courses et les stations 1 qu'il avait faites çâ et là en France et en Suisse, il s'arrêta 1 eofin à Bourgoin oii il crut pouvoir faire un établissement pour I le regte de sa vie. II arriva dans cette petite ville le 14aoûH768.r Les relations d'amitié qu'il avait eues avec un de mes oncles,! à Paris, le portèrent â rae voir et à me témoigner de la oon- 1 fiance. J'en profitai pour le déterminer à préférer Bourgoin àl tous ies autres pays, qui se disputaient l'honneur de le pos séder.
« Je l'accompagnais assez souvent dans ses promenades. . faisait alors de la botanique son occupation et son délasse-l ment ; une plante, un brin d'herbe dans ses mains, donnaient! lieu à la conversation la plus intéressante, et le temps que jel passais avec lui s'écouiait toujours trop vile.
» Je me rappelle que dans une de nos courses d'herborisa-l lion, ayant aperçu une plante qu'il n'avait pas vue depuis trësl longtemps, il se met â genoux, la cueille, ta porte à sa bouche,! lui donne des baisers, et lui fait les mômes caresses qu'aurait»
ip
« Parmi les femmes enthousiastes de Rousseau, je te citerai une Provençale, épouse du gouverneur de Marseille, Pille. Elle fit un voyage de soixante lieues pour le voir. Un de mes amis de Lyon l'accompagnait, et je leur procurai une entrevue. Elle fut toute de feu de la part de la femme, et de glace de la part de Rousseau.
« Malgré cela, je fus comblé de remerciements de la part de l'admiratrice de Jean-Jacques. Ce n'était pas un homme pour elle, mais une divinité. Elle me fit promettre de correspondre avec elle, et de l'entretenir de l'objet de ses vœux. Je lui tins parole, et ce commerce eut lieu aussi longtemps que Rousseau resta dans mon voisinage. Je suis fâché de n'avoir pas sous ma main les lettres de cette femme ; je t'en citerais quelques fragments qui te prouveraient la supériorité de ce sexe sur les hommes en matière de sentiments, et dans la façon de les exprimer. »
Il est regrettable que ces lettres de M*"* Pille ne nous soient pas parvenues. Elles constitueraient un document plein d'éloquence pour le psychologue, et pourraient être classées à côté de celles de M"" d'Èpinay, d'Houdetot, maréchale de Luxembourg, duchesse de Montmorency, comtesse de Boufflers, marquise de Créqui, duchesse de Saxe-Gotha, de Verdelin, etc., etc. La correspondance si touchante et si affectueuse de ces femmes charmantes avec Rousseau est peut-être, comme nous le disons plus haut, la preuve la plus éclatante de son prestige et de sa gloire. Quel écrivain, quel homme reçut jamais de pareilles épîtres! M. Champagneux poursuit ainsi :
« Rousseau n'a eu d'attachement à l'épreuve du temps que :;1
pour sa femme. Cependant beaucoup de gens l'ont jugée peu digne de fixer le choix et la constance de l'auteur d'Hé/oîse. Lui-même ne s'aveuglait pas sur son compte ; c'est ainsi qu'il en trace le portrait dans ses Confessions : « Je voulus former « son esprit, j'y perdis ma peine. Je ne rougis pas d'avouer « qu'elle n'a jamais bien su lire, quoiqu'elle écrive passable- « ment. Quandj'allailogerdanslaruedesPetits-Champs, j'avais « vis-à-vis mes fenêtres un cadran sur lequel je m'efforçai, pen- « dant plus d'un an, à lui faire connaître les heures ; à peine les
14 jeau-jagques rousse au
« connaît-elle encore à présent. Elle n'a jamais pu suivre Tordre « des douze mois de l'année, et ne connaît pas un seul chiffre, « malgré les soins que j'ai pris pour les lui montrer. Elle ne sait « ni compter l'argent, ni le prix d'aucune chose. Le mot qui lui a vient le plus souvent en parlant est souvent l'opposé de celui « qu'elle veut dire. Autrefois, j'avais fait un dictionnaire de ses « phrases, pour amuser M™* de Luxembourg, et ses quiproquos a sont devenus célèbres dans les sociétés où j'ai vécu. »
(c Et voilà celle, reprend M. Champagneux, qui a possédé un cœur que tant d'autres femmes du plus grand mérite se seraient disputé ! Mais on cessera d'être surpris de ce rare attachement, quand on connaîtra ce que cette femme faisait pour l'obtenir. Rousseau avait des infirmités, et il en éprouvait de temps en temps des atteintes cruelles ; c'est dans ces moments surtout que sa maîtresse lui prodiguait ses soins.
« Elle souffrait réellement des maux de Rousseau ; les larmes qu'elle versait, sa patience que rien ne rebutait, avaient amené le cœur de Jean-Jacques à la plus intime confiance. D'ailleurs, un grand homme ne Test pas toujours en robe de chambre ; il se lasse d'être toujours en représentation, et devient avec plaisir un être fort ordinaire au coin de son feu.
« C'est là que l'âme de Rousseau, s'abaissant au niveau de celle de sa maîtresse, jouissait véritablement, et sans la moindre inquiétude. Les plus petits détails intéressaient l'auteur du Contrat social, 11 prenait plaisir à l'entendre raconter les petites historiettes du voisinage, et recevait irrévocablement les impressions qu'elle voulait bien lui donner, au point qu'elle en est devenue l'épouse, comme je te l'ai raconté.
« L'aveugle confiance qu'il eut en ses rapports fut cause de brouilleries fréquentes avec ses voisins, ce qui lui fit changer souvent de domicile. C'est à la même cause qu'il faut attribuer son départ de notre contrée. Thérèse se brouilla avec une femme de chambre de son hôtesse, M"* de Césarges. 11 ne tarda pas à regarder celle- ci comme une affidée de ses ennemis, chargée d^examiner sa conduite et de le retenir prisonnier chez elle, sous les apparences de la liberté.
a Dès que Rousseau s'était déplu dans un lieu, il avait une
impatience inconcevable de le fuir. Cette impatience Tempê-
chait de calculer de sang-froid les avantages et les inconvé- /.
nients de la nouvelle demeure qu'il se choisissait, et de là
venait l'inconstance qu'on lui a reprochée. » t
Fatigué des tracasseries de la province, Jean-Jacques se décida à revenir à Paris, en juin 1770. M. Champagneux regretta profondément le départ du grand homme, et resta fier de l'avoir connu. Lorsque, à son tour, il vint dans la grande cité, ■
il n'oublia pas de l'aller voir, et c'est même à Paris qu'il écrivit la longue lettre que nous reproduisons dans cette v
étude.
« En quittant le voisinage de Bourgoin, Rousseau vint habiter Paris. Je l'y vis en 1775; il me reçut, ainsi que sa ;
femme, avec affection, dans son logement, rue Plâtrière. Il copiait habituellement de la musique. Dès la seconde visite, il me demanda la permission de continuer son travail, dont il me :
dit qu'il était obligé de se faire une ressource pour vivre. 11 '•
notait et causait tout à la fois; mais quand j'avais le talent d'amener la conversation sur des sujets qui piquaient sa curiosité, ou qui flattaient son cœur, adieu règle et notes; il oubliait tout cela pour se livrer à l'expansion de ses idées.
« Ayant vu qu'il tenait sur la fenêtre, hors de la croisée, des grains, des miettes de pain, de l'eau, je lui demandai pourquoi ces objets étaient là. Il me dit que c'était pour de braves voisins qu'il aimait beaucoup. Ces voisins étaient les moineaux du quartier. Quelques-uns étaient si familiers qu'ils entraient dans l'appartement. « J'adoucis les animaux, me dit- « il en soupirant, et je n'ai pu adoucir les hommes! » Et un moment après : « Ce n'est pas que je n'aie à me plaindre des « moineaux ; quand les halles sont ouvertes, et qu'ils y trouvent « à manger, je les vois peu; c'est le besoin qui les ramène. « Mais il faut aimer ses amis avec leurs défauts. »
(( Voilà, mon bon ami, ce que j'avais à te dire sur le plus grand homme des siècles modernes ; je ne sais pas même s'il convient d'en excepter les siècles anciens. Son savoir l'a égalé aux plus grands écrivains ; il les a effacés par ses vertus.
4 JEANr-JAGQUES ROUSSEAU
pu exciter une maîtresse qu'il n'aurait pas vue depuis le même temps. Mais ses empressements furent de courte durée. Le champ que nous parcourions était jonché des mêmes fleurs, et ses pieds foulèrent bientôt et sans attention la plante pour laquelle je venais de le voir à genoux.
« Je me souviens encore que, ce même jour, nous fîmes une assez longue course, et que nous étant trouvés à côté de ma campagne, je l'engageai à visiter mon jardin.
« Pendant que nous le parcourions, un de ceux qui nous avaient accompagnés me demanda à goûter. Aussitôt un repas champêtre nous est servi. Cet impromptu charme Rousseau. La simplicité des mets, la liberté qu'inspirait la campagne, la sérénité du ciel, le chant des oiseaux, excitèrent sa gaieté et son appétit. Le plaisir brillait dans ses yeux ; son âme s'ouvrit à la plus intime confiance, et nous eûmes véritablement avec nous l'auteur d'Héloïse, d'Emile et du Contrat social.
« Rousseau était arrivé seul àBourgoin. Peu de jours après, nous revenions ensemble de la promenade ; je raccompagnai jusqu'à son logement. Avant d'entrer, une femme lui saute au cou, l'embrasse, en est embrassée ; des larmes coulent de leurs yeux, et pendant un quart d'heure que dura cette scène attendrissante, je n'entendis prononcer par Rousseau qiie ces mots : « Ah ! ma sœur ! »
« Je le vis le lendemain. 11 me laissa croire que c'était sa sœur ; il l'appelait M"® Renou, et c'était ainsi qu'il se faisait appeler lui-même.
« Le 29 du même mois, il me convie à dîner pour le lendemain; il fait la même invitation à M. de Rosière, capitaine d'artillerie, mon cousin. Il nous prie de nous rendre chez lui une heure avant le repas. Nous devançâmes le moment indiqué. Rousseau était paré plus qu'à l'ordinaire; l'ajustement de M*^'' Renou était aussi plus soigné. Il nous conduit l'un et l'autre dans une chambre reculée, et là, Rousseau nous pria d'être témoins de l'acte le plus important de sa vie ; prenant ensuite la main de M'^*' Renou, il parla de l'amitié qui les unissait ensemble depuis vingt-cinq ans, et de la résolution où il était de rendre ces liens indissolubles parle nœud conjugal.
ET SES VISITBDRS. 5
<t II demanda à M"* Renou si elle partagent ses sentiments, et sur un oui prononcé avec le transport de la tendresse, Rousseau, tenant toujours la main de M"° Renou dans la sienne, prononça un discours où il fit un tableau touchant des devoirs du mariage, s'arrêta sur quelques circonstances de sa vie, et mit un intérêt si ravissant à tout ce qu'il disait, que M'" Renou, mon cousin et moi versions des torrents de larmes commandées par raille sentiments divers, où sa chaude éloquence nous entraînait; puis, s'élevant jusqu'au ciel, il prit un langage si sublime qu'il nous fut impossible de le suivre. S'ape> cevant ensuite de la hauteur où il s'était élevé, il descendît peu k peu sur la terre, nous prit h témoins des serments qu'il faisait d'être l'époux de M"° Renou, en nous priant de ne jamais les oublier.
« Il reçut ceux de sa maîtresse ; ils se serrèrent mutuellement dans leurs bras. Un silence profond succéda à cette scène attendrissante, et j'avoue que jamms de ma vie mon âme n'a été aussi vivement et aussi délicieusement émue que par le discours de Rousseau.
« Nous passâmes de cette cérémonie au banquet de noce. Pas un nuage ne couvrit le front du nouvel époux ; il fut gai pendant tout le repas, chanta au dessert deux couplets qu'il avait composés pour son mariage, résolut dès ce moment de se fixer à Bourgoîu pour le reste de ses jours, et nous dit plus d'une fois, h mon cousin et à moi, que nous étions pour quelque chose dans le parti qu'il prenait,
« J'ai dit que le jour de l'arrivée de M"° Renou, il me donna à entendre qu'elle était sa sœur ; il se rappela ce mensonge, et en demanda pardon. »
Dans la correspondance de Rousseau, on ne trouve qu'une seule lettre où il parle de son mariage avec Thérèse. Cette lettre, adressée à son ami Lalliaud, est datée de Rourgoin, 31 août t768. Elle ne fait que confirmer le récit de M. Champagneux. Nous y relevons notamment ce passage :
« Cet honnête et saint engagement a été contracté dans toute la simplicité, mais aussi dans toute la vérité de la nature, en présence de deux hommes de mérite et d'honneur :
Tun officier d'artillerie et fils d'un de mes anciens amis du bon temps, c'est-à-dire avant que j'eusse aucun nom dans le monde ; et l'autre, maire de cette ville (de Bourgoin) et proche parent du premier. Durant cet acte si court et si simple, j'ai vu fondre en larmes ces deux dignes hommes, et je ne puis vous dire combien cette marque de bonté de leurs cœurs m'a attaché à l'un et à l'autre... »
Voilà donc Jean-Jacques marié ; sa liaison avec Thérèse Levasseur était régularisée. Il vivait en paix à Bourgoin, et paraissait heureux, lorsqu'un incident futile, quelque peu bizarre, comique même, et dont un autre aurait souri, vint troubler sa quiétude. Écoutons M. Champagneux :
« Je continuai à voir fréquemment Rousseau après son mariage, et il m'honorait de marques continuelles d'amitié. Étant allé un jour le prendre pour la promenade, je le trouvai inquiet et rêveur. J'en fus ému, il s'en aperçut, et me confia la cause de son chagrin.
« L'avocat Bovier{l) venait de lui écrire de Grenoble que le nommé Thevenin, garçon chamoiseur, réclamait quinze livres qu'il disait avoir prêtées à Rousseau quelques années auparavant, et lorsque, disait Thevenin, Rousseau se faisait appeler le voyageur perpétuel, Bovier ofTrait de lui rembourser cette sonune, si Rousseau l'en chargeait.
« Jamais l'amour-propre de l'auteur à! Emile ne fut blessé comme dans cette occasion. Rousseau emprunter quinze livres ! Et d'un garçon chamoiseur ! Rousseau n'avait pas rendu cette somme ! Une telle conduite ne pouvait être celle d'un homme qui refusait et foulait aux pieds les libéralités des rois. Rousseau ne vit dans cette imputation que de nouvelles trames ourdies par ses ennemis pour le persécuter, et il considéra l'avocat Bovier comme un des agents de la persécution.
« Pour connaître les fils de cette calomnie et la repousser, il convenait d'aller à Grenoble. Mais, faire ce voyage seul, c'était pour Rousseau une entreprise pénible. Je vois son embarras,
(1) Cet avocat Bovier avait accueilli Rousseau à Grenoble, et le connaissait particulièrement.
et j'offre de l'accompagner ; il me saute au cou, accepte ma proposition et pleure de joie. ^
« Nous nous mettons en route le lendemain dans mon ca- : '^ briolet, et nous voilà à causer ; c'est-à-dire moi à écouter ce •. • grand homme, qui me fit tellement oublier le temps que nous ;. passâmes pour faire dix lieues, qu'en arrivant à Grenoble il y. me semblait que je venais de monter en voiture. ,v
« Ce fut en me racontant quelques anecdotes de sa vie qu'il [ ,■ captiva et transporta mon âme. Oh ! mon ami, que Rousseau k était supérieur aux autres hommes I Quelle connaissance lui y fut étrangère ? Quelle vertu n'a-t-il pas possédée ? La lecture de 'J ses ouvrages enchante, mais sa conversation intime était la source de sentiments plus délicieux.
U( On ne me connaît pas, disait-il en me serrant la main, ^ « ou du moins, les méchants me défigurent et sont accueillis, i . « On me rendra justice un jour, mais ce ne sera qu'après ma ■ « mort ! On m'élèvera alors des statues, mais elles ne sous- ■: « trairont pas mes concitoyens à la honte de m'avoir perse- ■' « cuté... Vous qui êtes bon, ajoutait-il les larmes aux yeux, ; (( qui êtes venu à mon aide quand tout le monde m'oublie ou i ' « m'outrage, vous n'aurez pas à vous repentir de ces senti-c< ments, et ce ne sera pas un titre vain que d'avoir été l'ami ! « de Jean-Jacques ! » ! ,
<r Mes expressions rendaient mal les divers sentiments quijl se pressaient dans mon cœur; mais mon embarras naissait de j leur énergie même, et ce fut un langage éloquent auprès dej
mon compagnon de voyage... »
Avec le pressentiment d'un noble orgueil, de cet orgueil quel- Corneille ne craignait pas d'avouer, Rousseau ne se trompaiti pas et devinait de quelle gloire, grandissante toujours, son; nom serait environné dans l'avenir.
Quels hommages, en effet, après sa mort ! C'est d'abord son: tombeau, dans l'île des Peupliers, à Ermenonville, qui devient un lieu de pèlerinage pour tous les penseurs de la fin du dix| huitième siècle, pour les jeunes époux, les amants, les mères^ C'est son souvenir évoqué sans cesse dans les discours retenu
tissants des tribuns des grandes assemblées de la Révolution. C'est la Convention décrétant que ses cendres seraient ramenées au Panthéon, quune statue lui serait élevée sur une des places de Paris, que sa veuve recevrait une pension. .. Ce sont ses œuvres paraissant et se multipliant à Paris, à Londres, à Genève, à Berlin, à Vienne, dans des éditions superbes !
Quand il n'est plus, tous ceux qui ont connu Rousseau, qui lui ont parlé, qui ont reçu ses lettres, sont fiers d'avoir été admis dans son intimité, et on les interroge avec une respectueuse curiosité sur le grand homme.
« Ce ne sera pas un vain titre que d'avoir été l'ami de Jean- Jacques ! » Quelle preuve plus saisissante en donner que ces quelques extraits que nous publions ici et que nous avons choisis, entre beaucoup d'autres, parce qu'ils sont peu connus ? Il y a une preuve plus éloquente pourtant, ce sont les lettres nombreuses, volumineuses même, adressées à l'écrivain delà Nouvelle Héloïse par les femmes les plus séduisantes de son temps, et qu'on ne peut lire sans un tendre regret de ne point les avoir connues...
Nous avons laissé Rousseau et M. Champagneux voyageant sur la route de Grenoble. Reprenons le récit de ce dernier.
« Notre premier soin, dit-il, en arrivant à Grenoble, fut de voir Bovier et de lui demander Thevenin. Il promit de l'envoyer à notre auberge, et, en effet, ce prétendu créancier parut une demi-heure après. A peine eut-il considéré Rousseau et connu ses reproches, qu'il avoua ne l'avoir jamais vu, encore moins lui avoir prêté de l'argent. II ajouta qu'ayant ouï parler de lui lors de son dernier séjour à Grenoble, comme d'un voyageur qui parcourait le monde, et ayant réellement prêté IS livres à quelqu'un qui prenait le nom de voyageur perpétuelj il avait cru que Rousseau pourrait bien être son emprunteur, et qu'il s'en était expliqué ainsi à quelques personnes de la ville ; mais que voyant aujourd'hui son erreur, il s'empressait d'en convenir et de lui faire ses excuses.
« Nous pressâmes Thevenin par beaucoup de questions pour savoir s'il parlait sincèrement, ou si, au contraire, il
n'était pas poussé par des ennemis secrets. Ses réponses m'ayant confirmé de plus en plus quil était de bonne foi, je dis à Rousseau qu'il fallait lui pardonner son imprudence, et je devins, en quelque sorte, l'avocat du stupide Thevenin.
« Je n'eus pas plutôt fait paraître cet intérêt, dicté par la pitié, que j'aperçus un changement subit sur le visage et dans les paroles de Rousseau. Je compris, mais trop tard, la faute que je venais de commettre. Pour m'être livré trop promptement aux mouvements de mon cœur, je m'étais perdu sans sauver Thevenin.
« Que fallait-il donc faire pour échapper à ses soupçons ? Le voici : si, au lieu d'excuser Thevenin , je l'eusse pris au collet, et que, l'abattant aux pieds du trop sensible Jean-Jacques, je lui eusse dit : « Malheureux, vois le grand homme « que tu as offensé ! Ton crime est impardonnable ; tu mérites « de succomber sous mes coups ! »
(( Si, en prononçant ces mots, j'eusse fait semblant de porter sur lui une main vengeresse, Rousseau se serait aussitôt jeté sur moi, et m'aurait demandé grâce pour Thevenin. Moins j'aurais eu l'air de m'apaiser, plus il aurait sollicité sa grâce avec émotion, jusqu'il ce qu'enfin, me laissant toucher, j'aurais bien voulu me contenter de chasser Thevenin et de lui dire qu'il eût à ne jamais paraître devant moi s'il voulait échapper à ma vengeance.
« Rousseau voulait être trompé ainsi, et je me suis mille fois repenti d'avoir connu trop tard le remède qui convenait à son caractère. Ne pas douter du crime de ce prétendu fourbe, exhaler beaucoup d'indignation, être prêt à en suivre le mouvement, tout cela eût produit dans l'âme de Rousseau un ravissement, une extase dont elle eût été délicieusement enivrée ; et ce même événement qui remplit son âme de chimériques terreurs, qui lui fit croire à la constante persécution de ses ennemis, qui rendit mes sentiments suspects, aurait été le plus beau de sa vie, et il m'aurait chéri comme son patron et son vengeur.
« 11 est fâcheux d'avoir à reprocher tant de faiblesse à un si grand homme ; mais la vérité m'imposait ce devoir, et cette
Si ■"!
Fit- i
ri' ''i
fi- H
En lisant ces belles paroles, Tesprit est consolé et réconforté. Il se rend compte que la première puissance de ce monde, c'est encore, toujours et partout, la pensée, et que son rayonnement préserve à jamais de Toubli ceux qui se sont inclinés devant elle.
je passai avec Jean-Jacques dans mes deux conversations. « Quand il me dit définitivement qu'il voulait attendre dans Paris tous les décrets de prise de corps dont le clergé et le Parlement le menaçaient, je me permis quelques vérités, un peu sévères, sur sa manière d'entendre la célébrité. Je me souviens que je lui dis : « Monsieur Rousseau, plus vous vous « cachez, et plus vous êtes en évidence ; plus vous êtes sauce vage, et plus vous devenez un homme public! »
La fin du récit est un hommage touchant rendu au sublime penseur. Jamais peut-être un écrivain ne reçut un témoignage d'admiration plus sincère. Le prince de Ligne dit : .^
« Ses yeux étaient comme deux astres. Son génie rayonnait dans ses regards et m'électrisait. Je me rappelle que je finis par lui dire, les larmes aux yeux, deux ou trois fois : « Soyez « heureux, monsieur, soyez heureux, malgré vous. Si vous ne « voulez pas habiter le temple que je vous ferai bâtir dans cette « souveraineté que j'ai en Empire, oîi je n'ai ni parlement ni « clergé, mais les meilleurs moutons du monde, restez en « France. Si, comme je l'espère, on vous y laisse en repos, « vendez vos ouvrages, achetez une jolie petite maison de « campagne près de Paris ; entr'ouvrez votre porte à quelques- « uns de vos admirateurs, et bientôt on ne parlera plus de « vous. »
« Je crois que ce n'était pas son compte; car il ne serait pas môme demeuré à Ermenonville, si la mort ne l'y avait surpris. Enfin, touché de l'effet qu'il produisait sur moi et convaincu de mon enthousiasme pour lui, il me témoigna plus d'intérêt et de reconnaissance qu'il n'avait coutume d'en montrer à l'égard de qui que ce soit, et il me laissa, en me quittant, le même vide qu'on sent, à son réveil, après avoir fait un beau rêve. »
■■■■ ; '^^^^^^^^^ivvT^^>7^
Le prince de Ligne avait le sentiment de la véritable gloire et savait que les titres, les honneurs, la fortune, ne suffisent pas pour Tacquérir. C'est pourquoi, en présence de Jean- Jacques, il était électrisé, Comme il le dit, et voulait lui donner un asile digne de sa renommée. De cette façon, il a associé sa mémoire à celle de Fauteur des Confessions, et les intelligences d'élite s'en souviendront toujours avec reconnaissance.
Puisque nous parlons de ceux qui ont vu et connu Rousseau, et exhumons les documents qu'ils ont laissés, nous ne pouvons omettre de mentionner le récit plein d'intérêt écrit par Bernardin de Saint-Pierre.
Admis dans l'intimité du philosophe, il conquit sa sympathie, puis devint son ami, s'assit à sa table, fut le compagnon de ses longues promenades, et pendant six années connut ses bons et ses mauvais moments. Les notes qu'il a rédigées à ce sujet, et que peu ont parcourues, sont captivantes au premier chef.
Lorsque leurs relations s'établirent, en 1772, Bernardin de Saint-Pierre avait trente-cinq ans, et Rousseau soixante. L'un touchait à la fin de sa carrière, l'autre avait encore un long terme à parcourir (1).
Voici les principaux passages des, impressions de Bernardin ; nous avons mis en relief surtout ceux oîi Rousseau est en scène.
t< Au mois de juin 1772, un ami m'ayant proposé de me mener chez Jean-Jacques Rousseau, il me conduisit dans une maison rue Plâtrière, à peu près vis-à-vis l'hôtel de la Poste. Nous montâmes au quatrième étage, nous frappâmes, et M"*' Rousseau vint nous ouvrir la porte. Elle nous dît :
a — Entrez, messieurs, vous allez trouver mon mari.
« Nous traversâmes .une fort petite antichambre, où des ustensiles de ménage étaient proprement arrangés ; de là,
(1) Rousseau mourut en 1778, et Bernardin de Saint-Pierre en 1814.
^mmmKmmmmft .... . , -
nous entrâmes dans une chambre oîi Jean-Jacques Rousseau était assis en redingote et en bonnet blanc, occupé à copier de la musique. 11 se leva d'un air riant, nous présenta des chaises, / et se remit à son travail, en se livrant toutefois à la conver-
sation.
^; « Il était maigre et d'une taille moyenne. Une de ses épaules
f paraissait un peu plus élevée que l'autre, soit que ce fût l'efiTet
I d'un défaut naturel, ou de l'attitude qu'il prenait dans son
'j travail, ou de l'âge qui l'avait voûté, car il avait alors soixante
r ans; d'ailleurs, il était fort bien proportionné. Il avait le teint
/ brun, quelques couleurs aux pommettes des joues, la bouche
)-.• belle, le nez très bien fait, le front rond et élevé, les yeux
pleins de feu.
« Les traits obliques qui tombent des narines vers les extrémités de la bouche, et qui caractérisent la physionomie, exprimaient dans la sienne une grande sensibilité et quelque chose même de douloureux. On remarquait dans son visage trois ou quatre caractères de la mélancolie, par l'enfoncement des yeux et par l'affaissement des sourcils ; de la tristesse profonde, par les rides du front ; une gaieté très vive et même un peu caustique, par mille petits plis aux angles extérieurs des yeux, dont les orbites disparaissaient quand il riait.
a Toutes ces passions se peignaient successivement sur son visage, suivant que les sujets de la conversation afl'ectaient son âme ; mais dans une situation calme, sa figure conservait une empreinte de toutes ces affections, et offrait à la fois je ne sais quoi d'aimable, de fin, de touchant, de digne de pitié et de respect.
c< Près de lui était une épinette sur laquelle il essayait, de temps en temps, des airs. Deux petits lits de cotonnade rayée de bleu et de blanc comme la tenture de sa chambre, une commode, une table et quelques chaises faisaient tout son mobilier. Aux murs étaient attachés un plan de la forêt et du parc de Montmorency, où il avait demeuré, et une estampe du roi d'Angleterre, son ancien bienfaiteur.
« Sa femme était assise, occupée à coudre du linge ; un serin chantait dans sa cage suspendue au plafond ; des moi-
neaux venaient manger du pain sur ses fenêtres ouvertes du côté de la rue, et sur celles de l'antichambre, on voyait des caisses et des pots remplis de plantes telles qu'il plaît à la nature de les semer. Il y avait, dans l'ensemble de son petit ménage, un air de propreté, de paix et de simplicité qui faisait plaisir. »
On le voit, le récit de Bernardin de Saint-Pierre concorde exactement avec celui du prince de Crôy, que nous avons mentionné plus haut.
Quel contraste entre ce logis modeste, cette simplicité d'une demeure pauvre, et la richesse d'intelligence, de puissance et de gloire de celui qui l'habitait ! L'âme éprouve je ne sais quelle émotion particulière devant ce destin singulier d'un grand homme, qui avait bouleversé son époque, rempli le monde de son nom, et avait à peine un abri et du pain.
Bernardin de Saint-Pierre continue ainsi :
« Jean-Jacques me parla de mes voyages ; ensuite la conversation roula sur les nouvelles du temps, après quoi il nous lut une lettre manuscrite, en réponse à M. le marquis de Mirabeau, qui l'avait interpellé dans une discussion politique. Il le suppliait de ne pas le rengager dans les tracasseries de la littérature.
« Je lui parlai de ses ouvrages, et je lui dis que ce que j'en ^imaîs le plus, c'étaient le Devin du village et le troisième volume à! Emile. Il me parut charmé de mon sentiment. c( C'est aussi, me dit-il, ce que j'aime le mieux avoir fait; « mes ennemis ont beau dire, ils ne feront jamais un Devin « du village. »
« Il nous montra une collection de graines de toute espèce. 11 les avait arrangées dans une multitude de petites boîtes. Je ne pus m'empêcher de lui dire que je n'avais vu personne qui eût ramassé une si grande quantité de graines, et qui* eût si peu de terres. Cette idée le fit rire. Il nous reconduisit, lorsque nous prîmes congé de lui, jusque sur le bord de son escalier. »
36 JEAK-JACQUES ROUSSEAU
Rousseau rendit sa visite à Bernardin de Saint-Pierre, et revint enchanté de son nouvel ami. Celui-ci, de son côté, éprouvait pour le grand homme une sympathie profonde, mêlée d'affectueux respect. Il avait rapporté de l'île Bourbon une balle de café exquis. Or, le café était la gourmandise de Jean-Jacques, la seule, avec les glaces.
Croyant bien faire, il envoie en cadeau un paquet de ce précieux café. Ce don faillît tout gâter, et séparer à jamais les deux écrivains. Écoutons Bernardin :
(( Je lui mandai dans un billet que, sachant son goût pour les graines étrangères, je le priais d'accepter celles-là. II me répondit par un billet fort poli, où il me remerciait de mon attention.
« Mais le soir du môme jour, j'en reçus un autre d'un ton bien différent. En voici la copie :
Ce vendredi, 3 août 1772.
La distraclion, monsieur, de la compagnie qui était chez moi à l'arrivée de votre paquet, et la persuasion que c'étaient en effet des graines élrangères m'ont empêché de l'ouvrir, et je me suis contenté de vous en remercier à la hâte; en y regardant, j'ai trouvé que c'était du café. Monsieur, nous ne nous sommes jamais vus qu'une fois, et vous commencez déjà par des cadeaux; c'est être un peu pressé, ce me semble. Comme je ne suis point en état de faire des cadeaux, mon usage est, pour éviter la gêne des sociétés inégales, de ne point voir les gens qui m'en font; vous êtes le maître de laisser chez moi ce café, ou de l'envoyer reprendre ; mais, dans le premier cas, trouvez bon que je vous en remercie, et que nous en restions là.
Je vous prie, monsieur, d^agréer mes très humbles salutations.