J.-J. ROUSSEAU
L'affaire s'arrangea, mais Bernardin dut accepter à son tour un cadeau du lier et ombrageux Jean-Jacques, et, de plus, une invitation à déjeuner qui, alors, s'appelait le diner. La narration en est tout à fait charmante.
« Je me rendis chez lui à onze heures du matin, dit Bernardin. Nous conversâmes jusqu'à midi et demi. Alors son
épouse mit la nappe. Il prit une bouteille de vin et, en la posant sur la table, il me demanda si nous en aurions assez, et si j'aimais à boire.
« — Combien sommes-nous? lui dis-je.
« — Trois, dit-il ; vous, ma femme et moi.
« — Quand je bois du vin, lui répondis-je, et que je suis seul, j'en bois bien une demi-bouteille, et j'en bois un peu plus, quand je suis avec mes amis.
« — Cela étant, reprit-il, nous n*en aurons pas assez ; il faut que je descende à la cave.
« Il en rapporta une seconde bouteille. Sa femme servit deux plats : un de petits pâtés, et un autre qui était couvert. Il me dit, en me montrant le premier :
« — Voici votre plat, et l'autre est le mien.
a — Je mange peu de pâtisserie, lui dis-je ; mais j'espère bien goûter du vôtre.
(( — Oh ! me dit-il, ils nous sont communs tous deux ; mais bien des gens ne se soucient pas de celui-là; c'est un mets suisse, un pot-pourri de lard, de mouton, de légumes et de châtaignes.
« Il se trouva excellent. Ces deux plats furent relevés par des tranches de bœuf en salade, ensuite par des biscuits et du fromage ; après quoi, sa femme servit le café.
« — Je ne vous offre point de liqueur, me dit-il, parce que je n'en ai point ; je suis comme le cordelier qui prêchait sur l'adultère, j'aime mieux boire une bouteille de vin qu'un verre de liqueur !
« Pendant le repas, nous parlâmes des Indes, des Grecs et des Romains. Après le dîner, il fut me chercher quelques manuscrits... Il me lut une continuation d'Emile, quelques lettres sur la botanique, un petit poème en prose sur le lévite dont les benjamîtes violèrent la femme, des morceaux charmants traduits du Tasse.
« — Comptez-vous donner ces écrits au public ?
« — Oh ! Dieu m'en garde ! dit-il ; je les ai faits pour mon plaisir, pour causerie soir avec ma femme.
« — Oh ! oui, que cela est touchant! reprit M"* Rousseau.
Cette pauvre Sôphronie ! J'ai bien pleuré, quand mon mari m'a lu cet endroit-là.
« Enfin, elle m'avertit qu'il était neuf heures du soir : j'avais passé dix heures de suite comme un instant. »
On sent, à ce récit, combien Rousseau avait de séduction, quand la sombre misanthropie ne resserrait point son cœur, quand il était dans ses bons jours. Quel bonheur pour lui, alors, de s'abandonner, de témoigner son amitié, de livrer les trésors de sa sagesse, de sa science de la vie, de ses vastes connaissances, de sa sublime naïveté! Aussi, on ne pouvait s'empêcher de l'aimer, de s'attacher à lui : c'est le cri de tous ceux qui l'ont approché.
Bernardin de Saint-Pierre éprouvait une joie intime et une noble fierté d'avoir accès auprès de lui ; il témoignait un dévouement filial à cet homme de génie qui, avec Voltaire, avait conquis toutes les intelligences de son siècle.
Un jour, croyant bien faire, il voulut lui présenter un de ses anciens camarades de collège.
« C'était, dit-il, un brave garçon, dont la tête était aussi chaude que le cœur. Il me dit qu'il avait lu Rousseau au château deTrye, et qu'étant ensuite allé voir Voltaire à Genève, on lui avait dit que la tante de Rousseau demeurait près de là, dans un village. 11 fut lui rendre visite. 11 trouva une vieille femme qui, en apprenant qu'il avait vu son neveu, ne se possédait pas d'aise.
« Comment ! monsieur, s'écria-t-elle , vous l'avez vu ! (c Est-il donc vrai qu'il n'a pas de religion? Nos ministres « disent que c'est un impie. Comment cela se peut-il? Ilm'en- « voie de quoi vivre. Pauvre vieille femme de plus de quatre- « vingts ans, seule, sans servante, dans un grenier, sans lui « je serais morte de froid et de faim. »
« Je répétai la chose à Rousseau mot pour mot. « Je le « devais, me dit-il, elle m'a élevé orphelin ? » Cependant il ne voulut pas recevoir mon camarade, quoique j'eusse tout disposé pour l'y engager. « Ne me l'amenez pas, dit-il, il m'a fait
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« peur; il m'a écrit une lettre oîi il me met au-dessus de Jésusce Christ ! »
On sait combien Rousseau aimait la campagne, la vue des arbres, la solitude et le silence des bois, des champs, des vallons. Bernardin, à ce propos, raconte ce qui suit :
« J*ai souvent remarqué sur son front un nuage quis'éclaircissait à mesure que nous sortions de Paris, et qui se formait à mesure que nous nous en rapprochions. Quand il était une fois dans la campagne, son visage devenait gai et serein. « Enfin, nous voilà, disait-il, hors des carrosses, du pavé et « des hommes. »
« Il aimait surtout la verdure des champs. « J'ai dit à ma « femme, m'avouait-il, quand tu me verras bien malade, et « sans espérance d'en revenir, fais-moi porter au milieu d'une « prairie, sa vue me guérira ! ».
« 11 aimait l'aspect du mont Valérien, et quelquefois, au coucher du soleil, il s'arrêtait à le considérer sans rien dire, non pas seulement pour y observer les effets de la lumière mourante au milieu des nuages et des collines d'alentour, mais parce que cette vue lui rappelait les beaux couchers du soleil dans les montagnes de la Suisse. 11 m'en faisait des tableaux charmants...
« 11 n'était sensible qu'aux beautés de la nature... Les ruines des parcs l'affectaient plu3 que celles des châteaux. Il considérait avec intérêt ce mélange de plantes étrangères, sauvages et domestiques, ces charmilles redevenues des bois ; ces grands arbres jadis taillés, et qui se hâtent de reprendre leur forme. Ce concours oîi l'art des hommes ne lutte contre la nature que pour faire connaître son impuissance. »
^Dans leurs promenades, les deux amis parlaient quelquefois de l'influence de la musique sur les mœurs , et prêtaient l'oreille aux chants des oiseaux.
(( Nous nous arrêtions quelquefois avec délices pour entendre le rossignol : « Nos musiciens, me faisait-il observer, ont « tous imité ses hauts et ses bas, ses roulades et ses caprices; « mais ce qui le caractérise, ces piou piou prolongés, ces san-
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« glotSy ces sons gémissants qui vont à Tàme et qui traversent p-. « tout, son chant, c'est ce qu'aucun d'eux n'a pu encore
^v « exprimer. »
|\; ' • « Il n'y avait point d'oiseau dont la musique ne le rendît
fj4-. attentif. Les airs de l'alouette qu'on entend dans la prairie,
f J tandis qu'elle échappe à la vue, le ramage du pinson dans les
bosquets, le gazouillement de l'hirondelle sur les toits des villages, les plaintes de la tourterelle dans les bois, le chant de la fauvette qu'il comparait à celui d'une bergère par son irrégularité et par je ne sais quoi de villageois, lui faisaient naître les plus douces images. « Quels effets charmants, disait-il, on « en pourrait tirer pour nos opéras, où l'on représente des (( scènes champêtres I »
On peut se demander comment Rousseau était resté pauvre.
Il aurait pu s'enrichir avec ses œuvres qui faisaient la fortune
des libraires. L'infortuné grand homme avait toujours été indi-
*b*V • gnement exploité par eux; c'est pourquoi, arrivé à l'âge de
5;;. Soixante ans, il était encore obligé de copier de la musique
( ^; ' pour vivre. Bernardin nous révèle sur ce chapitre de curieux
^;- détails:
« Un matin que j'étais chez lui, raconte-t-il, je voyais entrer ^v à l'ordinaire des domestiques qui venaient chercher des rôles
de musique ou qui lui en apportaient à copier; il les recevait debout et tête nue; il disait aux uns : « Il faut tant, »'et il f *■ recevait leur argent ; aux autres : « Dans quel temps faut-il
« rendre ce papier ? — Ma maîtresse, répondait le domes- « tique, voudrait bien l'avoir dans quinze jours. — Oh! « cela n'est pas possible, j'ai de l'ouvrage; je ne puis le rendre « que dans trois semaines. » Tantôt il s'en chargeait, tantôt il le refusait, en mettant dans les détails de ce commerce toute l'honnêteté d'un ouvrier de bonne foi.
« En le voyant agir avec cette simplicité, je me rappelais la réputation de ce grand homme. Quand nous fûmes seuls, je ne pus m' empêcher de lui dire :
f ^ <€ Pourquoi ne tirez-vous pas un autre parti de vos talents ?
« — Oh ! répondit-il, il y a deux Rousseau dans le monde :