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DEUXIÈME PARTIE

Par HIPPOLYTE*BUFFENOIR

U est un contemporain de Rousseau qui a laissé sur lui des documents précieux pour nous apprendre à le connaître et à le juger, c'est Olivier de Corancez, homme de lettres oublié de nos jours, mais dont le témoignage offre un vivant intérêt. Le récit qu'il a consacré à ses relations avec Jean-Jacques n'a pas moins d'attrait que celui de M. Champagneux, maire et châtelain de Bourgoin en 1769, que nous avons rapporté au début de cette étude. On peut même établir entre eux un rapprochement utile, car ils se fortifient l'un par l'autre, et la sincérité des narrateurs, comme la véracité des faits, en ressort doublement.

C'est dans une lettre à un ami que M. Champagneux a consigné ses impressions sur l'illustre penseur. Corancez a écrit les siennes pour ses enfants, dont l'un fit partie de l'expédition d'Egypte. Cette destination indique combien il se faisait gloire d'avoir connu Rousseau, et quelle haute portée il attribuait à la mémoire de ce grand homme. L'ambition d'un père

est de léguer à ses fils le meilleur de lui-môme, et d'exalter leur âme par les plus nobles souvenirs de sa vie. C'était celle de Corancez , lorsqu'il écrivait pour les siens les pages curieuses et peu connues que nous tenons à remettre en lumière.

Corancez commence par expliquer pourquoi la plupart de ceux qui cherchaient à vivre dans Tintimité de Rousseau finissaient par l'accuser d'ingratitude etTinsuItaient. «Leur amourpropre, dit-il, lesaconduits chez Rousseau, leur amour-propre est blessé de la manière dont ils en sortent. Tous, en y entrant, ornaient le buste qu'ils se faisaient un honneur d'adorer, lorsqu'ils étaient les prêtres initiés de ce temple ; tous défigurent ce même buste, lorsqu'ils ne peuvent plus y conserver leur domination. 11 est temps enfin de faire connaître cet homme si justement célèbre, mais en même temps si extraordinaire, que, sans avoir sur son propre compte des idées bien nettes, il a cependant dit de lui-même : « Je ne suis fait « comme aucun de ceux que j'ai vus, ni même comme aucun « de ceux qui existent. »

(( La postérité ne verra de Rousseau que ses écrits ; elle ne s'arrêtera que sur les traits hardis de son éloquence entraînante ; elle s'échauffera aux peintures tracées par son style animé et brûlant, puisées dans une sensibilité vraie et dans un cœur le plus susceptible d'aimer ; elle aimera les devoirs qu'il prescrit, par la manière dont il les prescrit, et les remplira parce qu'il le veut ainsi. Elle ne s'occupera que très légèrement du degré de ses torts avec les personnes qui ont eu avec lui quelques relations sociales. »

L'écrivain arrive à ce qui le concerne personnellement, et son récit présente ici un intérêt tout spécial :

« J'ai vu Rousseau constamment et sans interruption pendant les douze dernières années de sa vie. Je me propose ici non pas de le louer, non pas de le justifier, mais de le montrer tel qu'il était, en m'appuyant toujours sur des faits dont j'ai été le témoin direct. Je veux faire entrer mes lecteurs dans son intérieur, et, par là, les mettre à portée de pouvoir euxmêmes apprécier le mobile de ses actions. On verra que

. lorsqu'il était lui, si je puis me servir de cette expression, il était d'une simplicité rare, qui tenait encore du caractère de Tenfance; il en avait l'ingénuité, la gaieté, la bonté et sur-

Sk. tout la timidité...

^ « Dès le commencement de ma liaison avec Jean-Jacques,

je me ressentis des effets de son caractère ombrageux ; c'était un tribut qu'il fallait payer ; mais ce qu'il y a de singulier à

■J remarquer, c'est que j'ai commencé par oîi tous les autres ont fini. 11 était alors dans la nécessité de copier de la musique pour vivre. 11 trouvait, dans le produit de ce travail, ce qui suffisait amplement à ses besoins. 11 copiait avec une exactitude rare dans ceux qui vivent ordinairement de ce travail ; il se faisait payer plus cher, et, sans doute que la curiosité attirait chez lui, sous ce prétexte, un grand nombre de personnes qui fournissaient à son travail journalier et très assidu. »

Corancez arrive à une anecdote curieuse, qui prouve, avec l'éloquence sans réplique des faits, combien grands étaient le désintéressement, la force de caractère, la fierté de Rousseau. « Un de mes amis fut nommé secrétaire d'ambassade en Angleterre ; il vint me voir avant son départ. Je lui observai que Rousseau ne touchait point sa pension du roi d'Angle^ terre ; qu'il me paraissait cependant en avoir besoin ; que je craignais que des gens mal intentionnés n'eussent fait naître quelque obstacle, dont son caractère fier et ombrageux dédaignait de connaître la source ; que je le priais de prendre à cet égard les informations que sa place le mettait à portée de recueillir, de travailler à les vaincre et de m'en donner avis. « Trois mois après, je reçus une lettre de cet ami, qui contenait une lettre de change payable au porteur sur un banquier de Paris de la somme de 6 336 francs, je m'en souviens encore. Cette somme était le montant de ce qui lui était dû alors ; il ne s'agissait que de la lui donner et d'en tirer quittance. Cette quittance m'inquiétait ; je craignais qu'il ne voulût pas s'assujettir à cette simple forme. Je récrivis pour lui demander si, rigoureusement, on ne pouvait s'en dispenser.

« Mon ami me répondit sur-le-champ que je me rendais bien difficile ; que, cependant, il avait été arrêté que la lettre

par laquelle je déclarerais que Rousseau avait touché serait suffisante. Je ne donne ces circonstances que pour rendre justice à la trésorerie du roi d'Angleterre, qui, comme l'on voit, était loin de vouloir entraver le payement.

« D'abord, ivre d'un succès aussi complet, je ne tardai pas à sentir le poids de la négociation que j'avais entreprise ; il n'y avait plus possibilité de reculer. J'arrive chez Rousseau, je balbutie : Ennemis, pension du roi d! Angleterre ; enfin, je parle de la lettre de change et du montant de la somme. Rousseau m'écoute avec inquiétude et étonnement ; enfin, il me demande qui m'a chargé de cette commission.

« Je lui réponds : Mon zèle, la circonstance d'un ami qui partait m'en a donné l'idée, et le bien qui en doit résulter pour vous me donne, dans ce moment, une grande satisfaction.

« — Je suis majeur, me répondit-il, et je puis gouverner moi-même mes affaires. Je ^ne sais par quelle fatalité les étrangers veulent mieux faire que moi. Je sais bien que j'ai une pension, j'en ai touché les premières années avec reconnaissance, et, si je ne la touche plus, c'est que je le veux ainsi. 11 faut, sans doute, qu'aujourd'hui je vous expose mes motifs ; c'est, du moins, ce que semble exiger le rôle que vous jouez dans cette affaire ; il faut que je vous constitue juge de ces mêmes motifs, pour savoir si vous les approuverez. J'ignore quelles sont à cet égard vos dernières pensées ; mais^-ce que je sais, c'est que je suis libre; que, si je ne reçois plus, c'est par des motifs qui peut-être n'auraient pas votre approbation, mais qui, ayant la mienne, suffisent à ma détermination.

« J'avouai mon tort, je m'excusai sur le désir peu réfléchi de le servir, je lui observai que cette affaire négociée sans, sa participation, et par un de mes amis, n'aurait point de suites désagréables pour lui, que j'allais renvoyer la lettre de change, et qu'il n'en entendrait plus parler. Je sortis, et je renvoyai la lettre. »

Rousseau n'avait-il pas quelque mérite à refuser une somme importante, et cette pension du roi d'Angleterre, àun moment surtout, où, vieux déjà, il ne possédait aucune fortune, et

était obligé de copier de la musique pour vivre? Il pouvait, certes, sans aliéner en rien sa liberté, sans que sa dignité en souffrît d'aucune façon, accepter le bienfait qui lui était offert. Il ne le voulut point par un sentiment de fierté poussée jusqu'au stoïcisme. 11 semblait dire : « Mon âme est au-dessus de la pauvreté et du malheur, et je brave le destin qui m'accable. . . Puisque je puis encore gagner mon pain, je puis aussi me passer de la générosité d'autrui... »

Corancez le comprit, et ne se plaignit pas du refus du philosophe. Il ne l'en admira que davantage, parce que lui-même avait de la grandeur dans le caractère ; s'il eût été un petit esprit, il Teût accusé d'ingratitude et se fût joint à ses ennemis.

Il continue ainsi :

« J'ai dit que Rousseau était simple et qu'il tenait du caractère de l'enfance. J'entre unjour chez lui; je le vois hilarieux, se promenant à grands pas dans sa chambre et regardant fièrement tout ce qu'elle contenait.

« Tout ceci est à moi, » me dit-il. 11 faut noter que ce tout consistait dans un lit de siamoise, quelques chaises de paille, une table commune et un secrétaire de bois de noyer.

« — Comment, lui dis-je, cela ne vous appartenait pas hier ? Il y a longtemps que je vous ai vu en possession de tout ce qui est ici.

« — Oui, monsieur ; mais je devais au tapissier, et j'ai fini de le payer ce matin. »

« Il jouissait de ce petit mobilier avec beaucoup plus de joie réelle que ne le fait le riche, qui, le plus souvent, ignore la moitié des objets qu'il possède...

« J'ai remarqué dans Rousseau une probité bien rare et qu'on ne serait pas disposé à lui supposer, d'après l'aigreur que souvent il versait autour de lui. Pendant le cours des douze années que j'ai vécu avec lui, je ne lui ai entendu dire du mal de qui que ce soit.

« Souvent, en me parlant des personnes, il lui arrivait de les classer dans le nombre de ses ennemis, et, sur ce point, il n'y avait nulle possibilité de le contrarier; mais, dans ce cas-

là même, jamais, du moins devant moi, il ne s'est permis de s'expliquer sur leur compte, soit en leur imputant des faits particuliers, soit en se permettant à leur égard àes qualifications injurieuses. Ce qui prouve jusqu'à l'évidence que, lorsqu'il ne voyait point à travers ce prisme fatal, son véritable caractère reprenait le dessus, c'est que, lorsqu'il envisageait ces mêmes hommes sous le seul rapport de leur mérite intrinsèque et réel, non seulement il leur rendait justice, mais il faisait valoir ses opinions à leur égard avec beaucoup de chaleur. Je ne citerai pour preuve que deux faits, qui, ayant rapport à deux de ses détracteurs les plus déclarés, feront aisément supposer tous les autres.

« Je louais, un jour, devant lui, Diderot, et l'on sait la haine que Diderot lui portait. J'ajoutai :

« — Je lui trouve cependant un défaut bien important, c'est de n'être pas toujours clair pour les autres, et je crois même que souvent on pourrait dire qu'il ne l'est pas pour lui-même.

« — Prenez-y garde, me dit Rousseau, lorsqu'il s'agit de matières traitées par Diderot, si quelque chose n'est pas compris, ce n'est pas toujours la faute de l'auteur;

« C'est la seule expression dure qu'il ait jamais employée contre moi. Mes lecteurs verront, je l'espère, que je ne suis bien réellement que ce que je veux être, historien fidèle. Ce mot qui pouvait me blesser, ravouerai-je?me fit un bien infini. Je vis Rousseau tel que j'aurais voulu qu'il fût toujours. »

On peut juger par ce fait quelle était l'élévation d'âme de Rousseau. Quand il s'agissait de la vie intellectuelle, des œuvres de l'esprit, du mouvement des idées, il oubliait tous ses ressentiments personnels, et ne se préoccupait que des progrès de la philosophie, et du triomphe de la vérité, sa passion dévorante. La suite du récit de Corancez va le prouver mieux encore.

« Le lendemain du jour, dit-il, où Voltaire fut couronné au Théâtre-Français — ce jour précédait de bien près le dernier de ces deux grands hommes — un de ces personnages qui ont le secret de se glisser partout, croyant sans doute lui faire la cour, lui en rendit compte devant moi, et se permit sur ce

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couronnement des plaisanteries telles qu'on peut se les figurer de ce genre de personnages.

« — Comment, dit Rousseau avec chaleur, on se permet de blâmer les honneurs rendus à Voltaire dans le temple dont il est le dieu, et par les prêtres qui, depuis cinquante ans, y vivent de ses chefs-d'œuvre ! Qui voulez-vous donc qui y soit couronné ? »

« Ce trait n'a pas besoin de rapprochement pour être senti.

« J'ajouterai que, juste envers ses ennemis, il était de la plus grande indulgence pour tous les écrivains ; il me répétait souvent qu'il ne fallait s'arrêter que sur ce qu'on trouvait de bon dans un livre.

« — Si l'auteur vous a donné deux pages seulement dans lesquelles vous trouvez ou du plaisir, ou de Tinstruction, ne devez- vous pas lui en savoir gré? Passez, sans mot dire, ce que vous rencontrerez qui vous déplaît, o

Voilà le véritable ami des hommes de lettres ! Il a des trésors d'indulgence, et d'une indulgence éclairée, pour ceux qui aspirent à s'élever au-dessus des misères de l'existence, qui ont un grain de noble ambition dans la cervelle, et font un effort pour donner une forme élégante à leurs désirs, à leurs souffrances, à leurs observations, à leurs rêves. Combien rares sont ces âmes d'élite ! Heureux qui les rencontre sur son chemin 1

« Rousseau, poursuit Corancez, ne parlait que très rarement de ses ouvrages, et jamais le premier. Je ne lui vis mettre de chaleur à leur occasion qu'en regrettant la perte volontaire qu'il fit du manuscrit d'une nouvelle édition d'£me7e. Il y avait fait entrer une partie des idées qu'il n'avait pu mettre dans ia première à cause de leur abondance, dont alors son imagination, me dit-il, était surchargée. Sans les rejeter, il les aurait écrites sur des cartes qu'il réservait pour une nouvelle édition.

« Elle contenait aussi le parallèle de l'éducation publique et de l'éducation particulière, morceau qu'il me disait être essentiel au traité de Téduciition, et qui manque à Emile.

tt 11 était quelquefois sur son propre compte d'une ingénuité

qui, en me causant de la surprise, me jetait dans le ravissement. Il me dit un jour qu'après avoir publié son Discours sur les sciences, M"" Dupin de Francueil, chez laquelle il demeurait, lui parlait une fois, au coin du feu, de l'effet qu'avait produit cet ouvrage : « Mais, dites-moi donc, monsieur Rous- « seau, qui aurait pu deviner cela de vous? » Lecteurs, notez quec'estde lui que je tiens cette anecdote. »

C'est au moment de quitter l'Angleterre, au mois de mai 1767, que Rousseau, dans un moment d'exaltation, jeta au feu le précieux manuscrit de la nouvelle édition A' Emile, Affolé, ne voyant partout que des ennemis, persuadé que M. de Choiseul, premier ministre, s'acharnait à le persécuter, il s'enfuit précipitamment de la résidence qu'il occupait à Woolton, et sans argent, sans effets, il gagna la mer comme il put, non sans fatigue et sans peine. Avant de s'embarquer, il monta sur un terrain élevé et, en français, harangua la foule anglaise qui ne comprit pas un mot de son discours.

Cette fatale manie de voir partout des ennemis brouilla Rousseau avec beaucoup de gens. Mais Corancez écrit justement à ce propos :

« S'il en fût ainsi, c'est que, de leur côté, ceux qui l'ont recherché, trop occupés d'eux-mêmes et des motifs qui les avaient amenés chez lui, n'ont ni vu, ni voulu voir son véritable état, ou, du moins, qu'ils n'ont pas voulu y avoir égard, parce qu'ils n'avaient pas pour lui un attachement réel.

« S'il m'est permis de me citer, c'est mon attachement pour sa personne, attachement qui s'est accru à mesure que je me suis aperçu combien il était à plaindre, c'est lui qui, machinalement, m'a fait prendre les moyens de me conserver avec lui.

« Je n'ai pas été le seul dans ce cas. Je suis témoin qu'il a conservé toute sa vie, pour une mère de famille que sa modestie m'empêche de nommer, mais que ses vertus feront reconnaître cependant de tous ceux qui ont eu avec elle quelques relations, une bienveillance soutenue, mêlée d'un respect sincère ; et c'est, sans doute, par la môme cause. Il l'avait connue

jeune fille, et lui avait donné à cette époque des soins personnels. Son mariage n'a rompu ni ses liens, ni ses rapports avec lui. Plus occupée de jouir et de profiter de cette connaissance que de s'en prévaloir, elle le voyait rarement. Elle étudiait dans le silence les maximes qu'elle puisait dans ses ouvrages, pour connaître ses devoirs et régler sa conduite, relativement à l'éducation de sa nombreuse famille. Ses succès dans ce genre ne furent point ignorés de Rousseau, qui ne la perdait point de vue; ils lui étaient agréables, et souvent il m'entretenait de l'estime qu'il conservait pour elle. »

De tous temps, les écrivains en vue ont été assaillis de gens empressés et officieux, qui se font gloire de les connaître, d'être admis dans leur intimité, de recevoir leurs confidences. Le zèle intempestif de ces vaniteux se répand comme une eau courante, et souvent devient gênant pour « le grand homme » qu'ils prétendent obliger. Qu'un avertissement leur arrive, qu'un sage avis leur soit donné, et voilà leur vanité froissée. Qu'on cherche à les modérer, à les éclairer, à les tenir un peu à distance, et les voilà irrités, furieux; leur idole d'hier devient un monstre d'ingratitude, ils la couvrent d'injures après l'avoir couronnée de fleurs... C'est ce qui se passa pour Rousseau plus que pour tout autre.

Le bon Corancez fut du petit nombre de ces amis sincères, intelligents, sûrs, qui s'attachent non par égoïsme, mais par affection profonde. Le dévouement qu'il témoigna au penseur du Contrat social méritait d'être mis en relief, et nous avons été heureux de le signaler.

Goldoni, le Molière italien, comme on l'appelait à Venise, sa patrie, et dans toute l'Italie, eut quelques rapports avec Rousseau, lorsqu'il vint à Paris, en 1771, assister au succès d'une de ses pièces, le Bourru bienfaisant. Il a raconté luimême la visite qu'il rendit au philosophe; c'est là une page documentaire, qui ne manque pas d'originalité, et qui a sa place marquée dans le groupement que nous faisons des juge-

ments et impressions laissés par les visiteurs de Jeao-Jacques. Bien peu, sans doute, ont lu cette page curieuse.

Goldoni s'exprime ainsi :

« G^était à peu près dans ce temps^là (novembre 1771) que M. Rousseau de Genève était de retour & Paris ; chacun s'empressait de le voir, et il n'était pas visible pour tout le monde. Je ne le connaissais que de réputation; j'avais envie d'avoir un entretien avec lui, et j'aurais été bien aise de faire voir ma pièce à un homme qui connaissait si bien la langue et la littérature françaises.

« Il fallait le prévenir pour être sûr d'être bien reçu ; je prends le parti de lui écrire, je lui marque le désir que j'avais de faire connaissance avec lui : il me répond très poliment qu'il ne sortait pas, qu'il n'allait nulle part; mais que, si je voulais me donner la peine de monter quatre escaliers, rue Plâtrière, hôtel Plâtrière, je lui ferais le plus grand plaisir. J'accepte son invitation et, quelques jours après, je m'y rends.

« Je vais rendre compte de mon entretien avec le citoyen de Genève. 11 n'y est question dé ma pièce qu'en passant, et sans conséquence; mais j'ai saisi cette occasion pour parler de cet homme extraordinaire, qui avait des talents supérieurs, des préjugés et des faiblesses incroyables.

«Je monte au quatrième étage, à Thôtel indiqué ; je frappe, on ouvre ; je vois une fenune qui n'est ni jeune, ni jolie, ni prévenante.

« Je demande si M. Rousseau est chez lui. « 11 y est, et il « n'y est pas, » me dit cette femme, que je crois tout au plus sa gouvernante ; et elle me demande mon nom. Je me nomme. « Monsieur, dit-elle, on vous attendait, et je vais vous annon- « cer & mon mari. »

« J'entre un instant après ; je vois l'auteur d'Emile copiant de la musique; j'en étais prévenu, et je frémissais en silence. »

Le sort malheureux de Rousseau, sa pauvreté, ses tristes occupations de copiste d'une part, et, d'autre part, la pensée de son génie et de sa gloire, qui rayonnaient dans toute l'Eu-

rope, formaient un tel contraste, que l'âme en éprouvait sur le coup un vif sentiment de pitié affectueuse et de stoïcienne admiration.

Ce sentiment, Goldoni le ressentit avec une intensité particulière, dès qu'il eut franchi le seuil du grand écrivain. Il en fut bouleversé, et ne put le maîtriser.

a Rousseau, poursuit-il, me reçoit d'une manière franche, amicale ; il se lève, et me dit, tenant un cahier à la main :

« — Voyez si personne copie de la musique comme moi : je défie qu'une partition sorte de la presse aussi belle et aussi exacte qu'elle sort de chez moi. Allons nous chaufifer, » continua-t-il.

« Et nous ne fîmes qu'un pas pour nous approcher de la cheminée.

« Il n'y avait pas de feu ; il demande une bûche, et c'est M"® Rousseau qui l'apporte. Je me lève, je me range, j'offre ma chaise à madame.

« — Ne vous gênez pas, dit le mari; ma femme a ses occupations. »

« J'avais le cœur navré : voir l'homme de lettres faire le copiste, voir sa femme faire la servante, c'était un spectacle désolant pour mes yeux, et je ne pouvais pas cacher mon étonnement ni ma peine : je ne disais rien. Rousseau s'aperçoit bien qu'il se passe quelque chose dans mon esprit ; il me fait des questions ; je suis forcé de lui avouer la cause de mon silence et de mon étourdmement,

« — Comment I dit-il, vous me plaignez, parce que je m'occupe à copier? Vous croyez que je ferais mieux de composer des livres pour des gens qui ne savent pas lire, et pour fournir des articles à des journalistes méchants ? Vous êtes dans l'erreur : j'aime la musique de passion, je copie des originaux excellents ; cela me donne de quoi vivre, cela m'amuse, et en voilà assez pour moi I... »

N'y a-t-il pas toute une théorie philosophique, morale, sociale, dans cette fière réponse de Jean-Jacques? N'y a-t-il pas là un haut enseiguement de sagesse ?

Dliabitude, dans nos actions, nos travaux, nos entreprises, nous nous préoccupons des façons de voir d'autrui. Qu'en dira le milieu oïl nous vivons ? Qu'en pensera la société ? Notre orgueil y trouvera-t-il son compte ? En serons-nous plus honorés, plus recherchés, plus enviés ? Voilà notre faiblesse, selon Rousseau, et partant notre malheur.

Oîi est donc la sagesse? D'après lui, elle est dans le contentement personnel qui nous vient de notre travail, de notre effort, quelle que soit l'opinion courante. Demandons-nous d'abord si nous sommes heureux, au fond de notre conscience, par nous-mêmes et pour nous-mêmes, tout est là ; quant à l'opinion, ayons soin de la mépriser souverainement, car elle ne peut que nous tromper, nous corrompre, et nous précipiter dans l'infortune.

« Cela me donne de quoi vivre, cela m'amuse, en voilà assez pour moi ! » Il faut, certes, avoir l'âme bien trempée pour arriver à ce détachement, et il n'est donné qu'à un petit nombre d'atteindre ce stoïcisme dans les habitudes de la vie : c'est l'élite, ce sont les forts !

Goldoni poursuit :

« — Mais, vous, continua Rousseau, que faites-vous vousmême? Vous êtes venu à Paris pour travailler pour les comédiens italiens ; ce sont des paresseux ; ils ne veulent pas de vos pièces : allez-vous-en, retournez chez vous ; je sais qu'on vous désire, qu'on vous attend...

a — Monsieur, lui dis-je en l'interrompant, vous avez raison, j'aurais dû quitter Paris d'après l'insouciance des comédiens italiens ; mais d'autres vues m'y ont arrêté. Je viens de composer une pièce en français...

« — Vous avez composé une pièce en français ? reprend-il avec un air étonné ; que voulez-vous en faire ?

« — La donner au théâtre.

« — A quel théâtre ?

« — A la Comédie française.

(( — Vous m'avez reproché que je perdais mon temps ; c'est bien vous qui le perdez sans aucun fruit.

« — Ma pièce est reçue.

« — Est-il possible? Je ne m'étonne pas; les comédiens n'ont pas le sens commun ; ils reçoivent et ils refusent à tort et à travers. Elle est reçue peut-être, mais elle ne sera pas jouée ; et tant pis pour vous, si on la joue.

« — Comment pouvez-vous juger une pièce que vous ne connaissez pas ?

« — Je connais le goût des Italiens et celui des Français, il y a trop de distance de l'un à l'autre ; et, avec votre permission, on ne commence pas à votre âge à écrire et à composer dans une langue étrangère .

« — Vos réflexions sont justes, monsieur ; mais on peut surmonter les difficultés. J'ai confié mon ouvrage à des gens d'esprit, à des connaisseurs, et ils en paraissent contents.

« — On vous flatte, on vous trompe, vous en serez la dupe. Faites-moi voir votre pièce ; je suis franc, je suis vrai ; je vous dirai la vérité. »

Goldoni, décidé d'abord à remettre sa pièce à Rousseau, eut peur qu'il ne vît dans le titre : le Bourru bienfaisant^ une allusion personnelle, et il ne donna pas suite à son projet. 11 ne revit plus le philosophe.

M"" de Genlis, dans sa toute jeunesse, eut souvent l'occasion de voir Rousseau, qu'elle regardait et écoutait avec une vive curiosité. Elle jouait pour lui de la harpe, et interprétait les airs du Devin du village. 11 se plaisait à l'entendre, et lui trouvait de la grâce et de l'esprit. Plus tard, elle remémora ses souvenirs, et écrivit les impressions qu'elle avait gardées. C'est là encore un document curieux à interroger.

« Je l'ai beaucoup connu, dit-elle. J'étais bien jeune alors, et je ne faisais pas encore de journal. Pendant plus de six mois, je l'ai vu tous les jours, il dînait avec nous, et ne s'en allait communément qu'à dix heures du soir. »

Jean-Jacques avait quitté l'Isère au mois de juin 1770, et était revenu s'installer à Paris, oîi il était fort recherché. C'est

à celte époque, fin de 1770, et commencement de 1771, qu'il faut placer ses relations avec M"" de Genlis. Celle-ci, après avoir raconté la première entrevue qu'elle eut avec lui, entrevue qui donna lieu à une méprise (on lui avait fait croire que l'acteur Préville jouait le rôle de Rousseau), poursuit ainsi son intéressant récit :

(( 11 dit à M. de Sauvigny que j'étais la jeune personne la plus naturelle, la plus gaie et la plus dénuée de prétentions qu'il eût jamais rencontrée ; et certainement, sans la méprise qui m'avait donné tant d'aisance et de bonne humeur, il n'aurait vu en moi qu'une excessive timidité. Ainsi, je ne dus ce succès qu'à une erreur; il ne m'était pas possible de m'en enorgueillir.

« Connaissant toute l'indulgence de Rousseau, je le revis sans embarras, et j'ai toujours été parfaitement à mon aise avec lui. Je n'ai jamais vu d'homme de lettres moins imposant et plus aimable. Il parlait de lui avec simplicité, et de seâ ennemis sans aucune aigreur.

(c 11 rendait une entière justice aux talents de M. de Voltaire; il disait même qu'il était impossible que l'auteur de Zaïre et de Mérope ne fût pas né avec une âme très sensible. Il ajoutait que l'orgueil et la flatterie l'avaient corrompu.

« 11 nous parla de ses Confessions qu'il avait lues à M""** d'Egmont. Il me dit que j'étais trop jeune pour obtenir de lui la même preuve de confiance. A ce sujet, il s'avisa de me demander si j'avais lu ses ouvrages. Je lui répondis, avec un peu d'embarras, que non. Il voulut savoir pourquoi, ce qui m'embarrassa davantage encore, d'autant plus qu'il me regardait fixement. Il avait des petits yeux enfoncés dans la tète, mais très perçants, et qui semblaient pénétrer et lire au fond de l'âme de la personne qu'il interrogeait.

« 11 me paraissait qu'il aurait découvert sur-le-champ un mensonge ou un détour; aussi je n'eus point de mérite à lui dire franchement que je n'avais pas lu ses ouvrages, parce qu'on prétendait qu'il y avait beaucoup de choses contre la religion.

« — Vous savez, rèpondit-il, quc3Je ne suis pas catholique;

DE JEAFf-JAGQUBS ROUSSEAU. 15

mais personne, ajouta-t-il, n'a parlé de TÉvangile avec plus de conviction et de sensibilité.

« Ce furent ses propres paroles. Je me croyais quitte de ses questions; mais il me demanda encore en souriant pourquoi j'avais rougi en lui disant cela. Je répondis bontiement que j'avais craint de lui déplaire. 11 loua à l'excès cette réponse, parce qu'elle était naïve.

« En tout, il est certain que le naturel et la simplicité avaient pour lui un charme particulier. Il me dit que ses ouvrages n'étaient pas faits pour mon âge, mais que je ferais bien de lire VÉmile^ dans quelques années. Il nous parla beaucoup de la manière dont il avait composé la Nouvelle HéloUse; il nous dit qu'il écrivait toutes les lettres de Julie sur du joli petit papier à lettres et à vignettes; qu'ensuite il les ployait en billets, et qu'il les relisait en se promenant, avec autant de délices que s'il les eût reçues d'une maîtresse adorée.

« Il nous récita par cœur et debout, en faisant quelques gestes, son Pygmalion^ et d'une manière vraie, énergique et parfaite à mon gré. 11 avait un sourire très agréable, plein de douceur et de finesse. Il était communicatif, et je lui trouvais beaucoup de gaieté. Il raisonnait supérieurement sur la musique, et il était véritablement connaisseur. »

Ce passage est charmant, en vérité. En présence de M""® de Genlis, alors à son printemps, à son aurore, et parlant avec la gracieuse naïveté de ses vingt ans, Tombrageux Rousseau se réconciliait avec l'humanité et se sentait renaître. La jeunesse a ce privilège de tout séduire, de tout ensorceler. Elle rappelle leurs beaux jours à ceux qui sont sur le déclin, et partout oîi rayonne son sourire, partout aussi se répand l'allégresse, et retentit la chanson de la vie.

M"* de Genlis continue :

« Rousseau venait presque tous les jours dîner avec nous, et je n'avais remarqué en lui, durant près de cinq mois, ni susceptibilité, ni caprice, lorsque nous pensâmes nous brouiller pour un sujet très bizarre.

(( Il aimait beaucoup une sorte de vin de Sillery, couleur

de pelure d'oignon. M. de X... lui demanda la permission de lui en envoyer, en ajoutant qu'il le recevait lui-même en présent de son oncle. Rousseau répondit qu'il lui ferait grand plaisir de lui en envoyer deux bouteilles,

« Le lendemain matin, M. de X... fit porter chez lui un panier de vingt-cinq bouteilles de ce vin, ce qui choqua Rousseau à un tel point, qu'il renvoya sur-le-champ le panier tout entier, avec un étrange petit billet de trois lignes, qui me parut fou, car il exprimait avec énergie le dédain, la colère et un ressentiment implacable.

(( M. de Sauvigny vint mettre le comble à notre étonnement et à notre consternation, en nous disant que Rousseau était véritablement furieux, et qu'il protestait qu'il ne nous reverrait jamais. M. de X..., confondu qu'une attention si simple pût être aussi criminelle, me dit que puisque je n'étais point complice de son impertinence, Rousseau, peut-être, en faveur de mon innocence, pourrait consentir à revenir. Nous l'aimions et nos regrets étaient sincères.

« J'écrivis donc une assez longue lettre, que j'envoyai avec deux bouteilles présentées de ma part. Rousseau se laissa toucher, il revint. Il eut beaucoup de grâce avec moi, mais il fut sec et glacial avec M. de X..., dont jusqu'alors il avait goûté l'esprit et la conversation; et M. de X... n'a jamais pu regagner entièrement ses bonnes grâces. »

On le -voit, Jean-Jacques n'acceptait point un service à la légère. Il ne voulait donner barre sur lui d'aucune façon, et il préférait rompre toute relation, quelle qu'elle fût, plutôt que de se trouver, à ses propres yeux, dans un état d'infériorité. Au cours de toute sa carrière, nous trouvons cet amour de l'indépendance et cette fierté indomptable. Ces vertus, d'ailleurs, respirent à chaque page de ses œuvres. Sa vie, comme ses livres, est une éloquente école de liberté, de courage et d'énergie.

Quand parut YÉmile, l'ouvrage, on le sait, fut condamné d'abord à Paris, et fut brûlé publiquement par la main du

bourreau au pied du grand escalier du palais de justice.

Pour donner une idée du succès du livre, nous citerons simplement ce passage de Tarrêt de censure de la Faculté de théologie de Paris : <( Cet ouvrage, quoique rempli de poisons mortels, est recherché avec le plus vif empressement. Chacun veut l'avoir avec soi, la nuit comme le jour, à la promenade comme dans son cabinet, à la campagne comme à la ville. Point d'école plus fréquentée que celle de ce prétendu philosophe. Il est comme honteux de ne pas se déclarer du nombre de ses élèves... »

Les censeurs de tous les temps se sont signalés par leur sottise. Il était impossible de faire un plus grand éloge de l'ouvrage pour lequel on réclamait le bûcher, et si jamais l'amour-propre de Rousseau a dû être flatté, ce fut dans cette circonstance. Pour combler la mesure, l'écrivain fut décrété de prise de corps et n'eut que le temps de gagner la Suisse (juin 1762). Il se réfugia à Motiers-Travers, village du comté de Neuchâtel, et y goûta quelque repos. Là, il fit la connaissance d'un homme de mérite, le comte d'Escherny, chambellan de la cour de Wurtemberg, esprit très cultivé, qui a laissé des œuvres philosophiques, historiques et littéraires, pleines d'intérêt.

La rencontre de Jean-Jacques fut pour ce dernier un événement important. Il nous a laissé, lui aussi, le récit de ses rapports avec l'illustre persécuté, et ces pages, peu connues, ont une saveur particulière. Nous allons en donner les passages principaux.

Invité à aller voir le philosophe, le comte d'Escherny dit :

« Deux jours après je me rendis à cette invitation : je le trouvai assis sur un petit banc de pierre, au devant de sa maison rustique, exposé aux rayons d'un beau soleil qu'on ne fuit pas en février. Le premier regard fut pour moi, le second sur son vêtement (le fameux costume. d'Arménien), et le premier mot qu'il me dit, en le désignant : « Il est fou, mais il est commode. » La connaissance fut bientôt faite. Je devenais un peu plus intéressant pour lui que les étrangers et les Suisses des environs, qui souvent l'ennuyaient, et qu'il rece-

vait fort mal, parce que j'arrivais de Paris, et que j'y avais passé dix-huit mois dans la société de plusieurs gens de lettres de sa connaissance, tels que Diderot, Marmontel, Helvétius, Thomas, etc.

« Il doit m'ôtre permis de dire un mot des excellents dîners que j'ai faits à Motiers-Travers, chez Jean-Jacques, tôte à tête avec lui. Sa cuisine était simple, telle qu'il l'aimait, et je partageais bien son goût. Apprêtée supérieurement, et dans ce genre simple, il n'est pas possible de faire mieux que M"® Le Vasseur. C'étaient de succulents légumes, des gigots de moutons, nourris, dans le vallon, de thym, de serpolet, d'un fumet admirable et parfaitement rôtis.

« La conversation était vive, animée; elle roulait sur toutes sortes de sujets; rien de suivi. L'air des montagnes est vif; nous mettions plus de suite dans notre appétit que dans nos entretiens, et nous mangions avec toute la réflexion dont nous les dispensions ; souvent des dissertations sur les plats qu'on servait, et sur les qualités de chaque mets, dignes de figurer dans la gastronomie ou d'être inscrites au iîocAer de Cancale.

<( M"^ Le Vasseur paraissait de temps en temps, rompait le lôle-à-tôte ; Rousseau s'égayait à ses dépens , quelquefois aux miens, mais je le lui rendais; je faisais compliment à M"° Le Vasseur sur son dîner; ce qui m'étonne, c'est que, malgré mes invitations, jamais il n'a voulu permettre qu'elle se mît à table avec nous.

« Il était à son aise et fort gai, et sans la gaieté, la liberté et l'appétit, point de plaisir à table. Nous prenions le café, point de liqueurs; quelquefois dans l'après-dînée il se mettait à son épinette, m'accompagnait dans quelques airs italiens, ou en chantait lui-même.

« Quand c'était chez moi, je lui chantais des romances de sa composition ou de la mienne, accompagnées de ma harpe, car c'était à qui ferait la meilleure musique sur les mêmes paroles ; il en est de Moncrif qui nous ont exercés.

(( Il aimait beaucoup ce genre de musique tendre et mélancolique, qui est, en effet, fort agréable, et qu'on a beaucoup cultivé et perfectionné en France dans ces derniers temps.

DE JEAlH-JACOtlES ROUSSEAU. 19

« Le soir, dans Tété, c'étaient des promenades dans les bois des environs. Dans les beaux clairs de lune, il se plaisait sur les bords de la Reuse à chanter des duos ; nous avions toujours bon nombre d'auditeurs, surtout les jeunes filles du village, qui ne manquaient pas de venir nous écouter. »

Quelles douces et bonnes pensées se dégagent de cet attrayant récit, de ces souvenirs racontés avec Taccent de la sincérité ! On y goûte le charme de Tamitié, de la bonne humeur et de la santé. On est heureux du bonheur de Rousseau, qui se laisse aller à son amabilité naturelle, n'est troublé par le spectacle d'aucune hypocrisie, et ressent si vivement les plaisirs de la campagne. Vivre ainsi, en face de la nature, avec le sentiment partagé de l'art et de la poésie, n'est-ce pas l'idéal ?

Le comte d'Escherny fit plusieurs herborisations en compagnie de Rousseau et de ses amis, le colonel de Puri, le justicier Clerc et M. du Peyrou. Ils exploraient vallons et montagnes, et ces courses, qui souvent duraient plusieurs jours, leur procuraient Tentrain, l'appétit et le sommeil, et donnaient lieu à des dissertations intéressantes. Écoutons le narrateur. 11 parle d'une excursion au sommet d'une montagne dont le rocher culminant, qui parait comme lancé dans les airs, s'appelle le BeC'de- Chasser on»

« Nous arpentions avec délices ces hauteurs, d'oîi nous découvrions de tous côtés une vaste étendue de pays ; nous ne laissions pas de rencontrer çà et là quelques plantes qui ne croissent que sur le sommet des plus hautes montagnes ; nous respirions un air très pur, très vif, présage heureux de l'appétit du lendemain.

c( Rousseau était de la meilleure humeur du monde, excepté quand il voyait que nous avancions de trop près sur le préci* pîce ; il nous priait en grâce de nous retirer. Je l'ai vu nous donner une preuve de son excessive sensibilité. Comme le plus jeune de la troupe, j'étais aussi le plus étoufdl et je poussais aussi l'imprudence jusqu'à pirouetter sur cette lisière

scabreuse. Je l'ai vu se jeter à genoux et me supplier en grâce de ne pas récidiver, que je lui faisais un mal affreux. »

Nos herborîseurs couchèrent, un soir, dans une grange de fromagers, sur un tas de foin, non loin de Fribourg.

« On se leva, dit le comte d'Escherny ; la toilette fut bientôt faite, on ne s'était point déshabillé. J'allai préparer le café et pourvoir au déjeuner. Réunis dans la pièce contiguë à la grange, où mangeaient les bonnes gens du chalet, l'un d'eux nous apporta de la crème dans un baquet de bois très propre. Mais, quelle crème ! Nous convînmes tous que nous n'en avions jamais goûté de si délicieuse. Elle était fraîche, de la veille, et si épaisse que la cuillère s'y tenait.

« Nous étions tous amateurs de café à la crème ; mais surtout Rousseau, qui ne pouvait se lasser d'exalter et de savourer cette crème. Je lui fis remarquer qu'il mettait la moitié plus de sucre que moi.

« — C'est vrai, dit-il, je n'ai jamais pu me sucrer également ; chaque jour j'ajoute à la dose de la veille ; mais aussi, quand je suis parvenu à une certaine hauteur, tout à coup je me retranche des trois quarts; puis j'augmente insensiblement, c'est le flux et le reflux; vous verrez que dans quelques jours je commencerai par un très petit morceau de sucre, il n'y a que le premier jour qui me coûte ; le lendemain, je trouve déjà mon café très bon, parce qu'il est plus sucré que le jour précédent.

« Ce sont là des simplicités, sans doute. Je ne sais pourquoi on ne les oublie pas. On se les rappelle souvent mieux que les choses importantes. »

Après ces amusants détails, qui nous montrent un grand homme dans la pratique journalière de l'existence, le comte d'Escherny revient à des questions graves. Ce jour même, où la crème fut trouvée si bonne, il eut, avec le citoyen de Genève, un entretien philosophique, qui se prolongea. On oublia d'herboriser pour disserter et s'instruire. Mais laissons-le parler :

« Que ne donnerais-je point pour me souvenir de la conversation qui s'engagea entre Rousseau et moi sur le chapitre

de la gloire, et qui dura plus de deux heures ! Elle était d'un grand intérêt ; j'aurais dû Técrire le matin; mais, je Tai dit. je ne prenais note de rien. Le dialogue est sorti de ma mémoire, mais le tableau est encore sous mes yeux.

« Je me rappelle seulement que l'idée de gloire me transportait, et que je soutenais, contre Rousseau, qu'il n'y avait rien dans le monde au-dessus du bonheur de porter un nom célèbre. 11 me serait d'autant plus difficile de me souvenir de mon plaidoyer, que je pense aujourd'hui et sens sur ce sujet précisément le contraire de ce que je sentais et pensais alors.

« C'est ainsi qu'aux extrémités de la vie, les opinions du même homme se trouvent en contradiction. Mes opinions actuelles me feraient pitié si je pouvais remonter à vingt-cinq ans; cette pitié est celle que j'éprouve pour les opinions que j'avais à cet âge. Nous nous applaudissons donc, et nous nous moquons alternativement de nous-mêmes, selon le point auquel nous sommes parvenus dans la carrière de la vie.

« J'ai une idée confuse que tous les moyens de Rousseau, dans ses déclamations contre la gloire et la célébrité, roulaient sur les tourments qu'éprouve celui qui aspire à se faire un nom, surtout dans la carrière des lettres; sur les amertumes dont on l'abreuve, sur les obstacles qu'on lui suscite et qu'il rencontre à chaque pas dans Tamour-propre et l'ambition de ses rivaux ; sur l'envie qui s'attache à l'homme de génie, qui le poursuit, le persécute : « Point de passion, disait-il, plus « opposée à la tranquillité et au bonheur de la vie ! »

Le sujet traité par Jean-Jacques et son ami, vers 1764, dans les sentiers des montagnes du comté de Neuchâtel, n'est point épuisé. On pourrait le reprendre maintenant, et avec d'autant plus d'à-propos qu'un nombre chaque jour plus considérable de jeunes gens révent la réputation littéraire et artistique, et se jettent dans la mêlée, espérant fortune et gloire. Mais qui plaiderait sa thèse avec un désintéressement véritable? Les arguments de Fun seraient pour l'autre sans portée et sans force et personne ne sortirait convaincu de ce tournoi oratoire, sinon de la grandeur de son talent et de l'excellence de sa cause.

Une autre eî^cursion, mémorable aussi pour le comte d'Ëscherny, eut lieu h Brot, au mois de septembre, dans les gorges et défilés qui environnent l'entrée du val de Travers. Elle dura plusieurs semaines ; Rousseau et ses cinq ou six amis étaient pleins d'activité, et tous herborisaient ferme. Le soir venu, on rentrait au gîte, une modeste auberge, on dînait, on causait, et c'étaient là de bons n^oments. Jugez-en :

<( Nous dînions entre 5 et 6 heures, c'était notre seul repas, et nous restions près de deux heures à table. Avant et après le dîner, comme on ne peut pas toujours causer, nous nous occupions de divers petits jeux, des jeux d*enfants; ils délassent, et ce ne sont pas ceux qui intéressent le moins ; ils portent avec eux un caractère de candeur et d'innocence; celui auquel nous revenions le plus souvent, qui le croirait I c'était le jeu de l'oie! Nos lectures étaient assorties à nos jeux; nous nous amusions h lire les Amours de Pierre Lelong et de Blanche Bazu.

« Rousseau aimait ce petit roman, quji ^ bien son mérite. Dans son vieux langage, il a quelque chose de doux, de naïf, de tendre, de dévot et en même temps de pathétique ! On croit être au quatorzième siècle! Nos jeux et nos lectures étaient entremêlés de gaieté, de rires et de plaisanteries.

« Nos entretiens roulaient quelquefois sur les gens de lettres et les philosophes de Paris ; il rendait justice h tous, ne les présentait que sous le côté le plus avantageux, jusqu'à Voltaire, dont il oubliait les injures, pour ne se souvenir que de ses talents et de son génie ; il ne prononçait son nom qu'avec respect.

« Quoique brouillé avec Diderot depuis longtemps, il en faisait le plus grand éloge ; ce qu'il admirait surtout, c'était la profondeur de ses vues et la clarté avec laquelle il traitait les matières les plus abstraites. 11 appuyait beaucoup sur l'heureux choix de ses expressions et sur le don qu'il lui reconnaissait du mot propre. »

Un homme de génie porte partout la lumière avec lui. Là où il est, là se trouve en môme temps un foyer d'intelligence, de clarté et de force. Jean-Jacques, proscrit de Paris, exilé de

HE JEAN-JACaUES ROUSSEAU. 23

Genève, dissertant sur la littérature et la philosophie, devant ses amis, dans une auberge perdue des montagnes suisseâ ; Jean-Jacques admirant Voltaire et Diderot, si injustes pour lui, revêt, sur ces cimes, je ne sais quel caractère de grandeur peu commune. On dirait que l'éternelle sérénité de la nature a passé dans son âme, Télève au-dessus des passions humaines, et lui dicte la justice et la sagesse. Quelle empreinte laissent dans l'esprit de pareils entretiens ! Le souvenir en est inefifaçable.

Le comte d*Escherny poursuit :

« Lié avec tous les deux (Rousseau et Diderot) et alternant entre le séjour de la Suisse et celui de Paris, Diderot m'avait prié de faire sa paix avec Rousseau, et de ménager entre eux un raccommodement. Je m'y suis porté avec tout le zèle possible : j'ai parlé, j'ai écrit, j'ai prié, j'ai pressé, Rousseau a été inexorable.

(( Il n'avait pu lui pardonner, après avoir été encouragé par lui de publier VÉmile^ d'avoir agi sous main avec d'Alembert pour le faire supprimer. Il en avait des preuves si positives contre Diderot, qu'il alla chez lui, oîi, en présence de la compagnie qui s'y trouvait, il lui déclara ne pouvoir plus être de ses amis.

« Qui le croirait? cet homme, ce Jean-Jacques, si connu par sa misanthropie, était avec nous, à Brot et dans toutes nos courses, le plus simple, le plus doux et le plus modeste des hommes. Il est vrai qu'il était dans son élément, dans des contrées un peu sauvages, mais extrêmement variées, pittoresques et romantiques ; que nous étions tous de bonnes gens, qu'il se plaisait avec nous, qu'il y était libre et à son aise ; que nous respirions un air pur, vif; que nous jouissions tous de la meilleure santé, que nous avions grand appétit, et qu'il avait pour la botanique un goût beaucoup plus vrai que le mien, quoique je lui aie entendu dire assez souvent : « Chaque « printemps, je suis obligé de recommencer, parce que tout a s'échappe de ma mémoire pendant l'hiver. »

« J'ai déjà dit que nous étions longtemps à table. Nous

vidions volontiers quelques bouteilles des plus excellents vins de Cortaillod, mais la plus légère pointe était pour nous les colonnes d'Hercule de notre ivresse; nous n'allions pas au delà. La conversation roulait sur toutes sortes de sujets ; Rousseau ne soutenait jamais ses opinions avec aigreur ou ténacité, son ton n'était jamais tranchant ; et je me souviens que, sur l'histoire de France, deux ou trois fois le colonel de Puri le releva avec dureté, et que Rousseau baissa la tête et ne répondit rien. On peut juger par là combien il était bon convive.

« Il s'est plu souvent, dans ses lettres, et je crois même dans ses Rêveries, à rappeler nos intéressantes courses et surtout notre séjour à Rrot ; il n'en parlait qu'avec regret et attendrissement. »

Rousseau, en effet, dans la septième Rêverie d un promeneur solitaire, évoque ces excursions dont le comte d'Escherny fait un tableau si animé. 11 est à la fin de sa carrière, il sent fuir le rivage de la vie, et il s'attendrit, en rappelant les heures heureuses des gorges de Brot et du Bec-de-Chasseron, les herborisations savantes, les longues causeries avec ses amis...

C'est là que, parlant de la botanique, il dit : « Elle me transporte dans des habitations paisibles, au milieu de gens simples et bons, tels que ceux avec qui j'ai vécu jadis. Elle me rappelle et mon jeune âge et mes innocents plaisirs, elle m'en fait jouir derechef et me rend heureux bien souvent encore, au milieu du plus triste sort qu'ait subi jamais un mortel. »

Lorsque, lassé des tracasseries de la province, Rousseau quitta le Dauphiné, en 1770, pour venir à Paris, il fut, comme nous l'avons dit déjà, assailli de complimenteurs et de visiteurs. Tous les rangs de la société, depuis les princes jusqu'aux pauvres gens du peuple, assiégeaient son modeste logis, rue Plâtrière, et il y avait toujours foule dans le café qu'il fréquentait. Paris entier voulait le voir, l'entendre, lui parler. Il eut beaucoup de peine à se dérober à cette curiosité qui s'atfache aux hommes célèbres* Il y parvint, toutefois, dans une certaine mesure.

Mais les admirateurs zé\és sont tenaces et ne manquent pas d'astuce ; la ruse souvent les conduit à leurs fins. Comme Jean- Jacques s'était remis à copier de la musique, beaucoup de ses fidèles, jeunes gens et jolies marquises, eurent recours à ce moyen pour arriver jusqu'à lui. Ils se présentaient avec un rouleau de musique, et faisaient une commande de copie. Il leur en coûtait quelques louis, mais, du moins, ils avaient pu voir leur écrivain préféré, ils avaient entendu sa voix, rencontré son regard... ils étaient contents.

C'est l'aventure qui arriva, en 1774, à un jeune homme de bonne famille, aimant les lettres, M. Eymar, de Marseille, lequel, fanatisé par VÉmile^ vint à Paris tout exprès afin de voir Rousseau, et employa l'artifice que nous venons de signaler.

D'ailleurs, il a raconté lui-même le fait, et nous a laissé ainsi un document de plus à ajouter à ceux que nous avons déjfi remis en lumière.

Donc, fort ému, mais affectant toutefois le calme, il présente à Jean-Jacques une partition de musique à copier; celui-ci accepte.

« Votre nom, s'il vous plaît? dit Rousseau.

« — Eymar.

« — Par un a? Veuillez me le dicter lettre h lettre. >>

« Je le fis.

« Quel jour tenons-nous ?

« — Le 2 mai, je crois.

« — Ce sera donc pour le 17. »

« Ici finit notre dialogue et ma première visite. En me retirant, je fus accompagné poliment jusqu'à l'escalier, non par M""® Rousseau, mais par Rousseau lui-mômc, que je voulus inutilement en dispenser.

« En descendant de chez lui, j'échappai à une petite aventure galante que je dois aussi rappeler. Dans la même maison, au troisième étage, logeait une fille du monde, assez jolie. Je l'avais rencontrée et saluée en montant ; mais elle ne m'avait point arrêté ; il n'en fut pas de même au retour.

(( Je la trouvai en sentinelle sur la porte de sa chambre, où

elle m'engagea à entrer avec ce souris et ces gracieuses prévenances dont les demoiselles de cet ordre savent assaisonner de pareilles invitations.

c( — Vous prenez mal votre temps, luidis-je, mademoiselle; ce n'est pas au moment que Tâme vient de se pénétrer de Fair pur de la philosophie qu'elle est disposée à respirer celui de la volupté. »

« Maintenant, je dois revenir à lappartement de Rousseau, et rendre compte à mon lecteur des divers objets dont mon attention y fut frappée. Je n'aurai pas de peine à lui persuader que le ton d'aisance et de liberté sur lequel je m'étais monté n'était qu'apparent; je m'efforçais de déguiser le trouble de mon âme, et mon embarras n'aurait échappé à aucun observateur.

« Ce trouble faillit un instant me trahir, lorsque je vins à songer que, là, dans ce même appartement, je me trouvais tète à tête avec le premier génie du siècle, je pouvais contempler, librement et de mes propres yeux, l'immortel auteur de la Julie ^ de V Emile et de tant d'ouvrages dont la lecture m'avait si souvent transporté. «

« Et maintenant encore, quand je me rappelle cet état d'agitation intérieure, j'ai peine à concevoir que j'aie pu soutenir, pendant un quart d'heure, Tobligation d'avoir tout ensemble à parler, à répondre, à écouler et à repaître mes regards de tant d'objets pour moi si nouveaux et si intéressants.

« Le premier dont je m'occupai fut la personne du philosophe. Je le trouvai dans son négligé, vêtu d'une manière simple, mais propre. 11 portait une robe de chambre d'indienne bleue et un bonnet de coton. Sa physionomie me parut ressembler très peu à celle que lui donnaient alors ses portraits. Quelle différence pour l'expression et pour le feu des regards ! J'en fus ébloui au premier coup d'œil qu'il lança sur moi. Sa voix était ferme et sonore ; mais à peine eut-il ouvert la bouche, que je reconnus l'accent genevois. Du reste, il ne cessa de s'énoncer avec moi dans les termes de la plus grande politesse... »

Le jeune Eymar, de Marseille, était au comble de ses vœux ; il avait accès dans la place. Il s'applaudissait de son stratagème, et comptait bien le prolonger le plus qu'il pourrait. Pendant la quinzaine que lui avait assignée Rousseau, il relut ses œuvres, s'en assimila la flamme, en respini le parfum troublant et surchauffa encore son admiration.

« Le 17 de mai arrive enfin, écrit-il, et je me rends chez Rousseau à dix heures précises. Ma musique était copiée ; il me la remit, en y joignant une petite note au crayon où était marquée la somme de neuf livres dix sous ^ prix de la copie, à raison de dix sous la page. Je la payai sur-le-champ, et non sans être étonné des excuses qu'il me fit sur la cherté de ce prix et sur l'impossibilité oîi il était d'établir à moins son travail, attendu, me dit-il, qu'il lui coûtait beaucoup de temps et que, se piquant d'y mettre la plus grande exactitude, il était obligé d'avoir sans cesse le grattoir à la main pour corriger ses fautes ; nécessité que n'éprouvaient pas d autres copistes moins distraits et plus expéditifs que lui, ce qui les mettait dans le cas de se faire payer moins chèrement-..

« Ma musique retirée et payée, j'en sortis une autre de ma poche, avec prière de me la copier encore. Il l'accepta sans objection, après l'avoir légèrement examinée, et je fus agréablement surpris de n'être renvoyé qu'à la huitaine. »

Le manège dura plus d'un mois. M. Eymar avait fini par entrer dans l'intimité de Jean-Jacques, qui évidemment n'était pas dupe de sa ruse, mais qui, sans doute, trouvait quelque charme dans les manifestations de son âme juvénile. Il craignit d'abuser cependant de la complaisance du philosophe et, après une cinquième visite, il résolut d'agir par une voie moins détournée.

« Cette visite, dit-il, me semblait comme la fin d'un beau rêve, et je m'en attristais. Ayant sagement renoncé à l'expédient de la musique, je voyais à regret s'éloigner la possibilité de me présenter encore chez Rousseau... Je formai le projet de noter chez moi quelques passages du Contrat social et de rJÉmiVe, deux ouvrages que j'avais assez bien étudiés; et, ces livres à la main, d'aller un beau matin chez l'auteur lui de-

mander, sur les passages notés, l'explication que j'aurais jugée, ou feint déjuger, nécessaire.

« Mon dessein était de continuer plusieurs fois de même, pour peu que j'y fusse encouragé. L'idée m'en venait un peu tard, mais elle était heureuse ; j'établissais pour moi une école permanente d'instruction, et je formais un lien commun entre le disciple et le maître. Que n'a-t-elle eu son exécution ! »

M. Eymar fut obligé subitement de regagner Marseille, et ainsi finirent ses intéressantes visites, et s'envolèrent ses projets et ses espérances ; il ne cessa de regretter ce contretemps, et quarante ans après, lorsqu'il écrivait les souvenirs de sa jeunesse, il n'était pas consolé d'avoir été ainsi brusquement séparé du grand homme.

Le dernier document, que nous voulons faire sortir de l'ombre, émane de J. Dussaulx, savant et lettré, qui eut avec Jean-Jacques des rapports de fervente amitié, et a laissé des notes très intéressantes et très utiles à consulter. Dans la suite, il devint membre de la Convention et du conseil des Anciens.

Après avoir été dans les meilleurs termes avec Rousseau, il eut le tort de se froisser de ses manies de persécution, et s'éloigna de lui; il resta néanmoins son disciple. Nous n'avons pas à réveiller cette querelle, et à dire qui eut raison davantage ; ce sont là des faiblesses humaines que nous ne connaissons que trop, et il n'y a pas lieu d'en refaire l'historique. Nous ne voulons retenir des notes de Dussaulx que ce qui nous paraît convenir au relief d'un écrivain supérieur, d'un esprit d'élite, et par là au prestige de la pensée en général, et au triomphe de l'intelligence.

C'est aussi en 1770 que Dussaulx témoigna à Jean-Jacques, revenu à Paris, son admiration sincère, et fut admis dans son intimité. La première entrevue n'eut rien d'encourageant. Écoutons Dussaulx :

« Je tirai silencieusement de ma poche, tandis qu'il lisait le billet de recommandation (de Duclos), un livre que je venais de publier, et le priai, en tremblant, de vouloir bien l'agréer,

non comme un présent, mais comme le seul tribut que j'osasse lui offrir. Il le reçut froidement, et de manière à me faire juger qu'il était aussi fatigué de livres que d'auteurs. « Rien d'étona liant, me disais-je; aujourd'hui, les pavés en fourmillent. » Au lieu donc de m'en formaliser, je lui parlai de ses ouvrages ; et cela, avec plus de sentiment que d'éloge. Rien ne prit. 11 me répondit sèchement :

(( — Je ne m'applaudis que d'une chose, monsieur, c'est d'avoir commencé tard à écrire, et d'avoir fini de bonne heure ! »

« Cependant il me lançait des regards perçants et inquiets, comme s'il eût cherché à me reconnaître... moi qu'il n'avait jamais vu, et dont peut-être il n'avait jamais entendu parler. Ma situation était pénible. La parole expirait sur mes lèvres; la conversation tombait à chaque instant, et je ne savais comment m'y prendre pour la relever. Je me sauvai... Le cœur me manqua au bas de l'escalier, et les sanglots me gagnèrent ; je baisai religieusement sa porte. »

Malgré ces débuts réfrigérants, Jean-Jacques et Dussaulx devinrent bons amis, et connurent la joie de l'expansion du cœur et des confidences sincères.

« J'ai dit qu'il avait de bons moments : il en avait de célestes, rares sans doute ; mais enfin il en avait. C'est alors qu'il se repliait avec complaisance sur tout ce qui l'avait agréablement affecté dans le cours de sa vie antérieure.

« — Mon Dieu! que j'étais heureux, s'écriait-il, lorsque durant mes beaux jours, l'amour, la raison, la vertu, prenaient sous ma plume leurs plus doux, leurs plus énergiques accents ; lorsque je m'enivrais à torrents des plus délicieux sentiments qui jamais soient entrés dans un cœur d'homme ; lorsque je planais dans Tempyrée au milieu des objets charmants et presque évangéliques dont je m'étais entouré ! Hélas! ces heureux jours sont passés; mais le souvenir m'en

reste. »

(( 11 ne s'agissait quelquefois que d'une bagatelle, d'un site original ou bizarre, d'un arbuste naissant, ou de la rencontre fortuite d'un enfant à la mamelle, et qui lui avait souri dans

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les bras de sa nourrice, tant il avait la tête et le cœur imbibés de toutes les images, de tous les sentiments que la nature n'accorde qu'à ses favoris, ne prodigue qu'à ceux qui sont vraiment dignes de la sentir et de la peindre !

« — Deux hirondelles, me disait-il un jour, avec la naïveté d'un enfant et le tact d'un philosophe, avaient usurpé chez moi Thospitalité. Déjà le nid était fait dans la chambre oîi je couchais. On couvait les œufs, en me regardant avec confiance ; et je puis dire aussi que je les couvais des yeux, tant cet innocent ménage m'intéressait ! Que de soins cependant, que de sollicitudes ! Je n'étais plus en quelque sorte que le portier du vasistas, qu'il fallait ouvrir à chaque instant, sinon rimpalience s'en mêlait. On voltigeait de grand matin autour de ma tête d'une aile frémissante, jusqu'à ce que j'eusse rempli les devoirs de la tacite convention de ces hirondelles avec moi. »

« Il donnait à tous ces riens tant de couleur et de vie, qu'il les rendait parlants : c'est que les riens et les rêves de Jean- Jacques, en passant par son imagination, devenaient des choses réelles. »

Nous arrivons au passage le plus curieux, à notre avis, des notes de Dussaulx : il s'agit de la lecture des Confessions par Rousseau lui-même, devant quelques personnes choisies avec soin. Ce livre fameux fit du bruit avant d'être imprimé. Quand on sut que l'auteur l'avait achevé, ce fut à qui aurait connaissance du manuscrit. De grands personnages, des femmes de la cour et du monde, des princes, des rois môme s'en inquiétèrent.

Les uns voulaient savoir comment ils étaient traités dans ces pages; les autres s'en préoccupaient par intérêt pour Jean- Jacques ; le plus grand nombre était poussé par la curiosité. Le roi de Suède obtint communication du précieux travail, mais ce ne fut pas sans peine, et il fallut l'intervention pressante de Rulhières.

Trds lectures des Confessions par Rousseau sont connues : elles curent lieu pendant l'hiver de 1770-1771. L'une est celle

dont il parle à la fin de son ouvrage, et qui eut lieu devant le comte et la comtesse d'Egmont, le prince Pignatelli, la marquise de Mesmes et le marquis de Juigné. « J'achevai ainsi ma lecture, dit Tiramortel écrivain, et tout le monde se tut. M"'' d'Egmont fut la seule qui me parut émue : elle tressaillit visiblement, mais elle se remit bien vite et garda le silence, ainsi que toute la compagnie. Tel fut le fruit que je tirai de cette lecture, et de ma déclaration . »

L'autre lecture est celle dont parle Dussaulx. Les détails qu il donne sont du plus haut intérêt. La troisième eut lieu chez le poète Dorât.

« Ce n'était pas, dit Dussaulx, une petite affaire que d'arrêter la liste de ceux que Rousseau consentirait à y admettre.

« — Vous le voulez, me dit-il, eh bien, faisons cette liste, et mettez votre nom le premier. »

(c Je lui proposai plusieurs noms de personnages très célèbres ; il les rejeta.

« — Je vous avertis que je n'entends pas qu'il y ait à cette lecture plus de huit personnes, moi compris... »

« La liste fut enfin arrêtée : Dorât, Pezay, Barbier de Neuville, Le Mierre, etc., y furent inscrits. A 6 heures du matin, tous les élus se trouvèrent au rendez- vous chez M. de Pezay. Rousseau y était arrivé le premier. Cette séance, la plus longue peut-être qu'offrent les fastes littéraires de tous les temps, dura dix-sept heures, et ne fut interrompue que par deux repas fort courts.

« Pendant cette lecture, la voix de Rousseau no faiblit pas un seul instant : c'est que son plus grand intérêt, celui de sa gloire, l'animait et renouvelait ses forces. Ce qui n'est pas moins remarquable, l'attention des visiteurs, par une cause différente, se soutint jusqu'à la fin ; et cette cause, dont ils ne convinrent pas, c'était l'amour-propre flatté d'une telle préférence.

« Nous étions en effet si contents d'être là, au vu et au su de tous les aspirants, que nous ne voulions pas perdre un seul mot pour avoir le plaisir d'en parler. On était tout yeux, tout oreilles ; on s'extasiait, on se pâmait à chaque ligne. Il en faut

convenir, ces Confessions^ plus qu'indiscrètes, nous offraient néanmoins par intervalles des pages ravissantes.

« Quand il en fut à Tarticle du sacrifice de ses enfants, le pas était difficile à franchir. Il s'arrêta, nous regarda d'un air interrogateur... Tout le monde baissa les yeux.

« — N'avez-vous rien à m'objecter? »

« On ne lui répondit que par un morne silence.

« Rousseau, qui avait vu notre détresse et la douleur empreinte sur nos visages, avant d'aller dîner, et après s'être un moment recueilli, nous apostropha en ces termes :

« — Hommes justes ! vous ne devez pas me juger sans m'avoir entendu : écoutez donc, sur ce qui concerne ma conduite à l'égard de mes enfants, une défense consciencieuse, et que j'ai déposée dans le sein d'un homme vertueux. »

« Il parle : de moments en moments nos fronts s'éclaircissent. Nous regrettions presque de l'avoir affligé ; tant il est vrai que l'éloquence, quand elle est transcendante comme la sienne, est un glaive à double tranchant, et qui vient à bout de tout, du vrai comme du faux 1

« Il eut heu d'être content de sa défense. Quelques-uns de nous lui prirent les mains, les baisèrent, et tâchèrent de le consoler. Il pleura ; nous pleurâmes tous à chaudes larmes. »

Qui ne comprendrait cette émotion, en présence d'un homme qui révèle ses faiblesses, ses fautes, et se frappe la poitrine avec repentir ! Quand on se rappelle certaines pages des Confessions^ la scène dut plus d'une fois être attendrissante, et nous nous expliquons l'admirable lettre que Dorât écrivit à une femme qu'il aimait, aussitôt après cette lecture : nous la donnerons plus loin. Revenons àDussaulx.

« Rien, poursuit-il, n'est à négliger dans un pareil récit. J'ai oublié de vous dire que Rousseau, avant de commencer la lecture, tirade sa poche deux ou trois pages qu'il avait écrites pour se concilier notre bienveillance et capter notre attention. Précaution dont il se serait dispensé, s'il avait mieux connu notre faible : n'importe, elle produisit son effet.

« — Un tempérament timide, nous dit-il, ne peut se refondre. Dans toutes les situations de ma vie, le mien me subjugua toujours : soit forcé de parler au milieu d'un cercle, soit tête à tête agacé par une femme railleuse, soit avili dans la confrontation d'un impudent, mon trouble est toujours le même, et le courage que je sens au fond de mon cœur refuse de se montrer sur ma contenance ; je ne sais ni parler, ni répondre ; je n'ai jamais su trouver qu'après coup la chose que j'avais à dire, et le mot qu'il fallait employer. Urbain Grandier, dans le même cas que moi, avait l'assurance et la facilité qui me manquent, et il périt. J'aurais tort d'espérer une meilleure destinée. »

Cette lecture des Confessions impressionna vivement les auditeurs, et fit beaucoup de bruit à la ville et à la cour. En rentrant chez lui, à 3 heures du matin, le poète Dorât, sous le charme de l'œuvre puissante, écrivit à son amie la lettre suivante, que nous tenons à reproduire. Elle ne fut connue qu'en 1778, et, depuis, n'a pas été publiée. C'est une pièce documentaire de première importance.

A 3 heures après minuit.

Je lenlre chez moi, madame, ivre de plaisir et d^ad mi ration. Je comptais sur une séance de huit heures, elle en a duré quatorze ou quinze : nous nous sommes assemblés à 6 heures du matin, et nous nous séparons à Tinstant, sans qu^il y ait eu d'intervalle à la lecture que ceux du repas, dont les instants, quoique rapides, nous ont encore paru trop longs.

Ce sont les Mémoires de sa vie que Rousseau nous a lus. Quel ouvrage! Comme il s'y peint, et comme on aime à Ty reconnaître! H y avoue ses bonnes qualités avec un orgueil bien noble, et ses défauts avec une franchise plus noble encore. Il nous a arraché des larmes par le tableau pathétique de ses malheurs et de ses faiblesses, de sa confiance payée d'ingratitude, de tous les orages de son cœur sensible, tant de fois blessé par la main caressante de Thypocrisie, surtout de ces passions si douces qui plaisent encore à Tâme qu'elles rendent infortunée.

J'ai pleuré de bon cœur; je me faisais une volupté secrète de vous

:j4 les visiteurs

otiVir ces larmes d'attendrissement auxquelles ma situation actuelle a peut-être autant de part que ce que j^entendais. Le bon Jean- Jacques, dans ces Mémoires divins, fait d'une femme qu'il a adorée un portrait si enchanteur, si aimable, d'un coloris si frais et si tendre, que j'ai cru vous y reconnaître : je jouissais de celte d'élicieuse ressemblance, et ce plaisir était pour moi seul. Quand on aime, on a mille jouissances que les indififérents ne soupçonnent même pas, et pour lesquelles les témoins disparaissent.

Mais ne mêlons rien de moi à tout cela, afin de vous intéresser davantage. L*écrit, dont je vous parle, est vraiment un chef-d'œuvre de génie, de simplicité, de candeur et de courage. Que de géants changés en nains ! Que d'hommes obscurs et vertueux rétablis dans tous leurs droits, et vengés à jamais des méchants par le seul suffrage d'un honnête homme.

Tout le monde y est nommé. On n'a pas fait le moindre bien à V auteur qui ne soit consacré dans son livre; mais aussi démasquet-ii avec la même vérité tous les charlatans dont ce siècle abonde.

Je m'étends sur tout cela, madame, parce que j'ai lu dans votre àme bienfaisante, délicate et noble ; parce que vous aimez Rousseau ; parce que vous êtes digne de l'admirer; enfin, parce que je me reprocherais de vous cacher une seule des impressions douces et honnêtes que mon cœur éprouve.

Trois heures sonnent, et je ne m'arrache qu'avec peine au plaisir de m'entretenir avec vous : mais je vous ai offert ma première et ma dernière pensée, j'ai entendu la confession d'un sage; ma journée n'est point perdue.

Je suis, etc. dorât.

Quelle adorable épître ! Est-il possible de se montrer plus aimable, plus affectueux, plus dévoué et plus tendre pour une femme? Ah ! quelles charmantes et éloquentes leçons nous ont laissées, dans Tordre du sentiment comme dans bien d'autres questions, les philosophes et les lettrés du dix-huitième siècle ! Quels attraits ils savaient donner à une liaison, comme ils savaient aimer, et comme ils méritaient de l'être !

A en juger par cette lettre, Rousseau avait fait un heureux choix d'auditeurs pour ses Confessions, et il ne dut pas regretter d'avoir invité le délicieux auteur des Baisers.

DE JEAN-JACQUËS ROUSSEAU. Iji)

Dussaulx achève le passage consacré à la lecture des Confessions par ces lignes :

(( M. de Malesherbes, qui me croyait plus de crédit que je n'en avais, vint me prier d'engager Jean-Jacques à supprimer quelques anecdotes capables de déshonorer des familles entières.

« — Ce qui est écrit, me répondit-il, est écrit ; je no supprimerai rien. Qu'on se rassure, néanmoins, mes Confessions ne paraîtront qu'après ma mort, et même après celle du dernier de ceux que j'y ai mentionnés ; mais elles paraîtront un jour, ce mot est irrévocable ! »

Elles parurent, en effet, quelque temps après la mort de Rousseau {V' Partie, 1781. — II* Partie, 1788), et le nombre de ceux que, depuis cette date, elles ont éclairés, consolés et charmés, est infini. Quel livre a remué davantage le cœur en ses désirs et ses ivresses, l'esprit dans ses tourments, ses ambitions et ses rêves, tout l'être, en un mot, dans ses replis les plus intimes, dans ses profondeurs le? plus insondables? Le temps n'a fait que consacrer la puissance de cette œuvre unique, qui n'a point vieilli et ne vieillira jamais, car, en écrivant son histoire, Jean-Jacques a raconté celle de l'homme des temps nouveaux, de l'homme tel qu'il est, et tel qu'il pense depuis l'avènement de la Révolution.

Un détail qui ne manque pas de saveur : après la lecture des Confessions, chez le marquis de Pezay, M""' d'Épinay eut peur, car elle n'avait pas la conscience tranquille, et elle ne trouva rien de mieux, pour se rassurer, que d'écrire au lieutenant de police, M. de Sartine, et de lui demander de faire taire Rousseau. Nous avons lu sa lettre, qui est bien peu digne d'une femme d'esprit, et qui constitue une lâcheté sans nom.

M. de Sartine eut un entretien avec l'écrivain. Nous ignorons ce qui s'y passa. Quoi qu'il en soit, cette mesure n'était pas faite pour guérir Rousseau de sa misanthropie et pour le réconcilier avec ses anciens amis.

M"*' d'Épinay avait tellement honte de la mauvaise action qu'elle commettait, qu'elle prie le lieutenant de police d'agir comme s'il n'avait reçu d'elle aucune lettre, mais bien comme

s'il marchait de lui-môme. « Lorsqu'on prend ces messieurs (Dorât, Dussaulx, etc.) pour confidents d'un libelle, vous avez bien le droit d'en dire votre avis, sans qu'on soit censé vous en avoir porté des plaintes. »

Nous n'en avons pas fini avec Dussaulx. Quelques jours après la lecture, il fut invité à dîner chez le philosophe. C'était au commencement d'avril 1771. 11 n'eut garde de refuser; il faut l'entendre :

« Souper chez Jean-Jacques ! Concevez-vous quelle fut ma joie ? 11 avait pris la précaution de faire demander chez moi une bouteille d'un vin qui lui plaisait, et parce qu'il ne voulait pas me condamner à boire du sien : un frère jumeau n'en aurait pas usé avec plus de confiance et d'affection...

« Je vis faire avec aisance, et même avec gaieté, les préparatifs de ce souper, dont il me souviendra longtemps. M"^ Rousseau apporte auprès du feu une perdrix contenue dans un demi-cylindre de fer-blanc. Ensuite, elle met le couvert. Pendant ce temps-là, l'auteur d'Emile, nouveau Curius, tourne la broche qui traversait le cylindre,

« — Notre hôte, me dit-il, vous contenterez-vous de regarder? Allons, pour gagner votre souper, tournez à votre tour ! »

« Je me croyais au temps d'Homère ou des anciens patriarches. Ces préliminaires, vraiment touchants par le mérite et l'indigence volontaire d'un si grand personnage, car il refusait ce qui lui était dû, même de la part de ses libraires, m'émurent jusqu'aux larmes. Je les retins par pudeur et par égard...

« On avait servi, c'est-à-dire que sa femme venait de mettre sur la table quelques plats, dans lesquels on se mirait. Le repas était frugal ; mais le goût, la propreté, l'assaisonnaient, et même il y avait des friandises...

(( La confiance qui m'est naturelle, les prévenances dont il m'avait comblé, et la joie d'être assis à ce banquet, qui me semblait de toute autre importance que celui des sept Sages, me délivrèrent de toute sorte de gêne... Mon sang s'alluma, mon cœur tressaillit. Tout ce que j'avais ressenti pour Jean-

Jacques, soit en lisant ses écrits, soit en l'écoutant lui-même, se réunit en un point qui devint le foyer et le centre de mes discours.

« Je ne Tentretins d'abord que de ce qui avait rapport à lui, sans suite, sans précautions ; je n'étais qu'un convive satisfait, et rien de plus. Que vous dirai-je ? Je le traitais comme un ancien ami qu'on n'a point vu depuis longtemps, et dont on voudrait apprendre l'histoire en un quart d'heure. »

Dussaulx voulut, à son tour, inviter Jean-Jacques qui, après quelques hésitations, finit par accepter. Mais avant ce dîner, les deux amis rendirent de compagnie une visite à Piron. Elle mérite d'être rappelée.

« C'était précisément, dit Dussaulx, la fête d'Alexis Piron. Dès le point du jour, les vers, les fleurs avaient commencé à pleuvoir chez lui. Nous y arrivâmes trois heures après son repas ; c'était le bon moment, celui des saillies et de l'imagination. Quoi qu'en ait dit Voltaire, Piron ne dormait pas toujours. Il faisait, ce jour-là, les délices d'un cercle de personnes choisies et qui, malgré lui, l'avaient couronné de roses, de myrtes et de lauriers. Je crois le voir et l'entendre : c'était Anacréon, c'était encore Pindare.

(( Piron, qui s'abandonnait alors, au sein de l'amitié, à des transports charmants, ne pouvait pas savoir que nous fussions si près de lui, parce qu'il avait la vue très courte.

« — Mon oncle !' s'écria sa nièce hors d'haleine, le voilà !

« — Qui donc? Est-ce Jean-Jacques?

« — Oui, c'est M. Jean-Jacques Rousseau; c'est lui-même ! »

<c A ces mots, qui le font bondir sur son siège, il cherche, en tâtonnant, la main de Jean-Jacques, la saisit, entr'ouvre sa robe de chambre, la glisse sur son cœ^ur, et, d'une voix de Stentor, entonne le Nujic dimittis servum timm^ Domine,

« Retenant toujours dans la même place, sur son cœur palpitant, la main de celui qu'il estimait être le plus éloquent de son siècle :

« — Je ne mourrai donc pas, mon cher Rousseau, sans que « mes vœux soient exaucés I « Le voilà ! » m'a dit Nanette ; « j'ai pressenti que c'était vous ! »

« Puis, il Tembrasse, puis il Tétreint de toutes ses forces...

« — Oh ! la bonne tête ! Oh ! le bon cœur ! Et cependant des barbares ont brûlé son Emile. . . Tant mieux 1 Le parfum d'un pareil holocauste a dû réjouir les anges. Mais comment vous a-t-il pris fantaisie de venir chez moi ? Car il s'en faut bien, m'a-t-on dit, que vous alliez partout. Serait-ce pour y faire contraster la sagesse avec la folie? A propos, m'avezvous pardonné certaines épigrammes que je me reproche aujourd'hui ? Ce sont les fruits d'une verve libertine, et qui m'emporte malgré moi, lorsque, dans la joie de mon âme, j'ai sablé quelques verres de la liqueur exprimée sur les coteaux de mon pays natal.

(( — Je fais plus, dit Rousseau, j'en attends d'autres. Allez, joyeux nourrisson de Bacchus, enfant gâté des Muses, soyez toujours le même, soyez toujours Piron ; vous êtes né malin, et n'avez jamais été méchant. »

« Dès lors, tout ce qu'on peut imaginer de plaisant, d'ingénieux et d'énergique, Piron, qui comptait déjà seize lustres accomplis, le prodigua pendant une heure sans s'arrêter. Jean- Jacques n'en revenait pas ; son génie en était étonné. »

C'est au lendemain de cette visite qu'eut lieu, chez Dussaulx, un dîner littéraire en l'honneur de Jean-Jacques, fête véritable pour les convives qui y assistèrent. Laissons la parole à l'amphitryon.

« On s'était rassemblé de bonne heure ; Rousseau ne se fit pas trop attendre. A quelques nuages près, mon Dieu ! qu'il fut aimable ce jour-là ! Tantôt enjoué, tantôt subhme. Avant le dîner, il nous raconta quelques-unes des plus innocentes anecdotes consignées dans ses Confessions. Plusieurs d'entre nous les connaissaient déjà ; mais il sut leur donner une physionomie nouvelle et plus de mouvement encore que dans son livre.

« J'ose dire qu'il ne se connaissait pas lui-même, lorsqu'il prétendait que la nature lui avait refusé le talent de la parole. La solitude, sans doute, avait concentré ce talent en lui-même ; mais, dans ses moments d'abandon et lorsque rien ne Toffus-

quait, il débordait comme un torrent impétueux à qui rien ne résiste. S'il se fût exercé dans l*art oratoire, s'il eût abordé une tribune vraiment nationale, qui sait jusqu'où cette âme de feu, pourvue de tant de moyens dans tous les genres, aurait porté l'éloquence française ?

(( 11 fut question de nos plus grands écrivains. Abstraction faite de ses opinions particulières, il les caractérisa tous avec justesse, précision, surtout avec une impartialité dont nous fûmes ravis ; et il semblait, par là, nous avertir que leur gloire ne portait aucun préjudice à la sienne.

« Quoique, dans la Profession de foi du Vicaire savoyard, il eût, en ces termes, apostrophé Montaigne : « toi, qui te « piques de franchise et de vérité, sois sincère et vrai, si un « philosophe peut l'être, etc., » cela ne l'empêcha pas de nous dire :

« Ce premier philosophe français fut notre maître à tous ; « sans lui, peul-ètre, nous n'aurions jamais eu ni Bayle, ni « Montesquieu. Quel homme, ajouta-t-il, que ce Michel Mon- « taigne ! Outre la naïveté, la grâce et l'énergie de son style « inimitable, il avait des vues longues et, comme il l'a dit, « l'esprit primesautier, »

(( Quand il en fut à Voltaire, qui l'avait si indignement outragé, au lieu de récriminations, il se plut à rendre justice entière à sa fécondité inépuisable, à la diversité de ses talents ; et, de son caractère, il n'en dit que ces mots remarquables :

« Je ne sache point d'homme sur la terre dont les premiers « mouvements aient été plus beaux que les siens. »

Ce sont des entretiens comme ceux-là qui attestent la supériorité des lettres. Ils ouvrent à l'esprit de larges horizons, le portent, le lancent aux jouissances sublimes de la méditation philosophique et lui donnent l'idée de la vraie gloire. Dussaulx poursuit :

« On fit remarquer à Rousseau sur mes tablettes tous ses livres exposés sur le même rayon. Il s'émeut à cet aspect.

« — Ahl les voilà, s'écria-t-îl, je les rencontre partout, il

40 LES VISITEUKS

semble qu'ils me poursuivent. Que ces gens-là m'ont fait de mal... et déplaisir!

a 11 s'en approche; il les i'rappcî, ou les caresse l'un après l'autre; son Émi/e fut le plus maltraité, en père néanmoins. « — Que de veilles ! Que de tourments il m'a coûtés ! Et pourquoi ? Pour m'exposer aux fureurs de l'envie et de mes persécuteurs. Cet enfant, opprimé dès sa naissance, ne m'a jamais souri; j'ignore quel chemin il a fait dans le monde... Mon Héloïse du moins m'a fait passer de bons moments, quoique je ne l'aie pas non plus engendrée sans douleur, et qu'on l'ait insultée. Quant à mon Contrat social^ ceux qui se vantent de l'entendre tout entier sont plus habiles que moi. C'est un livre à refaire; mais je n'en ai plus la force, ni le temps...

« Ce jugement, trop rigoureux, loin de diminuer le mérite des grandes conceptions consignées dans cet ouvrage, le fait mieux sentir que si l'auteur lui-môme s'en était félicité.

« Saisissant sa Lettre à (TAlembert concernant les spectacles :

(( — Voici mon livre favori, voici mon Benjamin ! C'est que je l'ai produit sans effort, du premier jet et dans les moments les plus lucides de ma vie. On a beau faire, on ne me ravira jamais, à cet égard, la gloire d'avoir fait une œuvre d'homme.

« Et la Lettre à r Archevêque, vous n'en dites rien? Le titre seul en aurait fait la fortune. On peut se rappeler qu'il l'avait modestement intitulée : Jean-Jacques Rousseau à Christophe de Beaumont,

c( — Permettez-moi, nous dit-il, de revenir sur mon Emile. C'est surtout en composant ce Hvre abstrait et de si longue haleine que j'ai appris quel est le pouvoir d'une volonté ferme et constante. Vingt fois je l'ai abandonné, vingt fois je l'ai repris avec une nouvelle ardeur!... L'homme, ajouta-t-il, vient à bout de tout ; il ne s'agit que de vouloir. »

Dussaulx termine par ces mots : « Pendant ce long dîner, qui me parut si court, nous crûmes entendre tantôt Platon, tantôt Lucrèce. »

DK JKAIN-JACQUES ROUSSEAU. 41

Que conclure de ces récits, de ces citations, de ces souvenirs de quelques contemporains de Rousseau ? Quelle impression se dégage de ces documents, presque inconnus, que nous avons réunis, groupés, et qui s'éclairent et se consolident l'un par l'autre ?

Ils établissent la puissance fascinatrice du philosophe de Genève, la séduction de son langage et de sa personne, la noblesse de sa pensée, la grandeur de son génie. Il était dans le commerce de la vie ce qu'il se montre dans ses écrits, bon, simple, sans envie, entraînant, dialecticien redoutable, poète charmant, moraliste affable, toujours tolérant, toujours juste, toujours persuasif, souvent sublime.

Aussi, on ne pouvait lui résister, on s'attachait à lui, on voulait sans cesse le revoir et Tentendre, et quand il n'était plus là, il laissait, comme l'a dit le prince de Ligne, « le même vide qu'on sent, à son réveil, après avoir fait un beau rêve ».

En parcourant les témoignages que nous venons de rapporter, on s'explique l'ascendant de cet homme extraordinaire, l'empire qu'il exerça sur les cœurs et les intelligences non seulement des gens de lettres, mais aussi des gens de cour, dos femmes aussi bien que. des hommes, des grands comme des petits, des puissants comme des faibles, de l'aristocratie comme du peuple, et l'on comprend le mouvement tumultueux d'idées, pareil à celui d'un grand fleuve, que son action détermina pour une large part, 'et qui s'appelle la Révolution.

Tout récemment, devant la Faculté des lettres de Paris, un agrégé de philosophie, M. Jean Izoulet, professeur de rhétorique au lycée Condorcet, soutenait, avec succès, une thèse de doctorat. Quel en était le sujet, nous allions dire le héros? (tétait l'argumentateur irrésistible, dont M^^ de Beaumont connut l'impérieuse logique, le magistral écrivain, qui condamnait rhypocrisie et la corruption des sociétés, et rappelait l'homme à la vie simple et saine de la nature, l'apôtre intrépide de la raison, le génie flamboyant qui se dresse au seuil de l'âge moderne, le Contrat social et Y Emile à la main, vérî-

42 LES VISITEURS DE JEAW-JACQUË» ROUSSEAU.

table fondateur des croyances politiques et sociales de Thumauité nouvelle.

Cette thèse en Sorbonne est un signe des temps. Elle nous apparaît comme une réparation éclatante de Tinfâme censure de cette même Sorbonne, qui, en 1762, fit condamner V Emile au feu. Aussi bien, de tous les coins de Thorizon, la personnalité et Tœuvre de Rousseau sont mises en relief. En Allemagne, en Angleterre, en Suisse, en Belgique, en France, abondent les études critiques que ce grand homme fait sortir de terre.

Fait non moins important : depuis un an, nous constatons que les éditeurs scolaires rivalisent dans la publication de morceaux choisis empruntés à ses livres, et destinés à la jeunesse et aux enfants. C'est là un progrès considérable pour qui songe à Tavenir.

Jean-Jacques ! te croyais-tu destiné à une pareille gloire? Tu semblés avoir deviné ton éternelle survivance et ton prestige à travers les générations et les âges, et c'est pourquoi, sans doute, tu mourus avec tant de sérénité, en saluant la verdure, le soleil et les fleurs !

l'AHIS. lYl'UUKAPlllK / , iiJ>M\K'\ ll'.'l- UAîJLlVr. i.

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