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l'un riche, ou qui aurait pu l'être s'il l'avait voulu ; un homme capricieux, singulier, fantasque : c'est celui du public; l'autre est obligé de travailler pour vivre, et c'est celui que vous voyez !
« — Mais vos ouvrages auraient dû vous mettre à Taise; ils ont enrichi tant de libraires !
« — Je n'en ai pas tiré 20000 livres ; encore, si j'avais reçu cet argent à la fois, j'aurais pu le placer; mais je l'ai mangé successivement, comme il est venu. Un libraire de Hollande, par reconnaissance, m'a fait 600 li res de pension viagère, dont 300 livres sont réversibles à ma femme, après ma mort; voilà toute ma fortune. Il m'en coûte 100 louis pour entretenir mon petit ménage; il faut que je gagne le surplus.
a — Pourquoi n'écrivez- vous plus?
« — Plût à Dieu que je n'eusse jamais écrit! C'est là l'époque de tous mes malheurs ; Fontenelle me l'avait bien prédit. Il me dit, quand il vit mes essais : « Je vois où vous irez; mais « souvenez-vous de mes paroles : je suis un des hommes qui « ont le plus joui de leur réputation ; la mienne m'a valu des « pensions, des places, des honneurs et de la considération ; <c avec tout cela, jamais aucun de mes ouvrages ne m'a pro- « curé autant de plaisir qu'il m'a occasionné de chagrin. Dès « que vous aurez pris la plume, vous perdrez le repos et le « bonheur. » Il avait bien raison. Je ne les ai retrouvés que depuis que je l'ai quittée ; il y a dix ans. que je n'ai rien écrit. »
h' Emile avait rapporté 7 000 livres à Rousseau. 11 avait vendu son Devin du village à l'Opéra pour 1 200 livres, une fois payées, et ses entrées pour toute sa vie. Mais ayant dit ce qu'il pensait de la musique française, on refusa un soir de le laisser passer sans payer.
Ses entrées avaient été supprimées, malgré le traité, et tandis que son œuvre était pour l'Opéra une source de bénéfices considérables, le pauvre Rousseau ne pouvait assister aux représentations sans verser, chaque fois, 7 livres 10 sols.
La Pompadour se montra plus généreuse. Après une représentation de ce fameux Devin du village (1), où elle-même
(1) Le Devin du village fut inspiré à Jean-Jacques Rousseau par FonteneUe, qui se plaignait un jour du peu de rapport qui existait entre les
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il'
32 JEAN-JAGQUËS ROUSSEAU
jouait le rôle de Colette, elle envoya 50 louis à Rousseau, qui les accepta.
La dernière promenade que Bernardin fit en compagnie de Rousseau eut lieu au mois de mai 1778. Voici la page remarquable qu'il y consacre :
« Nous partîmes un matin au lever de l'aurore, et, laissant à droite le parc de Saint-Fargeau, nous suivîmes les sentiers qui vont à Torient, gardant toujours la hauteur, après quoi nous arrivâmes auprès d une fontaine semblable à un monument grec, et sur laquelle on a gravé : Fontaine de Sainti- Pierre. « Vous m'avez amené ici, dit Rousseau en riant, parce
« que cette fontaine porte votre nom. — C'est, lui dis-je, la « fontaine des amours. » Et je lui fis voir les noms de Colin et Colette.
« Après nous être reposés un moment, nous nous remîmes en route. A chaque pas, le paysage devenait plus agréable. Rousseau recueillait une multitude de fleurs, dont il me faisait admirer la beauté. J'avais une boîte, il me disait d'y mettre ses plantes, mais je n'en faisais rien; et c'est ainsi que nous arrivâmes à Romainville. Il était l'heure du dîner; nous entrâmes dans un cabaret...
« On nous servit une omelette au lard. « Ah ! dit Rousseau, « si j'avais su que nous eussions une omelette, je l'aurais faite ^,. -fy « moi-môme, car je sais très bien les faire. » Pendant le repas,
" * il fut d'une gaieté charmante; mais, peu à peu, la conversa-
tion devint plus sérieuse, et nous nous mîmes à traiter des questions philosophiques, à la manière des convives dont parle Plutarque dans ses Propos de table.
« Il me parla à' Emile et voulut m'engager à le continuer d'après son plan. « Je mourrais content, me disait-il, si je lais- « sais cet ouvrage entre vos mains ! »
« Tout à coup, le garçon de l'auberge entra et dit tout haut :
paroles et la musique de tous les opéras qu'il avait entendus. « Il faudrait^ disait-il, que le même auteur composât la musique et les paroles ; alors seulement il y aurait harmonie entre les sons, les expressions et les sentiments. » Cette idée frappa Rousseau qui lui répondit : c( Je ressaierai. »
« Messieurs, votre café est prêt! — Oh ! le maladroit, m*écriai- *^^
« je; ne t'avais-je pas dit de m'avertir en secret quand Teau « serait bouillante? — Eh quoi, reprit Jean-Jacques, nous « avons du café? En vérité, je ne suis plus étonné que vous « n'ayez rien voulu mettre dans votre boîte ; le café y était. »
« Le café fut apporté et nous reprîmes notre conversation sur Emile. Rousseau me pressa de nouveau de traiter ce sujet. Il voulait remettre en mes mains tout ce qu'il en avait fait, '^i
mais je le suppliai de m'en dispenser : « Je n'ai point votre « style, lui disais-je, cet ouvrage serait de deux couleurs. J'ai- "^JS
« merais mieux vos leçons de botanique. — Eh bien! dit-il, je ;|
« vous les donnerai; mais il faudra les mettre au net, car il ne ^^
« m'est plus possible d'écrire. J'avais renoncé à la botanique, « mais il me faut une occupation ; je refais un herbier. »
M Nous revînmes par un chemin fort doux, en parlant de Plutarque. Rousseau l'appelait le grand peintre du malheur. 11 me cita la fin d'Agis, celle d'Antoine, celle de Monime, femme de Mithridate, le triomphe de Paul-Émile et les malheurs des enfants de Persée. ^ Tacite, me disait-il, éloigne des îi| « hommes, mais Plutarque en rapproche. » "Â
« En parlant ainsi, nous marchions à l'ombre de superbes marronniers en fleurs. Rousseau en abattit une grappe avec sa petite faux de botaniste, et me fît admirer cette fleur, qui A
est composée. Nous fîmes ensuite le projet d'aller dans la '^ •
huitaine sur les hauteurs de Sèvres. « 11 y a, me dit-il, de *
« beaux sapins et des bruyères toutes violettes ; nous parti- « rons de bon matin. J'aime ce qui me rappelle le Nord. »
« A cette occasion, je lui racontai mes aventures en Russie, et mes amours malheureuses en Pologne. 11 me serra la main, et me dit en me quittant : « J avais besoin de passer ce jour « avec vous !... »
Au jour fîxé pour la promenade de Sèvres, Bernardin arrive au lieu du rendez-vous. Il attend vainement Rousseau. Il revient le lendemain, peine inutile. Il écrit au philosophe, sa lettre reste sans réponse. Inquiet, il court rue Plâtrière ; le logis de son ami était vide, ou plutôt deux femmes inconnues
■il
y cardaient de la laine; il questionne, il s'enquiert, et non sans peine il finit par apprendre que Jean-Jacques s'était retiré à la campagne. Le philosophe, en effet, était parti pour Ermenonville.
Bernardin éprouva un chagrin véritable de n'avoir point été avisé, et une note retrouvée dans ses papiers révèle son amertume, sa tristesse, en même temps que sa profonde et \ persistante affection.
« Où est-il? Que fait-il? me disais-je. S'il prépare une apologie, je serai son secrétaire. Est-il persécuté? Je veillerai sur ses jours. A-t-il fait une faute ? Je pleurerai avec lui. Au milieu des rumeurs de la capitale et des anxiétés de mon âme, j'apprends sa mort par le Journal de Paris. »
Bernardin fut inconsolable de la mort de son illustre ami ; il ■ le pleura comme un bienfaiteur, un père, et jamais la bles-
sure de ce deuil ne se cicatrisa complètement dans son âme.
L'auteur de Paul et Virginie a résumé ses impressions sur les rapports qu'il eut avec Jean-Jacques, dans la page qui suit :
« Rousseau n'avait point la vanité de la plupart des gens de lettres, qui veulent toujours occuper.-les autres de leurs idées; et encore moins celle des gens du monde, qui croient qu'un homme de lettres est fait pour les tirer de leur ennui, par son y babil. Il partageait les bénéfices et les charges de la conversa-
tion, parlant et laissant parler chacun à son tour.
« Il laissait même aux autres le choix de l'entretien, se réglant à leur mesure avec si peu de prétention, que, parmi ceux • qui ne le connaissaient pas, les gens simples le prenaient pour un homme ordinaire, et les gens du bon ton le regardaient comme bien inférieur à eux, car, avec ceux-ci, il parlait peu ou de peu de choses. Il a été quelquefois accusé d'orgueil à cette occasion par les gens du monde, qui taxent de leurs propres vices les hommes libres et sans fortune, refusant de courber la tête sous leur joug...
« Loin de chercher à briller aux yeux de qui que ce fût, il convenait lui-même, avec un sentiment d'humihté bien rare, et, selon moi, bien injuste, qu'il n'était pas propre aux grandes.
conversations. « !i ne faut, me disait-il un jour, que le plus M petit argument pour me renverser. Je n'ai d'esprit qu'une « demi-heure après les autres. Je sais ce qu'il faut répondre, t< précisément quand il n'en est plus temps. »
« Cette lenteur de réflexion venait de son équité naturelle, qui ne lui permettait pas de se prononcer sur le moindre sujet sans l'avoir examiné ; de son génie, qui le considérait sur toutes ses faces pour le connaître à fond, et enfiu de sa modestie, qui lui interdisait le ton théâtral et les sentences d'oracies de nos conversations.
« 11 était, au milieu de nos beaux esprits, avec sa simplicité, comme une jeune GUe avec ses couleurs naturelles parmi des femmes qui mettent du blanc et du rouge. Encore moins aurait-il cherché à se donner en spectacle chez les grands ; mais dans le tête-à-tête, dans la liberté de l'intimité et sur les objets qui lui étaient familiers, surtout ceux qui intéressaient le bonheur des hommes, son àme prenait l'essor, ses sentiments devenaient touchants, ses idées profondes, ses images sublimes, et ses discours aussi véhéments que ses écrits.
« Mais, ce que je trouvais de bien supérieur encore à son génie, c'était sa probité. Il était du petit nombre d'hommes de lettres, éprouvés par l'infortune, auxquels on peut sans risqu<; communiquer ses pensées les plus intimes. On n'avait rien h craindre de sa malignité s'il les trouvait mauvaises, ni de son infidélité si elles lui semblaient bonnes. »
Quel enseignement dans cette modestie , cette tolérance, celte sûreté de relations, cette fierté de caractère, en un mot, dans cette vertu philosophique ? Quel charme aussi répand une âme ainsi douée! Quelle douce reconnaissance, quelle sincère affection lui vouent à jamais ceux qui ont ressenti sa chaleur et su apprécier sa beauté !
Paris, mars I89!>.
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