‹ Jean-Jacques Rousseau, GenevoisChapitre 1 sur 31 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Parmi les grands écrivains français, la première originalité de Rousseau, et la plus essentielle, c'est de n'être pas Français, mais Genevois.

Cette vérité, si évidente soit -elle, n'a pas été reconnue toujours par tout le monde, et, de nos jours encore, nombre de notices biographiques ou littéraires commencent par cette phrase stéréotypée : « Jean- Jacques Rousseau, écrivain français, né à Genève, le 28 juin 17 12. » Et cette formule, sans être tout à fait inexacte, n'en est pas moins fallacieuse, puisqu'elle semble insinuer que Rousseau ne fut Genevois que par le hasard de la naissance.

Le but de ce livre, qui ne vise ni à l'érudition minutieuse, ni à la révélation d'inédit, est précisément de montrer comment et combien Rousseau est Genevois, et combien il le restera toujours dans sa vie, dans son caractère, dans sa pensée et dans son œuvre.

Nota. — Les principales abréviations des titres d'ouvrages cités dans le cours du volume, sont indiquées ainsi :

Œuvres : pour Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau, avec des notes historiques. 4 vol. in-4*. Paris» Firmin-Didot et O*, 1883.

Annales : pour Annales de la Société Jean- Jacques Rousseau, 5 vol. in-8*. Genève, 1905-1909.

M. D. G. : pour Mémoires et Documents, publiés par la Société d'histoire et d'archéologie de Genève. — Genève et Paris, grand in- S».

Rivoire : pour Bibliographie historique de Genève au dix-huitième siècle, par Emile Rivoine, 2 vol. gr. in-8*. Genève, 1897.

R, C. : Registres du Petit Conseil de Genève.

Il JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS

Cette conclusion qui n'est point neuve, ni paradoxale^ puisque, de nos jours, elle est reconnue et proclamée en France avec une insistance particulière, ne nous est point inspirée par un accès de patriotisme local ou de chauvinisme littéraire. Elle s'est imposée à nous, en dehors de toute prévention pour la personne et les idées de Rousseau, par une longue et patiente étude de son œuvre.

Rousseau lui-même s'est senti, s'est dit, s'est proclamé constamment Genevois. Il ne s'est pas contenté de planter fièrement, comme un étendard et comme une devise, en tête de ses grandes œuvres, son titre reconquis de Citoyen de Genève. Il a voulu encore, même après tous les déboires qui en furent la conséquence^ rester dans toute sa conduite et se dire, dans toute son œuvre autobiographique, Genevois et patriote genevois. « Plus je contemple ce petit État, plus je trouve qu'il est beau d'avoir une patrie », faisait-il dire à Claire d'Orbe parlant de Genève (i). Et, sur ce point-là, du moins ^ Rousseau n'a jamais varié. S'il a, par ailleurs, beaucoup aimé les Français, c'est, comme nous et comme tous ceux qui lisent, par goût pour leur littérature, par gratitude pour leurs grands écrivains, auxquels il doit tant, et non par affinité d'esprit, de croyance, ou de tradition (2).

Cette qualité de Genevois, que Rousseau revendique avec tant de constance, ne lui a jamais été refusée par

(i) Nouvelle Héloïse, Partie VI, lettre 5. Œuvres, t. II, p. 333.

(2) < Je les aime en dépit de moi, quoiqu'ils me maltraitent. J'ai cherché longtemps la cause de cette partialité, et je n'ai pu la trouver que dans l'occasion qui la Wt naître. Un goût croissant pour la littérature m'attachait aux livres français, aux auteurs de ces livres, et au pays de ces auteurs. 1 Confessions, 1. V, Œuvres, t. I", p. 94.

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aucun Genevois, si ce n'est peut-être, à Tinstant le plus acharné de la lutte, par les plus bornés de ses adversaires politiques, les négatifs.

De son vivant même, la bourgeoisie genevoise, sans bien goûter toujours et sans comprendre parfaitement ce qui, dans ce génie, dépassait le niveau de son esprit positif, reconnut et salua en Rousseau son produit le plus authentique et son plus glorieux représentant. En dehors même de la bourgeoisie, Rousseau fut compris et admiré à Genève par une élite qui lui demeura toujours fidèle, et il trouva de fortes amitiés et un solide appui parmi les Genevois que leur séjour à l'étranger rendait plus clairvoyants ou plus impartiaux.

Dans la génération genevoise qui suivit la sienne, les meilleurs esprits : Mallet-Du Pan, Etienne Dumont, Salomon Reybaz, fussent-ils même à Tantipode de ses idées politiques, gardent pour Rousseau une sympathie instinctive. Des affinités innées ou électives s'affirment en eux pour le concitoyen, dont ils préfèrent ouvertement le caractère, la conduite et Tœuvre à tout ce qu'ont fait ou écrit les Encyclopédistes français. Mme de Staël, qui place Rousseau dans l'école germanique ^ le reconnaît « étranger », et affirme qu'il a su faire entrer « une sève étrangère » dans la régularité française (i).

Après elle, des penseurs genevois, tels que François Roget, Rodolphe Rey, et surtout Henri-Frédéric Amiel, ont affirmé avec une force lumineuse, mais sans en faire la démonstration historique, le caractère genevois- de Rousseau dans sa vie, dans son œuvre ou dans son influence.

(i) D$ rAll&magne. Seconde partie, chap. r^.

Opposant Rousseau à Voltaire, François Roget montre qu* « il y avait du citoyen dans Jean-Jacques », et il ajoute avec une pénétrante justesse qu* « on ne peut expliquer Rousseau sans connaître la Genève de son temps, sans pénétrer comment Tidée chrétienne s'était transformée dans notre cité à la suite de la réformation, et comment elle s'était amalgamée par Tétude des anciens avec Fidée de patrie telle qu'ils l'avaient conçue (i) ».

Dans une page remarquable, Rodolphe Rey développait la même idée en disant : « Si le génie de Rousseau appartient à l'humanité, le tour de ses opinions, ses théories sur l'organisation de l'Église et de l'État, sur la morale, la société, le rattachent étroitement à sa ville natale, et l'on n'aura jamais la clef de ses idées sans la connaissance des conditions civiles et politiques de Genève (2). » « Il y vécut fort peu, mais toute sa vie, il médita sur ses institutions », s'intéressa à ses destinées, correspondit avec ses meilleurs citoyens, garda ses habitudes frugales et laborieuses, et, en un mot, ne se montra pas moins Genevois par le caractère que par les idées.

Allant plus loin et plus profond, Amiel, dans sa belle caractéristique générale de Rousseau, reconnaît que « par l'hérédité, Rousseau diffère du Genevois classique; si les éléments sont les mêmes, la proportion est autre ». Et, cependant, « Rousseau a laissé à la société française une impression d'étrangeté. C'est un être sui gejierts, qu'on renonce à classer. Il est neuf, on le déclare original; il est original, on le tient pour incom-

(i) Pensées genevoises, Genève, 1859, t. II, p. 382.

(2) Genève et les rives du Léman, Genève, 1868, p. 142.

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préhensible. On ne sait qu'en faire, mais on est obligé de compter avec lui; il y a en lui un ascendant qu'il faut subir, malgré qu'on en ait (i) ». Cette impression d'étrangeté provient de ce que Rousseau apportait à la France une tradition de vie politique, religieuse et morale différente de la tradition française (2).

Sans trop s'arrêter aux historiens patriotes, qu'ils soient fantaisistes comme Jean Gaberel (3), ou scrupuleux comme Amédée Roget (4), qui ont montré en Rousseau le patriote genevois, ou relevé certains traits de caractère qu'ils jugent spécifiquement genevois, on peut citer encore l'opinion de trois historiens littéraires qui, sans être Genevois eux-mêmes, tiennent à Genève par de solides liens d'adoption ou de sympathie.

S'il n'a tracé nulle part le portrait d'un Rousseau genevois, l'excellent historien de « la littérature française à l'étranger », André Sayous, répand, sur le milieu social, intellectuel, religieux de Genève au dixhuitième siècle, comme sur les relations de* fait qui régnèrent entre Rousseau et sa ville natale, une lumière si vive, si sûre et si neuve que rien, mieux que ces pages impartiales et fidèles, ne pouvait faire pressentir le fond genevois des idées et des sentiments de Rousseau (5).

(z) /.-/. Rousseau jugé par les Genevois d^ aujourd'hui. Genève, 1879, p. 31 et 38.

(2) Vinet, le plus nuancé des critiques, s'efforce de montrer qu'il y a en Rousseau « deux hommes qui se combattent : en première ligne, le penseur libre, l'homme élevé au-dessus de son époque; ensuite, l'homme individuel, historique, J.-J. Rousseau, citoyen de Genève, membre d'ime république, expression de son siècle >• La IMtérature française au dix-huitième siècle, t. II, p. 320.

(3) Rousseau et les Genevois. Genève, 1858.

(4) Hommes et choses du temps passé. Etrennes genevoises, 3* série, 1879.

(5) André Sayous, Histoire de la littérature française à V étranger. Le dix-huitième siècle, 2 vol. in-8^, Paris, z86i, passim.

C'est ce que Marc Monnier a compris et affirmé, Tun des premiers, avec la clarté et la vivacité pénétrante de son esprit. Rousseau, qui vécut beaucoup moins à Genève que Voltaire, porta, dit-il, l'empreinte de la ville oïl il était né. « Il fut Genevois de toutes manières, par le tempérament, Tesprit, Thumeur, les idées, Taccent, le talent même; jamais existence plus vagabonde n'a plus reçu, ni plus gardé du sol natal (i). » Qualités et défauts, toutes les qualités, mais aussi tous les défauts du caractère et de l'esprit populaire genevois, Rousseau, Marc Monnier le montre, les conserva, alanguis et adoucis par la Savoie voluptueuse et poétique, ou exagérés et exaspérés par l'isolement et par une sensibilité outrée d'imaginatif.

L'historien littéraire de la Suisse française, qui connaît Genève et Rousseau mieux que personne, M. Philippe Godet, a insisté, en termes excellents, sur le côté genevois de Rousseau. « Rousseau, dit-il, aima Genève de tout son cœur et je crois qu'il n'aima rien davantage. . . Ce beau titre de « Citoyen de Genève », comme il le fait sonner aux oreilles de toute TEurope! C'est qu'il résume toutes ses prédilections, tous ses rêves, toutes ses fiertés. Et quelle heureuse antithèse avec M. de Voltaire, gentilhomme ordinaire du roi ! »

Dans le sentiment religieux de Rousseau, dans son spiritualisme respectueux des choses saintes, dans son protestantisme humanisé, comme dans maint trait de son caractère et de son enseignement, M. Philippe Godet reconnaît la marque et l'empreinte de la cité natale. Il ne craint pas de dire que Rousseau résume

(i) Genève et ses poètes. Genève, 1874, p. 219*225.

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en luî et dans son œuvre la civilisation protestante de Genève, les traditions de la vie religieuse, politique et morale de la ville de Calvin. « Son originalité, c'est d'être — en prose — le grand poète français du protestantisme. » Et il conclut, avec une sûreté hardie : « Avec rhorloger de Genève, enfant du Refuge, le principe de la Réforme, violemment extirpé de France, rentre triomphant dans la littérature française : Rousseau, c'est le protestantisme exilé reprenant possession de sa patrie (i). » La formule est aussi juste que saisissante.

Le même point de vue est indiqué à mainte reprise, avec toute la discrétion commandée par les circonstances, dans les conférences faites à Genève, à Toccasion du centenaire de 1878, par les professeurs Amiel, Marc Monnier, J, Braillard, Auguste Bouvier, J. Hornung, André Oltramare (2).

Plus près de nous, il a été repris, avec plus de vigueur et de netteté encore, par M. Charles Borgeaud dans son Histoire de V Université de Genève (1900) et par M. Paul Seippel qui accentue, cependant, dans les Deux Frances (1905), la part de « mentalité romaine » qui subsista toujours, selon lui, chez Calvin et, grâce à Calvin, dans la Réforme et dans Rousseau.

Que Rousseau soit Genevois et Suisse aux yeux des Genevois et des Suisses, cela est trop naturel, et Ton pourrait être tenté d'attribuer ce jugement unanime au patriotisme de ceux qui le prononcent. Mais Jean- Jacques reste Genevois, essentiellement, aux yeux de presque tous les Français dont l'opinion compte. Si, dans la première moitié du dix-neuvième siècle, cette

(i) HisUÂre littéfoifedela Suisse française, 2« édition. Neuchâtel, 1895, p. 280-289. (2) /.-/• Rousseau jugé par les Genevois tTaujouriThui, Genève, 1879.

question de la nationalité a peu préoccupé les criticjfies et les historiens littéraires, la clairvoyance de la haine a arraché aux publicistes et aux polémistes des cris significatifs qui sont des aveux. Sans parler de Proud'hon qui s'écrie sobrement : « Cette tête fêlée n'est pas française » , Louis Veuillot, dès 1839, déverse sur « Rousseau de Genève » un flot d'injures et de sarcasmes qui redouble de virulence, en 1860,. après une seconde visite à Genève. Tous les gens du dix-huitième siècle font « mal au cœur » à Veuillot, mais Rousseau, en tant que Genevois, est vraiment sa « bête noire » . « Tous mes instincts, dit-il, se piètent contre lui. Il me répugne dans ses raisonnements, dans ses amours, dans sa personne, dans son talent. Ce Rousseau est Tefïronterie incarnée, l'ingratitude incarnée, l'emphase incarnée. Il est sale. Il est de cette nature de domestiques qui souillent les maisons... Il est l'homme de Robespierre, de M. Jules Simon, de Mme Sand; l'homme de l'École normale et l'homme de Genève! » Les Genevois, il est vrai, ont brûlé jadis les écrits de Rousseau. « C'est le trait le plus honnête de leur histoire depuis le temps de Calvin. » Maintenant, Veuillot prophétise et appelle de ses vœux le jour prochain a où l'on verra à Genève quelque préfet français (mon Dieu, oui, un préfet, un Français!) comprendre qu'il est sage de remplacer par une statue de saint François de Sales cette mauvaise figure de Rousseau (i) ». Sainte-Beuve, qui reprocha doucement à Veuillot ce débordement d'invectives contre Genève et les Gènevois (2), a constamment discerné et relevé, au cours de

(i) Louis Veuillot, Çà et là. Paris, 1860, t. I^, p. 60-65. Les mêmes injures se trouvaient déjà dans ses Pèlerinages en Suisse. Paris, 1839.

(2) « J'admets qu'on les aime modérément; mais pourquoi, chaque fois que l'on T>asse chez eux, commencer par les insulter? 1 Nouveaux lundis, t. I'^ p. 50.

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sa longue carrière de critique, où on le voit partagé entre une sympathie instinctive et une aversion raisonnée pour Rousseau, le caractère « étrange » et « étranger » de l'homme et de Tœuvre. Dans l'apparition de cette œuvre, il constate l'explosion géniale de la culture intellectuelle genevoise du dix-huitième siècle. Dans sa personne et dans ses écrits, il relève surtout une « exception » à la société et à la littérature française de son époque. Il ne manque pas une occasion de rappeler combien Rousseau fut incompris et détesté des vrais Gaulois comme Collé, et combien cet « original » et ce « pur moderne » parut répugnant aux contemporains attachés à la pure tradition française et classique. Luimême discerne ou croît discerner « dans ce style de Rousseau si régulier, si ferme, si admirable aux pages heureuses, un fond de prononciation acre et forte, qui prend au gosier, un reste d'accent de province ». Outre cet accent, il perçoit, dans la langue éloquente et pleine de sève de Rousseau, une « roideur » et un « travail d'ouvrier » qui sont étrangers aux Français de race et d'éducation. Si Genève « prêta Rousseau à tout un siècle », comme Sainte-Beuve le reconnaît, Rousseau, de par sa naissance, et comme tous les auteurs genevois, ne se sent pas complètement chez lui dans sa langue. A côté de Voltaire, Jean-Jacques sent l'effort. Ici, comme sur tant d'autres points, Sainte-Beuve a vu plus juste et plus loin que ses contemporains et devancé, par une admirable sûreté d'intuition, les résultats de la critique actuelle. C'est depuis un peu plus de vingt ans — Brunetière le constatait dans un article écrit en 1886 — que les recherches, les travaux et les livres se sont multipliés sur la vie, le caractère et les

œuvres de J.-J. Rousseau, non seulement à Genève, à Neuchâtel, en Suisse, mais aussi en France (i). Et c'est dans ces toutes dernières années — par l'effet des dissensions intestines qui ont déchiré la France — que cette question de la nationalité de Rousseau a été débattue par les écrivains français, avec une vivacité qui atteint souvent les dernières limites de la virulence. Non certes qu'aucun d'eux dénie le fond étranger, le caractère profondément distinct de l'œuvre de Rousseau et de son influence, mais tandis que les uns se félicitent de cet afflux de sève étrangère, les autres s'en désolent, s'en irritent et récriminent avec fureur contre l'intrus.

Un des biographes français de Rousseau les plus précis et les plus sobres, M. Arthur Chuquet, se demande avec raison : « Eût-il été Rousseau s'il ne s'était formé à Paris? » Mais il a hâte d'ajouter : « Les impressions des premières années ne s'effacent pas. Il n'a jamais oublié la ville où s'écoula sa jeunesse... 11 s'est proclamé « Citoyen de Genève ». Tous ses livres portent la trace de son origine bourgeoise, protestante et républicaine. Comme ses compatriotes, il cache sous le flegme la fougue du Méridional, et c'est de Genève qu'il tient son amour-propre, son humeur indépendante, défiante et sombre, son esprit de mécontentement et de contradiction, ces singularités qui font du Genevois une boîte à surprises (2). »

Aux yeux de M. Gustave Lanson, l'auteur de la plus sûre, de la plus riche et de la plus belle histoire de la littérature française qui ait jamais été écrite, cette sin-

(i) F. Brunbtière, Etudes critiques sur F histoire de la littérature française, Paris, 1887, t. III, p. 260-261.

(2) A. CHUQimT, /.-/. Rousseau. Paris, 1893, p. 6.

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gularité d'être Genevois fut pour Rousseau une bonne fortune intellectuelle :

« Rousseau est Genevois, dit-il, d'une famille française établie depuis cent cinquante ans dans la ville. Ainsi il a échappé à l'éducation française, aux conventions mondaines, aux règles littéraires qui falsifient chez nous les tempéraments dès l'enfance; il y a échappé non en lui seulement, mais en ses ascendants : le fond français qu'ils lui ont transmis, c'est celui qui n'avait pas été travaillé encore par la culture classique. Il sera donc libre absolument de tous les préjugés que notre dix-septième siècle était apte à créer (i). »

M. Emile Faguet, auteur des admirables études littéraires que l'on sait sur le Dix-huitième siècle (2), qui ne voue pas à la personne de Rousseau une sympathie trop vive, se demande d'où lui vient son système politique, puisque ses idées générales n'y mènent point. Et voici sa réponse : « Il vient de l'éducation protestante de J.-J. Rousseau, si tant est qu'il ait reçu une éducation; mais on sait assez que l'éducation de l'esprit se fait des lieux où l'on a passé sa jeunesse, autant et plus que de toute autre chose. Rousseau a vécu dans une cité protestante durant tout le premier développement de son esprit, et c'est chose constante qu'il a perpétuellement eu les yeux tournés vers Genève pendant toute sa vie. Or l'ancienne théorie politique... des écoles protestantes

(z) G. Lanson, Histoire de la littirature française» Paris, 1894, p. 776-780.

(2) Paris, 1890, p. 391. Dans un livre plus récent sur la Politique comparée de Montesquieu, Voltaire et Rousseau. Paris, 1902, M. Faguet souligne très expressément que Rousseau est c un provincial très patriote •, qui aime son pays, qui en est fier, qui s'en vante avec une emphase touchante, qui voudrait que son pays gardât les mœurs et les usages qu'il lui a connus. Voltaire, au contraire, n'a aucun patriotisme et n'a aucimement l'idée de patrie. P. 5-6.

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n'est pas autre chose que le dogme de la souveraineté du peuple. »

Dans son Manuel de l'histoire de la littérature française (1898) (i), F. Brunetière rappelle que pour bien entendre le Contrat social, il faut se souvenir que Rousseau est un plébéien, un protestant et enfin un Genevois. En concevant son système politique, il s'est inspiré de la Constitution genevoise, et même, en se la représentant d'une manière idéale, il se Test représentée plus tyrannique encore qu'elle n'était. Au surplus, le retour à la nature, prêché par Rousseau dans toute son œuvre, est, aux yeux de Brunetière, le renversement de l'ancienne discipline sociale, de l'ancienne morale et de l'ancienne esthétique française.

Dans un livre justement remarqué, car il est très remarquable par la nouveauté du point de vue et par la richesse des faits et des idées qui l'éclairent, J-ean- Jacques Rousseau et les Origines du cosmopolitisme litté^ raire (1895), l'auteur, feu Joseph Texte, établit que Rousseau « a voulu être en face de la France trop catholique et trop latine, protestant et Genevois ». Il a, lui aussi, prétendu relever la dignité individuelle. Il a fait appel à « la conscience ». Il a détruit le plus qu'il a pu « d'assignats intellectuels et moraux (2) ».

Sans doute, par les origines du sang, par l'un de ses ascendants, Rousseau est à moitié Français d'origine. Il ne Test pas par les influences d'enfance et de jeunesse, par l'éducation, par le quiétisme protestant qui rattache son spiritualisme à la pensée et à la piété germaniques.

(2) Le mot est cI'Ahiel, Journal intime, Genève, 1884, t. II, p. 183.

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« Les critiques étrangers le regardent volontiers comme le plus Allemand des Français, si ce n'est comme le plus Anglais. C'est tout au moins un cosmopolite. A regarder les choses de haut, on dirait volontiers qu'il résume en lui tout ce que le protestantisme a pu ajouter en sortant de France de profondeur, de variété, de personnalité à Tesprit français. En face de notre littérature classique, si essentiellement sociable et dont la société fait le lien en même temps que le principal et presque l'unique sujet, il apparaît comme un paradoxe. On s'étonne qu'il l'ait comprise, on doute qu'il Tait aimée. « h^ je, disait-il, est presque aussi scrupuleusement banni de la scène française que des écrits de Port- Royal, et les passions humaines, aussi modestes que l'humilité chrétienne, n'y parlent jamais que par on. » Or Rousseau parle paryt*^ non par on. Nul génie n'a été plus personnel, plus lyrique, par suite moins français, au sens où l'ont entendu nos classiques. « La Nou- « velle Héloïse, a dit justement Mme de Staël, carac- « térise le génie d'un homme, non les mœurs d'une « nation. » On en dirait autant de tous ses livres : ils ne sont nullement dans la tradition française. Œuvres d'un étranger, ils jurent étrangement avec les habitudes de notre art classique. Ils en prennent exactement le contre-pied. Ils en sont la négation même. Ils en ont fait perdre, à ceux qui s'en sont inspirés, l'intelligence (i)! »

Il est impossible de dire, avec plus de force et de netteté, des choses plus justes et plus profondes. Par malheur, M. Joseph Texte ne s'en est pas tenu là. Vou-

(i) Ouvr. dU, p. iio-iii.

lant à tout prix établir cette thèse que « Toeuvre de Jean-Jacques a consisté à unir la première des nations de r Europe latine à la plus grande des nations de l'Europe germanique », c'est-à-dire la France à T Angleterre, et que « nul n'était mieux préparé par ses origines à faire cette union », l'excellent critique se laisse entraîner à exagérer, hors de toute mesure, l'influence de l'Angleterre sur Genève (i), l'influence de l'Angleterre sur Rousseau et surtout l'amour que Rousseau aurait eu pour l'Angleterre et les Anglais (2). Certes feu J. Texte a mille fois raison quand il énumère et met en relief tout ce que Rousseau doit à Genève, mais il a tort d'ajouter « et, par Genève, à l'Angleterre » . Une foule de traits de mœurs, de caractère, de mentalité, que l'historien littéraire français signale comme « des traits anglais ou dignes de l'être » sont tout simplement des traits protestants et genevois. Ils n'ont pas passé, comme il le croit, d'Angleterre à Genève, ils ont été importés de Genève en Angleterre par Knox et les autres puritains qui se sont formés, comme lui, à Genève, à l'école de Calvin. L'amour prétendu de Rousseau pour l'Angleterre et les Anglais est démenti par ses déclarations formelles et répétées. Enfin les recherches précises d'un jeune érudit anglo-saxon, M. W.-Up-Dike Vreeland, entreprises à la suite du livre de J. Texte, l'ont amené à cette conclusion catégorique : « Quelle influence l'Angleterre a-t-elle pu avoir par Genève sur Rousseau? Nous répondrons : Aucune. » Et M. Vreeland d'ajouter : « C'est donc à sa ville natale qu'il faut

(i) J. Texte, p. 106-108, a pris trop au sérieux la boutade sarcastique de Voltaire : c Genève imite l'Angleterre comme la grenouille imite le bœuf : elle est le Gille de l'Angleterre. •

(2) < Après Genève, c'est l'Angleterre qu'il a le mieux aimée. » P. 112.

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demander rexplication de son caractère et de ses œuvres (i). »

Cette réserve faite, et nous devions la faire, la thèse de J. Texte demeure inattaquable. Personne comme lui n'avait encore montré combien le contraste, ou Talliage, d'éléments français et d'éléments germaniques fait le fond de l'esprit genevois :

« L'intelligence ici est latine, mais l'âme est souvent germanique; de là sont nés, entre la France et Genève, les plus singuliers et parfois les plus douloureux malentendus. »

Aussi pouvons-nous souscrire sans hésiter à la conclusion du livre : « Ce qui est certain, c'est que dans l'histoire de la formation du cosmopolitisme, la place de Rousseau est la première. Entre l'Europe du nord et du midi, il a été le lien puissant qui a uni deux génies. Ce que ni les réfugiés, ni Prévost, ni Voltaire n'avaient réussi à faire, il l'a fait : il a inoculé, par la seule puissance de son talent, la pleine intelligence de ces beautés nouvelles à Tesprit français, p

Le livre de Joseph Texte fut l'objet d'une magistrale étude, où M. Melchior de Vogué fait sur Jean-Jacques Rousseau et sur son influence d'étranger les déclarations les plus précieuses à retenir (2). Non seulement M. de Vogué constate en passant « de quel poids ce prodigieux^Jean-Jacques pèse sur tout notre établissement intellectuel », et comment cet étranger « décida l'avenir en absorbant la sève étrangère pour ajouter de nouvelles branches au tronc national », et comment

(i) W.-U.-D. Vrbsland, Etude sur les rapports littéraires entre Genève et FAngleterre fusqu*à la publication de • la Nouvelle Hiloïse •. Genève, iQoi, p. 192.

(2) Publiée dans la Revue des Deux Mondes (août 1895), cette étude a été recueillie par M. DB Vogué, dans son livre : Histoire et poésie, Paris, 1898, p. 163-184.

a toute la littérature de notre siècle est contenue en germe dans la Nouvelle Héloïse, le romantisme d'abord, puis le réalisme ». Mais, exagérant peut-être légèrement la puissance créatrice du « monstre », il va jusqu'à s'écrier :

« Quand on essaie de mesurer le pouvoir créateur, universel et prolongé de cet homme extraordinaire, on doute si Napoléon lui-même a fait des conquêtes plus vastes, et laissé dans le monde une empreinte plus profonde et plus durable. »

Une telle puissance individuelle demeurerait inexplicable, selon M. de Vogué, si l'on ne découvrait « une race derrière Thomme, et l'éducation de Rousseau et le renouvellement de la France à travers lui, par les meilleures énergies d'un autre peuple ». En sorte que malgré lui, dirait-on, et contraint par la seule évidence des faits, l'écrivain français, dont on ne contestera ni le patriotisme ni la liberté de tout préjugé trop favorable à Rousseau, aboutira, dans un second article, à cet aveu final :

a Et voyez quelle malchance pour notre orgueil national — il n'y a qu'une raison très forte à opposer aux gens qui veulent voir dans le romantisme français un produit des influences étrangères ; c'est que tout notre romantisme est en germe dans Rousseau. Or ce diable d'homme, père authentique de Bernardin et de Chateaubriand, grand-père de George Sand et des autres, ne s'avisa-t-il pas d'être Suisse? N'arriva-t-ilpas dans notre tradition française, avec une physionomie très caractérisée, déjà septentrionale par plus d'un trait? L'aveu est cruel — mais, pour nous défendre contre le reproche d'intoxication allemande et anglaise, nous sommes con-

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traints de reconnaître qu'il est suisse, le sang qui coule depuis un siècle au plus profond de nos veines littéraires (i). »

Les écrivains, les critiques que j'ai cités reconnaissent ainsi que Tinfluence étrangère de Rousseau fut profonde, immense, incalculable, sur la France, mais ils s'inclinent, avec plus ou moins de bonne grâce, devant ce fait accompli et reconnu. Mais voici venir ceux des Français qui. forcés de reconnaître le fait, s'en montrent consternés, navrés et surtout furieux (2).

Le réquisitoire le plus solide et le plus serré qui ait peut-être été dressé contre Rousseau, la critique la plus redoutable et la mieux armée qui ait été dirigée contre ses idées et contre son œuvre se trouvent dans un cours professé au Collège de France, en 1899, par feu Jean- Félix Nourrisson, membre de Tlnstitut. Publié, en 1903, par le fils de l'auteur, ce cours sur J-ean-J-acqiies Rousseau et le Rousseautsme (3) n'a pas fait dans le monde la centième partie du tapage qu'on mena, plus récemment, autour des conférences bien plus anodines, et presque facétieuses, de M. Jules Lemaître. A part quelques menues erreurs de détail, qui sont insignifiantes pour la thèse même du livre, ce réquisitoire de J.-F. Nourrisson tire sa force et sa valeur durable du fait que l'auteur connaît parfaitement, dans l'ensemble et dans le détail, le sujet qu'il traite. Pendant quarante ans, il avait étudié, avec une hostilité clairvoyante, la personne et l'œuvre de Rousseau et il n'ignorait rien de ce qui avait été écrit avant lui sur ce sujet. Tels de ses

(i) M. DE VoGiiÉ, Histoire et poésie, p. 226.

(2) Voir, entre autres exemples, le livre de H. Beaudouin, la Vie et les œuvres de J.'J. Rousseau, Paris, 1891.

(3) Un voL in-9». Paris, 1903.

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chapitres — sur le style de Rousseau, sur le Contrat Social — sont des modèles d'exposition ou de solide discussion. Et rien ne montre mieux la divergence des deux mentalités, j'oserais dire leur impénétrabilité mutuelle, que le jugement constamment sévère et hostile du dialecticien français et catholique sur Técrivain protestant et genevois qu'il connaît si bien, sans réussir à le comprendre. C'est ainsi que, parfaitement renseigné sur la religion de Rousseau, Jean-Félix Nourrisson ne craint pas d'affirmer, dès son introduction, que Jean-Jacques fut « non moins hostile et plus dangereusement hostile que tout autre au christianisme ». Ce qui prouve simplement que, dans l'esprit de ce professeur au Collège de France, christianisme reste synonyme de catholicisme. Ainsi encore, le refus par Rousseau d'être présenté au roi qui l'eût pensionné, ce trait qui nous semble un geste très naturel et très louable, apparaît à feu Nourrisson comme « une idée saugrenue ». L'hymne à la nature, qui nous paraît le meilleur de tout l'œuvre de Rousseau, n'est pour feu Nourrisson qu'une a vague, gémissante et agaçante cantilène ». Pourquoi multiplier les exemples? Tout ce qui nous plaît, nous émeut, nous ravit davantage dans l'œuvre si complexe de Rousseau est pour J. -F. Nourrisson objet d'aversion de dégoût et de pitié. Mais l'on voit assez que la vraie cause de cette irréductible antipathie doit être cherchée dans la rancune que l'auteur garde à Rousseau d'avoir été « le plus puissant promoteur de la Révolution française dans ce qu'elle a de destructif et de subversif ». Le crime de ce Suisse calviniste, c'est que « depuis 1789 il ne s'est point produit en France de remuement ou de changement qui n'ait procédé de son impulsion ». Grâce

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à lui et grâce aux autres calvinistes suisses — Necker, Marat, Clavière, Etienne Dumont, Reybaz — « Genève sonne le glas de Tantique constitution française ». De là, la grande colère contre Thomme et contre « les quelques idées fausses qui constituent le Rousseauisme et qu'il doit à ses origines »... C'est un citoyen genevois c'est-à-dire, au fond, un « aristocrate » de petite ville, c'est un protestant calviniste, doublé il est vrai d'un épicurien voluptueux, qui, par ses paradoxes, ses sophismes, son orgueil forcené, a exercé sur la France du dix-huitième siècle une influence néfaste, « faussé toutes les idées et dogmatiquement tout perverti (i) ».

La même idée, ou plutôt le même sentiment d'indignation patriotique, qui inspire l'âpre et grave réquisitoire de feu J. -F. Nourrisson, anime aussi deux livres, qui parurent au même instant, au milieu de mars 1907, et qui ont fait dans le monde plus de tapage qu'ils ne le méritaient par leur valeur intrinsèque.

Les conférences retentissantes de M. Jules Lemaître sur Jean-Jacques Rousseau (2) doivent leur succès, surtout mondain, à la notoriété méritée de l'auteur et aux traces qu'elles gardent de l'esprit « si parisien » qu'on ne saurait lui contester.

M. Jules Lemaître reconnaît d'emblée, avec une ingénuité charmante, que son livre n'est pas issu « d'une pensée d'extrême bienveillance pour Rousseau ». Car il a « touché du doigt » les conséquences de certaines idées de Rousseau et reconnu en lui « le père de quelques-unes des plus fortes erreurs du dix-huitième et du dix-neuvième siècle ». Cependant, avant d'écrire

(i) Voir toute cette conclusion, p. 481-507. (2) Paris, 1907, in- 18.

son réquisitoire, M. Jules Lemaître a eu la bonne foi de lire « sérieusement et complètement » Rousseau, ce qu'il n'avait pas encore fait. Il est résulté de cette lecture qu'il accorde à l'accusé le bénéfice des circonstances atténuantes : fatalité du temps et des événements ; candeur fréquente et véritable piété du sujet; conviction que ce pécheur, finalement fou, ne fut point du tout « un méchant homme », mais fut surtout un malheureux. Visiblement, vers la fin de son livre, quand il en vient à parler des Confessions et des Rêveries, le lettré, le poète qu'est M. Jules Lemaître s'est laissé séduire, charmer et reprendre par la magie de l'écrivain, et il en oublie presque son réquisitoire contre Jean-Jacques.

Au total, le jugement de M.Jules Lemaître sur Rousseau demeure assez incertain, hésitant et flottant. Le cas lui est apparu, en l'étudiant, infiniment plus délicat, plus complexe et plus difficile à juger, qu'il ne l'avait cru d'abord. Dans sa première conférence, le spirituel causeur insistait beaucoup sur le protestant, sur le Genevois « très imprégné des mœurs et de l'esprit de sa petite république » et déclarait relire avec plaisir et approuver assez la Lettre à d'Alemhert : « Cela est tout genevois et tout protestant, mais d'un Genevois presque souriant et d'un protestant détendu. » Plus tard, par un caprice d'imagination, et en sollicitant à l'excès le texte de certaines lettres, simplement courtoises et tolérantes, adressées par Rousseau à des catholiques, laïques ou prêtres, M. J. Lemaître soutient que Jean-Jacques s'est toujours plus dégagé du protestantisme pour se rapprocher du catholicisme, thèse qui ne repose sur aucune preuve sérieuse et qui est contredite par tout un faisceau de faits absolument précis. Tout en insistant, sans

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mesure et sans goût, sur la maladie congénitale dont Rousseau souffrit toute sa vie, tout en appuyant plus que de raison sur les accès de folie partielle et intermittente qui troublèrent son esprit dans les dernières années de sa vie, M. Lemaître serait tenté de rendre hommage à la religiosité de Rousseau, où il voit tout au moins un reflet de christianisme, et même à son caractère dont il ne voile pas les beaux et nobles côtés. Mais ce que le souriant M. Jules Lemaître, comme Taustère Nourrisson, ne peut pardonner à Rousseau, c'est la Terreur et ses massacres. Il y revient sans cesse — comme à une idée fixe ou à un leitmotiv — au cours de ses dix conférences : « Tout cela, parce qu'il avait plu à un demi-fou, trente ans auparavant, de rêver pour une ville de 20 000 habitants une législation qui ne convenait qu'à des dieux... Vraiment, il y a des cas, où l'on est tenté de dire que ce malheureux a été un misérable! » Et ailleurs : « Ou bien, parce qu'il se ressouvient vivement de la cordialité de quelque fête municipale dans sa petite république, et parce qu'un jour il a pleuré de tendresse de se sentir en communion civique avec ses chers Genevois retrouvés, croire que c'est assurer le bonheur et la liberté de l'homme que de le livrer tout entier à l'État! »

Voici enfin formulé le grand grief de certains Français conservateurs d'aujourd'hui contre Rousseau : il a « interrompu la tradition française » dans les lettres, dans les mœurs, dans la politique. C'est là le grand crime de cet étranger, c'est là sa prodigieuse aventure!

« Les autres peuvent se tromper, dit avec assez d'ingénuité M. Jules Lemaître, ils disent bien ce qu'ils disent, et non autre chose. Parmi leurs audaces et leurs

caprices, leur raison demeure. Ils restent dans la tradition française. Rousseau, cet interrupteur de traditions, Rousseau, cet étranger, insère dans notre histoire littéraire un phénomène, un « monstre » qui aura pour lignée tous les déséquilibrés, grands ou petits, du dix-neuvième siècle. De là peut-être son attrait... Oui, Tattrait de Rousseau, c'est souvent le mystérieux attrait de l'absurde. » Comment un être qui « rompt la continuité entre les générations », un être qui est « exactement le contraire d'un Bossuet ou d'un Auguste Comte » ne serait-il pas absurde ?

Après avoir encore tenté, sans grand succès, mais non sans grand effort, de ramener à une unité les nombreuses « âmes » de Rousseau, et les nombreuses contradictions de son œuvre, M. Jules Lemaître finit, comme il a commencé, par frémir en songeant « avec inquiétude » que « l'homme qui, non tout seul assurément, mais plus que personne, je crois, se trouve avoir fait chez nous ou préparé la révolution et le romantisme, fut un étranger, un perpétuel malade, et finalement un fou (i) ».

C'est contre ce second crime de Rousseau, d'avoir fait en France ou préparé le romantisme, que requiert M. Pierre Lasserre dans un livre violent, haineux et brutal, qui a fait beaucoup de bruit : Le Roma^itisme français, « essai sur la révolution dans les sentiments et dans les idées au dix-neuvième siècle (2) ».

« Au milieu du dix-huitième siècle, pense M. Pierre Lasserre, l'élite de la société française tomba sous la domination d'un rhéteur despotique. » Le succès des

(i) Dixième conférence, p. 356.

(2) Paris, 1907, in-8^.

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écrits et de la personne même de Rousseau fut inouï. « Essentiellement, il s'imposa comme un réformateur total des cœurs et des esprits. »

« Un homme cependant n'accomplit pas à lui seul une révolution morale. Il faut que la rupture des anciennes attaches livre les esprits à tous les vents. Survienne une parole radicale et violente, elle les polarise. » Rousseau parut dans un de ces moments dangereux. L'irrespect a été prêché dès le début du siècle. L'influence dissolvante de Voltaire, de Montesquieu, de l'Encyclopédie, a fait son plein effet. L'époque est livrée en proie « aux insolences spéculatives, aux fantaisies frondeuses de l'esprit individuel ». Voltaire, « ce fébrile amant de la célébrité », a fondé sa royauté et établi le règne illimité de « l'esprit ». Mais a sa domination ne fut qu'un essai léger de celle de Rousseau. Celle-ci remplit la seconde moitié du dix-huitième et aucune voix ne lui dispute l'empire ».

Or, M. Pierre Lasserre nous l'apprend, « Rousseau est le romantisme ». Il n'est par le précurseur du romantisme, comme notre simplicité le pensait, « il est le romantisme intégral ». « Rien dans le romantisme qui ne soit dans Rousseau, rien dans Rousseau qui ne soit romantique. » Car le romantisme est bien autre chose, en vérité, que la mode littéraire de l'école de 1830. Il est, aux yeux de M. Lasserre, « une révolution générale de l'âme humaine ». Mais qu'est-il enfin? « Le romantisme c'est le système de sentir, de penser et d'agir conformément à la prétendue nature primitive de l'humanité. C'est la prédication même de Jean-Jacques. Il n'y manque que le nom. »

Sans rechercher jusqu'à quel point cette formule sim-

pliste autant que commode s'applique vraiment soit à Rousseau, soit au romantisme, soit à tous les deux à la fois, voyons les étonnantes déductions qu'en tire M. Pierre Lasserre. Cette idée de la nature primitive de Thomme n'étant qu'un « concept de fantaisie », car « rhomme primitif n'est qu'un vain mot ou c'est Adam » , le romantisme, c'est-à-dire « un parti d'individualisme absolu dans la pensée et le sentiment » n'a aucune base sérieuse et aucune puissance constructive. Court et pauvre en lui-même, le romantisme ne doit sa force qu'à sa passion de détruire. Négatif de tout, il donnera à ses forces destructives les beaux noms des choses détruites et il voudra appeler « le désordre Liberté, la confusion , Génie, l'instinct Raison, l'anarchie Égalité ». Il est « la désorganisation enthousiaste de la nature humaine civilisée ». « Le romantisme est primitivement maladie. » Cette maladie pourrit jusqu'au fond la sensibilité, la volonté et l'intelligence de Jean-Jacques. Jointe à un étonnant génie lyrique, elle a fait de lui la bête la plus curieuse. Ce « montreur de soi-même », à qui se livra le désœuvrement intellectuel d'une époque rassasiée de négation, montre la forme ingénue de la maladie. En procédant dès lors à un éreintement outrancier de Rousseau, M. Pierre Lasserre pense nous montrer ce qu'il appelle curieusement « les coulisses du romantisme » ou, plus curieusement encore, la « formation organique d'un virus (?) ».

Ainsi, pour discréditer à jamais, pour ruiner moralement le romantisme français, il suffira que M. Pierre Lasserre ait démoli Jean-Jacques, ce pelé, ce galeux, dont nous vient tout le mal. Il s'y emploie avec une extrême fougue de passion haineuse et une rare virtuo-

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site d'invectives virulentes. Et voici ce qu'il trouve à dire. Si Rousseau ne fut pas un scélérat, « nul ne fut moins honnête homme ». C'était une âme pauvre et voluptueuse, jalouse de tromper sur sa misère. A la base de son individualité morale, il y un élément morbide, un fond de ruine, héritage paternel, car, par hérédité renversée, l'impulsif et bouillant Isaac Rousseau a légué au timide Jean-Jacques « l'obsession de décrépitude ». L'éducation religieuse sans intensité qu'il reçoit fait de lui presque « un sournois de séminaire chez qui la terreur de l'enfer se mêle aux voluptueux énervements » . Après l'Eldorado de Chambéry et l'hôtel de Thérèse Levasseur, deux muses inspirent, tour à tour, ou ensemble, Rousseau, un optimisme souriant d'illuminé et un soupçon perpétuel de persécuté et de nihiliste. Dès lors, il est nécessairement seul dans son siècle, car s'il démolit avec rage le passé, il n'a pas foi, comme les encyclopédistes, dans le progrès du genre humain par la science. Son succès prodigieux, il le doitprécisément à son siècle qu'il diffame, à l'étourderie, à la folle ivresse des têtes françaises qu'il raille avec âpreté. Il reçoit le succès en ours, et sa grande réforme personnelle signifie simplement « qu'il fut lui-même^ avec une absence de contrainte dont il n'avait jamais joui ». Enfoncé dans le rôle de censeur universel, qu'il vient de faire applaudir, il prend des airs de croquemitaine et revêt un faux masque d'énergie. Car « la Genève austère qu'il décrit et invoque fastueusement n'a presque rien de la Genève réelle » et n'est rien « qu'un épouvantail dont il effarouche ses contemporains, et dont il s'enfièvre luimême ». Ainsi cette réforme personnelle n'est qu'une attitude injurieuse pour les bienséances, où Rousseau

réédite Diogène et, pour n'être plus conventionnel, se fait caricatural, orgueilleux de la risée méprisante qu'il s'attire, joyeux d'écraser de son ironie la badauderie qu'il avait ameutée sournoisement. Rousseau est donc un mime, un simulateur. Le fond de versatilité nerveuse héréditaire de Rousseau a reparu au jour, grâce aux circonstances. Comme tous les malheureux ainsi organisés, il se jette dans « des états de sensibilité artificiels, avec une violence imitant la plus ardente sincérité ». Sa sensibilité sans mœurs, deux fois stimulée à l'impudence par l'exagération de sentiment qui règne autour d'elle et par une certaine génialité, se composera l'illusion des passions les plus emphatiques. « On croit alors à une puissance surexaltée. C'est une ruine qui s'étourdit. » Selon M. Pierre Lasserre, « tout chez Jean-Jacques accuse ce cabotinage d'une âme ruinée, impatiente de soi-même. Vilain, mendiant ingrat, tout comme Caton, « citoyen », homme de la nature, ce sont là ses rôles. Le plus constant fut celui de persécuté ». Car, il n'en faut pas douter, cet ours de Berne, qui ne veut pas de mouches sur son front aux jours de chaleur, n'est qu'un persécuté imaginaire, ou mieux un hystérique simulateur. Ses hallucinations sont voulues, calculées, combinées et « ce mime effréné » les prépare laborieusement pour se sentir vivre avec intensité en quelque enfer artificiel. « Rousseau jouit à se vautrer dans sa propre détresse, à se voir meurtri, objet de pitié. » Il n'aime la solitude que pour se livrer sans contrainte à une orgie de songes « brûlants d'une liqueur qui coulera jusqu'à la littérature moderne » ! Son fameux « sentiment de la nature » n'est qu'une absorption de l'âme de ce « fol androgyne » dans le grand tout. « Car Jean-Jacques se

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fait femme. Il se couche sous l'Univers, comme pour en subir un immense frôlement. Et quels singuliers appels échappent à sa passion ! » Voilà pour Thomme, voilà pour ses sentiments.

Quant aux théories de Rousseau, elles sont la glorification de ses mœurs, dont elles contiennent donc aussi la confirmation. Elles aboutissent, par cinq ou six voies différentes, au nihilisme social qui est le vœu profond de son cœur. Elles proposent, avec éloquence, soit l'anarchie, soit la Révolution éternelle. A défaut de ces solutions, elles insinuent « une dictature sacerdotale exercée par Rousseau ». De ses œuvres, analysées à sa façon, de toutes ces « fantaisies moroses », M. Pierre Lasserre sent s'exhaler « une odeur de cadavre ». Oui, décidément, Rousseau incarne bien en soi « cette corruption intégrale des hautes parties de la nature humaine qu'on appelle le Romantisme ». Et c'est là, on se le rappelle, ce que M. Pierre Lasserre se proposait de démontrer.

Je ne l'ai d'ailleurs analysé et cité si longuement que pour bien montrer, par un exemple extrême, la gravité du cas. Et maintenant, si le culte de la tradition politique et littéraire, et la haine de l'étranger de génie qui a violemment interrompu cette tradition, amènent de hautes et vigoureuses intelligences à de pareilles aberrations de pensée et d'expression, trouvera-t-on encore inopportun, inutile ou superflu qu'un Genevois essaie à son tour de montrer toute l'étendue et toute l'importance de ce fonds genevois que Rousseau apportait à la France, non pour la corrompre et la ruiner, comme on le prétend, mais pour la vivifier, la rajeunir et la fortifier?

xxvm JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS

Goethe Ta dit : « Une littérature qui, en vieillissant, se fatigue d^elle-même, doit se rafraîchir aux sources étrangères. » Au dix-huitième siècle, la littérature ou mieux encore l'âme française se fatiguait d'elle-même en vieillissant. Rousseau fut la source étrangère où elle s'est rafraîchie. Ce n'est pas l'Angleterre qu'il a révélée à la France et implantée dans sa littérature, c'est Genève, avec son protestantisme et sa théorie démocratique, son moralisme rigide et son sentiment de la nature, son expérience religieuse et son civisme républicain. Son influence a été immense et profonde, non sur la France seulement, mais sur le monde entier. Elle prolonge aujourd'hui encore ses effets et son action conquérante, et c'est un Tolstoï qui le déclarait, il y a peu d'années, en ces termes : « Rousseau a été mon maître depuis l'âge de quinze ans. Rousseau et l'Évangile ont été les deux grandes et bienfaisantes influences de ma vie» Rousseau ne vieillit pas (i). »

Rousseau ne vieillit pas! Il est plus actuel aujourd'hui qu'il ne l'a jamais été. Précurseur de l'âge moderne, il a prévu, ébauché, entrevu, avec la clairvoyance du génie, presque tous les problèmes qui se posent aujourd'hui à notre esprit ou à notre conscience.

« En politique, en morale, dans la poésie, dans le roman, on le trouve partout, à l'entrée de toutes les avenues du temps présent. »

Cette conclusion frappante d'un Français perspicace et pénétrant, M. Gustave Lanson, est l'expression même de la vérité (2). Ceux-là même qui haïssent, maudissent et bafouent cette influence de Rousseau ne songent

(i) Annales J.-J. Rousseau^ t. I**", 1905, p. 7. (2) Histoire de la littérature française, p. 792.

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plus à la contester. Ils la reconnaissent en Texécrant, ils la proclament par leur anathème

Pour nous qui aimons notre temps, qui sympathisons avec sa recherche ardente et fiévreuse de la vérité, qui vibrons de son espoir et de son attente, il nous est doux de penser que Tavenir meilleur fera remonter un jour son origine lointaine à la pensée et à la sensibilité du fils de l'horloger de Genève.

Cependant, en cherchant à mettre autant que possible en lumière le J.-J. Rousseau genevois, nous ne songeons nullement à atténuer ou à contester les influences étrangères qui sont venues modifier plus tard ce fond irréductible de sa personnalité. Nous ne sacrifierons pas davantage la part du génie individuel à l'influence de rhérédité, de la race ou de Téducation. En montrant comment et combien Rousseau a été Genevois — par ses défauts et par ses lacunes autant que par ses qualités et par ses dons — nous indiquerons aussi comment et de quelle hauteur il a dépassé Genève, par la force de son génie et par la beauté prestigieuse de son éloquence, donnant seul à ce fond local une valeur générale d'humanité qu'aucun autre Genevois de naissance, ni avant lui, ni après lui, n'a jamais su lui conférer.

En étudiant, sous un angle spécial, la vie, le caractère et l'œuvre de Rousseau, je m'efforcerai donc de garder toujours l'exactitude de l'histoire et l'impartialité de la critique. Mais si l'amour de la cité et la fierté de lui appartenir éclatent parfois, malgré moi, dans ces pages consacrées au plus illustre « citoyen de Genève », je n'en éprouverai ni honte, ni regret. Si l'on a fait à Rousseau un crime de sa nationalité, et si certains érudits,

entraînés par leur thèse, nous ont montré en lui tantôt un Savoyard, tantôt un Parisien, et tantôt un Anglais, pourra-t-on reprocher à un Genevois d'avoir erré ou exagéré en essayant de peindre un « Rousseau genevois? »

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