‹ Jean-Jacques Rousseau, GenevoisChapitre 2 sur 31 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. Genève cité indépendante. — Cité protestante. — Cité républicaine. — Cité morigénée.

II. Genève cité intellectuelle. — U Académie et les savants. — L'éveil des sciences. III. L'horlogerie et les horlogers.

Né à Genève le 28 juin 1712, Rousseau est Genevois. Il l'est par cent cinquante-sept ans d'a.scendance genevoise dans la branche paternelle et par cent seize ans d'ascendance genevoise dans la branche maternelle (i); par les seize années d'enfance

F (i) Sur ce point important de l'hérédité, tout a été dit par les travaux érudits de Louis Dufour-Vernes, Recherches sur J.-J. Rousseau et sa parenté. Genève, 1878, et les Ascendants de Rousseau. Genève, 1890; et de M. Eugène Ritter, la Famille et la jeunesse de J,-J. Rousseau. Paris, 1896. Du côté paternel, Didier Rousseau, de Paris, né à Montlbéry, fut reçu habitant de Genève le 15 octobre 1549 et bourgeois le 22 avril 1555. Du côté maternel, les Bernard (d'Arare) sont reçus à la bourgeoisie de Genève en 1596.

;-\? :• :•; . j-EAN^J;ACQUES ROUSSEAU GENEVOIS

qu'il passa à Genève ; par Téducation qu'il y reçut dans un milieu plus fortement marqué qu'aucun autre de l'empreinte nationale, plus imbu qu'aucun autre de l'esprit, de la tradition et de l'orgueil genevois.

La chose, s'il s'agissait de Lyon, de Marseille ou de Rouen, aurait son intérêt indéniable, mais non pas une importance capitale, pour comprendre et expliquer le génie de l'écrivain ou le caractère de l'homme.

Ce qili donne à cette naissance et à cette première éducation de Rousseau une signification si décisive et ime portée si considérable, c'est que Genève est encore, au début du dix-huitième siècle, quelque chose de distinct, d'unique, de paradoxal.

A la France, grand pays monarchique, cathoUque, nobiliaire, dont la civilisation raffinée et dissolue brille de tout son éclat sous la Régence, Genève s'oppose comme une petite cité indépendante, républicaine, protestante et strictement morigénée.

Près de deux siècles d'existence autonome, d'attaques et de menaces extérieures repoussées, de discipline calviniste, d'hégémonie théologique sur le monde réformé, lui ont donné, avec la fierté de son passé, la foi en son rôle international et la tenace volonté de rester elle-même. L'empreinte qu'une telle cité marquera sur ses enfants sera forte et distincte.

Un an avant la naissance de J.-J. Rousseau, au dénombrement de mai 1711, Genève est une petite ville indépendante de 18 500 habitants, dont 97 « papistes », « tant nourrices que familles savoyardes séjournant avec permission (i) ». Elle est étroitement enceinte de fortifications, que l'on travaillera, dans les années suivantes, à force de peine et d'argent, à rendre toujours plus solides, car la passion de l'indépendance domine tout autre sentiment chez les Genevois. Le souvenir de l'Escalade n'est pas assez lointain pour être atténué ou perdu. Non seulement une garnison permanente et soldée, de 800 hommes, monte constamment la garde aux portes de la ville, qui sont fermées chaque soir une demi-heure après le coucher du soleil, mais des « compagnies bourgeoises » sont armées et exercées en tout temps pour accourir à la rescousse en cas d'alerte. Ces compagnies bourgeoises se recrutent parmi les compagnies de volontaires, rétablies en 1717, composées de garçons de onze à quinze ans, commandés par des

(i) Du Bois-Melly, Genève en 1706. Pierre Fatio et les troubles populaires de 1707. Genève, 1870.

citoyens et bourgeois et formés à Texercice par des sergents de la garnison (i). Les exercices bisannuels des compagnies bourgeoises et des volontaires étaient suivis par les citoyens avec une attention passionnée et donnaient lieu à des fêtes civiques qui frappèrent Timagination de Rousseau enfant et prolongèrent leur écho jusque dans sa Lettre à d*Alemhert,

Aussi bien le patriotisme ombrageux des Genevois, de l'ouvrier horloger genevois spécialement, n'était pas affaire de simple tradition. Jusqu'à la fin du dix-septième siècle, des alertes plus ou moins espacées le tenaient encore en éveil. Une alarme très vive, dont Isaac Rousseau, alors âgé de vingt et un ans, avait pu prendre sa part, avait fait frémir les Genevois en 1693. Les Français avaient envahi la Savoie, et un corps considérable de leurs troupes s'était avancé jusqu'à une demi-lieue de la ville, dans la plaine des Bougeries. Des mesures de précaution et de défense extrêmement minutieuses furent prises aussitôt contre toute surprise possible.

« Il fut défendu, dit l'historien Bérenger, à tous ceux qui ne seraient pas citoyens, bourgeois ou habitants de porter l'épée; on se promit de n'écouter aucune proposition ; on arrêta que celui qui proposerait de se rendre serait condamné à avoir le ventre ouvert, les entrailles arrachées et mises autour du col; à être attaché à une potence jusqu'à la fin de la guerre; on résolut de vaincre ou de mourir (2). »

De tels souvenirs, de telles alertes, de tels spectacles étaient une forte école de patriotisme. C'est sans aucune exagération que Rousseau a pu, dans ses Confessions, attribuer à la lecture de Plutarque et, plus encore peut-être, aux entretiens qu'il avait avec im père ardemment patriote, « cet esprit libre et républicain, ce caractère indomptable et fier, impatient de joug et de servitude »qui l'a tourmenté tout le temps de sa vie dans les situations les moins propres à lui donner l'essor. » Sans cesse occupé de Rome et d'Athènes, vivant pour ainsi dire, avec leurs grands hommes, né moi-même citoyen d'une république, et fils d'un père dont l'amour de la patrie était la plus forte passion, je m'en enflammais à son exemple (3). »

Rousseau réunit ici à bon droit l'idée de cité indépendante €t celle de cité républicaine. L'ardent patriotisme du Genevois

(i) Picot, Histoire de Genève, t. III, p. 239.

(2) BÉRENGER, Histoire de Genève, t. III, p. 17.

(3) Œuvres, t. I«', p. 3.

s'explique par cette qualité même de citoyen qui lui donne, dans TEtat, un rôle et un rang, une dignité enviée et une part de souveraineté. La base fondamentale de l'Etat républicain genevois est la souveraineté du peuple, mais le peuple se compose exclusivement des citoyens et bourgeois (i) qui, seuls, ont droit de présence et de vote au conseil général. Au dix-huitième siècle, sur une population moyenne de 21 000 âmes, on estime à i 300, tout au plus, le nombre des citoyens (2).

Au regard des natifs et des habitants, qui ne jouissaient que de droits non politiques et strictement spécifiés, le citoyen de Genève était, comme on l'a souvent répété, une façon d'aristocrate. En outre, si la base de l'Etat est démocratique à Genève, la forme du gouvernement y est aristocratique. Par le fait, sinon par le droit, l'accès au Petit Conseil et aux hautes magistratures est réservé à un petit nombre de familles privilégiées. La porte du Conseil des CC s'entr'ouvre rarement pour laisser pénétrer un bourgeois. Encore faut-il qu'il ait montré patte blanche. En face du patriciat gouvernant, le même citoyen incarnera donc les aspirations et les revendications de la démocratie.

Etouffées dans le sang, par l'atroce répression des troubles populaires de 1707 et le martyre de Pierre Fatio, ces revendications démocratiques agiteront les deux premiers tiers du dixhuitième siècle pour recevoir une satisfaction partielle et insuffisante dans les actes de médiation imposés à Genève par les Etats alliés et les puissances étrangères (1738 et 1768).

La lutte des représentants (bourgeoisie) et des négatifs (patriciat) fera place un jour à la lutte des natifs et des habitants, exclus de la bourgeoisie, contre les représentants. Mais, au début du dix-huitième siècle, l'antagonisme est entre ceux qui voudraient étendre et ceux qui voudraient restreindre les droits des citoyens demeurés exclus du patriciat.

Son long séjour à Constantinople, de 1705 à 1711, empcch ! Isaac Rousseau d'être mêlé activement aux troubles politiques de 1707. Son départ forcé de Genève et sa retraite à Nyon (1722) le tinrent éloigné des dissensions civiles qui agitèrent la répu-

(i) « On appelle citoyen celui qui est issu d*un bourgeois et le bourgeois est celui qui a reçu la bourgeoisie (conférée par le Conseil des XX\0. > A. Tronchin, VEtat du gouvernement présent de la république de Genève (1721). M. D. G., t. V, livraison II. Genève, 1901,

(2) Du Bois-Melly, les Mœurs genevoises de 1700 d 1760, 2* édition. Genève, 1882, p. 7-

GENÈVE AU COMMENCEMENT DU DIX-HUlTlÊMÊ SIÈCLE 5

blique de 1734 à 1738. Mais il est évident que son tempérament personnel, aussi bien que les intérêts et les passions de son milieu, auraient fait de lui un des plus bouillants défenseurs de la cause populaire. Vaincue par la force en 1707, et dupée par la ruse dans ce Conseil général de 171 2 qui se laissa enlever le seul résultat démocratique conquis par le mouvement de 1707, c'est-à-dire la convocation périodique du Conseil général, l'opposition populaire fut réduite au silence et à Tinaction pendant plus d'un quart de siècle. L'enfance de Rousseau à Genève s'écoula ainsi toute entière dans une période d'accalmie politique et de paix apparente entre les citoyens. Paix apparente, et toute superficielle, car, c'est seulement intimidé par les scènes sanglantes de 1707 que •« le peuple demeura tranquille et renferma ses plaintes, ses prétentions, sa haine, ses craintes, pour les développer dans des circonstances plus favorables (i) ». Au fond du cœur, « le peuple conservait ses préventions et ses craintes; peu de chose aurait suffi pour le faire mouvoir (2) ».

De ce frémissement contenu, de cette ardente attente de la revanche, J.-J. Rousseau enfant a dû entendre souvent l'écho dans l'atelier paternel ou dans l'atelier du maître graveur dont il fut l'apprenti. Par sa naissance, son milieu, son éducation, Rousseau fut, dans cette sorte d'aristocratie que conféraient le titre et le rang de citoyen, un Genevois du bas et non du haut, un Genevois du peuple et non du patriciat bourgeois, assez improprement qualifié « d'aristocratie ».

L'occasion se présentera peut-être d'esquisser le portrait de ces deux classes, de marquer leurs divergences d'humeur et de tempérament, et d'exphquer la nature des sentiments qu'elles se vouaient réciproquement. La lectiure des documents contemporains fait ressortir la correction guindée, la froideur compassée, la distinction dédaigneuse des honnêtes gens et des magistrats intègres qui forment le patriciat genevois. Dépourvus d'imagination, d'ironie et de toute éloquence, autre qu'une rhétorique froidement cicéronienne, dénués de poésie et de gaîté, ces honnêtes gens satisfaits pratiquent un optimisme de commande qui s'exprime dans les congratulations officielles, les éloges funèbres, les harangues de banquets et les sermons d'apparat. Ils cultivent — au moins en public — une admiration mutuelle, qui porte aux

(i) BÉRSNGER, Histoire de Genève, t. III, p. 384. (2) Ibid., t. III, p. 10.

nues quiconque dans leur milieu se distingue par un talent même modeste. Assurance mutuelle contre le risque redouté de voir quelqu'un du bas pénétrer de force dans les Conseils, dans l'Académie, dans Tune des chasses réservées de la minorité dirigeante»

Facilement véhément, emballé, enthousiaste, volontiers, romanesque, sensuel et gai, disserteur passionné, dont Tâpre logique et la gouaillerie ironique font toute l'éloquence, le Genevois du bas oppose à l'admiration mutuelle de ceux du haut une force surprenante de critique, de dénigrement et de débinage. Débiner ceux du haut, et même se débiner les ims les autres, est pour les Genevois du bas un besoin naturel, ime attitude instinctive, un mauvais pli de l'esprit qui n'exclut pas d'ailleurs tout respect ou toute affection pour ceux qu'on débine. Rousseau est un Genevois du bas. Les traits comriiuns à ces deux classes de Genevois distinctes, c'est, au dix-huitième siècle aussi bien qu'au dix-septième ou au seizième, un patriotisme ardent, un dévouement civique sans bornes et un attachement passionné aux institutions politiques de la Cité. Car, si l'on discute avec une âpreté acharnée sur l'application des lois, et sur l'étendue des droits particuliers, on est d'accord sur le fond même des institutions et sur la base constitutive de l'état républicain.

Personne, à Genève, au début du dix-huitième siècle, ne conteste le principe de la souveraineté du peuple. Les magistrats eux-mêmes le proclament publiquement. Le 5 mai 1707, le S5aidic J.-R. Chouet parlait en ces termes au peuple genevois assemblé en Conseil général sous les voûtes de Saint-Pierre :

« Magnifiques, très honorés et souverains seigneurs,

« Ce n'est pas une question qui doive, ni même qui puisse être proposée parmi nous : A qui ou à quel corps appartient la souveraineté de notre Etat? Il n'y a personne, sans exception, qui ne doive tomber d'accord qu'elle appartient à ce conseil-ci et ce serait une pensée très criminelle d'en douter (i). »

Et le lieutenant de police Antoine Tronchin écrivait de même, en 1721, en tête de son traité intitulé VEtat du gouvernement présent de la ville de Genève :

« La constitution de la république de Genève est de cette nature :

(i) Cité par H. Fazy, les Constitutions de la République de Genève. Genève, 1890^

la souveraineté réside par devers le conseil général des citoyens et bourgeois (i). »

Sans doute, de par les édits eux-mêmes, et de par les empiétements successifs d'un régime aristocratique tendant à Toligarchie, Texercice du droit de souveraineté, si pleinement reconnu en théorie et si hautement proclamé, était alors singulièrement restreint. Il n'en existait pas moins en droit et en fait. Deux fois par an le Conseil général était convoqué pour élire les syndics et quelques autres magistrats supérieurs (2). Il se réunit aussi à l'extraordinaire a pour la sanction des lois, et dans les cas auxquels le Petit et le Grand Conseil trouvent à propos de l'assembler, ce qui n'arrive que très rarement (3) ».

L'Édit de médiation du 8 mai 1738, qu'im historien a pu appeler « la charte véritable de la démocratie genevoise » consacrera, en outre de ce droit de sanctionner les lois, le droit qu'a le Conseil général d'approuver ou de rejeter les traités d'alliance, les impôts, les travaux d'extension des fortifications. Il reconnaîtra aussi, « sous expresse défense de commettre aucune sorte de violence », le droit qu'ont les citoyens de faire aux Conseils des « représentations » sur les décisions de ceux-ci. La souveraineté du peuple étant la base avérée du droit public genevois, on remarquera que l'effort du parti populaire au dix-huitième siècle tend bien moins à modifier la constitution de la Répubhque, qu'à en protéger et maintenir le fondement démocratique contre les empiétements du parti aristocratique gouvernant. Ce n'est pas la suppression ou la modification des Edits politiques qu'on demande, c'est contre la violation de ces édits qu'on proteste ; c'est leur stricte observation qu'on réclame et qu'on exige. L'attachement et l'admiration que J.-J. Rousseau professera toute sa vie pour les institutions politiques de Genève sont des sentiments communs à toute la classe populaire.

En troisième lieu, Genève est une cité protestante. Comme la passion de l'indépendance, comme l'attachement aux institutions républicaines, la religion nationale est pour le citoyen de Genève un des éléments essentiels du patriotisme. Le protestantisme est, à Genève, une des formes du civisme (4). L'idée de

(i) Publié par M. Edouard Favre dans M. D. G. Nouvelle série, t. V, livraison II, p. 219. Genève, 1901.

(2) Le lieutenant de police et ses six auditeurs, le procureur général et le trésorier général.

(3) A. Tronchin, ad, îoc. cit,

(4) Un siècle plus tard encore, le 23 avril 1802, une adresse de la Vénérable Corn-

patrie et Tidée réformée sont indissolublement unies par plus d'un siècle et demi de luttes contre le danger extérieur et de discipline calviniste. La loi de l'Etat interdit aux « papistes » de résider sans autorisation spéciale sur le territoire de la république et d'y acquérir des immeubles. Voltaire relève dans VEssai sur les mœurs (i) l'inscription que l'on voyait encore de son temps, à la façade de l'hôtel de ville de Genève, gravée sur une plaque d'airain :

a En mémoire de la grâce que Dieu nous a faite d'avoir secoué le joug de l'Antéchrist, aboli la superstition et recouvré notre liberté. »

Les paroles ainsi tracées sur l'airain traduisaient des sentiments gravés plus profondément encore dans les cœurs. Nul n'est citoyen s'il n'est protestant. Le citoyen qui change de religion cesse ipso facto d'être citoyen. Il perd sa nationalité. Toute velléité de culte catholique, tout trafic d'images ou d'objets de dévotion sont sévèrement réprimés. Plus encore que les magistrats, les citoyens « considéraient la messe comme une espèce d'acte d'idolâtrie (2) ». Le peuple regardait les moines et les prêtres catholiques « conmie ses ennemis cruels (3) ». N'est-il pas le peuple spécialement élu de Dieu pour maintenir la pure religion réformée?

Si, comme le veut l'historien Picot, l'esprit de tolérance a fait quelque progrès à Genève au cours du dix-septième siècle, ce ne fut que dans les classes supérieures. Le peuple persista dans son hostilité intransigeante contre c l'idolâtrie papiste ».

En 1679, l'établissement d'un résident de France à Genève, qui obligea le Conseil à autoriser l'ouverture d'une chapelle catholique dans un appartement de la résidence, provoqua, de l'aveu de tous les historiens, un long frémissement dans le peuple, des miumures croissants et même des manifestations tumultueuses contre le premier résident, M. de Chauvigny.

En 1685, la révocation de l'Edit de Nantes et le passage chaque jour répété de centaines de fugitifs donnèrent à cette ferveur protestante un aliment nouveau et un nouvel essor.

En 1689, l'avènement de Guillaume d'Orange au trône d'An-

pagnie des Pasteurs, exprimant à Portalis sa gratitude envers le Premier Consul, définit Genève < une cité dans laquelle Tamour de la religion fut surtout im des principaux éléments du patriotisme ». Ch. Borgeaud, ouvr. cité, t. II, p. 68.

(i) Chap. cxxxni. Placée en 1558, date où triomphe définitivement la politique de Calvin, cette table de bronze fut enlevée en 18x4, déposée à la Bibliothèque publique et placée enfin dans la nef du temple de Saint- Pierre.

(2) Picot, Histoire de Genève^ t. III, p. 53.

(3) Bârengbr, Histoire de Genève^ t. III, p. 12.

gleterre, et le triomphe de la cause protestante provoquèrent à Genève une explosion bruyante de la joie populaire. Quel contraste avec la pusillanimité du Conseil qui n'ose pas, par crainte de Louis XIV, recevoir le résident anglais envoyé par Guillaume III et qui s'excuse secrètement auprès du roi d'Angleterre de ce geste de couardise (i)l

Avant 1700, le résident français, M. d'Iberville, demande, pour y transférer le culte catholique, l'usage de l'église de Saint-Germain réduite alors à l'état de hangar. Le premier syndic Michel Trembley répond qu'il lui faut d'abord consulter « ses enfants ». Le résident s'adresse alors aux fils de Michel Trembley qui déclarent que l'affaire ne les concerne pas. Interpellé par le résident, le premier magistrat genevois répond : « Je vous ai dit qu'il fallait consulter mes enfants. Tous les citoyens le sont. Je ne puis rien sans eux (2). » M. d'Iberville comprit et n'insista pas. Il connaissait les sentiments intimes du peuple genevois à l'endroit du culte catholique. Avec ses quatorze pasteurs de la ville, et ses quatorze pasteurs « des champs », qui doivent faire chacun au moins quatre sermons en quinze jours, avec son Consistoire qui surveille les mœurs du peuple et les actes des magistrats, qui cite à sa barre les citoyens, les censmre et exige des coupables amende honorable et génuflexion, l'Eglise nationale protestante est encore, au début du dix-huitième siècle, à Genève, une puissance fortement organisée et redoutable. Le culte public, auquel chacun se croit astreint (l'assister deux fois par dimanche, attire de nombreux auditoires renforcés pendant longtemps par les fugitifs de France (3).

Le 15 décembre 1715, un vaste local, construit dans le mauvais goût architectural du temps, le Temple Neuf est ouvert au culte sur la place de la Fusterie, et deux nouveaux postes de pasteurs sont créés par le Conseil pour pourvoir au service de la nouvelle église (4).

Sur les quatre services du dimanche ou, comme on les appelle, les quatre « exercices de piété », le premier, qui se fait à sept heures du matin et qui consiste en un culte familier précédé et suivi de prières, est destiné surtout à l'instruction des domestiques et des

(i) Picot, Histoire de Genève^ t. III, p. 93.

(2) BÉRENGEK, Histoire de Genève^ t. III, p. 30.

(3) Voir sur ce qui précède et ce qui suit. Du Bois-Melly, les Mœurs genevoises de 1700 à 1760, p. 307 et passim,

(4) Picot, Histoire de Genève, t. III, p. 236.

lo JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS

« apprentifs » placés sous la surveillance des Chasse-coquins (valets de ville) de la Seigneurie (i).

Chacun pouvait, d'ailleurs, assister aussi bien aux deux longs sermons et à la grande prière du dimanche qu'au prêche du jeudi, au catéchisme du lundi pour les prosélytes, à la méditation et à la congrégation du mardi et du vendredi, à la prière liturgique et à l'exhortation à salut du dimanche. Non seulement, toutes les échoppes étaient closes, mais les portes de la ville étaient fermées, et des chaînes étaient tendues autour des temples, chaque aimanche, durant les services religieux, et le jeudi à l'heure du prêche.

La bourgeoisie genevoise cherchait si peu à se soustraire à ces obligations ecclésiastiques que ce fut, en 1719, un mouvement populaire qui fit instituer la célébration des fêtes religieuses de l'Ascension et de Noël.

Le bourgeois genevois, fièrement attaché à son église, n'était pas plus tendre pour les dissidents et les sectaires que pour les « papistes ».

Le piétisme commença, selon Picot, à s'infiltrer à Genève vers 1681 par l'influence de Mme Guyon, qui séjourna alors à Gex et à Thonon. Il avait recruté vers 1718 d'assez nombreux adeptes pour tenir en divers lieux de pieux conventicules de trente à quarante fidèles, « censurés » avec douceur par le Conseil et le Consistoire, pour la raison que « leurs assemblées nombreuses blessent l'opinion publique ». En 1739 et en 1741, des manifestations et même des désordres populaires se produisent au faubourg de Saint-Gervais contre les piétistes et contre l'inoftensif « évêque des Moraves », le comte de Zinzendorf, bien vu, au contraire, de la haute société genevoise, non comme Morave, mais conrnie comte (2).

La volonté d'être protestant, l'orgueil d'être protestant, le

(i) La société qui prit plus tard le nom de « Société des Catéchumènes 1 et donna, ses soins à l'instruction religieuse de l'enfance, ne fut instituée qu'en 1736, huit, ans après le départ de Jean- Jacques Rousseau. Voir Rivoire, Bibliographie historique de Genève au dix-huitième siècle^ t. I*"", p. 79, n® 481.

(2) C'est peut-être du préjugé populaire de Saint-Gervais que Rousseau se fait l'écho dans la note de la Nouvelle Héloïse (VI« partie, 1. VII), où il définit ainsi les. piétistes : < Sorte de fous qui avaient la fantaisie d'être chrétiens et de suivre l'Evangile à la lettre à peu près comme sont aujourd'hui les méthodistes en Angleterre,, les moraves en Allemagne et les jansénistes en France. % Œuvres^ t. II, p. 348. Rousseau n'avait qu'ime très médiocre affection pour sa tante, Mme Bernard, qu'il représente dans les Confessions comme « une dévote un peu piétbte qui aimait mieux chanter les psaumes que veiller à notre éducation ». Œuvres, t. I, p. 12.

GENÈVE AU COMMEN'CEMENT DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE ii

mépris pour tout ce qui ne Test pas, restaient ainsi, au début du dix-huitième siècle, des sentiments instinctifs profondément ancrés dans le cœur de tout Genevois, surtout dans les classes populaires. Les leçons et les prêches des quatorze pasteurs de la ville s'efforçaient de les entretenir et de les fortifier.

Si, comme on le verra, l'éducation protestante genevoise au début du dix-huitième siècle n'avait plus, au point de vue dogmatique, la violence intolérante du seizième siècle, ni ]a minutieuse étroitesse du dix-septième, elle avait gardé toute sa sévérité morale, toute sa rigueur puritaine.

Au temps de Tenfance de Rousseau, car les choses se modifieront considérablement dans le quart de siècle qui suivit, Genève, cité protestante, est encore une ville strictement morigénée. Certes, au cours du dix-septième siècle, la richesse et le bien-être général se sont accrus, le commerce et l'industrie se sont développés, donnant essor à certaines velléités de luxe ; mais ces velléités, assez timides, d'ailleurs, sont vite réprimées par les lois et mieux encore par les circonstances. L'afHux des fugitifs de France produisit, au début, à Genève, un malaise économique dont les marchands et artisans locaux se plaignent âprement au Conseil en 1696 (i). En 1720, la débâcle de la Société du Mississipi eut pour contre-coup, à Genève, ce qu'on appellerait aujourd'hui un krach financier désastreux (2).

La terrible peste de Marseille ou de Provence (1720-1723), qui coupa net toutes les relations de Genève avec la Savoie, puis avec Lyon, enfin avec le pays de Gex, fut ruineuse pour le commerce et l'industrie. Ce double désastre a dû, si nous connaissons bien le caractère genevois, porter au luxe naissant un coup plus décisif que les ordonnances somptuaires sans cesse renouvelées et renforcées par le Conseil sur les instances du Consistoire. Ces ordonnances somptuaires qui réglaient jusqu'aux manifestations de la générosité (3), et du deuil des particuliers, prescrivant la longueur du crêpe qu'il est interdit de dépasser, sont revues et publiées par le Conseil en janvier 1710, en janvier 1711, en avril 1725 (4). La fréquente répétition de ces prescriptions prouve à la fois la ten-

(z) Bérbngbr, Histoire de Genève^ t. III, p. 22-28.

(2) Picot, Histoire de Genève, t. III.

(3) R. C.p 10 mars 1722. « La dame Vasserot de la Bâtie, appelée pour avoir donné un écu neuf à la garde la demoiselle F..., à l'occasion d'un baptême, dit qu'elle n'avait pas osé donner moins, de peur que Ton eût pensé que ce fût par avarice. Condamnée à payer cent florins d'amende. »

(4) RivoxRE, ouvr. cit„ n»» 87, 99, 227.

dance croissante qu'ont les particuliers à les enfreindre, et la volonté bien arrêtée qu'ont les magistrats de les maintenir intactes et de les renforcer.

C'est pourtant chez les gens « du haut », dans les familles qu'on qualifie de patriciennes, que les mœurs nouvelles se répandent surtout. Et ce sont les gens « du bas » qui réclament le plus vivement le maintien des mœurs anciennes, car ils comprennent que la simplicité des mœurs conserve seule entre les citoyens une sorte d'égalité sociale, plus importante encore que l'égalité politique (i).

Ils sont appuyés sur ce point par les pasteurs genevois et, avec d'autres, Spectable Ezéchiel Gallatin prêche « sur la nature du luxe » et tonne en chaire « contre ses dangereux effets (2) ».

C'est au nom de l'indépendance nationale, qui ne doit pas exciter l'envie de voisins puissants, et de la fraternité républicaine qui ne doit pas provoquer l'envie des citoyens les moins aisés, que le brave ministre signale pour les stigmatiser « les progrès effrayants du luxe à Genève » et requiert « une forte et vigoureuse exécution des lois somptuaires (3) ».

Aussi bien ces écarts de luxe, que les prédicateurs dénoncent et que les ordonnances répriment, sont des cas exceptionnels et « scandaleux ». Au début du dix-huitième siècle, c'est plutôt la simplicité, l'austérité même des mœurs genevoises qui nous frappe. Jusque bien avant dans ce siècle, maîtres* et serviteurs prennent en commun, soiivent dans la cuisine, le repas domestique que précède et que termine la prière (4).

Les oisifs sont très rares dans la cité et le travail est la loi commune de tous les Genevois, même les plus aisés. Le Conseil se réunit en été à sept heures du matin. L'usage des carrosses dans la ville est, sinon puni comme autrefois, du moins vu d'un fort

(i) Enumérant les causes des tfoubles de 1707, l'historien Bérenger mentionne cette transformation graduelle des mœurs. Le peuple veut, dit-il» inscrire dans les lois régalité qui n'existe plus dans les fortunes et qui s'efiace dans les mœurs. Histoire de Genève, t. III, p. 47.

(2) Sermons. Genève, Fabri et Barillot, 1720.

(3) « Le voisinage d'une nation opulente, mais dont le goût inquiet a peine à se fixer, nous a fourni chaque année des modes nouvelles. Quelque ridicules qu'elles soient dans leur naissance, nous les avons adoptées avec avidité. > L'historien Bérenger taxe les ordonnances somptuaires de < barrières impuissantes que le riche franchit avec audace et que le pauvre passe avec adresse ». Histoire de Genève, t. IV, p. 4.

(4) Picot, t. III, p. 118. Cf. Eugène de Budé, Vie de Bénédict Pidet. Lausanne, 1874.

mauvais œil. Le repos dominical est strictement observé (i). Le goût et l'habitude de la promenade du dimanche en famille commencent seulement à se répandre. L'éducation des enfants, au témoignage de Rousseau lui-même, est simple, rude, virile, presque militaire (2). Elle vise à développer en eux la volonté, la fierté, le stoïcisme (3).

En dehors du luxe, la loi pénale, durant tout le cours du dixseptième siècle, punit sévèrement le blasphème, le suicide, le duel, la fainéantise et la mendicité. Les ivrognes sont enfermés et exposés dans une cage de fer au Molard. La prostituée, femme ou fille, est « liée et menée au port de Longemalle et là noyée et submergée ». L'adultère, quand il n'est pas puni de mort ou de détention, conduit tout au moins à l'amende et au carcan (4). Sans doute, au dix-huitième siècle, toute cette rigueur s'atténuera beaucoup, tant dans la loi elle-même que dans l'administration de la justice pénale, mais il faut la rappeler pour se faire une idée de ce que fut l'austérité, la rigidité morale de Genève au temps de l'enfance de Rousseau.

Comme le luxe et l'oisiveté, l'austère discipline genevoise proscrit le plaisir, les divertissements, presque la sociabilité. Les cercles, qui devaient prendre dans la vie genevoise une place si considérable et jouer un rôle si important et si discuté, n'existent pas encore. C'est en 1734 seulement, six ans après le départ de Rousseau, que les premiers cercles s'ouvrent. Ils ne feront, d'ailleurs, qu'accentuer un des traits les plus distinctifs et caractéristiques des mœurs genevoises, celui que Rousseau goûtera le plus, la complète séparation des sexes.

Pas de jeux de hasard. Si, depuis 1670, la police ne réussit pas à les prohiber tout à fait, les ministres ne cessent de les vitupérer du haut de la chaire et le Consistoire de les dénoncer au magistrat, ou de réprimander directement les joueurs (5). Des ordonnances sévères sont publiées, en 1710, contre les joueurs et renouvelées en 1718 sous une forme plus rigoureuse encore. Pas de théâtre. Aucun spectacle de comédie, ni public, ni privé, n'est autorisé

(i) Registres du Conseil, 20 août 1729.

(2) Lettre à tTAlembert, Œuvres^ t. III, p. 164-165.

(3) Rêveries du promeneur solitaire, 4" promenade. Œuvres, t. V, p. 423.

(4) Picot, t. III, p. 140-141.

(5) En 1702, les tantes de Rousseau sont censurées, sur ordre du Consistoire, par le pasteur et l* ancien du quartier pour avoir été vues jouant aux cartes, un dimanche soir, dans l'allée de leur maison de la Cité. E. Ritter, la Famille et Penfance de J.-J, Rousseau, p. 143.

dans Genève. Les mascarades et travestissements sont sévèrement prohibés. La danse, qu'on ne peut interdire d'enseigner aux jeunes nobles étrangers séjournant dans la ville, est à peine tolérée même dans rintimité stricte de la famille (i).

C'est à titre d'exception et moyennant une autorisation spéciale du Conseil, donnée pour un temps limité, que l'on supporte les vagues spectacles forains donnés au Molard par les bateleurs, marchands d'orviétan ou « médecins spagiriques ». Encore lesdits forains doivent-ils s'engager à a n'y rien faire, ni dire d'indécent ».

Aussi bien cette tolérance toute relative vaut-elle aux magistrats mercuriale sur mercuriale du Consistoire qui représente au Conseil : « Que les théâtres, les danses, les violons, les farces et les comédies sont contraires à la parole de Dieu, à nos Ordonnances ecclésiastiques, aux décisions des Conciles, aux Constitutions des anciens Vaudois et Albigeois, à la discipline des églises de France et aux règlements de plusieurs Sinodes modernes. Que les Pères de l'Eglise primitive excommuniaient les bateleurs, etc., etc. (2). »

Malgré tant d'autorités vénérées et redoutables, le Conseil maintint son autorisation. En 1714, il récidive et permet quelques représentations de sauteurs et de marionnettes, après s'être transporté en corps sur le lieu du spectacle pour en constater de visu la moralité. Le Consistoire proteste de plus fort contre cette condescendance, affirmant au Conseil « que deux ou trois acteurs se mêlaient avec les marionnettes et jouaient des pièces de Molière et des scènes italiennes » et déclarant « que ces spectacles amollissaient les cœurs et échauffaient les passions; que nos ancêtres avaient toujours eu pour eux une juste horreur, etc. (3) ». Rousseau raconte dans ses Confessions comment, étant enfant, il alla voir au Molard, avec son cousin Bernard, le spectacle des marionnettes donné par le charlatan Gambacorta. Et, de fait, le 26 septembre 1726, le Conseil avait autorisé les nommés Charles Jambe- Courte et Julien Foune, « opérateurs italiens », à dresser leur table sur la place pubhque jusqu'à la fin d'octobre (4). D'Alembert, venu à Genève en 1756, feindra de s'indigner, dans son fameux article de l'Encyclopédie, de ce que a dans une ville où les spec-

(i) Le II février 1706, David Rousseau, grand-père de Jean- Jacques, comparait -en Consistoire pour avoir laissé ses enfants et petits-enfants danser chez lui la veille de l'Escalade et le jour de l'an. Ibid., p. 67.

(2) D' Léon Gautier, la Médecine à Genève jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Genève, 1906, p. 308-310.

(3) Picot, Histoire de Genève^ t. III, p. 230.

(4) D' Léon Gautier, ouvr. cité, p. 311. R. C, vol. CCXXV, p. 349.

tades décents et réguliers sont défendus, on permette des farces grossières et sans esprit aussi contraires au bon goût qu'aux bonnes mœurs ».

C'est qu'en effet un arrêt du Conseil, du 18 mars 1732, pour couper court à toute controverse, prohibait de façon absolue toute espèce de représentation dramatique tant publique que particulière. Au printemps de 1738, vu la présence des ambassadeurs des puissances médiatrices et sur les instances de l'envoyé de France, M. de Lautrec, le Conseil dérogea à cette décision en autorisant une troupe de comédie à s'établir à Genève. Le Consistoire protesta, comme il convenait (i), et il faut souligner encore ici que, si quelques Genevois du haut s'engouèrent pour les spectacles, ceux de Saint-Gervais s'indignent, protestent, tempêtent contre cette intrusion des mœurs étrangères (2).

Au milieu du dix-huitième siècle, les représentations particulières elles-mêmes sont très mal vues de l'autorité ecclésiastique et défendues par le Consistoire (3). Le théâtre, sous toutes ses formes, reste pour les vrais Genevois de piure éducation calviniste l'abomination de la désolation. Il fallut la pression étrangère pour qu'en 1766 un théâtre fût ouvert à Genève à la place Neuve. Moins de deux ans après, un beau soir de 1768, ce théâtre flambait et les gens du peuple refusaient d'aider à l'éteindre. Il semble bien établi que le feu avait été mis par une association de bourgeois exaltés qu'on appelait le Cercle des Imprévus (4). Voltaire ne manqua pas d'en accuser Rousseau. C'était le sentiment populaire genevois qui s'exprimait par ce geste brutal, comme il l'avait fait, dix ans plus tôt, par les phrases harmonieuses de la Lettre à d*Alembert,

Dans la cité morigénée, où les concerts d'amateurs sont la seule distraction officiellement autorisée et encouragée (5), Rousseau

(x) Représentations du Consistoire au Magn. Conseil des 20 et 27 avril 1738. Voir aussi Registres du Consistoire, 19 juin 1738.

(2) Voir la suite et les détails curieux de cette histoire dans Marc Monnier, Genève et ses poètes. Genève, 1874, p. 162-182, et dans Du Bois-Melly, ouvr.cité, p. 156-158.

(3) Registres du Consistoire^ du 18 mars 1748 : t M. le professeur Maurice a dit qu'il s^étoit fait plusieurs représentations de la tragédie de Polyeucte dans la maison d'un particulier ; que, quoique tout se soit passé dans un grand ordre, sans travestissement ni mélange dé sexe, n'ayant été représenté que par des jeunes ûUes, ces sortes de divertissements ne doivent pas être tolérés à cause des suites que le mauvais exemple pourroit produire. On charge MM. les pasteurs d'avertir les particuliers chez qui la tragédie s'est représentée qu'ils aient à s'en abstenir comme étant une chose défendue. »

{4) Desnoiresterres, Voltaire et Genève, p. ioz-108. (5) Registres du Conseil, 20 novembre 1717.

i6 JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS

a sucé avec le lait ce goût de la vie simple qui deviendra, chez lui, une véritable passion. Mais dans quelle mesure a-t-il profité et bénéficié de la cité intellectuelle et savante que Genève commençait à devenir? C'est ici surtout qu'il importe de ne pas exagérer, mais aussi de ne pas trop diminuer l'influence du milieu natal sur la formation d'un enfant extrêmement précoce et d'une sensibilité peu commune.

Gerrève, au début du dix-huitième siècle, brisant les cadres d'une théologie étroite et surannée qui a dominé exclusivement durant tout le siècle précédent, s'émancipe intellectuellement et s'oriente, par des recherches poussées dans toutes les directions, vers des voies nouvelles. C'est l'aurore encore timide du jour brillant qui va se lever pour la science genevoise. Au siècle des épigones de la théologie calviniste va succéder le siècle des philosophes.

La petite avant-garde intellectuelle de cette armée scientifique, qui deviendra nombreuse, a pour quartier général et pour citadelle l'Académie, sur laquelle dominent, au temps de l'enfance de Rousseau, le scolarque Robert Chouet et le recteur J.-A. Turrettini (i).

Le nom de Chouet indique la rupture de la philosophie avec les derniers restes de la tradition scolastique. Celui de J.-A. Turrettini indique la rupture de la théologie avec l'autorité dogmatique de Calvin.

De la philosophie cartésienne de Robert Chouet est née l'école scientifique genevoise, dont les premiers et illustres représentants sont les mathématiciens nevvtoniens Gabriel Cramer (1704-1752) et J.-L. Calandrini (1703-1758) qui enseignent tous deux, dès 1727, à l'Académie, les mathématiques et la logique (2).

Il est à remarquer que ces précurseurs de la science genevoise ne rompirent pas, comme le feront les encyclopédistes français, avec toute rehgion traditionnelle. A en croire leur élève, Charles Bonnet,

(i) Robert Chouet, scolarque de 1701 à 1727; J.-A. Turrettini, recteur de 1701 à 1711. Ch. BoRGEAUD, l* Académie de Calvin, t. I'', p. 479.

(2) Le pasteur Samuel Bernard, grand-oncle de J.-J. Rousseau, fait à l'Académie un cours libre de mathématiques, Ibid., p. 489.

GENÈVE AU COMMENCEMENT DU DlX-HUlTlÈME SIÈCLE 17

ils restaient « attachés de cœur et d'esprit à la révélation et, comme ils étaient laïques, ce qu'ils disaient ne manquait point de frapper les écoliers et de les prémunir contre les dangereux sophismes de l'incrédulité (i) ». Par leur modération d'esprit, comme par leur stricte méthode, ces savants genevois surent garder une physionomie distincte et originale dans l'embrigadement général du dix-huitième siècle intellectuel.

C'est aussi à la méthode cartésienne enseignée et pratiquée par Robert Chouet que la théologie genevoise dut son émancipation. Jean- Alphonse Turrettini (1671-1737), le plus illustre et le plus influent champion de la tendance nouvelle, est l'élève favori, le compagnon de voyage et le bras droit de Robert Chouet. Il est, dans l'Académie de la Genève nouvelle du dix-huitième siècle, le Bèze de ce Calvin (2). Esprit très ouvert, très cultivé, élargi par de longs voyages d'étude à l'étranger, J.-A. Turrettini exerça sur la théologie protestante une influence considérable par son enseignement académique, par sa prédication, par sa vaste correspondance. On a pu le comparer avec un peu d'exagération, sans doute, à un autre Calvin moins grand que le premier, mais excellant comme lui à ramener une doctrine à un petit nombre de principes qui, sans cesse répétés, finissent par s'emparer énergiquement des esprits. La liberté d'examen, la tolérance chrétienne, la morale préférée au dogme, le christianisme ramené à son essence qui est la charité, l'union fraternelle des protestants de toute dénomination, voilà les principes peu nombreux mais essentiels que soutient le successeur de Loiais Tronchin dans la chaire ordinaire de théologie. Dès 1702, malgré tous les obstacles et les oppositions les plus acharnées, il fait supprimer le rigide Consensus dogmatique du dix-septième siècle qu'il remplace par un formulaire beaucoup plus large (3).

Correspondant de l'Académie des sciences de Prusse, ce savant, ne se contente pas de professer et d'introduire dans l'enseignement de la théologie la méthode scientifique et l'esprit rationnel,

(1) A. Sayous, ouvr, cilét 1. 1", p. 77 et p. 65 : « Ils avaient du siècle précédent la gravité et la politesse, la littérature savante et ornée, et du nouveau, la curiosité et la hardiesse, mais la curiosité circonspecte et la hardiesse sans bruit. >

(2) Ch. BoRGEAUD, ouvr. cHé, t. I«, p. 477.

(3) Sainte-Beuve dit : t II y eut une détente et le climat moral s'adoucit », et il ajoute excellemment ; « J.-A. Turrettini contribua à fixer pour un long temps cette atmosphère religieuse et morale dans laquelle on respira plus librement et qui permettait d'être à la fois, et dans une certaine mesure, chrétien, philosophe, géomètre et physicien, homme d'expérience, d'examen, de doute respectueux et de foi. 9 Causeries du lundi, t. XV, p. 134.

i8 JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS

il est encore prédicateur. Comme ses harangues et ses leçons académiques en latin, ses sermons français, que Rousseau enfant a pu entendre et comprendre, sont remarquables de clarté, de simplicité, et de solidité (i).

L'atmosphère intellectuelle de Genève est tout imprégnée, au temps de cette enfance de Jean-Jacques, de la pensée philosophique et religieuse d'un homme qui, par son tact, sa modération, son habileté, exerça une influence presque illimitée sur les esprits de ses adversaires théologiques eux-mêmes. Senebier, dans son Histoire littéraire de Genève, loue J.-A. Turrettini d'avoir « introduit la philosophie dans la théologie qu'il dépouilla de la rouille scolastique », d'avoir « donné une idée nette de la religion naturelle et de ses principales vérités » et d'avoir le premier, à Genève, « adopté, en 171 1, dans une dispute publique, les principes que Leibnitz avait développés dans sa Théodicée (2) ». Il restera quelque chose de tout cela, nous le verrons, dans la philosophie religieuse de Rousseau. Certains mots de J.-A. Turrettini, que rapporte son biographe {3), et qu'on se répétait dans Genève, trouvent leur écho éloquent dans la Profession de foi du vicaire savoyard, comme dans la première des Lettres écrites de la Montagne, Certes, la théologie du professeur genevois ne repoussait ni la révélation, ni le dogme de l'expiation, ni le mystère de la Trinité, mais ce n'était pas sur ces points-là qu'elle mettait l'accent.

Elle s'attachait avant tout et essentiellement aux points fondamentaux de l'enseignement biblique et à la partie morale et pratique de la religion chrétienne.

Cet esprit-là, Turrettini le fit passer non seulement dans la liturgie, qui fut modifiée dans le sens de ses opinions, mais dans le cerveau et la conscience de ses collègues et de ses élèves. C'est lui qui anime les autres prédicateurs genevois de cette époque, les Léger, Maurice, Ezéchiel Gallatin, de Roches, dont Jean- Jacques enfant dut entendre les sermons, qui « ont joui de leur temps d'une popularité méritée, mais qu'aucune éminente qualité

(i) Rousseau n*a jamais parlé de J.-A. Turrettini ni dans ses lettres, ni dans ses œuvres. Un journal français {Lettres sur quelques écrits du iemps^ du 5 octobre 1751) rapproche une harangue académique de J.-A. Turrettini, du 18 mai 1705, sur la vanité et le prestige des sciences et la thèse du premier Discours de Rousseau. Rousseau enfant peut avoir entendu J.-A. Turrettini prêcher en français des idées analogues et en avoir été vivement frappé. Voir Ritter, /.-/. Rousseau et Alphonse Turrettini, dans Annales, t. III, 1907, p. 197-20Z.

(2) Histoire littéraire de Genève, t. III, p. 9-10.

(3) Eugène de Budé, Jean-Alphonse Turrettini, théologien genevois (1671-1737). Lausanne, 1880. Voir p. 22, 90, 128 et passim.

oratoire n'invite aujourd'hm à relire ». Que viennent plus tard la libre théologie, faite de rationalisme et de mysticisme, d'une Marie Huber, et la critique hardie de Thumble et sage Abauzit, c'est l'influence de J.-A. Turrettini qui dominait seule à Genève au temps de l'enfance de Rousseau, et qui lui survécut dans ses disciples. Quand il mourut, en mai 1737, la « Genève moderne était née », a dit justement un historien (i).

Elle était née, non seulement à une théologie tolérante, éclairée et large et au goût des sciences exactes, mais encore aux idées nouvelles du droit naturel, aux principes modernes du droit public.

Proclamée par Puffendorf, dans son De Jure naturali et gentium, propagée en pays de langue française par Barbeyrac, la théorie protestante du droit politique pénètre à Genève, dès 1723, par la nomination de Jean- Jacques Burlamaqui à la chaire de droit de l'Académie. Dès son premier cours, il étudie le livre de Puffendorf sur les Devoirs de Vhomme et du citoyen. Ses leçons réunies en volumes (2), quelques années avant le retour de Jean- Jacques à Genève, montrent assez qu'il fut, dans ce domaine, le vrai maître de Rousseau (3). C'est lui qui transmit à Rousseau, rectifiée, précisée et complétée, la pensée juridique et politique des protestants Grotius, Barbeyrac et Puffendorf, précurseurs de la théorie qui aboutira à la Révolution {4). Notons seulement, pour prévenir toute objection et tout malentendu, que les idées politiques de Burlamaqui, enseignées par lui à Genève durant l'enfance de Rousseau, ne furent complètement révélées qu'à Jean-Jacques parvenu à la maturité de l'âge et du talent.

De tout ce qui s'écrit, s'imprime, se prêche, s'éveille ou se prépare ainsi dans la Genève intellectuelle, on peut se demander ce qui a pu pénétrer dans le « cabinet » de l'horloger Isaac Rousseau, père de Jean- Jacques? Pour répondre à cette question, il faut dire en deux mots ce qu'était, au commencement du dix-huitième siècle, l'horlogerie à Genève.

(i) Charles Borgeaud, ouvr, cité, t. I**, p. 543.

{2) Principes du droit naturel. Genève, in-40, 1747, et Principes du droit poli' tique, in-4<>, i75i< Rousseau cite Burlamaqui dans la préface de son Discours sur Vinigalité (1755), p. Lx de l'édition originale.

(3) Borgeaud, ouvr, cité, t. !«', p. 517.

(4) « Genève fut, en pays de langue française, l'unique centre universitaire de l'école du droit natiurel et par suite le berceau de cette science politique du dixhuitième siècle, qui se renouvelait sous l'influence de la philosophie. V Esprit des lois devait y paraître. Le Contrat social devait en sortir. • Ibid., p. 518.

io JËAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS

A côté de rimprimerie, de la fabrication d'indienne, de la passementerie, industries ouvertes à tous et à chacim et qui eurent leur temps de grande prospérité, l'horiogerie est à Genève, avec les branches voisines de Torfèvrerie et de la joaillerie, l'industrie ou mieux l'art national par excellence. Elle est protégée, privilégiée, garantie avec un soin jaloux et par toute espèce d'ordonnances, non seulement contre la concurrence ou la contrefaçon du dehors, mais encore contre tout danger intérieur de défaillance ou de déchéance. La « fabrique » (c'est ainsi qu'on l'appelle) constitue dans Genève une véritable aristocratie ouvrière que restreint le nombre limité (i) aussi bien que la qualité de ses membres. Elle n'est pas ouverte à tous les habitants de la ville. L'horloger genevois doit être citoyen ou bourgeois. Les natifs ne sont admis à l'apprentissage que par tolérance et moyennant une autorisation spéciale. Le maître horloger est à la fois un ouvrier et un petit patron, car il ne lui est pas permis de faire travailler dans son atelier plus de deux compagnons et un apprenti. Il lui est interdit d'enseigner sa profession à sa femme et à ses filles, comme de résider hors de Genève, même dans la campagne genevoise, si ce n'est à certaines conditions très strictes. Il doit se soumettre à toutes les prescriptions les plus minutieuses des ordonnances qui réglementent à outrance l'exercice de sa profession.

Pour être reçu maUre-orlogeur, le compagnon genevois, dont l'apprentissage a duré au moins cinq années, doit savoir faire seul et de toute pièce une montre à répétition ou une montre à réveil. Il doit faire agréer son « chef-d'œuvre », non Seulement par la jurande (corps des jurés), mais par l'assemblée plénière des maîtres horlogers (2). Il doit avoir atteint l'âge de vingt-quatre

(i) Selon rhistorien Picot, il y avait à Genève, en 1685, 100 maîtres horlogers et 300 ouvriers, fabriquant 5 000 montres par an, et 80 maîtres orfèvres et joailliers occupant 200 ouvriers. Un siècle plus tard, en 1789, on estime à 6 000 le nombre des Genevois occupés par la « fabrique s.

(3) Elle se réunissait chaque année le premier samedi de mai. « Toutes les fois que les maîtres horlogers s* assembleront pour des affaires qui regardent leur art, ils prieront Dieu avant toutes choses, que tout ce qu'ils diront et feront se rapporte à sa gloire et au bien de l'Etat, p Voir dans Du Bois-Melly, Us Mœurs genevoises de 1700 à 1760, p. 50-57 et tout le chapitre sur l'horlogerie.

ans et payer trois cents florins pour être admis dans la corporation. Une fois reçu et établi maître, il lui sera interdit de fabriquer ses montres avec tout autre métal que Tor (dont le titre est rigoureusement maintenu à vingt carats) ou que l'argent. Interdiction aussi d'acheter aucun produit d'horlogerie étrangère et d'exporter aucune pièce ébauchée pour être finie au dehors. On doit se soumettre, tous les trois mois, à la visite domiciliaire des maîtres jurés.

Le renom même de Genève se montre ainsi Ué à celui de son horlogerie. Appartenir à une telle corporation, c'est donc un honneur, une dignité, presque une fonction publique. L'horloger genevois n'est pas im ouvrier ordinaire et il a pleinement conscience de cette supériorité. Il est fier de sa profession, de son milieu, de sa situation dans l'Etat.

Dans sa fameuse lettre au docteur Tronchin, du 27 novembre ^758, J.-J. Rousseau s'est fait l'éloquent porte-parole de cette fierté, en célébrant le milieu de l'horlogerie genevoise où il est né, et où il a reçu, avec la première éducation, im ensemble d'impressions et de sentiments ineffaçables (1). Cet éloge magnifique et passionné est en grande partie justifié. Rousseau avait le droit de louer comme « des hommes instruits et sensés » les ouvriers horlogers de Genève et d'ajouter que son « père n'était que ce qu'ils sont tous » et que a tel qu'il était, il n'y a point de pays où sa société n'eût été recherchée, cultivée, et même avec fruit, par les plus honnêtes gens ».

Intelligents, instruits, d'esprit ouvert et avide de connaître, enclins au raisonnement rigoureux, à l'exactitude minutieuse et

(i) c Considérez qu*U y a une grande différence entre nos artisans et ceux d'un autre pays. Un horloger de Genève est un homme à présenter partout ; un horloger de Paris n*est bon qu'à parler de montres. L'éducation d'un ouvrier tend à former ses doigts, rien de plus. Cependant, le citoyen reste. Bien ou mal, le cœur et la tête se forment; on trouve toujours du temps pour cela„ et voilà à quoi l'institution (des cercles) doit pourvoir. Ici, monsieur, j'ai sur vous, dans le particulier, l'avantage que vous avez sur moi dans les observations générales : cet état des artisans est le mien, celui dans lequel je suis né, dans lequel j'aurais dû vivre, et que je n'ai quitté que poiu: mon malheur. J'y ai reçu cette éducation publique, non par une institution formelle, mais par des traditions et des maximes qui, se transmettant d'âge en âge, donnaient de bonne heure à la jeunesse les lumières qui lui conviennent et les sentiments qu'elle doit avoir. A douze ans, j'étais un Romain; à vingt ans, j'avais couru le monde et je n'étais plus qu'un polisson. I^es temps ont changé, je ne l'ignore pas; mais c'est une injustice de rejeter sur les artisans la corruption publique, on sait trop que ce n'est pas par eux qu'elle a commencé. Partout, le riche est toujours le premier corrompu, le peuple suit, l'état médiocre est atteint le dernier. Or, chez nous, l'état médiocre est l'horlogerie. » Œuvres, t. IV, p. 293.

à l'ingénieuse invention, de par leur métier même, formés à la discussion par cent cinquante ans de controverses politiques ou théologiques, ayant par leurs lointains voyages à l'étranger des points de comparaison et par leur qualité de citoyens un intérêt passionné pour la chose publique, les horlogers de Genève discutaient à perdre haleine sur les affaires de l'Etat et même sur celles du monde entier (i). Ils causent le jour dans leur atelier, à la nuit tombante sur le bas de la place de Coutance où ils se rassemblent chaque jour, le travail fini. Et, plus tard, ils se retrouveront encore le soir, dans leurs cercles. Là, on raisonne, on discute, on dispute, avec ce singulier mélange d'ardeur passionnée dans la conviction et de froideur logicienne dans l'argumentation, qui est un des traits les plus saillants de l'esprit genevois.

Ces parleurs, ces discuteurs, ces raisonneurs sont aussi d'infatigables liseurs. La lecture, très répandue à Genève dans toutes les classes de la société, est une véritable passion chez les horlogers de la fabrique. Ce ne sont pas seulement des romans, ce sont de graves livres d'histoire, de théorie politique, de vidgarisation scientifique qu'on lit à haute voix à l'atelier (2). Rousseau, dans sa vieillesse, racontera à Bernardin de Saint-Pierre que, du temps de son père, il n'y avait pas à Genève un citoyen bien élevé qui ne sût son Plutarque par cœur. Les jeunes gens ne parlaient dans leurs conversations que de législation, des moyens d'établir et de réformer les sociétés (3). Voltaire lui-même, dans ses lettres, s'émerveille de la lecture et de la culture des ouvriers genevois. Le goût des sciences exactes, qui deviendra la passion intellectuelle de l'aristocratie genevoise, fleurit dans les ateliers d'horloger aussi bien qu'à l'Académie. Un curieux brouillon, conservé à la bibliothèque de Neuchâtel, et que Rousseau a négligé d'uti- . User pour ses Confessions, atteste à la fois les demi-connaissances scientifiques d'Isaac Rousseau et l'ingéniosité d'esprit qu'il déployait pour les communiquer à son fils (4). On y voit aussi que

(i) c Genève, est à la fois municipale et cosmopolite. » Rod. Rby, Genève A Us rives du Léman, p. 100.

(2) Voir Confessions, 1. I". Œuvres, t. I", p. 3.

(3) Bernardin de Saint- Pierre, la Vie et les ouvrages de J,-J. Rousseau, Edition Maurice Souriau, Paris, 1907, p. zo.

(4) < La circonférence du ciel que je voyais autour de moi m'avait fait imaginer le globe du monde creux et les hommes vivant dans le centre. Pour me désabuser» mon père s'avisa de planter des épingles dans une boule de tripoli. Il m'en coûta beaucoup pour imaginer des hommes sur la surface du globe ; quand ce vint à l'explication des antipodes, ces gens que je voyais la tête en bas ne pouvaient s'arranger dans la mienne, et le système de Copernic me faisant prendre le soleil pour le

les mêmes problèmes occupaient, vers le même temps, Thorloger Rousseau dans son atelier et, dans l'Académie, le lecteur Pierre Violier qui, avant de mourir, en 1715, voulut publier, en 1704, un mémoire sur l'Usage de la sphère. Ces rencontres-là furent, sans doute, fréquentes (i). Elles montrent qu'il n'y avait pas entre les intellectuels et les artisans genevois de barrières infranchissables ou de parois étanches. Et cela s'explique aisément si l'on songe que la ville était petite, étroitement serrée dans ses fortifications, que l'on y vivait tout près les uns des autres, que l'on s'y rencontrait constamment (2). Mais il y a plus encore.

Les prédicateurs, dans leurs sermons où tout le monde assistait, répandaient la théologie nouvelle qui découle d'ime philosophie affranchie. Les troubles de 1707 et leur cruelle répressioa avaient attiré l'attention passionnée des citoyens sur les questions de droit public. Ils cherchaient dans le texte des lois et dans les livres le fondement de leurs revendications légitimes (3). Il y avait souvent dans la même famille des pasteurs et professeurs — conune Samuel Bernard — et des horlogers comme Isaac Rousseau. Les idées des ims passaient aux autres par des relations suivies, comme leurs livres leur étaient transmis par prêt, cadeau ou héritage (4). Enfin, l'exercice de droits démocratiques limités, mais réels, mettait le citoyen en relations suivies avec les gouvernants et lui donnait un sentiment très vif d'égalité envers les gens « du haut » et de supériorité sur les natifs et habitants de la ville et sur les sujets de la campagne.

En rapprochant tous ces faits, et d'autres qu'on pourrait citer, on reconnadtra aisément que presque rien de ce qui se passait, se

haut de l'univers, je ne pus jamais bien comprendre pourquoi la nuit nous ne tombions pas dans le ciel. A Tégard du cours du soleil, mon père avait une petite sphère armillaire.

c Quoi qu'U en soit, mes premières et meilleures leçons de cosmographie furent prises devant rétabli d'un horloger, avec une boule de tripoli et des épingles pour tous instruments. • Voir le texte complet dans Eug. Ritter, ouvt, cUé^ p. 149- 150, et dans Annales^ t. IV, 1908, p. 233-235 (avec les corrections de M. Th. Dufour).

(i) Qui dira si la longue et âpre controverse que les théologiens genevois — J.-A. Turrettinî, J. Vemct, L. Baulacre — poursuivirent de 17 19 à 1730 contre les prétendus miracles qui se seraient produits en Savoie en 1703 et qui furent publiés à Paris en 1725, n'eut pas son écho dans le < cabinet » d'Isaac et n'éveilla pas l'attention de Jean- Jacques enfant?

(2) BÉRENGER, Histoire de Genève, t. III, p. 46.

{3) Picot, Histoire de Genève^ t. III, p. 238. « Plusieurs citoyens étudiaient les édits afin de se mettre en état de faire valoir les droits du peuple. » (1717).

(4) La bibliothèque de Samuel Bernard passa ainsi en partie à sa nièce Suzanne et, par elle, à Isaac et à Jean-Jacques enfant.

discutait et se préparait à Genève dans TEtat, dans l'Eglise, et dans l'Académie elle-même, ne restait sans écho, sans contre-coup, sans approbation, critique, ou désapprobation, dans l'atelier aristocratique et discuteur d'un horloger genevois tel qu'Isaac Rousseau. Car l'Etat, l'Eglise, l'Ecole — hœc civitas, ecclesia et schola, disait Bèze — formaient encore, étroitement unis, ce bloc solide ou, comme on l'a dit, « cette personnalité historique qui s'appelle Genève (i) ».

(z) Charles Bqrgeaud, ouvr, ciié, t. II, p. 125.

Page 1