‹ Jean-Jacques Rousseau, GenevoisChapitre 17 sur 31 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Ascendance. — Naissance. — Education. — Emp/einte. — Crise intérieure et retour à ses origines. , — Œuvre. — Lutte. — Souvenirs et sentiments. — Caractère.

Cherchant à montrer non pas tant que Rousseau est Genevois — ce point est assez généralement reconnu — mais comment il est Genevois, et combien il est Genevois, il nous est arrivé souvent de nous laisser entraîner, ne fût-ce que par l'intérêt général du sujet, hors du point de vue spécial que nous nous étions proposé d'exposer. Le temps est venu de relever les traits épars de notre démonstration, de les grouper et de conclure.

Parmi les écrivains français, la première et l'essentielle originalité de Rousseau est de n'être pas Français, mais Genevois. (Il est Genevois dans sa vie, par la place même que tient Genève dans sa biographie; dans son œuvre, qui répand dans le monde les idées et les maximes de Genève ; dans son caractère, ses goûts, ses habitudes mêmes, qui sont d'xm ouvrier genevois.

Dans sa vie, Rousseau est Genevois, d'abord par plus de cent cinquante ans d'ascendance genevoise, tant du côté paternel (originaire de France) que du côté maternel (originaire des environs immédiats de Genève). Il est encore Genevois par sa naissance, son enfance et son éducation à Genève, où il a vécu jusqu'à l'âge de seize ans. L'empreinte des années d'enfance, si forte sur tous les hommes, l'est plus encore sur les natures sensitives, imaginatives et nerveuses, comme fut celle de Rousseau dans ses premières années. 1 Et l'empreinte genevoise est originale et distincte autant qu'elle est puissanteJ A la vaste monarchie française centralisée, catholique ou « philosophique », adonnée aux mœurs dissolues de la Régence, Genève s'oppose comme une petite dté indépendante} répubUcaine* morigénée, qui s'éveille déjà aux recherches et aux méthodes scientifiques. Depuis deux siècles, à travers tant d'attaques, de périls et de luttes, la passion de

l'indépendance Js'est ancrée dans le cœur de tous les Genevois. Un patriotisme ombrageux, qui éclate dans les fêtes nationales et militaires de la cité, est le trait foncier et la vertu dominante du Genevois de toutes les classes et tout spécialement de l'ouvrier horloger genevois, comme Isaac Rousseau, père de Jean-Jacques.

Dans la cité républicaine, où la base de l'Etat est démocratique par la souveraineté reconnue du Conseil Général et où la forme du gouvernement est une aristocratie élective, le citoyen, comme Isaac Rousseau, est à la fois une sorte d'aristocrate au regard des natifs, habitants et sujets, et une sorte de démocrate à l'endroit du patriciat gouvernant. Les luttes politiques de 1707, étouffées dans le sang, ont fait éclater le conflit entre les Genevois du haut, qui cherchent à restreindre, au profit de leur gouvernement de dasse, le principe et les institutions démocratiques de l'Etat, et les Genevois du bas, qui revendiquent, contre ces empiétements à tendance oligarchique, le maintien du principe démocratique et des quelques institutions qui en dérivent. Par sa naissance et par son milieu, Rousseau appartient à la classe moyenne de la population, entre le patriciat gouvernant et les natifs et habitants dépourvus de droits politiques.

Dans la cité protestante, — où nul n'est citoyen, s'il n'est protestant, — la religion n^est presque qu'une forme du civisme. Protestantisme et patriotisme. sont presque des synon3mies, et, dans la classe populaire surtout, protestantisme signifie tout d'abord hostilité à Rome. La lecture de la Bible, la fréquentation assidue du culte public, le caractère essentiellement moral de l'enseignement et de la prédication maintiennent dans Genève Ides mœurs simples et sévères réglées par des lois somptuaires et surveillées par le Consistoire. L'éducation des enfants est rude, le luxe encore inconnu, les grandes fortunes très rares, et le genre de vie, simple dans tous les états, maintient entre les citoyens une sorte d'égalité sociale. La cité strictement morigénée ne connaît, au début du dix-huitième siècle, ni cercles, ni théâtre, ni jeux, ni dissipation d'aucune sorte. Les progrès du luxe et le relâchement des mœurs, favorisés par une partie du patriciat, sont combattus et réprimés, en mainte occasion, par la classe moyenne des horlogers de Saint-Gervais.

Dans la cité intellectuelle, qui a pour centre l'Académie, fondée par Calvin, une théologie plus laige, plus ouverte, plus tolérante, orientée vers la morale chrétienne plus que vers le dogme intellectuel, s'incarne dans J.-A. Turrettini et triomphe avec lui de tous

les obstacles. Robert Chouet (mort en 1731) a dirigé renseignement philosophique dans le sens des sciences exactes, et, dès 1724, Calandrini et G. Cramer fondent les bases de l'école scientifique genevoise. Dans le domaine du droit naturel et politique, J.-J. Burlamaqui professe, seul en pays de langue française, les principes de Técole juridique protestante, orientée vers la souveraineté du peuple et la forme démocratique de TEtat.

De tout ce qu'on écrit, prêche, imprime, discute, découvre et prévoit ainsi dans la petite cité ardente, une très grande partie pénètre dans les longues causeries et les constantes discussions d'un atelier d'horloger genevois comme celui d'Isaac Rousseau, Ardent, sensible, précoce, Jean-Jacques ne laisse rien perdre de ce qu'il entend ainsi débattre avec passion dans ce milieu d'ouvriers aristocratiques, liseurs fervents et infatigables. Il a rendu mainte fois hommage à la force de l'empreinte genevoise et exprimé son regret de n'être pas resté toute sa vie un simple graveur genevois.

Quand la destinée l'a séparé de Genève, si la Savoie et Mme de Warens ont fait son éducation sentimentale, s'il a fait à Paris ses études de rhétorique et son apprentissage du métier d'écrivain, ces influences étrangères n'ont jamais pu effacer entièrement cette empreinte profonde et décisive. Alimentée par ses escapades, ses voyages à pied, ses séjours aventureux en pays romand, ses lectures de l'historien Spon, la pensée de Genève reste constante en lui. A tous les tournants de sa route, à toutes les étapes de sa carrière, et jusqu'au terme de sa vie, le nom et le souvenir de Genève remontent à son esprit et à son cœur. C'est à Genève qu'il pense, qu'il revient et qu'il réclame sa double qualité de citoyen et de protestant, au moment décisif où la gloire subitement lui est venue, après ime longue crise intérieure. Cette crise intense, qu'on peut appeler une conversion, lui a révélé qu'il ne sera quelqu'un, qu'il ne fera quelque chose,^u'en étant lui-même (EsHnct de ce qui l'entoure, nouveau et original, parce qu'il apportera de Genève en France sa tradition à lui, c'est-à-dire quelque chose d'étranger et de contraire à la tradition étabUe. Par un acte de libre volonté, Rousseau redevient Genevois, comme il l'était déjà par le hasard de sa naissance et de sa première éducation.

Le séjour de 1754 à Genève replonge Rousseau dans ses origines, qu'il reconnaît désormais siennes, et dont il va propager dans le monde les sentiments, les préceptes et les idées. La dédicace du Discours sur VinégaliU à la répubUque de Genève montre quelle idée flatteuse, idyllique et irréelle, dans son enthousiasme

dithyrambique, Timagination enflammée de Rousseau se fait alors de la cité natale devenue encore la cité d'élection.

L'établissement de Vpltaire aux Délices, l'influence et la séduction qu'il exerce sur une partie de la société genevoise, en train d'évoluer vers la richesse, le luxe et la dissipation mondaine, éloignent, avec d'autres causes, Rousseau du projet qu'il avait formé de revenir à Genève pour s'y fixer à demeure. Mais il ne renonce pas pour autant à lutter contre Voltaire, contre son influence qu'il estime néfaste à Genève, contre l'introduction funeste des mœurs étrangères. Cest l'amour de la Genèvede son enfance qui lui inspire la Lettre à d*Alemhert sur les spectacles , et, par cette œuvre toute genevoise, il rompt ouvertement avec Voltaire et V Encyclopédie, acte de courage qu'on lui a reproché, de nos jours encore, comme une félonie (i).

C'est Genève encore qu'il veut honorer, au temps de ses prodigieux succès littéraires, en inscrivant fièrement, en tête de celles de ses œuvres qu'il en juge dignes! le titre de « citoyen de Genève ]> à la suite du nom de J.-J. Rousseau. Et le nom de Genève s'impose ainsi pour la seconde fois, après deux siècles, à l'attention du monde.

C'est versr Genève enfin, quand vint l'orage de la persécution, que Rousseau regarde, comme l'enfant vers la maison paternelle, pensant follement y trouver un refuge. Par un malentendu fatal, dont l'étroitesse intellectuelle des gouvernants et l'indécision méticuleuse des gouvernés furent presque également coupables, il ne rencontra à Genève que froideur, déboires, outrages et condamnation, luttes âpres et tenaces, intrigues compliquées, dont il ne put sortir, le cœur saignant, qu'en renonçant à sa nationalité genevoise, à sa qualité de citoyen, et au séjour même de la ville natale I

Malgré tout cela, malgré les paroles dures que l'ardeur de la lutte a pu lui arracher, c'est, dans ses dernières années, avec amour, gratitude, émotion sincère, qu'il prononce, presque toujours, le nom de Genève, dans ses lettres et dans ses écrits autobiographiques. C'est par des paroles de conciliation, de concorde et de paix, qu'il engage de loin ses concitoyens genevois à oublier leurs dissensions, à terminer leurs luttes, et à n'être plus, ni « repré-

(i) c n n'y a pas d'exemple, dans Thistoire de la philosophie, d'une pareille trahison... Ici... rien que la jalousie et l'ingratitude.. . Cest la grande félonie du siècle. » J. Reinach, Diderot, Paris, 1894, p. 63-64. Pas plus que Voltaire, M. J. Reinach ne peut pardonner à J.-J. Rousseau d'avoir osé « faire bande à part >.

sentants », ni « négatifs », mais « Genevois et patriotes ». Au soir même de sa vie, dans ses derniers entretiens, c'est Genève qu'il revoit dans le double prestige du souvenir et de la distance, et le lac, et les couchers de soleil sur la montagne suisse, et le rêve inaccompli de la petite maison blanche aux contrevents verts, à mi-côte, parmi les arbres...

Telle la place de Genève et tel son rôle dans la vie de Jean- Jacques.

Mais c'est dans Toeuvre de Rousseau que Genève occupe une place plus importante encore et joue un rôle plus essentiel. Non pas, certes, que tout soit de chez nous dans cette œuvre. Par la forme, par la beauté littéraire, par l'éloquence magnifique du verbe, l'œuvre écrite de Rousseau est bien plus française que genevoise. C'est dans les écrivains français, non plus chez les auteurs genevois, qu'il a trouvé, pour cette forme, des maîtres, des exemples, des modèles. C'est à Paris, non à Genève, qu'il a appris son métier d'écrivain. Et cependant, de même que, dans la conversation, il garda toujours l'accent genevois (i), il conserva toujours, dans ison écritiu"e, quelque chose de ses origines, ne fût-ce que ce toiu* [dogmatique et oratoire qu'un Genevois même a reconnu dans ses écrits (2).

Ennemi du purisme, posant en principe que la première règle de l'art d'écrire est « de parler clairement pour quiconque entend le français » et « de rendre exactement son idée », Rousseau ne reculera pas devant un néologisme, un provincialisme, voire même un barbarisme, s'il peut à ce prix exprimer « son idée » avec plus de force et de clarté (3). S'il s'est corrigé en Savoie ou à Paris de certaines fautes de langage courantes à Genève (4), il a gardé dans son œuvre et introduit dans la langue un petit nombre de tournures et un grand nombre d'expressions qui appartiennent en propre

(i) Controverse sur ce point dans le Journal de Genève des 28 septembre et 5 octobre 1826. L'affirmative semble l'emporter parmi les témoignages des gens qui ont entendu Rousseau parler. Voir A nnales, t. III, p. 24-26.

(2) Rodolphe Rey dans Galerie suisse. Biographies nationales, t. II. Lausanne,

(3) Réponse à un académicien de Dijon (i75i)- Œuvres, t. 1% p. 509. Lettre à Du Peyrou, 12 avril 1765. Œuvres, t. IV, p. 554 '• « Je vais plus loin et je soutiens qu'il faut quelquefois faire des fautes de grammaire pour être plus lumineux. Ccst en cela, et non dans toutes les pédanteries du purisme, que consiste le véritable

art d'écrire. »

(4) Il négligeait le circonflexe et le ^ à la troisième personne du subjonctif imparfait, écrivant qu'il par/a au lieu de parlât, faute « que je faisais avec tous nos Genevois. » Confessions, 1. III. Œuvres, t. I", p. 56.

au parler de Genève et du pays environnant. Quelquefois, rarement il est vrai, il est pris en contravention flagrante. Ainsi, il dira de Mme d'Houdetot, « elle me causa longtemps », et ses éditeurs français ne comprennent pas ce qu'il veut dire (i). Ailleurs, il lui est arrivé d'écrire : comme que je fasse ou comme que ce fût, et Sainte-Beuve l'en a tancé doucement (2). S'il crée, de loin en loin, un néologisme, tel que le mot àHnvestigaiion, il déclare avoir « voulu rendre vm service à la langue, en essayant d'y introduire un terme doux, harmonieux, dont le sens est déjà connu et qui n'a point de synonyme en français ». Bien qu'il s'exerce, dès Chambéry, « à discerner le français pur de ses idiomes provinciaux », il invoquera, au besoin, comme excuse, son origine genevoise : « Un Suisse, n'aurait pas, je crois, trop bonne grâce à faire le puriste » (février 1743). Mais, s'il écrit un livre (comme la Nouvelle Hélotse) suisse-romand par le cadre, le décor, les personnages et la tendance, il ne se gênera plus d'y multiplier les provincialismes — expressions, tournures, incorrections même — qui plaisent à son instinct d'artiste, quitte à les signaler, comme éditeur, dans ses notes, en conseillant à ses compatriotes de s'en défaire. Empruntés aux patois locaux, à l'allemand des cantons voisins, au vieux parler français que l'usage de Paris a laissé tomber en désuétude, ces « provincialismes » désignent des choses suisses par des mots suisses. Rousseau n'a pas oublié l'accent et la saveur qu'il leur trouvait, aux jours de l'enfance lointaine, et l'on a pu dire de ces mots, que les pédants pourraient seuls lui reprocher, qu'ils remontent à son esprit du fond de ses souvenirs les plus intimes, et font partie de sa sensibilité la plus profonde. De ces provincialismes louables, on a pu en compter environ cent cinquante épars dans son œuvre (3).

Aussi bien, c'est par les sentiments, et par les idées — qui ne sont guère chez lui que des sentiments transposés et coordonnés en système — que Rousseau est resté Genevois dans ses œuvres les plus importantes.

C'est, dans les mœurs simples, austères, rigides, de la Genève de son enfance, qu'il a puisé le germe de ce dégoût, de cette aversion invincible pour la civilisation brillante, artificielle et corrompue de la haute société française, à laquelle il rompt en visière

(i) Voir Œuvresy édition Musset- Pathay, t. XXX, p. 113.

(2) Lundis, t. III, p. 85.

(3) Voir Alexis François, les Provincialismes suisses- romands et savoyards de J.'J, Rousseau, dans Annales, t. III (1907), p. 1-67.

dès son premier Discours, C'est aussi, sans doute, au fond de son -^âme de Genevois du peuple qu^îLa trouvé le ferment d'égalitarisme qui anime et exalte les maximes, emportées et sombres^jiu second Discours,

Dans la Lettre à d'Alembert sur les spectacles, Técrit le plus genevois de Rousseau et celui de ses livres qu'il préféra toujours, \ c'est l'antipathie déjà ancienne du Genevois populaire contiie le théâtre qui s'exprime avec effusion. C'est la société parisienne attaquée dans ses goûts, dans son divertissement favori et dans sa passion dominante. C'est une profession de foi civique genevoise, républicaine, protestante, puritaine, contre l'invasion des idées et des modes étrangères. Ce sont enfin les mœurs genevoises opposées aux mœurs françaises et données en exemple à la France. Le sentiment intime et profond de la nature, si étranger à l'esprit français traditionnel, si. conforme à la tradition alpestre suisse (i), éclate avec vm lyrisme impétueux ou vme grâce poétique séduisante dans la Nouvelle Héloise, Ce « roman genevois », ou bien plutôt ce roman suisse, s'oppose nettement au roman français, non seulement par le décor suisse, campagnard ou alpestre, du pays romand, mais par une inspiration religieuse et morale toute protestante. La passion mélancolique, la déclamation raisonneuse et prêcheuse, et tant d'autres traits accessoires qui distinguent ses personnages des Français contemporains, parurent choses neuves et hardies en France. L'énorme succès du livre à Paris ne s'expliquerait pas sans cette nouveauté, cette originalité distincte qui charma précisément les lecteurs et surtout les lectrices de Jean-Jacques.

lA Avec le Contrat social, œuvre d'ailleurs contraire aux instincts profonds et à la nature intime de Rousseau, trop individualiste pour se soucier beaucoup des bases de l'Etat ou des formes du gouvernement, /c'est le droit public genevois qui pénètre dans la littérature française. C'est la Constitution et le gouvernement de Genève que Rousseau a pris pour base et pour modèle de ses institutions politiques théoriques. C'est l'Etat genevois qu'il a idéalisé, exalté et déformé, en le systématisant, dans les formules à la fois

(i) « Le sentiment de la nature est l'un des caractères permanents du Suisse, dès les plus lointaines origines de la poésie et des arts. Il n'y a pas d'interruption, comme en France au dix-septième siècle, et il ne pouvait y en avoir... Les poèmes de Haller et la Nouvelle Héloise de Rousseau, qui ont révélé au monde la nature alpestre, sont donc issus d'une longue tradition, x G. de Revnold, Histoire litiiraire de la Suisse au dix-huitième siècle. Premier volume : le Doyen Bridel, p. 346. Lausanne, 1909.

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serrées et sonores du Contrat social. Chacun a pris dans ce livre, d'ailleurs incomplet et contradictoire, et surtout peu connu et mal étudié, ce qui convenait le mieux à ses maximes ou à ses passions politiques. Mais la doctrine politique que Rousseau préconise essentiellement : un Etat à base démocratique fondé sur le principe de la souveraineté populaire, et un gouvernement aristocratique, basé sur Télection et la valeur de ses membres, c'est à Genève qu'il l'a trouvée, non certes à l'état pur, mais plus ou moins défigurée et dénaturée par le jeu des intérêts et des usurpations de classe.' C'est à Genève encore, dans l'inextricable emmêle-\ ment du temporel et du spirituel, dans la confusion de la qualité de citoyen avec celle de protestant, dans l'intolérance confessionnelle de l'Etat, que Rousseau a pris son idée, déplorable à notr sens, d'une « religion civile » imposée par l'Etat, avec ses formule péremptoires, à chacun de ses membres. jD'autre part, en manifestant à chaque occasion sa prédilection décidée pour les petits! Etats, en déclarant que ses idées pohtiques ne peuvent s'appliquer I qu'à ces petits Etats, en préconisant pour ces petits Etats le système de la Confédération, qui seul peut les rendre forts en les; laissant libres, Rousseau s'affirme encore plus nettement Gène-' vois et Suisse.

Si l'instinct pédagogique du Genevois et du Suisse romand s'épanouit avec surabondance dans VEmile, c'est par la Profession de foi du vicaire savoyard que Rousseau s'affirme essentiellement distinct, différent, hostile même à la tendance dominante de l'esprit de son temps. Seul, au dix-huitième siècle et en France, ce Genevois osa se faire l'ardent apôtre de la conscience morale et du sentiment reUgieux. Seul, dans le silence honteux et lâche de la chaire chrétienne abandonnée, en face du déisme facétieux et impie de Voltaire, de l'athéisme encyclopédique, de l'épais matérialisme holbachique, de l'universelle amoralité et de l'intellectualisme desséchant, seul ce Genevois, ce protestant, cet étranger, ce Rousseau, s'est élevé pour protester et pour réagir. Seul il a proclamé, défendu, exalté, en face du monde hostile, le tréfonds rehgieux qu'il a gardé de son hérédité et de son éducation genevoise et protestante : l'existence de l'âme spirituelle et immortelle ; les droits et les aspirations de la conscience morale ; l'existence d'un Dieu personnel, paternel, juste et miséricordieux, auquel l'âme peut s'élever par la prière d'adoration; la sainteté de l'Evangile et la splendeur religieuse et morale, à la fois humaine et divine, de son fondateur. Acceptant de la reUgion révélée tout

ce que sa raison peut concevoir, respectant, sans le rejeter, tout ce qui dépasse son faible entendement, Rousseau se proclamait, dans la mesure de sa nature intime, disciple de Jésus-Christ et membre de son Eglise invisible. Le protestantisme genevois, en laissant ou en faisant brûler par le bourreau Tceuvre du grand champion, de l'incomparable propagateur de ses principes moraux et religieux, se condamnait lui-même, sans seulement paraîtres'en douter.

La condanmation, la persécution intellectuelle dirigée contre lui eurent du moins Theureux effet de ranimer, d'enflammer, en Rousseau, un de ses dons les plus genevois, la combativité. Nul n'est Genevois, s'il n'aime par-dessus tout à discuter, raisonner et polémiser à l'infini. Plusieurs siècles de controverse théologique ou politique ont ancré ce goût et ce don dans la race. Avoir le dernier mot est la passion dominante du Genevois. Rousseau fut un polémiste merveilleux, par la force de la dialectique, toujours, par l'éclat de l'éloquence le plus souvent et, quelquefois, par une ironie âpre et tendue, ou même souriante et badine. A certains égards, son œuvre tout entière n'est qu'ime longue polémique. Mais le don et le goût de la discussion s'affirment surtout dans la Réponse à l'archevêque de Paris, plaidoyer personnel à la fois ardent et digne, et dans les Lettres de la montagne, merveilleux modèle de polémique hautaine, manifeste hardi de la démocratie politique et du libéralisme religieux, où le génie de Rousseau, devançant les temps, atteint d'un bond aux conclusions finales de la pensée politique et religieuse de la Genève libérale.

Genevois dans sa vie et dans son œuvre, Rousseau l'est encore dans maint trait essentiel ou secondaire de son caractère, de ses goûts, de ses habitudes elles-mêmes.

Dans la dernière partie de sa vie, Rousseau n'a guère fait que se raconter lui-même. Son œuvre autobiographique, écrite entre t 1765 et 1778, nous donne, dans les Confessions, les Dialogues et les Rêveries du promeneur solitaire, une masse presque écrasante d'informations et de commentaires s\m sa personnalité intellectuelle et morale.

(Le trait le plus marqué de cette personnalité est un indi\ddualisme extrême, une indépendance ombrageuse, trait historique du caractère genevois, qui contraste avec l'excessive sociabilité des Français de son temps. Ce besoin profond, cette passion dominante d'être soi-même, de ne pas faire ce qu'il ne veut pas, rend Rousseau impropre à la vie de société où tout est gêne, obligation, devoir. Par là s'expliquent encore, par ce besoin têtu de ne pas

dépendre, les refus qu'il oppose à toute offre de sinécure ou de faveur, son horreur des cadeaux qui le fit injustement taxer d'ingratitude, son horreur des dettes, son point d'honneur d'ouvrier manuel. De cette fierté ombrageuse, de cet orgueil genevois découlent, à la fois, cette haine instinctive qu'il se reconnaît des grands et des privilégiés, et cette timidité balourde, cet esprit de l'escalier, cette invincible gêne de la parole qui fut, à l'en croire, la cause de quelques-unes de ses fautes les plus graves.

La sincérité, la franchise courageuse sont des traits que l'on reconnaît volontiers au caractère genevois. Malgré les défaillances qu'il confesse, .Rousseau fut, en général, sincère dans sa conviction, courageux et franc dans la profession de cette conviction. N'écrivant ni pour l'argent, ni pour la faveur, ni pour le succès mondain, il se considère conune l'apôtre même de la justice et de la vérité, et il est prêt à subir toutes les conséquences de cet apostolat. Il signe tous ses livres, il n'en rétracte aucun, il en accepte toute la responsabilité. Les actes les plus fâcheux, les plus secrets, les plus coupables de sa vie, — l'abandon même de ses cinq enfants, — il les confesse publiquement, et cette attitude, courageuse jusqu'à la témérité, est taxée de cynisme. Il est vrai que ses ennemis l'accusent, en même temps, d'hypocrisie, comme si l'une de ces accusations ne détruisait pas l'autre. La conscience morale, le sens moral, le sérieux moral, l'habitude de tout prendre au sérieux, presque au tragique, le besoin de se reprocher âprement les fautes commises, dont aucun prêtre ne peut vous absoudre, tous ces fruits de l'éducation protestante se retrouvent constamment chez Rousseau, et rien ne le distingue plus radicalement du scepticisme moral, ironique, léger et railleur, du Parisien Voltaire.

Le tempérament « ardent, bilieux, facile à s'affecter, sensible à l'excès à ce qui l'affecte » qu'il reconnaît à ses concitoyens genevois, sous leur air « flegmatique et froid », Rousseau l'a eu luimême à un degré exceptionnel. Car cette sensibilité passionnée est multipUée et exaspérée chez lui par une faculté très étrangère aux autres Genevois, une imagination prodigieuse. Cette imagination débordante, déréglée, folle, qui décuple en lui la faculté de jouir et celle de souffrir, qui le fait vivre dans un monde irréel d'atroces tourments et d'indicibles extases, voilà le trait irréductible par lequel la personnalité propre de Rousseau s'affirme, se distingue de la race et s'élève au-dessus d'elle. Elle reste, avec la puissance d'expression par le verbe, la part du génie individuel qui échappe, sinon à l'hérédité, du moins au milieu et au temps.

A tous ces traits de la nature de Rousseau, si l'on ajoute la maladie physique congénitale dont il souffrit dès sa jeunesse, et les persécutions trop réelles qu'il eut à souffrir en maints endroits et spécialement dans sa patrie, on s'explique aisément la folie intermittente, partielle, localisée, qui assombrit la fin de sa vie, sans nuire ni à la force de sa pensée, ni à la bonté de son cœur, ni à la beauté littéraire de son œuvre. Cet intermittent « délire de la persécution », auquel on a pu soutenir que tout Genevois est enclin de nature, explique à son tour certains traits de vie, certains propos, certains gestes de Rousseau, où se révèle cet ensemble morose, quint eux, méfiant et irascible que les Genevois résument dans le mot à!avenatre, L'avenaire Rousseau! Si les Français avaient connu le mot, ils auraient mieux compris et plus facilement excusé cette forme d'himieur, si contraire à leur courtoisie souriante, et où se reflète, dans le caractère de l'individu, la longue suite d'alarmes, d'attaques, de méfiance, de luttes qu'a supportées la cité toujours « à l'erte » et toujours menacée !

La crainte des fâcheux, le besoin de recueillement, l'humeur « avenaire » elle-même, l'horreur des conventions mondaines et des attitudes de salon, ont renforcé en Rousseau le goût genevois de la campagne, de la nature, de la promenade solitaire et de la marche à travers champs. Dès sa jeunesse, et toujours plus passionnément, Rousseau est et demeure l'homme du plein air. La campagne est son cabinet d'étude. « Je ne pense bien qu'en marchant », dit-il. Il n'est tout à fait lui-même que dans la liberté et le mouvement heureux du voyage à pied. Il n'est pleinement gai, joyeux, cordial, que dans ses courses de montagne et ses excursions de botanique. Devant la nature seule, il s'adonne tout entier à la rêverie, à l'extase, à la prière, à la communion avec l'univers, et à l'adoration de Dieu qui en est, à ses yeux, l'auteur. En tout cela, il est beaucoup plus Genevois et Suisse que Français. Il le reste aussi dans la pratique qu'il garde, et l'exemple qu'il donne, de la vie simple.

Dans ses goûts, ses habitudes, son genre de vie, Rousseau voulut et sut rester fidèle à ses origines populaires et ouvrières. Son travail de copiste, son logement, sa table, ses plaisirs sont d'un ouvrier genevois de la « fabrique ». Avec l'accent genevois, avec beaucoup de locutions et de tournures genevoises, il garde, à côté des grands traits de caractère que nous avons indiqués, et à côté du patriotisme local qui fut une des grandes passions de sa vie, quelques-uns des traits secondaires les plus typiques du

caractère populaire genevois. Il ne perdit jamais l'habitude, excellente ou fâcheuse, selon les cas, de tout prendre au sérieux, choses et gens, principes et bons mots, actes graves ou gestes futiles. Il est extrême dans l'engouement et le dénigrement, s'enflammant pour le premier venu qui lui plsut, se refroidissant pour le plus léger froissement qui le vexe. Il aime enseigner, morigéner, raisonner, ergoter, broyer du noir à tort ou à raison ; il aime prêcher à l'univers entier. Il est Genevois.

Bourru et humoriste, il est foncièrement bon ; il a besoin d'aimer et d'être aimé; il voudrait être heureux pour rendre les autres hetireux. A défaut du genre humain qui le repousse — il se l'imagine tout au moins — il reporte ce besoin instinctif sur les faibles et les hiunbles, sur les animaux et les enfants, sur les petites gens et sur les pauvres gens. Et ce « surhomme » se révèle surtout comme un bonhomme. Ni un héros de vertu, comme le clament ses admirateurs exaltés, ni un monstre, comme le répandent secrètement ses ennemis, ni un ange, ni un démon, ni un saint, mais un homme simplement, plus grand que les autres par le génie, semblable à tous les autres par l'inextricable emmêlement de tous les contrastes et de tous les contraires... Tel fut, en dernière analyse, le Genevois Rousseau.

Alors, puisqu'il s'est dit et proclamé Genevois lui-même, puisqu'il a été reconnu tel par tous les Genevois, et par tous les Français clairvoyants, soit qu'ils s'en réjouissent, soit qu'ils s'en affligent, nous avons cherché à montrer comment et combien .Rousseau est, en effet, Genevois dans sa vie, dans son œuvre, dans son caractère. Il dut l'être par conséquent aussi, et il le fut dans son influence.

Cette influence du Genevois Rousseau fut immense sur l'âme française et sur l'âme européenne de son époque. Elle demeure profonde et toujours agissante sur les idées et les sentiments de notre temps. Il ne saurait rentrer dans le plan de ce travail de l'étudier dans le détail et les vicissitudes de son développement prodigieux. Il suffit à notre intention de rappeler que, dans le domaine poUtique et social, le Contrai social, mal lu et mal interprété, a été l'Evangile et le Coran des révolutionnaires les plus variés, depuis Mirabeau jusqu'à Maximilien Robespierre, et même jusqu'aux socialistes autoritaires ou aux libertaires anarchistes de l'époque actuelle.

Dans le domaine littéraire, en rouvrant les sources du sentiment, de la passion, du l3nisme, Rousseau est le véritable pré-

curseur, le grand initiateur du romantisme français, auquel son génie s'est transmis par Bernardin de Saint-Pierre, Senancour, Mme de Staël, Chateaubriand et, si Ton veut, Lamartine, jusqu'à George Sand. On sait assez ce que contiennent de Rousseau le romantisme anglais d'un Cowper ou d'un Byron, le romantisme allemand du Schiller des Brigands, ou du Gœthe de Werther. Mais, dans le domaine de la pensée, son influence fut plus considérable encore sur l'idéalisme philosophique allemand où Kant est le disciple, Herder le Sosie, et Schelling le reflet même de Rousseau. De nos jours encore, la plus haute personnalité qui subsiste dans l'ordre Uttéraire, moral et religieux, le Russe Léon Tolstoï, se reconnaît l'élève, le disciple, le continuateur enthousiaste et passionné de Jean- Jacques.

En France même, les adversaires les plus acharnés de la pensée de Rousseau, les détracteurs les plus injurieux de sa personne, proclament que son influence est aujourd'hui encore vivante, agissante et prépondérante, dans les domaines les plus divers de la pensée, de l'art et de la vie sociale (i). Les esprits les plus pénétrants et les plus impartiaux voient Jean- Jacques « à l'entrée de toutes les avenues du temps présent ».

Si cela est vrai, comme ils l'afiinnent et comme je le crois, et si, conrnie j'ai essayé de l'établir, cette influence de Rousseau est essentiellement genevoise, ce serait donc Genève dirigeant pour la seconde fois, après trois siècles, le monde de la pensée. Car, si Rousseau interrompt et contrecarre une tradition, c'est qu'U incame et propage lui-même une autre tradition. Cette puissance d'action, cette force extraordinaire d'influence qui survit au temps, Rousseau la doit d'abord à ce qu'il a été lui-même, Genevois, protestant, plébéien, une individualité indépendante et distincte, à ce qu'il a voulu rester tel, à ce qu'il l'est resté, en effet.

S'il fut, selon l'admirable définition d'Amiel, « l'homme qui a su mettre en valeur les traditions de notre vie religieuse, politique et morale, et donner à l'héritage de sa jeunesse une importance universelle et un retentissement européen », c'est d'abord qu'il n'a pas répudié cet héritage, ni renié cette tradition. C'est parce qu'il a voulu et su être « tout à fait comme soi-même », différent, distinct, étranger, contraire, qu'il s'est imposé à la

(i) Dans la clameur discordante que soulève aujourd'hui le seul nom de Jean- Jacques, personne ne conteste plus son génie. Je ne trouve guère que M. Virgile RossBL pour célébrer en lui la t forme magnifique > et pour déplorer < le fond médiocre > ! Histoire littéraire de la Suisse romande, 2* édition, p. 339.

curiosité, à Tattention, à radmiration des autres, et finalement à leur imitation.

C'est là la grande leçon et le grand exemple que Rousseau nous donne. A défaut du génie, qui ne pousse pas tous les siècles sur un sol exigu, suivons cet exemple au moins par la volonté. Sans rien ignorer des idées qui circulent librement par-dessus les frontières des peuples, ayons la volonté ferme et le simple courage de rester nous-mêmes, de vivre de notre vie, de garder notre individualité traditionnelle et distincte. Ne copions pas, n'imitons pas, ne singeons pas autrui ! Donnons ce que nous pouvons donner, disons ce que nous pouvons dire, écrivons ce que nous pouvons penser, mais ne donnons que ce qui est bien à nous, et, dans le respect inviolé de la langue, ne disons les choses qu'à notre manière. Que si nous voulons encore porter de l'eau à la Seine, que ce soit du moins l'eau de notre lac, du lac qu'a chanté Jean-Jacques!...

Ceux qui, plus près de nous, l'ont fait, après Rousseau, qu'ils s'appellent Tœpfïer, Vinet, Amiel ou Charles Secretan, tous ont bien agi pour nous et bien agi pour eux-mêmes. N'oublions pas que, de loin et de haut, Rousseau leur avait montré la voie et donné l'exemple. C'est pour avoir osé le premier exprimer en français la pensée genevoise, l'âme suisse, la nature alpestre, que Rousseau s'est fait écouter de la France et du monde. Là réside le secret de son influence, le sens de sa destinée, et, à nos yeux, le meilleur titre de sa gloire.

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