‹ Jean-Jacques Rousseau, GenevoisChapitre 16 sur 31 · DE ROUSSEAU · texte numérisé non relu

DE ROUSSEAU

I. L'humeur nationale. — Rousseau est un c avenaire ■ genevois. — Trois besoins profonds de son âme : la solitude, la promenade, la rêverie. — Bonheur que lui donnent ces trois biens réunis. — La marche et le voyage à pied. — La botanique et le plein air. — La campagne, source de méditation, de rêverie et d'extase religieuse. — Sentiment de la nature et sentiment religieux, sources de toute la pensée de Rousseau. — Ses idées ne sont que des sentiments transposés en système logique.

IL Rousseau intime. — Fin de vie. — Portrait physique. — Costume et logement. — Métier manuel de copiste. — Rousseau ouvrier aristocratique genevois. — La vie simple. — Amour des petits et des humbles. — Rêve humanitaire et bonté finale. — Rousseau n*est ni un saint, ni un surhomme. — Il est un homme qui vit avec plus d'intensité que les autres.

Quoi qu'on puisse penser de la folie de Rousseau et de ses origines, on ne saurait guère contester que Thumeur sombre, bourrue, chagrine ou même rogue, dont Rousseau souffrit, avant comme après sa maladie, par accès et par soubresauts, ne soit un trait de caractère genevois qui le différencie nettement de l'affabilité, de la sociabilité, de l'aimable courtoisie française. Cette humeur rude et grondeuse, cette humeur âpre et irritable est si bien chose locale, que le langage genevois l'a désignée par un nom spécial. Nous quaUfions à! avenaire celui qui est atteint de cette humeurlà (i). Nous sommes même si habitués à la considérer comme un des traits distinctifs de notre caractère national que nous ne

(i) A l'origine, le mot à* avenaire semble avoir désigné, selon Tétymologie, les gens venus du dehors, les réfugiés huguenots de France. Le mot et la chose s'appliquèrent assez vite aux autochtones eux-mêmes. Dans son Nouveau glossaire genevois (Genève, 1852), Jean Humbert définit Vavenaire c un honmie essentiellement désagréable, qui blâme tout, critique tout et chez qui la contradiction est un besoin >. A Neuchâtel, dans le Valais, le mot est pris dans des sens tout différents (aventurier, polisson).

prononçons guère ce mot d'avenaire sans une nuance d'approba tion discrète dans Tintonation. Les défauts opposés — amabilité affectée, officiosité excessive, flatterie mielleuse — nous sont si complètement odieux que nous sommes, au fond de nous-mêmes, tout remplis d'indulgence pour Tâpreté et Tamertume qui distinguent l'avenaire.

L'avenaire nous apparaît, malgré les inconvénients de son contact, comme un être franc, loyal, indépendant, cachant un cœur d'or sous des apparences un peu rudes. Et plus la châtaigne est hérissée de piquants aigus et résistants, plus nous sommes enclins à la présumer savoureuse. Rousseau fut, à un degré éminent, et malgré l'influence opposée de sa jeunesse en Savoie et de ses essais mondains à Paris, im avenaire genevois. Qui sait même si une partie du charme, incontestable et incontesté, qu'il exerça de tout temps sur les femmes qu'il rencontrait, ne provenait pas, à leur insu, de ces éclats, de ces accès brusques, de ces coups de boutoir, qui leur révélaient soudain un fond de nature imprévu, distinct, presque sauvage, et si contraire à la fadeur correcte et à l'invariable courtoisie de leurs adorateurs ordinaires? Quand Mme d'Epinay appelait Rousseau « mon ours », il y avait plus d'affection câline que de reproche dans cette appellation familière. Et plus tard, l'attachement obstiné, le dévouement passionné de Mme de La Tour de Franqueville ne furent-ils pas surexcités plutôt que refroidis par les rebuffades répétées de l'avenaire Jean-Jacques? Aussi bien, cette hmneur âpre et rude est loin d'être constante chez Rousseau. Elle alterne avec des moments exquis. Dusaulx, qui ne l'aime guère, constate chez lui des alternatives rapides d'humeur et d'enjouement, de rudesse et d'urbanité, si bien qu'il est tenté de croire a que le corps de cet homme extraordinaire recelait deux âmes rivales et qui, tour à tour, triomphaient l'une de l'autre (i) ».

Bernardin cite, lui-même, certains traits bourrus ou orageux de son amitié, mais il ajoute que Rousseau revenait vite de ces écarts et qu'il savait s'accuser et s'excuser avec une noble franchise de ces soubresauts de son humeur (2). Même témoignage dans les

(i) DusAVi^, ouvr. cUé, p. iio.

(2) B. DE Saint-Pikrrk, ouvr. cUé, p. 66-67. Selon Bernardin, quatre ou cinq causes ont contribué à altérer Thumeur de son ami : « la persécution, les calomnies, la mauvaise fortune, la maladie, le travail excessif des lettres. Il a observé avec raison qu'elles (les lettres) aigrissent les passions. Il était, lorsqu'il écrivait, des semaines entières sans dire un mot à sa femme... » Ibid., p. 79.

souvenirs de Corancez. Boudeur, défiant, bourru, Rousseau se laisse facilement ramener par une explication franche et nette, quand elle vient d'un honnête homme (i). Au total, Thumeur de Rousseau est surtout changeante, mobile, versatile, comme la surface de son cher lac, qu'un coup de vent soulève, assombrit, bouleverse, et que l'instant suivant retrouve souriant et paisible. En le traitant par deux fois à!huinoriste, au sens que ce terme avait alors, le Genevois J. Vemet l'a bien jugé (2). Seulement, l'humeur avenaire, même intermittente et tempérée, ne plaît pas partout autant qu'à Genève et n'y est pas soufferte aussi longtemps. Si le bon et honnête Goldoni, dans la ferveur de son admiration pour Jean- Jacques, s'en étonne doucement dans ses Mémoires (3), les amis français de Rousseau s'en choquent, s'en indignent, s'en irritent à la longue, et rompent avec cet ours mal léché. Rousseau, à l'égal des fâcheux, déteste les amis importuns qui l'accablent de leurs prévenances, de leurs soins, de leurs attentions et qui prétendent s'emparer de lui, le rendre heureux à leur mode et non à la sienne, le poursuivre, enfin, dans sa retraite pour l'en tirer, a Je n'ai pu, déclare-t-il, m'y maintenir sans tout rompre. Je ne suis vraiment libre que depuis ce temps-là (4). i Ainsi s'expliquent, le plus naturellement du monde, les brouilles, les ruptures, les hostilités de Rousseau avec ses anciens amis, sans qu'il soit besoin de l'accuser plus longtemps de froide insensibilité ou d'atroce ingratitude. Il y avait incompatibilité d'humeur entre ces gens-là et lui, voilà tout. Ils étaient trop différents d'instinct, de formation, d'humeur, pour pouvoir, à la longue, non pas même s'aimer, mais simplement se comprendre les uns les autres, et se supporter. Ils étaient Français, sociables, mondains, charmants dans le monde. Leur « ours » était Genevois, humoriste, solitaire; il n'aimait rien tant que la nature et la rêverie par les champs. Par leurs goûts, leurs habitudes, leur

(i) Musset- Pathay, ouvr. cité, t. I", p. 241.

(2) Jacob Ver NET, Lettres critiques éC%m voyageur anglais, $^ édition. Londres, 1766, t. !•', p. 208.

(3) Goldoni, MémoireSj Milan, 1876, p. 308-309. Reçu à la rue Plâtrière, Goldoni loue les manières douces et polies de Jean- Jacques. Mais, quand la conversation tombe sur la pièce française que Goldoni a faite pour le Théâtre- Français, l'ours reparaît et gronde : Goldoni perd son temps à pareille entreprise, les comédiens n'ont pas le sens commun de s'y prêter, ils ne joueront pas la pièce ou la massacreront, etc. Le pauvre Goldoni s'appuie sur l'opinion de gens d'esprit qui l'approuvent : c Eh bien! soyez adulé, soyez dupé, vous en supporterez la peine! > répond l' avenaire.

(4) Deuxième lettre (12 janvier 1762) à M. de Malesherbes. Œuvres, t. P', p. 395*

genre de vie, ils étaient courtisans, mondains ou gens de lettres, comme il était, lui, restait et voulait toujours plus redevenir, ce qu'il était de par ses origines, un simple artisan genevois. C'est, sous cet aspect, que nous allons l'étudier désormais, dans sa vie sentimentale, familière et quotidienne.

Les Rêveries du promeneur solitaire ! Solitude, promenade, rêverie, voilà, dans le seul titre de son œuvre dernière, trois choses que Rousseau aime par-dessus tout, et qu'il recherche autant que le Français de son temps les ignore, les évite ou les abhorre. Pour ses contemporains sociables et polis, la solitude est le plus redoutable des malheurs, le séjour à la campagne un pisaller, presque un châtiment, la promenade à pied un non-sens, à peine admissible pour les manants. La conversation est leur passion favorite, qui les occupe constamment et qui exclut jusqu'à l'idée même de la rêverie. Rousseau, lui, trouve dans la promenade solitaire et la rêverie en pleine campagne, la suprême raison de vivre et la seule consolation efficace de tous ses maux. Il recherche, il goûte, il adore ces trois choses autant que les autres les redoutent et les fuient.

Le goût passionné de la solitude, celui de la campagne, celui de la promenade, sont choses genevoises et peuvent s'expliquer en lui par les origines et la première éducation (i). Quant à la rêverie, cette fleur délicate et un peu maladive d'une sensibilité imaginative, si elle n'est guère française, il faut reconnaître sans ambages qu'elle est peut-être moins encore genevoise. Elle appartient en propre à Rousseau. Elle fait de lui im poète, c'est-à-dire un être d'exception dans un peuple éminemment positif et raisonneur. Ces trois goûts, ou bien plutôt ces trois besoins instinctifs et profonds de l'âme de Rousseau, solitude, promenade dans la natiu-e, rêverie contemplative, ne sont point isolés les uns des autres. Ils s'imissent constamment et souvent se confondent dans sa vie conmie dans sa pensée.

C'est au temps de son amour pour Mme de Warens que Jean- Jacques rapporte l'éclosion de ce triple sentiment inné en luimême : « Le goût de la solitude et de la contemplation naquit dans mon cœur avec les sentiments expansifs et tendres faits pour être son aliment. Le tumulte et le bruit les resserrent et les étouffent; le calme et la paix les raniment et les exaltent.

(i) Lettre à é^Alembert. « Le Genevois aime excessivement la campagne... • Œuvres, t. III, p. 157. Sur la < manie ambulante » du Genevois, voir Confessions, 1. II. Œuvres^ t. 1", p. 27.

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J'ai besoin de me recueillir pour aimer. J'engageai maman à vivre à la campagne (i). » Comprimé et refoulé par le long apprentissage du métier littéraire et la vaine tentative de prendre goût à la vie mondaine, animé et accru par la connaissance des hommes, ce besoin triple et un de Rousseau éclate avec une force irrésistible et ime allégresse débordante quand, par sa retraite à TErmitage, il échappe à 'la ville, où la vie en société le rend méchant et malheureux, pour se réfugier à la campagne où la solitude lui rend la bonté, le bonheur, la sérénité {2). Car la nostalgie de la solitude, de la campagne et de la vie simple l'obsédait vraiment dans le monde (3). A l'inverse des gens du monde « qui ne conçoivent pas qu'on puisse vivre heureux et content vis-à-vis de soi », Rousseau ne conçoit pas « qu'on puisse être heureux d'une autre manière {4) ». Il se sent fait pour la retraite et pour la campagne. Il lui est impossible d'être heureux ailleurs. La solitude est « le paradis de l'homme de bien » qui n'a point « de spectacle plus agréable que celui de sa propre conscience ». Et pourtant, il reconnaît, au même endroit, qu'il n'est solitaire que parce qu'il est malade et paresseux. « Sain et actif, je ferais comme les autres (5). » Ailleurs encore, et plus tard, en constatant que, sans fuir les hommes, il a toujours aimé la solitude et que, par besoin de se recueillir, il eût préféré vivre toujours seul que toujours avec ses amis, il confesse « qu'une solitude absolue est un état triste et contraire à la nature », que « notre plus douce existence est relative et collective », et que « notre vrai moi n'est pas tout entier en nous ». Mais, pour lui-même, pour son moi particulier, il n'a « jamais l'esprit si gai, si serein, que quand on l'a laissé seul et tranquille, ou au retour de sa promenade solitaire ». Il a trouvé dans « ce goût dominant », qui rendrait un autre homme sombre, taciturne et toujours malheureux, non pas « le désespoir et la

(i) Rêveries. Dixième promenade. Œuvres, t. I**, p. 455.

(2) Première lettre (4 janvier 1762) à M. de Malesherbes. Œuvres, t. I*^, p. 391.

(3) Confessions, 1. IX : « J'étais si ennuyé de salons, de jets d'eau, de bosquets, de parterres et des plus ennuyeux montreurs de tout cela; j'étais si excédé de brochures, de clavecin, de tri, de nœuds, de sots bons mots, de fades minauderies, de petits conteurs et de grands soupers, que quand je lorgnais du coin de l'œil un simple pauvre buisson d'épines, une haie, une grange, un pré ; quand je humais, en traversant un hameau, la vapeur d'une bonne omelette au cerfeuil; quand j'entendais de loin le rustique refrain de la chanson des bisquières, je donnais au diable et le rouge, et les falbalas, et l'ambre; et, regrettant le dîner de la menagère et le vin du crû, j'aurais de bon cœur paumé la gueule à monsieiu: le chef et à monsieur le maître... » Œuvres, t. P , p. 215.

(4) Rousseau à Coindet, de Wootton, 29 mars 1766. Œuvres, t. IV, p. 600.

(5) Mon portrait, dans Annales, t. IV, p. 267 et 369.

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mort, » mais « le repos d'esprit, la douœur d'âme, la santé, la vie (i) ».

Ce besoin d'être seul avec soi-même — loin du monde et de ses conventions, loin des causeurs et de leurs phrases, loin des villes et de leur vacarme — ce besoin de solitude, si contraire à l'amabilité, à la sociabilité, à la vivacité loquace du Français, est très conforme à la nature protestante, individualiste, ombrageuse, moins orientée vers la vie en dehors que vers la vie intérieure. C'est ce besoin impérieux et irréductible qui a jeté Rousseau dans les bras de la nature, qui lui en a donné, pour toute sa vie, l'amour passionné et le culte fervent. Ce bonheur d'être seul, c'est dans la nature, en pleine campagne, dans le calme des champs et le silence de la forêt, qu'il le trouve. C'est la promenade qui le lui donne dans sa plénitude et sa joie triomphale. Il a célébré cette joie-là dans une page admirable de la troisième lettre à M. de Malesherbes, où il dépeint ces jours rapides, mais délicieux, qu'il a passés tout entiers avec soi seul, « avec la nature entière et son inconcevable auteur », loin des hommes et de la convention, jours qui ont fait le vrai bonheur de sa vie {2).

Ce n'est pas seulement le spectacle de la nature que Rousseau aime avec passion dans la promenade à pied, c'est la marche ellemême qui, dès l'âge de seize ans, fut un de ses plus grands plaisirs, jusqu'au terme de sa vie. Marcher est pour lui mieux qu'un plaisir, c'est un besoin, c'est une condition de vie et de santé intellectuelle. « Jamais, dit-il, je n'ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j'ose ainsi dire, que dans ceux (des voyages) que

(i) Second dialogue. ŒuvreSy t. IV, p. 60, 70-71 et 91.

(2) « Avant une heure, même les jours les plus ardents, je partais par le grand soleil, avec le ûdèle Achate, pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi avant que j'eusse pu m' esquiver; mais quand une fois j'avais pu doubler un certain coin, avec quel battement de cœur, avec quel pétillement de joie, je commençais à respirer en me sentant sauvé, en me disant : Me voilà maître de moi pour le reste de ce jour! J'allais alors d'un pas plus tranquille chercher quelque lieu sauvage dans la forêt... quelque asile où je pusse croire avoir pénétré le premier, et ot nul tiers importun ne vînt s'interposer entre la nature et moi. C'était là qu'elle semblait déployer à mes yeux une magnificence toujours nouvelle. L'or des genêts et la pourpre des bruyères frappaient mes yeux d'un luxe qui touchait mon cœur; la majesté des arbres qui me couvraient de leur ombre, la délicatesse des arbustes qui m'environnaient, l'étonnante variété des herbes et des fleurs que je^foulais sous mes pieds, tenaient mon esprit dans une alternative continuelle d'observation et d'admiration : le concours de tant d'objets intéressants qui se disputaient mon attention, m' attirant sans cesse de l'un à l'autre, favorisait mon humeur rêveuse et paresseuse, et me faisait souvent redire en moi-même : « Non, Salomon dans toute sa gloire ne fut jamais vêtu comme l'un d'eux. • Œuvres, t I«', p. 396.

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j'ai faits seul et à pied. La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées ; je ne puis presque penser quand je reste en place ; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit (i). »

Nul n'a aimé comme lui le voyage à pied, la course à pied, la promenade à pied, avec sa nonchalance et sa liberté. « J'aime à marcher à mon aise, et m'arrêter quand il me plaît. La vie ambulante est celle qu'il me faut. Faire route à pied par un beau temps, dans un beau paj^, sans être pressé... voilà de toutes les manières de vivre celle qui est le plus de mon goût. » Mais, et voilà bien le Suisse encore, pour que cette joie soit parfaite, il faut que cette marche se fasse en montagne {2). Cette passion de voyager à pied, qu'il satisfit de si large façon dans sa jeunesse aventureuse, et dont il essaya vainement d'inciilquer le goût à ses amis français (3), céda la place, dans son âge mûr, aux grandes courses de montagne entreprises du Val de Travers avec ses amis neuchâtelois, et, vers la fin de sa vie, aux longues promenades botaniques qu'il faisait seul, ou avec Bernardin, dans les forêts des environs de Paris. A son propre témoignage viennent s'ajouter, sur ce point, les témoignages de ses amis qui concordent tous à dire combien la marche en plein air rendait Rousseau gai, joyeux, confiant, cordial, communicatif et même jovial (4). Lui-même, dans un fragment autobiographique, va jusqu'à soutenir qu'il ne fait « jamais rien qu'à la promenade » et que « la campagne » est son vrai cabinet d'étude (5).

L'amusement, peu scientifique chez lui, de la botanique, dont il prit le goût à Môtiers et qui devint avec le temps une vTaie passion, fut un nouveau prétexte pour ses longues promenades solitaires. La chasse aux fleurs remplaçait avantageusement le goût passionné de la lecture qu'il avait eu, comme la plupart de

(i) Confessions, 1. IV. Œuvres, t. P', p. 83.

(2) Ibid.f p. 89 : « Jamais pays de plaine, quelque beau qu'il fût, ne parut tel à mes yeux, » etc.

(3) A Paris, Rousseau propose à Grimm et à Diderot de faire ensemble à pied, à petites journées et sans équipage, le tour de l'Italie. Les deux amis acceptent, mais, au lieu de marcher et de voir, ils trouvent plus commode d'écrire le voyage, sur un ton de plaisanterie impie. Ce trait marque assez bien la diffârence foncière qui sépare la mentalité de Rousseau et celle de ses amis parisiens. Confessions, L II, Œuvres, t. I®^ p. 29.

(4) Voir surtout d'Escherny, Mélanges, t. III, p. 85-95. D'Escherny, qui prétend avoir fait « plus de mille lieues à pied » avec Rousseau, rapporte ses promenades au Bied, à Cressier, à Brot et ses courses au Cbasseron, aux Brenets, au Saut-du- Doubs, etc. Voir aussi Bernardin de Saint- Pierre, ouvr. cité, passim.

(5) Mon portrait, loc. cit., p. 274.

ses concitoyens, dans son enfance et sa jeunesse, mais qui lui passa toujours plus en vieillissant. Toujours plus Rousseau devint et resta, non Thomme du livre, du cabinet d'étude ou du salon, mais l'homme de la nature et du plein air. C'est en plein air et dans la nature seulement que son âme paresseuse, comme il l'appelle, pouvait se livrer, s'abandonner tout entière à la volupté intime de la rêverie, qui fut jusqu'au dernier jour « sa passion dominante (i) ». Rousseau a expliqué lui-même, en un langage admirable de poésie et d'éloquence, comment la nature fut, à la fois, pour lui une source inépuisable de rêverie, de méditation et d'extase, et la digue salutaire qui contint le torrent déchaîné de son imagination pour le mener doucement aux berges paisibles du repos et du contentement intérieur.

Si la contemplation rêveuse de la nature élève son âme aux joies délicieuses de l'extase, l'observation patiente de cette même nature rend à son esprit exalté l'équilibre nécessaire et la paix désirée. Et quand, las d'une rêverie prolongée, Jean-Jacques se donne la tâche toute simple de regarder le monde extérieur, il la goûte « avec une sensualité d'enfant ». — « Il n'aperçoit rien, sinon quelque mouvement à son oreille ou devant ses yeux ; mais c'en est assez pour lui. Non seulement une parade de foire, ime revue, un exercice, une procession, l'amusent ; mais la grue, le cabestan, le mouton, le jeu d'ime machine quelconque, un bateau qui passe, un moulin qui tourne, im bouvier qui laboure, des joueurs de boule ou de battoir, la rivière qui court, l'oiseau qui vole, attachent ses regards (2). »

Avant de devenir pour lui une « passion », un « engouement qui tient de l'extravagance » et le fait rire lui-même, une « folie » qui le distrait et le console de l'autre, et qui le rend heureux malgré ses malheurs (3), la botanique fut d'abord pour Rousseau, réfugié dans l'île Saint-Pierre, « une étude oiseuse, propre à remplir tout le vide de ses loisirs, sans y laisser place au délire de l'imagination, ni à l'ennui d'un désœuvrement total ». Grâce

(1) Première lettre à M. de Malcsherbes. Œuvres, t. I«', p. 392.

(2) Second diahgi*e. Œuvres, t. IV, p. 73 : Rousseau « s'arrête même à des spectacles sans mouvement, pour peu que la variété y supplée. Des coliûchets en étalage, des bouquins ouverts sur les quais, et dont il ne lit que les titres, des images contre les murs, qu'il parcourt d'un œil stupide, tout cela l'arrête et l'amuse, quand son imagination fatiguée a besoin de repos. > Ce passage éclaire, mieux que tout commentaire, la part d'observation réaliste qu'il faut bien reconnaître dans l'œuvre de l'Imaginatif et du contemplatif Rousseau.

(3) Rêveries. Septième promenade. Œuvres, t. L', p. 434-435.

à son défaut de mémoire, Rousseau, en fait de botanique, dit en être toujours resté à Theureux point « d'en savoir assez peu pour que tout lui fût nouveau, et assez pour que tout lui fût sensible ». Sa science modeste lui permet de constater dans la structure, dans l'organisation des végétaux « cette constante analogie et pourtant cette variété prodigieuse » qui échappant à rintelligence des tout à fait ignorants (i). Mais U trouve, dans cette observation intelligente et désintéressée, l'antidote à sa détresse, « cette récréation des yeux qui, dans l'infortune, repose, amuse, distrait l'esprit et suspend le sentiment des peines ». Car, pour observer ainsi les plantes, il faut n'être pas distrait par des idées, et surtout ne pas chercher dans les plantes des remèdes ou des drogues, préoccupation médicinale qui ôterait tout charme à cette étude (2).

Dans les trois règnes de la nature, c'est, d'ailleurs, le règne végétal seul qui l'intéresse, au point de vue de l'étude, le seul aussi qui le fasse sortir de ses sombres pensées. Contre les honunes, il invoque le secours des plantes : « Brillantes fleurs, émail des prés, ombrages frais, ruisseaux, bosquets, verdure, venez purifier mon imagination salie par tous ces hideux objets. » Et, vraiment, aux yeux de Rousseau, « les plantes semblent avoir été semées avec profusion sur la terre, comme les étoiles dans le ciel, pour inviter l'honune, par l'attrait du plaisir et de la curiosité, à l'étude de la nature ».

Attiré par ces riants objets, Rousseau examine, considère, observe, compare, classe ses plantes et ses fleurs, et le voilà « tout d'xm coup aussi botaniste qu'a besoin de l'être celui qui ne veut étudier la nature que pour trouver sans cesse de nouvelles raisons de l'aimer » (3).

Voilà l'aveu fait. Rousseau ne fut à aucun degré un savant, un naturaliste professionnel, comme la longue Ugnée de ses concitoyens « du haut » qui s'adonnèrent à l'exacte science des choses et des êtres vivants. L'observation ne fut pour lui qu'un repos de la contemplation (4). Il n'étudia la nature que pour mieux

(i) Confessions, 1. XII : « Errer nonchalamment dans les bois et dans la campagne, prendre machinalement çà et là, tantôt une fleur, tantôt im rameau, brouter mon foin presque au hasard^ observer mille et mille fois les mêmes choses, et toujours avec le même intérêt, parce que je les oubliais toujours, était de quoi passer rétemité sans pouvoir m'ennuyer un moment. » Œuvres, 1. 1**", p. 340-34r.

(3) Septième promenade. Œuvres, t. I«', p. 436.

(3) Ibid., p. 438-439.

(4) Le professeur Pierre Prévost, de Genève, raconte ceci : c £n 1777, Tété, il

l'aimer. Mais il Taima surtout, et d'abord, comme la confidente de son rêve, l'objet de sa contemplation, la source de son extase, de sa prière, de sa communion avec l'infini, de sa résignation finale à la volonté divine.

Personne mieux que Rousseau lui-même n'a su marquer le rôle essentiel qu'a joué dans toute sa vie cette pente à la rêverie, d'où il voit « dériver » « tous les goûts, tous les penchants, toutes les habitudes de Jean-Jacques, ses vices même, et les vertus qu'il peut avoir (i) ». Car le fond même de sa nature, c'est moins de penser que de rêver (2). C'est de la nature, contemplée et saisie dans son ensemble et dans son harmonie, que l'âme de Rousseau s'élèvera par la rêverie à l'extase et jusqu'à l'ivresse de l'extase.

« Les arbres, les arbrisseaux, les plantes sont la parure et le vêtement de la terre. Rien n'est si triste que l'aspect d'une campagne nue et pelée, qui n'étale aux yeux que des pierres, du limon et des sables ; mais, vivifiée par la nature, et revêtue de sa robe de noces, au milieu du cours des eaux et du chant des oiseaux, la terre offre à l'homme, dans l'harmonie des trois règnes, un spectacle plein de vie, d'intérêt et de charmes, le seul spectacle au monde dont ses yeux et son cœur ne se lassent jamais.

a Plus un contemplateur a l'âme sensible, plus il se livre aux extases qu'excite en lui cet accord. Une rêverie douce et profonde s'empare alors de ses sens, et il se perd, avec une délicieuse ivresse, dans l'immensité de ce beau système avec lequel il se sent identifié.

sortait matin et soir pour herboriser. Quand il ne sortait pas, il s'occupait à corn* poser son herbier. Jamais botaniste n*a poussé plus loin la délicatesse et la propreté dans r arrangement des plantes sur le papier... Le dernier été de sa vie, il composa s.x cahiers de plantes, chacun de l'épaisseur d'un volume in-80 ordinaire. U disait que son esprit se plaisait à l'ordre, que c'était la cause des soins minutieux que je lui voyais prendre... Il s'occupait alors à inventer une écriture abrégée pour la botanique, etc.. ■ P. Prévost ajoute que Rousseau avait fait des extraits de Linné, « dont chaque parole est une pensée > et des anciens botanistes. A rchives littéraires. Année 1804, t. II, p. 211. Sur tout ce sujet de la botanique, que nous pouvons à peine effleurer, lire l'étude déjà classique de Albert Jansen, /.-/. Rousseau als Botaniker, Berlin, 1885.

(i) Second dialogue. Œuvres, t. IV, p. 73.

(2) « J'ai pensé quelquefois assez profondément, mais rarement avec plaisir, presque toujours contre mon gré et comme par force. La rêverie me délasse et m'amuse, la réflexion me fatigue et m'attriste. Penser fut toujours pour moi une occupation pénible et sans charme. Quelquefois mes rêveries finissent par la méditation, mais plus souvent mes méditations finissent par la rêverie ; et, durant ces égarements, mon âme erre et plane dans l'univers, sur les ailes de l'imagination, dans des extases qui passent tout autre jouissance. > Rêveries. Septième promenade. Œuvres, t. !«', p. 435.

Alors tous les objets particuliers lui échappent : il ne voit et ne sent rien que dans le tout. »

Jje contemplateur extatique ne se contente pas de cette communion éperdue avec la nature. Il en anive à s'oublier lui-même, à se fondre, pour ainsi dire, dans le système des êtres, à s'identifier avec la nature entière (i). De la siurface de la terre, il élève ses idées « à tous les êtres de la nature, au système universel des choses, à l'être incompréhensible qui embrasse tout (2) ».

Cependant, trait bien remarquable, ces élans, ces extases, ces « ravissements inexprimables », cette communion avec le tout, et, en face du « grand être », ces transports éperdus que Rousseau exprime avec tant de splendeur et de force, n'entraînent pas et ne retiennent pas son esprit et son cœur religieux dans les prestigieux mirages d'un panthéisme poétique. La foi en un Dieu personnel est trop fortement ancrée en lui pour céder aux égarements subUmes, à l'ivresse déhcieuse de la rêverie panthéiste. Devant la nature, mieux que devant les hommes ou dans sa propre chambre, Rousseau trouve Dieu, l'adore et le prie : il lui faut le plein air pour bien prier (3). Il répète volontiers à Bernardin de Saint-Pierre : « Les athées n'aiment pas la campagne. » Ainsi se

(i) Œuvres, t. I", p. 437.

(2) « Alors, l'esprit perdu dans cette immensité, je ne pensais pas, je ne raisonnais pas, je ne philosophais pas; je me sentais, avec une sorte de volupté, accablé du poids de cet univers, je me livrais avec ravissement à la confusion de ces grandes idées, j'aimais à me perdre en imagination dans l'espace, mon cœur resserré dans les bornes des êtres s'y trouvait trop à l'étroit; j'étouffais dans l'univers; j'aurais voulu m' élancer dans l'inûni. Je crois que si j'eusse dévoilé tous les mystères de la nature, je me serais senti dans une situation moins délicieuse que cette étourdissante extase à laquelle mon esprit se livrait sans retenue, et qui, dans l'agitation de mes transports, me faisait écrier quelquefois : O grand Etre ! O grand Etre i sans pouvoir dire ni penser rien de plus. > Troisième lettre à Malesherbes, Œuvres, t. 1^, p. 396* 397. -*— ^

(3) a Je ne trouve point de plus digne hommage à la Divinité que cette admiratioo muette qu'excite la contemplation de ses œuvres... Je comprends comment les habitants des villes, qui ne voient que des murs, des rues et des crimes, ont peu de foi ; mais je ne puis comprendre comment des campagnards, et surtout des soiitaires, peuvent n'en point avoir. Comment leur âme ne s'élève-t-clle pas cent fois le jour avec extase à l'auteur des merveilles qui les frappent? Pour moi, c'est surtout à mon lever... qu'une longue habitude me porte à ces élévations de cœur qui n'imposent point la fatigue de penser. Mais il faut potir cela que mes yeux soient frappés du ravissant spectacle de la nature. Dans ma chambre, je prie plus rarement et plus sèchement : mais à l'aspect d'un beau paysage, je me sens ému sans pouvoir dire de quoi. J'ai lu qu'un sage évoque, dans la visite de son diocèse, trouva une vieille femme qui, pour toute prière, ne savait que dire : « O !» U lui dit : « Bonne mère, continuez de prier toujours ainsi ; votre prière vaut mieux que les nôtres. 'î Cette meilleure prière est aussi la mienne. » Confessions, 1. XII. (Ëuvrcs, t. 1^ p. 341.

rejoignent et s'unissent dans cette âme, pour la sauver du désespoir, les deux grands sentiments qui furent la source profonde de sa vie et de sa pensée.

De sa pensée aussi! On a dit justement que « toute opinion chez Rousseau lui venait d'un sentiment (i) ». On dirait encore plus justement, je crois, que les idées de Rousseau ne sont jamais que des sentiments transposés en système par une force dialectique incomparable (2). C'est ainsi que du sentiment de la nature, sentiment primordial et profond de son être intime, a surgi l'idée centrale qui anime l'œuvre entière de Rousseau et chacun de ses écrits : la nature a fait l'homme bon, heureux et Hbre, la société Ta rendu méchant, esclave et misérable. Dès lors, c'est le retour à la nature qu'il prêchera dans tous ses hvres : contre la civilisation artificielle et corruptrice, dans le Premier discours; contre le théâtre, le plus conventionnel des genres littéraires, dans la Lettre à d*Alembert; contre l'emmaiUotement, le biberon, l'éducation des collèges, dans Emile; contre la vie mondaine des grandes villes, dans la Nouvelle Héloîse, C'est le droit naturel qu'il veut proclamer dans le Contrat social, l'éducation naturelle dans Emile, la religion naturelle dans la Profession de foi et dans la deuxième des Lettres de la montagne. Le retour à la nature bonne, loin de la société mauvaise, cette idée qui remplit toute l'œuvre de Rousseau, d'où lui vient-elle, sinon de ce sentiment simple et profond qui avait germé et grandi en lui, à son insu, enfant à regarder voler les hirondelles, écoHer à rêver sous les noyers de Bossey, adolescent à cueillir la pervenche, avec son amie, le long des haies fleuries de la Savoie, ou à courir, son bâton à la main, les routes de Suisse et de France, en promeneur, en rêveur et en solitaire?

L'idée rehgieuse, que nous avons vue s'exprimer partout dans l'œuvre de Rousseau, n'est que le prolongement d'un sentiment primordial et constant de sa nature intime. Sur aucun poipt,

(i) A. Sa vous, ouvr, cité, t. P', p. 243.

(2) D'une manière plus générale encore, Rousseau a déclaré expressément dans le livre IV d'Emile : « Exister pour nous, c'est sentir : notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence, et nous avons eu des sentiments avant des idées. > Et il ajoute plus tard cette note plus caractéristique encore : « A certains égards, les idées sont des sentiments et les sentiments sont des idées... Lorsque, premièrement occupés de l'objet, nous ne pensons à nous que par réflexion, c'est une idée; au contraire, quand l'impression reçue excite notre première attention, et que nous ne pensons que par réflexion à l'objet qui la cause, c'est un sentiment, a Œuvres, t. II, p. 583. Le second cas, si clairement précisé, est presque constant chez Rousseau.

Rousseau n'a été aussi fidèle, aussi pareil à lui-même que sur cet article du sentiment religieux. Et sur aucim point il ne s'est senti plus différent de ses contemporains, plus étranger à son siècle- Les preuves de son amour, de son respect, de son invincible attachement à la religion se trouvent à chaque page de sa correspondance et il serait oiseux de les énumérer ici (i). Le besoin d'une croyance religieuse simple et forte est si grand en lui qu'il l'éprouve même pour ses amis et qu'il les conjure de fortifier en eux la foi vacillante ou de revenir à la foi perdue. Il ne peut concevoir, il le déclare expressément, « comment celui qui a cru peut cesser de croire (2) ». A chaque occasion, dans ses lettres et dans ses récits autobiographiques, il répète avec insistance que la philosophie des « heureux du siècle » ne fut jamais la sienne. Elle n'est p>oint faite pour lui. Il lui en faut ime plus appropriée à son cœur, plus consolante dans l'adversité, plus encourageante poiu" la vertu, qui nourrisse sa confiance dans les sentiments que, seul parmi ses contemporains, il a toujours conservés. La foi en Dieu ne Ta jamais quitté et la personne de Jésus a toujours éclairé sa route (3). a J'étais croyant, déclare-t-il à la fin de sa vie, je l'ai toujours été, quoique non pas comme les gens à sjmiboles et à formules (4). » Il ne se contente pas d'être croyant pour lui-même, il a la conviction intime que l'humanité reviendra à la croyance, au sentiment intérieur, à la conscience morale. Le triomphe de l'athéisme sera de courte durée et la revanche du sentiment religieux est certaine. Rousseau ne cesse de le proclamer (5).

(i) Voir en particulier les lettres du 6 septembre 1760, Œuvres^ t. IV, p. 314; du 14 février 1769 à Moultou, p. 762; du 15 janvier 1769 à M. de ***, p. 765-772.

(2) « Non, non, Moultou ; Jésus, que ce siècle a méconnu parce qu'il est indigne de le connaître ; Jésus, qui mourut pour avoir voulu faire un peuple illustre et ver* tueux de ses vils compatriotes, le sublime Jésus ne mourut point tout entier sur la croix ; et moi qui ne suis qu'un cbétif homme plein de faiblesses, mais qui me sens un cœur dont im sentiment coupable n'approcha jamais, c'en est assez pour qu'en sentant approcher la dissolution de mon corps, je sente en même temps la certitude de vivre. » Œuvres, t. IV, p. 763.

(3) Voir, dans la lettre du 15 janvier 1769, le long passage où Jésus-Christ est comparé à Socrate et placé si fort au-dessus du sage Athénien.

(4) Cette affirmation du Premier dialogue est longuement développée dans la Troisième promenade.

(5) c Cet engouement d'athéisme est un fanatisme, éphémère ouvrage de la mode et qui se détruira par elle... Cette commode philosophie des heureux et des riches, qui font leur paradis en ce monde, ne saurait être longtemps celle de la multitude victime de leurs passions... L'Europe, en proie à des maîtres instruits, par leurs instituteurs mêmes, à n'avoir d'autre guide que leur intérêt, ni d'autre dieu que leurs passions... prendra dans la même horreur et les professeurs et les disciples, et toutes ces doctrines cruelles qui, laissant l'empire absolu de l'homme à ses sens,

C'est peut-être à cette permanence en lui-même du sentiment religieux, à cette confiance joyeuse dans le triomphe prochain de ce sentiment dans l'humanité, que Rousseau dut de ne pas sombrer dans ime foUe complète et dans le désespoir final. C'est à cette foi encore qu'on peut attribuer la résignation apaisée (i), le progrès moral constant (2), l'optimisme invincible (3) qui finissent, dahs ses dernières années, par l'emporter le plus souvent en lui sur les soubresauts de son mal et sur les retours offensifs d'une incurable mélancolie.

C'est aussi dans cette dernière période de sa vie, et dans ses phases d'accalmie, que nous tenterons de surprendre le Rousseau intime et de fixer, avec ses traits et son allure extérieure, son intérieur pauvre, ses goûts et ses habitudes quotidiennes, sa vie simple de travailleur manuel, et la bonté finale d'un cœur qui était né, comme Electre, pour aimer et non pour haïr.

Rousseau adolescent dut avoir un certain charme physique auquel ni Mme de Warens, ni Mme Basile, ni Mlles de Breil, de Graffenried et Galley, ni peut-être la Merceret ou Mlle Serre, ni, sans doute, Mme de Larnage, ne demeurèrent tout à fait insensibles. Tout le monde sait assez, au livre II des Confessions, le portrait physique qu'il a tracé de lui-même à l'âge de seize ans (4).

et bornant tout à la jouissance de cette courte vie, rendent le siècle où elles régnent aussi méprisable que malheureux. > Troisième dialogue. Œuvres, t. IV, p. 149.

(i) Second dialogue : « Je doute que jamais mortel ait mieux et plus sincèrement dit à Dieu, que ta volonté soU faite, > Œuvres, t. IV, p.. 93.

(2) Rêveries. Première promenade : « Mon cœur s* est purifié à la coupelle de l'adversité et j*y trouve à peine, en le sondant avec soin, quelque reste de penchant répréhensible. > Œuvres, t. V, p. 404.

(3) Voir, en particulier, Second dialogue. Œuvres, t. IV, p. 91. Dans un fragment inédit de la Bibliothèque de Neuchâtel, publié par Streckbisen-Moultou, Rousseau témoigne, au milieu de ses maux, un indomptable attachement à la vie. Sans gémir de la terminer, il recommencerait volontiers la carrière qu'il va quitter. Et pourtant, qu'a-t-il éprouvé dans cet espace de vie? « Dépendance, erreurs, vains désirs, indigence, infirmités de toute espèce, de courts plaisirs et de longues douleurs, beaucoup de maux réels et quelques biens en fumée. Ah ! sans doute, vivre est une douce chose, puisqu'une vie aussi peu fortunée me laisse pourtant des regrets. » Œuvres et correspondance inédites. Paris, 1861, p. 354.

(4) c Sans être ce qu'on appelle un beau garçon, j'étais bien pris dans ma petite taille, j'avais un joU pied, la jambe fine, l'air dégagé, la physionomie animée, la bouche mignonne, les sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits et même

4i6 JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS

Celui qu'il esquisse de sa personne, après la soixantaine, est aussi bref que peu flatteur, bien qu'il l'oppose au « cyclope afireux s qu'a peint Ramsay et au « petit Crispin grimacier » qu'a gravé Fiquet. Après s'être reconnu « une physionomie ouverte et simple i qui « promettait et inspirait de la confiance et de la sensibilité », Rousseau ajoute presque aussitôt : « Jean-Jacques n'est assurément pas un bel homme; il est petit, et s'apetisse encore en baissant la tête. Il a la vue courte, de petits yeux enfoncés, des dents horribles; ses traits, altérés par l'âge, n'ont rien de fort réguUer : mais tout dément en lui l'idée que vous m'en aviez donnée ; ni le regard, ni le son de la voix, ni l'accent, ni le maintien, ne sont du monstre que vous m'avez peint... Je lui trouve aujoiurd'hui les traits du mentor d'Emile ; peut-être dans sa jeunesse lui aurais-je trouvé ceux de Saint-Preux. Enfin, je pense que si sous sa physionomie la nature a caché l'âme d'un scélérat, elle ne pouvait, en effet, mieux la cacher (i). »

Bernardin de Saint-Pierre, qui l'a surpris occupé à copier de la musique, dans son petit logis de la rue Plâtrière, nous a donné de son ami, à l'âge de cinquante-neuf ans, en août 1771, le vivant portrait que voici :

a II était d'un tempérament maigre et d'une taille moj^nne. Une de ses épaules paraissait un peu plus élevée que l'autre... d'ailleurs, il était fort bien proportionné. Il avait le teint brun, quelques couleurs aux pommettes des joues, la bouche belle, le nez très bien fait, le front rond et élevé, les yeux pleins de feu. Les traits obliques qui tombent des narines vers les extrémités de la bouche, et qui caractérisent la physionomie, exprimaient dans la sienne une grande sensibilité et quelque chose même de douloureux. On remarquait dans son visage trois ou quatre caractères de la mélancolie, par l'enfoncement des yeux et par l'affaissement des soiurcils ; de la tristesse profonde, par les rides du front ; une gaieté très vive et même un peu caustique, par mille petits plis aux angles extérieurs des yeux, dont les orbites disparaissaient quand il riait. Toutes ces passions se peignaient successivement

enfoncés, mais qui lançaient avec force le feu dont mon sang était embrasé. ■ Œuvres y t. I«', p. 23.

(i) Second dialogue. Œuvres^ t. IV» p. 54. David Hume, avant la brouille, écrit de Paris, que Rousseau « a les manières d'un honmie du monde plus qu'aucun des lettrés d'ici, excepté M. de Buffon... M. Rousseau est de petite taille, et serait plutôt laid, sMl n'avait la plus belle physionomie du monde, ou du moins la plus expressive ■. Ailleurs, il appelle Rousseau « le joli petit homme «. Cité par Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. Il,' p. 79.

sur son visage, suivant que les sujets de la conversation affectaient son âme; mais dans une situation calme, sa figure... offrait à la fois je ne sais quoi d'aimable, de fin, de touchant, de digne de pitié et de respect (i). » Dans ses notes, le même Bernardin insiste sur « la tête inclinée en avant », « semblable à celle de M. Tronchin (2) », « les yeux pleins de feu ». Sur ce dernier point, comme sur la taille médiocre, tous les visiteurs de Rousseau sont d'accord. Le prince de Ligne, qui n'est pas grandiloquent, dit de Jean- Jacques : « Ses yeux étaient comme deux astres. Son génie rayonnait dans ses regards et m'électrisait (3). » Mme de Genlis rapporte qu' « il avait des petits yeux enfoncés dans la tête, mais très perçants et qui semblaient pénétrer et lire au fond de l'âme de la personne qu'il interrogeait {4) ». Grétry, le musicien, qui trouve à Jean-Jacques la toumiure « d'un paj'san vêtu proprement », note aussi « ses yeux vifs, un peu enfoncés », la tête baissée, la taille médiocre : « Il était ni grand, ni petit (5). » Le jeune Genevois Pierre Picot, qui eut l'honneur insigne d'approcher Rousseau, en 1771, se dit « frappé de l'extrême vivacité des petits yeux noirs du personnage {sic) », petits yeux plus vifs encore que ceux de Voltaire (6). Mme de Staël, qui n'a pas vu Rousseau, mais qui se fait l'écho d'une tradition encore très peu lointaine, mentionne aussi « ses petits yeux sans caractère à eux, qui recevaient successivement celui des divers mouvements de son âme », ses « soiurcils fort avancés », bien faits « pour servir sa sauvagerie », la tête « presque toujours baissée », enfin ses traits qui étaient « commims », mais « qui, quand il parlait, étincelaient tous ». Elle conclut que Rousseau « devait avqir une figure qu'on ne remarquait point quand on le voyait passer, mais qu'on ne pouvait jamais oublier, quand on l'avait regardé parler (7) ».

Pour le costume, depuis qu'il a renoncé à l'habit et au bonnet d'Arménien qu'il portait, par raison de santé, à Môtiers et à Wootton (8), Rousseau revêt chez lui une modeste redingote,

(i) Bernardin de Saint- Pierre, ouvt. cité. Edition M. Souriau, p. 32.

(2) Voilà une ressemblance qui n'aurait charmé aucun de nos deux Genevois!

(3) Mes deux conversations avec Jean- Jacques^ dans Lettres et pensées du maréchal prince de Ligne. Paris et Genève, 1809, p. 321.

(4) Souvenirs de Félicie, t. I^^*, p. 209.

(5)* Mémoires ou Essais sur la métrique. Paris, an V, t. II, p. 204.

(6) Annales, t. I^'Ciqos), p. 260: «Le teint de Rousseau était bilieux et fort brun. Sa taille était médiocre. Il était maigre et sec. »

(7) Œuvres, 1820, t. I»', p. 80.

(8) Rousseau s'est expliqué siu: le point de ce costume avec Bernardin : « J'ai été incommodé longtemps d'une descente et rétention d'urine. Je me servais de

4i3 JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS

OU un frac gris, et un bonnet blanc. Quand il sort, c'est en petite perruque ronde, bien poudrée et frisée, en bas couleur de marron, en habit complet de nankin, gardant son chapeau sous le bras et tenant une petite canne à la main. Le cuir de ses souliers était découpé de deux étoiles à cause des cors qui l'incommodaient « Tout son extérieur était modeste, mais fort propre, comme on le dit de celui de Socrate (i). » Quand il se met en route pour herboriser, son chapeau cousu à sa poche par Thérèse, il emporte l'excellente loupe avec microscope à lentille que lui a donnée le prince de Conti, et encore « ua petit louchet de fer-blanc ajusté avec une serpette de même, qu'il agençait au bout de sa canne pour attraper les plantes où il ne pouvait atteindre à travers les palissades du bois de Boulogne (2) ».

Simple, modeste et propre, comme son vêtement, le logement de Rousseau, à im quatrième étage de la rue Plâtrière, « à peu près vis-à-vis de l'hôtel de la poste », n'est, à ses propres yeux, quand il s'y installe, « qu'un réduit à sa mesure et qui sera fort commode en y mettant des planches ». Dusaulx n'y voit qu'un grenier et le prince de Ligne « un galetas, séjour des rats, mais sanctuaire du génie ». Bernardin nous y introduit par « un fort petit antichambre où des ustensiles de ménage étaient proprement arrangés ». Assis à sa table, Rousseau copie de la musique. Il se lève d'un air riant, présente des chaises à ses visiteurs et se remet à son travail, tout en prenant part à la conversation. Et Bernardin trace, de ce petit intérieur d'ouvrier, ce croquis charmant auquel il ne faudrait ni ôter, ni ajouter un seul mot :

<( Près de lui était une épinette, sur laquelle il essayait de temps en temps des airs. Deux petits Uts de cotonnade rayée de bleu et de blanc comme la tenture de sa chambre, une commode, une table et quelques chaises faisaient tout son mobiher. Aux murs étaient attachés im plan de la forêt et du parc de Montmorency, où il avait demeuré, et une estampe du roi d'Angleterre, son ancien bienfaiteur. Sa femme était assise occupée à coudre du linge;

sondes, de bandages, je vivais à la campagne, où j'étais toujours dans les bois, sans voir personne ; je pris une robe fourrée et [trouvant] que le bonnet était encore plus conunode et plus convenable avec cet habit qu'une perruque, je m'en servis. 1 Ouvr, ciiéf p. 33.

(i) Ibid., p. 34. Au lieu de la petite canne, Grétry parle d'une « grosse canne longue >. Le portrait classique de c Rousseau herborisant >, par Mayer, gravé par Moreau le jeune, montre Rousseau tenant une longue canne recoiurbée par le haut.

(2) « On va dire que je prends des lapins a, disait Rousseau mi-souriant, misoupçonneux. B. DE Saint-Pxsrrx, p. 163.

HUMEUR, SENTIMENTS, HABITUDES ET GOOtS DE ROUSSEAU 419

un serin chantait dans sa cage suspendue au plafond ; des moineaux venaient manger du pain sur ses fenêtres ouvertes du côté de la Tue, et sur celle de l'antichambre on voyait des caisses et des pots remplis de plantes, telles qu'il plaît à la nature de les semer. Il y avait, dans l'ensemble de son petit ménage, un air de propreté, de paix et de simplicité, qui faisait plaisir (i). »

Dans ce simple et pauvre intérieur, si bien tenu, Rousseau partage sa vie, réglée par l'habitude, entre son métier manuel de copiste et son dada de botaniste amateur. Levé à cinq heures du matin, l'été, il copie de la musique jusqu'à son déjeuner, qu'il prend à sept heures et demie, en classant les fleurs qu'il a cueillies la veille après-midi. Après le déjetmer et jusqu'au dîner, à midi et demi, il copie encore de la musique, A une heure et demie, il prend le café au Café des Champs-El3^ées. Ensuite, le chapeau sous le bras en plein soleil, même durant la canicule, il va herboriser dans les campagnes. Il prétend que l'action du soleil lui fait du bien. Quand il pleut, il reste au logis, rompant, par un peu de musique ou de chant, la monotonie de sa copie. Par les beaux soirs, il rentre chez lui un peu avant la fin du jour, il soupe aussitôt et se couche à neuf heures et demie. Tel était l'ordre invariable de sa journée. Et Bernardin affirme que ce régime « en santé » l'a maintenu <i frais, vigoureux et gai jusqu'à la fin de sa vie ». Quand il est malade, il refuse les soins des médecins et leurs drogues, il se met  la diète et au repos et laisse faire la nature (2).

Son travail de copiste, ce métier manuel, que ses ennemis n'ont cessé de lui reprocher comme ime pose et une hj^crisie ajoutées à tant d'autres, était pour Rousseau chose fort sérieuse. Pauvre, il y trouvait un gagne-pain; fatigué de penser et de rêver, il y goûtait un délassement utile et ua véritable plaisir. Il était fier de son métier, et il vantait au prince de Ligne la propreté de ses copies, la difficulté de ce travail et son propre talent à l'exécuter. Au dire de Corancez, il copiait avec une exactitude rare, et, pour ce mérite, voulait être payé un peu plus cher que les

(x) B. Dx Saint- PizRRB, p. 33. Corancez (cité par Musset- Pathay, 1. 1*', p. 246), raconte la fierté de Rousseau s' écriant : « Tout ceci est à moi ! s devant son mobilier qu'il vient de payer et qui consiste « dans un lit de siamoise, quelques chaises de paille, une table commune et un secrétaire de bois de noyer ». Le mobilier de Rousseau à l'Ermitage, conservé au petit musée de Montmorency, n'était guère plus luxueux : une table, \m baromètre en bois, xm petit corps de bibliothèque en bcùs, deux cylindres en verre pour protéger les lumières dans le jardin, deux chiffonniers en bois avec tiroirs, deux couchettes en bois avec dossiers.

(2) B. DS Saint-Pibrrx, p. 48-50.

autres copistes. Il demande, en effet, dix sous de la page copiée, voulant que son travail journalier, très assidu, suffise amplement à ses besoins modestes. Il témoigne d'une joie d'enfant, quand il a touché le prix de son labeur manuel. Il rit d'aise, un jour, en montrant à son ami « l'hernie crurale » dont il souffire, c'est-à-dire les vingt écus qu'il a en poche pour prix de ses copies (i).

En véritable ouvrier genevois de la fabrique, il veut pouvoir travailler quand il lui plaît, et ne rien faire quand cela lui agrée (2). Mais il met aussi son point d'honneur d'artisan à tenir parole, à rendre le travail fait au jour nonuné. « Il met dans l'exercice de son état toute l'honnêteté d'un ouvrier de bonne foi (3). » Surtout, il aime son métier. Il le dit à Goldoni : « Cela m'amuse, cela me fait vivre et c'est tout ce qu'il me faut. » Aucun travail ne convenait mieux à ses goûts, à son caractère et surtout à cette hérédité, bien genevoise et horlogère, d'ordre et de minutie, qui était en lui. Le Genevois Pierre Prévost lui a entendu dire qu'en copiant de la musique, il « jouissait d'un concert parfait », ce qui ne lui était jamads arrivé autrement (4). Il jouissait plus encore de se sentir indépendant par ce travail manuel. « La besogne presse, dit-U un jour à Dusaulx, il faut gagner sa vie; ce n'est qu'à ce prix que l'on est libre, dans quelque gouvernement que ce soit. »

A ceux qu'il soupçonnait de le plaindre, il répondait : a II faut une occupation. J'aurais cent mille livres de rente que je copierais de la musique ; c'est pour moi à la fois un travail et un plaisir. D'ailleurs, je ne me suis ni élevé au-dessus, ni abaissé au-dessous

(i) CoRANCEZ, ouvr. citét p. 246. Sur les ressources pécuniaires de Rousseau, voir les longues explications qu'il donne dans le Second dialogue {Œuvres, t. IV, p. 83-88) et la lettre à M. de Sartine, du 15 janvier 1772 {Ibid.t p. 838-839). La rente totale de Rousseau s'élevait alors à 1 150 francs et fut augmentée postérieurement d'environ 300 francs. En dehors du produit de son travail, Rousseau disposait donc en tout et pour tout de i 450 francs par an.

(2) « Quoique paresseux, j'étais laborieux cependant quand je voulais l'être, et ma paresse était moins celle d'un fainéant^ que celle d'un homme indépendant qui n'aime à travailler qu'à son heure. » Confessions, 1. IX. Œuvres, 1. 1*', p. 209. Rousseau insiste longuement sur ce point dans le Second dialogue : « Il déteste la gêne, autant qu'il aime l'occupation. Le travail ne lui coûte rien, pourvu qu'il le fasse à son heure et non pas à celle d' autrui... Le moment où... il se défit de sa montre fut un des plus doux de sa vie... C'est par paresse, par nonchalance, par aversion de la dépendance et de la gêne, que Jean- Jacques copie de la musique. Il fait sa. tâche quand et conmient il lui plaît ; il ne doit compte de sa journée, de son temps, de son travail, de son loisir à personne, > etc. Œuvres, t. IV, p. 87-88, passim .

(3) B. DE Saint- PiBRRE, p. 59-60. Rousseau veut que son travail lui soit payé juste ce qu'il vaut, ni un sou de plus, ni un sou de moins. Il exige ce qui lui est dû et repousse brutalement ce qu'on lui offre de plus, ombrageux qu'il est sur la question d'argent, plus encore que sur tout le reste.

(4) Archives littéraires, 1804, t. II, p. 211.

de l'état OÙ la fortune m'a fait naître; je suis fils d'un ouvrier et ouvrier moi-même ; je fais ce que j'ai fait dès l'âge de quatorze ans (i). »

La nature n'avait fait de lui « qu'un bon artisan », et il dit sa joie sincère de l'être redevenu. « Une des choses dont il se félicite est de se retrouver dans sa vieillesse à peu près au même rang où il est né, sans avoir jamais beaucoup ni monté ni descendu dans le cours de sa vie. Le sort l'a remis où l'avait placé la nature; il s'applaudit chaque jour de ce concours (2). » Aussi bien, a se promenant toujours seul, pensant peu, rêvant beaucoup, travaillant presque machinalement, sans cesse occupé des mêmes choses, sans s'en rebuter jamais », Rousseau se sent plus gai, plus content, il se porte mieux en menant cette vie presque automate, qu'il ne fit tout le temps qu'il se consacra « au triste métier d'auteur (3) ». Le seul inconvénient qu'il reconnaisse à sa profession manuelle, c'est le prétexte qu'elle donne à la foule des badauds pour s'introduire chez lui sous la couleur de lui donner des copies à faire ou de venir chercher les copies commandées. Fâcheux, indiscrets, quidams, Dusaulx nous a montré le défilé de ces importims — et de ces importunes — femmes de la cour au langage entortillé, dévotes ardentes de Jean-Jacques ou jolis messieurs saupoudrés d'ambre et qui sifflent en parlant. C'est que tout le monde voulait le voir, cet animal curieux, depuis le prince de Ligne jusqu'à la Bourette, dite la Muse limonadière, ou aux petits jeunes gens de la société genevoise, M. Pierre Picot escortant son ami Turrettini. Et tantôt Rousseau, furieux, <:ongédie rudement ces fâcheux, tantôt il leur débite d'un air embarrassé quelques mots insignifiants, que la vanité des quidams fait imprimer dans la gazette (4).

Le tant spirituel Rulhières, qui voidait surprendre chez Rousseau certains traits pour sa comédie du DifiatU, raconte ainsi l'une de ces réceptions, où il nous semble jouer un rôle moins glorieux qu'il ne se l'imagine : « J'allai dernièrement chez lui sur les onze heures du matin : je sonne ; il m'ouvre. — Que venez- vous faire id ? Si c'est pour dîner, il est trop tôt ; si c'est pour me voir, il est

(i) B. DB Saint-Pizrre, p. 65.

(2) Second dialogue. Œuvres, t. IV, p. 89.

(3) Dusaulx raconte, d'autre part, qu'à leur première entrevue Rousseau lui •dit : • Je ne m'applaudis que d'une chose, monsieur, c'est d'avoir commencé tard à écrire et d'avoir fini de bonne heure. » Ouvr. cité, p. 33.

(4) Dusaulx, p. 56.

trop tard. » Puis, se ravisant : « Entrez ! je sais ce que vous cherchez et n'ai rien de caché... même pour vous. » Cela me promettait une bonne scène ! J'entre : la marmite était au feu. « Ma chère amie, dit Jean- Jacques, as-tu salé le pot? Y as-tu mis des carottes? et bien d'autres questions de la même importance. J'étais à mille Ueues de cette espèce d'apologue. — Vous voilà suffisamment instruit des secrets de ma maison. » (i) r -i^ ,^ r

Pour^la table, comme pour le logement, les goûts et les habitudes de Jean-Jacques sont d'un ouvrier aristocratique, comme l'étaient alors les horlogers de Genève. Il se contente de mets simples et peu nombreux, mais il les veut bien apprêtés. Thérèse, au témoignage de M. d'Escherny, est la parfaite cuisinière bourgeoise. Rousseau lui-même, qui se vante de faire à merveille l'omelette et la fondue, ne craint pas, le jour où il pend la crémaillère à la rue Plâtrière, avec Dusaulx, de tourner la broche où cuit une perdrix dans un demi-cylindre de fer-blanc (3). A Môtiers déjà, recevant trois jeunes Genevois enthousiastes de ses idées et de sa personne, il imagine, avant souper, d'imposer à chacun de ses hôtes tour à tour, selon l'ancien usage, la tâche de tourner au coin du feu la broche du rôti, tout en racontant quelque joli conte, fable ou historiette (4). Toujours proprement servi — on se mire dans les plats, rapporte Dusaulx — le repas reste simple et frugaL Rousseau déclare n'avoir jamais goûté meilleure chère que celle d'im repas rustique. « Avec du laitage, des œufs, des herbes, du fromage, du pain bis et du vin passable, on est toujours sûr de me bien régaler; mon bon appétit fera le reste... (5). » Bernardin confirme ces goûts simples et naturels. Rousseau mangeait de tout, sauf des asperges, contraires à son infirmité physique; il n'aimait pas les primeurs, mais goûtait les fèves de marais et les laitages. A son arrivée à Paris, il soupait de biscuits chez un pâtissier du Palais- Royal. Lié avec Thérèse, ils soupent ensemble, sur le bord de sa -fenêtre, qui leur sert de table, et ces repas se composent d'un quartier de gros pain, de quelques cerises, d'un

(i) Ibid., p. 185.

(2) D'Escherny, Mélanges, t. III, p. 141, loue ..s léj(umes succulents et les gigots parfaitement rôtis et d'un fumet agréable que préparait Thérèse. Mais la truite saumonée de la Reuse, les cailles, les bécasses, le vin de Cortaillod, dont il fait mention, montrent qu'il s'agissait d'un repas d'apparat conune Rousseau en ofErit très rarement à ses hôtes. Rien n'était plus étranger à sa sobriété ordinaire.

{3) Dusaulx, ouvr. cité, p. 80.

(4) Musset-Pathay, ouvr, cUé, t. II, p. 50a.

(5) Confessions, t. II. Œuvres, t. V, p. 36.

petit morceau de fromage, « et d'im demi-setier de vin que nous buvions à nous deux ». Non pas que Rousseau ne se reconnaisse une certaine dose de sensualité modérée, et des goûts non pas raffinés, mais délicats, tout en restant sains :

a Le bon vin, les bons mets lui plaisent fort ; mais il aime par préférence ceux qui sont simples, communs, sans apprêt, mais choisis dans leur espèce, et ne fait aucun cas en aucime chose du prix que donne uniquement la rareté. Il hait les mets fins et la chère trop recherchée. Il entre bien rarement chez lui du gibier, et il n'y en entrerait jamais, s'il y était mieux le maître. Ses repas, ses festins sont d'un plat imique et toujours le même jusqu'à ce qu'il soit achevé (i). »

Il ne boit du vin qu'ime fois par jour, partageant une demibouteille, puis plus tard une bouteille, à souper, avec Thérèse, et préférant avoir ime fois sa dose, sans exagérer la dépense (2). Son seul luxe est le café, qu'il prend très sucré, et, quelquefois, une glace. Jamais il ne voulut goûter de liqueurs fortes.

Pauvre et fier, il invite rarement ses amis à sa table et leur explique tout franchement pourquoi il en use ainsi. Quand, dans leurs promenades de l'après-midi. Bernardin fait la proposition de goûter, Rousseau accepte, mais à la condition expresse de payer la moitié de la dépense. Et si son ami payait le tout, xm jour, à son insu, il refusait les semaines suivantes de se promener avec lui (3).

Et pourtant son grand, son unique plaisir, vrai plaisir d'ouvrier genevois, c'était la sortie en campagne, le dîner au cabaret, et l'omelette au cerfeuil sous la tonnelle. Après les promenades d'antan avec Thérèse, hors de la ville, et « les huit ou dix sous magnifiquement dépensés à quelque guinguette », c'étaient, maintenant, les promenades avec Bernardin au pré Saint-Gervais, au bois de Boulogne, au mont Valérien, sur les bords de la Seine, le long des chemins peu battus, au pied des arbres, siu" les pelouses...

Au départ. Bernardin remarquait sur le front de son ami un nuage qui s'éclaircissait à mesiure qu'ils s'éloignaient de Paris. Une fois arrivé dans la campagne, son visage devenait gai et serein.

— Enfin, disait-il, nous voilà hors des carrosses, des pavés et des hommes ! La verdure des champs le ravissait (4) ; la marche

(i) Second dialogue. Œuvres, t. IV, p. 68.

(2) CoRANCEZ, ouvr. cité, p. 248.

(3) Ouvr, cité, p. 53 et passim,

(4) Ouvr, cité, p. 54. Mot de Rousseau à Bernardin : t J'ai dit à ma femme : Quand tu me verras bien malade et sans espérance d'en revenir, fais-moi porter au milieu d'une prairie; sa vue me guérira, s

en plein air le ranimait et, la promenade accomplie, l'arrivée au cabaret rustique l'égayait. Une omelette suffit à le rassasier, mais il faut que le vin soit bon et le café parfait. Au retour, il lui arrive de dire à son ami : « J'avais besoin de passer ce jour avec vous. J'étais triste ce matin (i). »

Détestant non seulement le luxe, mais l'artificiel et le clinquant, il ne veut dans la nature ni parcs, ni ruines de châteaux, ni ornements factices, ni simulacres exotiques, ni grenouilles ou roseaux en plomb, comme en ont alors les riches, à la campagne. Dans les objets eux-mêmes, il ne tolère point de faux semblant. A son ami genevois Coindet, qui lui a envoyé des couverts en argent haché, il écrit rudement : « Je veux que les choses soient ce qu'elles paraissent : de bonnes fourchettes de fer et de bonnes cuillers d'étain (2). »

Méfiant, timide et gauche dans le monde, « d'où l'on sort presque toujours mécontent de soi ou des autres », ombrageux, caustique, distant et triste dans ses accès d'humeur ou de délire, Rousseau, dans l'intimité et l'état de santé, se montre affable, gai, humain, confiant, enthousiaste souvent et toujours simple. C'est Bernardin qui le dit et le répète le plus souvent {3), mais tous les témoignages des intimes de Rousseau concordent sur ce point,

Corancez, qui l'a vu constamment pendant les dernières années de sa vie, affirme que « lorsqu'il était lui, il était d'une simpUcité qui tenait encore du caractère de l'enfance ». Jean- Jacques déclare lui-même que « tandis que son corps vieillit et se casse, son cœur reste jeune toujours », qu'il garde les goûts et les passions de son jeune âge, et que « jusqu'à la fin de sa vie il ne cessera d'être un vieux enfant (4) ». Avant que son mal ne se déclare, d'Escherny nous montre Jean-Jacques à Môtiers, gai, plaisant, malicieux envers Thérèse, chantant à son hôte des romances tendres et mélancoliques qu'il accompagne sur son épinette. Les soirs d'été, au clair de lune, il gagne les bords de la Reuse et, devant les groupes de jeunes filles qui se forment autour d'eux, il entonne avec son ami des duos où brille sa voix fine et juste, que l'âge cassera un peu (5). Car la musique « lui est aussi nécessaire que le pain » et le chant du rossignol le ravit en extase (6).

(i) Ibid., p. 112-113.

(2) Lettre du 29 juillet 1767, dans Streckkiskn, Œuvres et correspondance inédites f p. 451.

(3) Ouvr. citéf p. 81-101, passim.

(4) Second dialogue. Œuvres, t. IV, p. 64.

(5) Mélanges, t. III, p. 15.

(6) B. DK Saint-Pierre, p. 57.

A table, avec ses amis neuchâtelois, devant iine bouteille de vin de Cortaillod, il apparaît comme le plus simple, le plus gai, le plus modeste des hommes, ne soutenant jamais son opinion avec aigreur et ténacité, ou sur un ton tranchant (i). A Môtiers encore, quand il reçoit la visite de trois jeunes Genevois, venus à pied pour le voir dans sa retraite, le ministre Mouchon ne peut assez dire l'accueil affectueux du grand homme, les agréments de son conmierce, les libres épanchements de sa parole souvent éloquente et quelquefois a sublime », toujours parfaitement aimable. Charmé, séduit, enthousiasmé, le jeime ministre genevois écrit à sa femme sa vraie surprise au premier contact avec cet homme « qu'on ne cesse de tjmipaniser dans des chaires et de peindre des plus affreuses couleurs ». Son enchantement confine au lyrisme : « L'aimable homme ! tu n'as pas idée combien son commerce est charmant ; quelle poUtesse bien entendue dans les manières ; quel fonds de sérénité et de gaîté dans sa conversation... A une physionomie douce, il joint vn regard plein de feu, des yeux d'une vivacité sans égale. Quand on traite une matière à laquelle il prend intérêt, ses yeux, sa bouche, ses mains, tout parle chez lui. On aurait bien tort de s'imaginer en lui un frondeur, un censeur perpétuel. Point du tout, il rit avec ceux qui rient, il badine, il cause avec les enfants; il raille avec sa gouvernante;... enfin, je tombais des nues en le voyant pour les premières fois (2). »

La conversation de Rousseau, qui éblouit ainsi ses naïfs visiteurs genevois, a charmé des juges plus délicats et moins bienveillants. Le prince de Ligne, qui avait le droit d'être difficile, ■et qui n'aimait pas trop Jean-Jacques, est émerveillé de la justesse, de la nuance, de la noblesse surtout de sa parole. « Il aurait -ennobli un morceau de fromage, s'il en avait parlé (3). » Dusaulx, •devenu si hostile et souvent si perfide à l'égard de son ancien ami, nous le montre convive « aimable, enjoué, sublime », dans ses moments d'abandon, et déployant un talent de parole débor- •dant dans l'anecdote ou le portrait parlé (4). Rousseau luimême, qui souUgne si sévèrement sa propre « stupidité » dans les entretiens ordinaires, se reconnaît l'ardeur et la flamme impétueuse de la parole, du regard et du geste, dès qu'un sujet inté-

(z) Si bon convive que, relevé deux ou trois fois « avec dureté » par le colonel Pisry, il baisse la tête et ne répond rien. D'Escherny, Mélanges, t. III.

(2) Cité par Musset-Pathav, t. II, p. 500-501.

(3) Ouvf. cité, p. 319.

(4) Ouvr. aie, p. 99.

ressant le tire de sa léthargie ; mais ce sujet intéressant, ce n'est pas pour lui l'esprit ou « les questions un peu fines », mais le zèle de la justice et de la vérité, la haine généreuse de tout ce qui peut nuire au bien public. « S'animer modérément n'est pas une chose en sa puissance ; il faut qu'il soit de flamme ou de glace ; quand il est tiède, il est nul (i). »

Cependant, Rousseau, au dire de Bernardin, « se mettait exactement de niveau à ceux qui l'environnaient ». Il méprisait les vaines phrases, mais, en parlant, l'excellent écrivain se trahissait par le choix, l'ordre, la précision de ses idées. L'actualité et la médisance, qui alimentent les propos des sots, étaient bannies de sa conversation. « Il ne parlait guère d'actrices, de livres nouveaux, ni de spectacles, ni de gens de la cour, ni de politique moderne, ni de gazette. » Il ne médit jamais de personne, non pas même des autres écrivains, ses ennemis ou ses rivaux de gloire.

Sur ce point, les témoignages sont unanimes et concordent avec le juste hommage que Rousseau s'est rendu en disant : « Jamais on ne l'ouït dépriser, ni rabaisser les hommes célèbres pour niiire à leur réputation... Il ne cherche ni n'évite de parler de ses ennemis. Quand il en parle, c'est avec une fierté sans dédain, avec une plaisanterie sans fiel,., avec une franchise sans maUgnité. Et de même, il ne parle de ses rivaux de gloire qu'avec des éloges mérités, sous lesquels aucxm venin ne se cache {2). »

D'Escherny, à Môtiers, entend Rousseau rendre justice à tous les philosophes de Paris, ses ennemis acharnés. Il les présente sous leur côté le plus avantageux. Il prononce le nom de Voltaire avec respect. Il loue chaleureusement en Diderot la profondeur des vues, la clarté jusque dans les matières les plus abstraites, le choix heureux de l'expression, le don si rare du mot propre. A Corancez qui trouve Diderot obscur, Rousseau réplique : « Prenez-y garde ! lorsqu'il s'agit de matières traitées par Diderot, si quelque chose n'est pas compris, ce n'est pas toujours la faute de l'auteur. » Le lendemain du jour où Voltaire fut couronné au Théâtre- Français, un officieux voulant, pour lui plaire, bafouer cette cérémonie, est \dvement rabroué par Jean-Jacques : « Qui voulezvous donc qui y soit couronné ? » L'aigre-doux Dusaulx, lui-même, loue la justesse, la précision, l'impartialité avec laquelle Rousseau caractérise les plus grands écrivains, et il rapporte ce mot de

(i) Second dialogua. Œuvres, t. IV, p. 65-66.

(2) Ibid., p. 69. Corancez témoigne de son côté : « Pendant le cours des (douze) années que j'ai vécu avec lui, je ne lui ai entendu dire du mal de qui que ce soit *

Jean- Jacques sur Voltaire : « Je ne sache point d'homme sur la terre dont les premiers mouvements aient été plus beaux que les siens (i). »

Il parle très rarement de ses œuvres, et jamais le premier. S'il le fait parfois, quand on l'y provoque, c'est avec ime ingénuité déUcieuse, sans affectation de modestie. Il disait, en effet, que la modestie est une fausse vertu et qu'au fond chacun sait bien ce qu'il vaut. Il reconnaît même « qu'il n'aurait pas voulu être un autre, parce qu'il avait été tout ce qu'il pouvait être », et il se féUcite, du moins, de n'avoir jamais <c jeté le moindre ridicule sur la plus petite vertu (2) ». Il pratique envers tous les écrivains la parfaite indulgence qu'il recommandait à Corancez : Il faut, lui disait-il, retenir ce qu'on trouve de bon dans un livre, en savoir gré à l'auteur, et oublier le reste (3). Il s'occupe très peu de ses ouvrages anciens, ignore souvent quelle a été leur fortune littéraire et trouve tout naturel qu'on ne les ait pas lus. En revanche, il parle volontiers à Bernardin des ouvrages qu'il avait voulu faire et qu'il a laissés imparfaits, tant en musique qu'en littérature (4). Au Genevois Pierre Prévost, il lit xm fragment de la suite qu'il voulait donner à Emile, sous ce titre : Les Solitaires. Et Prévost ne peut oublier l'accent passionné de sa voix et l'émotion contagieuse à laquelle le lecteur s'abandonne. Le fragment lu, Rousseau parle d'abondance, exposant avec une chaleur et une facilité rares, toute la suite de ce roman, faits, idées, sentiments et dénouement (5). / Jt! ^ ^ .Jl*»«^'*;- "^i " A côté de la nature et de la botanique, qui y tiennent la plus

(x) On pourrait ajouter, à tous ces témoignages, celui de Mme de Genlis : « Il parlait de lui avec simplicité et de ses ennemis sans aucime rigueur ; il rendait ime entière justice aux talents de M. de Voltaire; il disait même qu'il était impossible que l'auteur de Zaïre et de Métope ne fût pas né avec une âme très sensible. > Souvenirs de Félicie, t. I"', p. 29. Cependant Rousseau ne se reconnaît pas « le mérite de pardonner les offenses, parce qu'il les oublie ; il n'aime pas ses ennemis, mais il ne pense point à eux. > Œuvres, t. IV, p. 94.

(2) B. DE Saint-Pierre, passim,

(3) Corancez, p. 253.

(4) La liste de ces projets est longue. Relevons im opéra de Daphnis ei Chloé; des LamerUalions de Jérémie, une musique pleine de sanglots ; ime version nouvelle du Devin du village, à la fin duquel on viendrait présenter un berceau à la mariée, « suivant l'usage de la Suisse >. Outre les Solitaires, Rousseau avait rêvé d'écrire encore une histoire de Côme de Médicis, citoyen élevé au trône par ses bienfaits; une histoire du général Keith (probus vixit, fortis obiif^ ; ime tragédie de Lucrèce, en prose; une Jeanne d'Arc, en vue de laquelle il avait acheté, pour un louis, un manuscrit du procès de Jeanne d'Arc, qu'il donna à la bibliothèque publique de Genève. B. de Saint-Pœrrb, p. i6z et 166-176.

(5) Pierre Prévost {Archives litUraires, 1804, t. II), cité dans Œuvres, p. 745.

grande place» la conversation de Rousseau avec Bernardin, sans cesse renouvelée par une mémoire excellente, est nourrie de ses souvenirs d'enfance plus encore que de ses lectures. Plutarque et Tacite, Virgile et le Tasse sont les auteurs qu'il connaît le mieux, mais il leur préfère encore Robinson, les récits de vo3^e et surtout YAstrée. Il aime aussi singulièrement les contes des Mille el une Nuits et Shakespeare qu'il préfère aux tragédies françaises» « qiii ont trop de dialogues et trop peu de situations naturelles ». Il parle assez volontiers, avec cet ami, qui est du métier, de questions de technique littéraire. Il M cite les mots réprouvés qu'il a osé employer, entre autres celui de fumier (i). Il reproche à Richardson d'avoir négligé le paysage, manquant ainsi à conférer aux pensées et aux sentiments « toute l'immensité de la nature ». Il recommande à Bernardin de ne point « mettre la vérité en maximes et en sentences », car de ce défaut, où sont tombés les plus grands écrivains, il résulte « que les parties font de Teftet et que l'ensemble n'en fait point ». Les appréciations morales sont d'ailleurs bien plus fréquentes dans ces entretiens que les préceptes littéraires. Rousseau professe ime admiration particulière pour les hommes justes, Lycurgue, milord Maréchal et son frère le général Keith, Linné, Fénelon, Catinat et plusieurs autres, Il dit encore à son ami sa foi en Dieu, ses espoirs de chrétien, son rêve à mi-côte et en Suisse de « la petite maison blanche aux contrevents verts », et ses goûts, et qu'il n'aime pas la vue de la mer qui inspire trop de mélancolie, et qu'il préfère les ruisseaux aux rivières et que, de toutes les saisons, il n'aime vraiment que le printemps...

Gai, bonhomme, souriant, indulgent et communicatif, avec ceux qui ne lui en imposent pas, et auxquels il n'en impose pas, capable, à l'occasion, de goûter ime plaisanterie ou même ime mystification, il apparaît à Mme de Genlis comme « im bon vieillard très aimable », comme l'homme de lettres le moins imposant et le plus aimable qu'elle ait vu (2).

Le besoin d'être aimé, plutôt qu'admiré, reste un instinct profond de sa nature et rien ne l'amuse comme le sans-gêne des gens qui, ne le connaissant pas, le traitent sans façon. Telle la chanteuse, sa voisine, qui ne sachant pas même le nom du vieux « bonhomme de là-haut », traite cavalièrement ses avis et se familiarise

(i) « Je vis toutes les richesses de la Hollande sur un fumier. > B. db Saint- PlBRRB, p. Z34.

(2) Ouvr. cité, dans Musset- Patha y, t. 1% p. 194-196.

au point de lui sauter sur les genoux et de lui mettre, un beau jour, du rouge sur les pommettes. « Il s'est sauvé en s'essuyant, raconte-t-elle à Grétry, et j'ai cru qu'il étoufferait dans l'escalier à force de rire (i). » Cette gaîté, ces rires d'écolier de Rousseau sont attestés en cent passages par ceux qui l'ont vu de près (2).

Ce besoin d'être aimé, que Rousseau appelle « sa passion la plus vive et la plus vaine », et qui se trouva déçu par les hommes, Jean-Jacques le reporta de préférence sur les petits et les humbles, sur les enfants, sur les animaux.

Les animaux tiennent une grande place parmi les amusements innocents de cette vie simple d'ouvrier. « Toujours il prodigua son temps et ses soins à les attirer, à les caresser ; il était l'ami, presque l'esclave de son chien, de sa chatte et de ses serins ; il avait des pigeons qui le suivaient partout, qui lui volaient sur les bras, sur la tête, jusqu'à l'importunité ; il apprivoisait les oiseaux, les poissons, avec une patience incroyable, et il est parvenu à Monquin à faire nicher des hirondelles dans sa chambre (3)... »

Malgré sa conduite envers ses propres enfants, il est certain que Rousseau eut pour l'enfance ime tendresse, ime prédilection très vives. Rien ne l'amuse, devenu vieux, comme de regarder les bambins jouer et folâtrer dans la rue. Leurs petits jeux, leurs espiègleries l'enchantent, et la moindre marque d'affection d'im de ces petits le transporte d'aise. Si déUcat dans son affection qu'il évite avec soin de la leur imposer, sachant que les enfants n'aiment pas la vieillesse et craignant que sa vieille ûgure ne les rebute (4).

Les plus beaux jours de sa vie, les jours qu'il marque d'une pierre blanche, sont ceux où il a pu accueillir et choyer un enfant, a La joie de voir autour de soi des visages contents » donne à Rousseau une de ses dernières et plus pures jouissances. Il le confesse à mainte reprise, avec une émotion que l'on sent sincère.

Un jour, dans ime promenade, Rousseau traverse le village de Clignancourt, quand un incident futile en apparence vient le

(i) Grétry, Mémoires, t. II, p. 205-206.

(2) Voir CoRANCEZ, ouvr. cité, p. 250. Renversé par le chien danois de M. de Saint-Fargeau, Rousseau, blessé, couvert de contusions, fiévreux, tient à Corancez des propos si gais que le rire rouvre toutes les plaies, couvertes par de petites bandes de papier collées sur son visage du nez au menton.

(3) Second dialogue. Œuvres, t. IV, p. loz. A la mort de son chien Turc, en juillet 1760, grand deuil, condoléances des nobles amis. Rousseau répond à Mme de Luxembourg : « Mon pauvre Turc n'était qu'un chien, mais il m'aimait, il était sensible, désintéressé, d'im bon naturel. Hélas! comme vous le dites, combien d'amis prétendus ne le valaient pas ! »

(4) Rêveries. Neuvième promenade. Œuvres, t. I*', p. 448.

troubler jusqu'au fond de l'âme, a Je marchais distrait et rêvant, sans regarder autour de moi, quand tout à coup je me sentis saisir les genoux. Je regarde et je vois un petit enfant de cinq à six ans qui serrait mes genoux de toute sa force, en me regardant d'un air si familier et caressant que mes entrailles s'émurent; je me disais : C'est ainsi que j'aurais été traité des miens. Je pris l'enfant dans mes bras, je le baisai plusieurs fois dans tme espèce de transport, et puis je continuai mon chemin... »

Un^dimanche, ayant traversé le bois de Boulogne, avec Thérèse, jusqu'à la Muette, et s'étant assis à l'ombre sur l'herbe, il contemple les ébats d'une vingtaine de petites filles conduites par une religieuse. Passe un marchand d'oubUes, avec son tambour et son tourniquet, cherchant pratique. Les petites filles convoitent fort les oublies, mais la reUgieuse hésite à leur permettre de jouer. Rousseau appelle l'oublieur et lui dit : « Faites tirer toutes ces demoiselles chacune à son tour, et je vous paierai le tout. » Joie des fillettes, du marchand, de la reUgieuse, qui tira à son tour, et joie surtout du pauvre Jean- Jacques (i).

Rousseau se rappelle alors comment autrefois, à la Chevrette, dans une fête rustique, il éprouva im plaisir tout semblable, en régalant de pommes cinq ou six petits Savoyards. Comblant aussi de joie la petite marchande qui offrait en vain les fruits étalés sur son éventaire.

Quand il s'en va herboriser le long de la Bièvre, du côté de Gentilly, Rousseau prend l'habitude machinale de faire un crochet à droite, vers la barrière d'Enfer, pour aller donner une modeste aimiône à un petit boiteux, fort gentil, fils d'une marchande de fruits. Ce petit bonhomme qui, clopinant avec ses béquilles, s'en va d'assez bonne grâce tendre la main aux passants, a gagné le cœur de Jean- Jacques. Lui donner une petite offrande fut pour lui un plaisir d'abord, puis une habitude, puis une espèce de devoir qu'il se fût reproché de ne pas accomplir (2).

Tous ces traits qui, isolés, pourraient paraître un peu puérils, semblent, ainsi réimis, donner une preuve de la bonté de Rousseau. Car, quoi qu'il en ait dit parfois lui-même, Jean-Jacques était bon. A chaque page de sa vie, on le rencontre humain, compatissant, généreux (3).

(i) Ihid., p. 450-451.

(2) Sixième promenade. Œuvres^ t. I"', p. 429.

(3) Second dialogue : « C'est un homme sans malice plutôt que bon, une âme saine, mais faible, qui aime ardemment le bien et qui n'en fait guère. Pour le crime

Il fait rentrer en faveur auprès du roi de Pologne, et "réintégrer dans sa dignité d'académicien à Nancy, l'auteur comique Palissot, disgracié pour avoir bafoué Rousseau dans une de ses pièces (i).

Il fait sortir de la Bastille, en obtenant pour lui la puissante intervention de la maréchale de Luxembourg, ce méchant petit abbé MoreUet qui le déchirait, et le déchirera encore, à belles dents (2).

A Môtiers, on le voit se répandre en conseils, en aumônes, en bons offices pour les gens du pays où il séjourne (3). Bernardin atteste qu'il ne pouvait rencontrer un pauvre sans lui faire aussitôt l'aumône (4). Corancez, ayant introduit chez Rousseau une dame curieuse, quoique Anglaise, qu'il lui présente comme la bonne de ses enfants, Jean-Jacques reproche à son ami de ne pas avoir assez de ménagements et d'égards envers celle qu'il prend pour une modeste servante (5). Madelon Metzner, qm fut domestique chez lui à Môtiers-Travers, aimait à raconter sur ses vieux jours, que c'était de Rousseau seul qu'elle avait appris à Ure et à écrire (6). Il ne peut raconter lui-même, ni entendre raconter un trait de « sensibilité » sans en pleurer d'émotion. Il a une horreur profonde du sang versé, des troubles civiques, des violences révolutionnaires et il a écrit cette pensée admirable : « Le sang d'un seul homme est d'un plus grand prix que la liberté de tout le genre humain (7). »

En vieillissant, en réfléchissant sur la destinée de l'homme et sur sa propre destinée, en sondant la vanité de la gloire dont la mesure lui fut faite si large, il a recoimu dans la simple bonté le mot final de l'énigme, le secret du bonheur relatif que peut nous donner la vie.

jejsuis persuadé comme de mon existence qu'il n'approcha jamais de son cœur, non plus que la haine. >

(i) n s'agit du Cercle (1755) et non des Philosophes (1760). Voir, sur cette affaire, les trois lettres du comte de Tressan à J.-J. Rousseau dans Streckeisbn, Amis et ennemis, t. I*', p. 425-428, et les lettres de Rousseau à Tressan, du 26 décembre 1755, et des 7 et 23 janvier 1756. Œuvres, t. IV, p. 230-231.

(2) Voir les lettres de Mme de Luxembourg à Rousseau, août 1760, dans Strec- KEXSEN, Amis et ennemis, t. I*', p. 437-439, et les lettres de Rousseau à Mme de Luxembourg, des 28 juillet et 6 août 1760. Œuvres, t. IV, p. 314.

(3) Voir F. BsRTHOUD, Rousseau au Val de Travers, p. 230-234.

(4) Après sa mort, les paysans d'Ermenonville disent de Rousseau : « Il était bien triste, mais il était bien bon. > Mme db Staël, Œuvres complètes, 1820, t. P^ p. 103.

(5) Corancez, p. 247.

(6) Le Fédéral (Genève) du 28 juin 1836.

(7) Lettre à Mme ♦♦♦, Wootton, 27 septembre 1766. Œuvres, t. IV, p. 649.

« Je sais et je sens que faire du bien est le plus vrai bonheur que le cœur humain puisse goûter », s'écrie-t-il au début de la Sixième promenade. Et il confesse que le rêve le plus ardent, le plus profond, de sa vie eût été de travailler au contentement, au bonheur, à la joie du genre humain (i).

Ce rêve magnifique, si digne de son génie, la vie, hostile au rêve, n'a pas donné à Rousseau la joie d'en voir l'aurore ou d'en hâter l'éclosion. Du moins, dans ses jours derniers, le vieillard inquiet, dont le nom avait rempU le monde, et dont l'influence domine encore la pensée de notre temps, a pu donner un peu de bonheur et de joie, à défaut du genre humain qui le repoussait, à quelques enfants rencontrés sur sa route, à une petite marchande de pommes, à quelques petits ramoneurs de Savoie, à ime troupe de fillettes en promenade, ou au petit boiteux béquillard, tendant son chapeau aux passants... Ainsi aboutit, dans l'humble réalité de la vie, le grand rêve idéaUste qui avait rempli l'âme et animé l'œuvre du Genevois Rousseau.

Ne nous laissons, cependant, ni émouvoir à l'excès par les traits idyUiques de cette fin de vie, ni égarer par les côtés admirables et charmants de cette riche nature. Ne clamons pas, avec Mirabeau, à « la vertu sublime » de Jean- Jacques. Ne voyons pas dans sa vie, comme le voulait Bernardin de Saint-Pierre, x le plus beau des traités ». Ne le canonisons pas, comme George Sand, qui fait de « saint Rousseau » le Mathieu ou le Paul de l'Eglise de l'avenir (2). Rousseau lui-même aurait repoussé ces extravagances de pensée et de langage. Il se connaissait trop bien lui-même pour se croire simplement « vertueux ».

Nature complexe, mélange extraordinaire de bien et de mal, de force et de faiblesse, de sagesse et de foUe, Rousseau ne fut ni un saint, ni im ange, ni un héros, ni im dieu, mais un homme. « L'enfant perdu de Genève (3) » se distingua des autres hommes, surtout en ce que — plus que les autres — il voulut être soi-même ;

(x) « Si j'eusse été possesseur de l'anneau de Gygès... maître de contenter mes désirs, pouvant tout, sans pouvoir être trompé par personne, qu'aurais-je pu désirer avec quelque suite? Une seule chose : c'eût été de voir tous les cœurs contents; l'aspect de la félicité publique eût pu seul toucher mon cœur d'un sentiment permanent, et l'ardent désir d'y concourir eût été ma plus constante passion. » Œuvres, t. P', p. 433.

(2) George Sand, Quelques réflexions sur Rousseau : « Il portait l'humanité future dans ses entrailles... (Il) est un chrétien tout aussi orthodoxe pour l'Église de l'avenir que le centenier Mathieu et le persécuteur Paul pour l'Église du passé. > Revue des Deux Mondes, juin 1841.

(3) L. Brédxf, ouvr, cité, p. 388.

en ce qu'il a été tout ce qu'il pouvait être ; en ce que, finalement et malgré tout, il n'aurait voulu être que ce qu'il était (i). Toute sa vie d'homme ne fut qu'une longue lutte pour rester soi-même, distinct, différent, intact contre le milieu et l'époque hostile (2). Toute son œuvre, y compris les Confessions et les Rêveries du promeneur solitaire, n'est qu'une formidable polémique contre ceux qui menacent, combattent, ou contrecarrent l'intégraUté et la perdurance de cette individualité. Tout l'individualisme, toute la combativité héréditaire du protestantisme genevois s'expriment par cette vie et par cette œuvre.

Le 2 juillet 1778, Rousseau, frappé d'une attaque d'apoplexie (3), rendait à Dieu son âme fatiguée et chargée, son âme sincère et sonore, son âme qui avait tant lutté, souffert, péché, mais qui avait aussi passionnément senti, espéré et adoré... Et c'est de lui qu'on pourrait dire avec vérité : « L'homme qui a le plus vécu n'est pas celui qui a compté le plus d'années, mais celui qui a le plus sent la vie (4), »

(z) B. DB Saint-Pierrs, ouvr, cité, p. 129 et 183.

(2) Rousseau se sent et se dit impénétrable aux esprits purement français : c Je ne connais pas deux Français qui pussent parvenir à me connaître, quand même ils le désireraient de tout leur cœur ; la nature primitive de l'homme est trop loin de toutes leurs idées. Je ne dis pas néanmoins qu'il n'y en a point ; je dis seulement que je n'en connais pas deux. > Second dialogue. Œuvres, t. IV, p. 89 (note).

(3) Il est inutile d'examiner ici, après tant d'autres, la légende du suicide de Rousseau. Bien qu'elle ait été accréditée jadis, même par des partisans résolus de Rousseau, tels que Mme de Staël et Musset- Pathay, elle est aujourd'hui justement et définitivement abandonnée.

(4) Emile, 1. !«'. Œuvres, t. II, p. 409.

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