‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 27 sur 70 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

De l'extrême inégalité des conditions et des fortunes, de la diversité des passions et des talents, des arts inutiles, des arts pernicieux, des sciences frivoles, sortiraient des foules de préjugés également contraires à la raison, au bonheur et à la vertu : on verrait fomenter par les chefs tout ce qui peut affaiblir des liommes rassemblés en les désunissant, tout ce qui peut donner à la société un air de concorde apparente et y semer un germe de division réelle, tout ce qui peut inspirer au-x différents ordres une défiance et une haine mutuelles par l'opposition de leurs droits et de leurs intérêts, et fortifier par conséquent le pouvoir qui les contient tous.

C'est du sein de ces désordres et de ces révolutions que le despotisme, élevant par degrés sa tête hideuse, et dévorant tout ce qu'il aurait aperçu de bon et de sain dans toutes les parties de l'État, parviendrait enfin à fouler aux pieds les lois et le peuple, et à s'établir sur les ruines de la république.. Les temps qui précéderaient ce dernier changement seraient des temps de troubles et de calamités ; mais à la fin tout serait englouti par le monstre, et les peuples n'auraient plus de chefs ni de lois, mais seulement des tyraiis. Dès cet instant aussi il cesserait d'être question de mœurs et de vertu : car partout où règne le despotisme; cui ex honesto niilla est spes, il ne souffre UMCun autre maître; sitôt qu'il parle, il n'y a ni probité ni devoir à consulter, et la plus aveugle obéissance est la seule vertu qui reste aux esclaves.

C'est ici le dernier ternie de l'inégalité, et le point extrême qui ferme le cercle et touche au point d'où nous sommes partis : c'est ici que tous les particuliers redeviennent égaux, parce qu'ils ne sont rien, et que les sujets n'ayant plus d'autre loi que la volonté du maître, ni le maître d'autre règle que ses passions, les notions du bien et les principes de la justice s'évanouissent derechef : c'est ici que tout se ramène à la seule loi du plus fort, et par conséquent à un nouvel état de nature dift'érent

de celui par lequel nous avons commencé, en ce que l'un était l'état de nature dans sa pureté, et que ce dernier est le fruit iVun excès de corruption. 11 y a si peu de différence d'ailleurs entre ces deux états, et le contrat de gouvernement est tellement dissous par le despotisme, que le despote n'est le maître qu'aussi longtemps qu'il est le plus fort ; et que sitôt qu'on peut l'expulser, il n'a point à réclamer contre la violence. L'émeute qui finit par étrangler ou détrôner un sultan est un acte aussi juridique que ceux par lesquels il disposait la veille des vies et des biens de ses sujets. La seule force le maintenait, la seule force le renverse : toutes choses se passent ainsi selon l'ordre naturel ; et, quel que puisse être l'événement de ces courtes et fréquentes révolutions, nul ne peut se plaindre de l'injustice d'autrui, mais seulement de sa propre imprudence ou de son malheur.

En découvrant et suivant ainsi les routes oubliées et perdues qui de l'état naturel ont dû mener l'homme à l'état civil ; en rétablissant, avec les positions intermédiaires que je viens de marquer, celles que le temps qui me presse m'a fait supprimer, ou que l'imagination ne m'a point suggérées, tout lecteur attentif ne pourra qu'être frappé de l'espace immense qui sépare ces deux états. C'est dans cette lente succession des choses qu'il verra la solution d'une infinité de problèmes de morale et de politique que les philosophes ne peuvent résoudre. Il sentira que le genre humain d'un âge n'étant pas le genre humain d'un autre âge, la raison pourquoi Diogène ne trouvait point d'homme, c'est qu'il cherchait parmi ses contemporains l'iiomme d'un temps qui n'était plus. Caton, dira-t-il, périt avec Rome et la liberté, parce qu'il fut déplacé dans son siècle ; et le plus grand des hommes ne fit qu'étonner le monde qu'il eût gouverné, cinq cents ans plus tôt. EiTun mot, il expliquera comment l'âme et les passions humaines, s'altérant insensiblement, changent pour ainsi dire de nature ; pourquoi nos besoins et nos plaisirs changent d'objets à la longue : pourquoi, l'homme originel s'évanouissant par degrés, la société n'offre plus aux yeux du sage qu'un assemblage d'hommes artificiels et de passions factices, qui sont l'ouvrage de toutes ces nouvelles relations et n'ont aucun vrai fondement dans la nature. Ce que la réflexion nous apprend là-dessus, l'observation le confirme parfaitement : l'homme sauvage et l'homme policé diffèrent tellement par le fond du cœur et des inclinations, que ce qui fait le bonheur suprême de l'un réduirait l'autre au désespoir. Le

premier ne respire que le repos et la liberté ; il ne veut que vivre et rester oisif, et l'ataraxie même du stoïcien n'approche pas de sa profonde indifférence pour tout autre objet. Au contraire, le citoyen, toujours actif, sue, s'agite, se tourmente sans cesse pour chercher des occupations encore plus laborieuses ; il travaille jusqu'à la mort, il y court même pour se mettre en état de vivre, ou renonce à la vie pour acquérir l'immortalité : il fait sa cour aux grands qu'il hait, et aux riches qu'il méprise ; il n'épargne rien pour obtenir l'honneur de les servir; il se vante orgueilleusement de sa bassesse et de leur protection : et, fier de son esclavage, il parle avec dédain de ceux qui n'ont pas l'honneur de le partager. Quel spectacle pour un Caraïbe que les travaux pénibles et enviés d'un ministre européen ! Combien de morts cruelles ne préférerait pas cet indolent sauvage à l'horreur d'une pareille vie, qui souvent n'est pas même adoucie par le plaisir de bien faire ! Mais, pour voir le but de tant de soins, il faudrait que ces mots, puissance et réputation, eussent un sens dans son esprit ; qu'il apprît qu'il y a une sorte d'hommes qui comptent pour quelque chose les regards du reste de l'univers, qui savent être heureux et ccntents d'eux-mêmes sur le témoignage d'autrui plutôt que sur le leur propre. Telle est, en effet, la véritable cause de toutes ces différences : le sauvage vit en lui-même, l'homme sociable, toujours hors de lui, ne sait que vivre dans l'opinion des autres, et c'est pour ainsi dire de leur seul jugement qu'il tire le sentiment de sa propre existence. 11 n'est pas de mon sujet de montrer comment d'une telle disposition naît tant d'indifférence pour le bien et le mal, avec de si beaux discours de morale ; comment, tout se réduisant aux apparences, tout devient factice et joué, honneur, amitié, vertu, et souvent jusqu'aux vices mêmes, dont on trouve enfin le secret de se glorifier ; comment, en un mot, demandant toujours aux autres ce que nous scmmes, et n'osant jamais nous interroger là-dessus nous-mêmes, au milieu de tant de philosophie, d'humanité, de politesse et de maximes sublimes, nous n'avons qu'un extérieur trompeur et frivole, de l'honneur sans vertu, de la raison sans sagesse, et du plaisir sans bonheur. 11 me suffit d'avoir prouvé que ce n'est point là l'état originel de l'homme, et que c'est le seul esprit de la' société et l'inégalité qu'elle engendre, qui changent et altèrent ainsi toutes nos inclinations naturelles.

J'ai tâché d'exposer l'origine et le progrès de l'inégalité, l'établissement et l'abus des sociétés politiques, autant que ces

choses peuvent se déduire de la nature de l'huninie par les seules lumières de la raison, et indépendaniment des dogmes sacrés qui donnent à l'autorité souveraine la sanction du droit divin. 11 suit de cet exposé que l'inégalité, étant presque nulle dans l'état de nature, tire sa force et son accroissement du développement de nos facultés et des progrès de l'esprit humain, et devient enfin stable et légitime par l'établissement de la propriété et des lois. Il suit encore que l'inégalité morale, autorisée parle seul drf)it positif, est contraire au droit naturel toutes les fois qu'elle ne concourt pas en même proportion avec l'inégalité physique ; distinction qui détermine suffisamment ce qu'on doit penser à cet égard de la sorte d'inégalité qui règne parmi tous les peuples policés, puisqu'il est manifestement contre la loi de nature, de quelque manière qu'on la définisse, qu'un enfant commande à un vieillard, qu'un imbécile conduise un homme sage, et qu'une poignée de gens regorge de supertluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire.

Au moment où Rousseau composait ce discours, sou esprit était franchement républicain et protestant. Parti pour la Suisse accompagné de Thérèse, il s'arrête à Chambéry oîi il revoit Mme de Warens; il y termine sa dédicace à la République de Genève et arrive enfin à Genève où le plus délicat des accueils lui est réservé. Afin de devenir citoyen, il abjure le catholicisme et redevient calviniste. Il est Genevois de cœur. Il se lie d'amitié avec des ministres et des professeurs dont le nom reviendra sous sa plume : Duluc, Verne, Pcrdriau, Jalabert, Chapuis, Moultou surtout, qui sera son ami le plus fidèle. A Genève, il voit encore - pour la dernière fois - Mme de Warens et lui ménage une entrevue touchante avec Thérèse : ces situations paradoxales lui ont toujours plu. Durant toute une semaine, il fait en bateau le tour du lac, enrichissant son imagination de tant de sites et de paysages qui for-

LE RETOUR A LA NATURE 8y

nieront aux deux amants de la Nouvelle Héloïse un miraculeux décor.

De retour à Paris, en octobre de la même année, avec l'amour de la patrie retrouvée et des sentiments rajeunis, avec tant d'images renouvelées et impatientes, comment se fût-il accommodé de la vie factice dont il avait dénoncé le mensonge, mais dont il devait maintenant éprouver le vide? S'il compose encore un conte dans le goût du temps, la Reine fantasque, s'il resserre ses liens avec d'Alembert et Diderot, avec Francueil, avec Grimm, avec Mme d'Épinay, s'il sort avec honneur de l'affaire Palissot qui l'avait mis en scène dans sa comédie, les Originaux, sous les traits d'un philosophe ridicule chantant un couplet du Devin du village, il sent se reformer en lui l'amour de la solitude et de la vie libre. Le voyage de Genève, en renouvelant les anciens souvenirs, n'avait pas été étranger à cette vocation. Nous savons cjue Rousseau projetait sérieusement de s'y fixer. Mme d'Épinay l'en empêcha. Grimm, que Rousseau lui avait fait connaître, régnait alors sur son cœur, ce qui ne l'empêchait pas d'accueillir un cercle de familiers, Duclos, Gauffecourt, le chevalier de Valory. Ces réceptions avaient liey, près de Montmorency, au château de la Chevrette, dont Rousseau était souvent l'hôte charmé. La découverte, à la lisière de la forêt, d'une maisonnette flattant ses goûts de solitaire, fixa en partie sa destinée. Il put résister à la proposition d'une place officielle de bibliothécaire à Genève. Sa vocation pour la solitude l'emporta; il faut y joindre, croyons-nous, son horreur pour tout ce qui est obligation continue et fonction publique. Bref, le logement étant disposé et le besoin d'un séjour à la campagne l'emportant, Rousseau s'installa à l'Hermitage, avec les premières violettes, -le 9 avril 1776.

Ce fut, remarque M. Faguet, « après sa liaison avec Mlle Le Vasseur, la plus grande faute de sa vie, et ce fut la seconde source de tous ses malheurs ». Nous n'en sommes pas, pour notre part, convaincus. Pourquoi en irait-il ainsi? En raison des intrigues sentimentales et de la crise prolongée d'où il devait sortir meurtri? Mais à Genève, et dans

n'importe quelle situation, son imagination orageuse, douée du pouvoir redoutable d'inventer dans l'ordre des sentiments, eût sans nul doute excellé à compliquer et à troubler son existence. Pourquoi, d'ailleurs, regretter cette épreuve? Convenons plutôt qu'en surexcitant sa passion renouvelée, elle allait lui ouvrir - et nous ouvrir pas ricochet — des perspectives inattendues et troublantes. Jusqu'ici Rousseau n'avait connu que des amours de tête entourées de circonstances romanesques, ou, s'il pensait, sa pensée se complaisait en théories imaginaires, dépourvues de la note d'émotion et d'humanité, de toute vie intérieure en un mot. Les rêves de l'adolescence, les chimères d'une imagination irrémédiablement jeune se partageaient encore son inspiration. C'était un prodigieux idéologue, sans rien d'émouvant A toute cette idéologie sentimentale et spéculative il manquait le sceau de la réalité, des souffrances éprouvées, des amitiés trompées, des amours déçues. La première expérience, sur laquelle vivait son imagination, était trop uniquement faite de sentiments apaisés, de bucoliques réminiscences; seul, le sentiment de l'injustice et de l'inégalité y, introduisait quelque amertume. Le séjour à l'Hermitage va consacrer la maturité de Rousseau : il y entre, visionnaire; il en sortira homme de génie — homme tout court.

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