‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 28 sur 70 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

/. L'Hermiiage et MGittmorevcy. — //. Notice sur la « Lettre à d'Àlembert ». — ///. La « Lettre â d'Àlenihert sur les spectacles ».

Nous avons laissé Rousseau au moment où il venait chercher la paix et l'indépendance à l'Hermitage, deux choses qu'il cherchera vainement toute sa vie : il ne les y trouva pas. Ses amis, ses nouvelles obligations envers Mme d'Épinay dont il acceptait l'hospitalité, une aventure amoureuse enfin, ne lui en laissaient pas les moyens. — D'abord ses amis. 11 s'agit, on l'imagine, du petit cercle des philosophes auxquels le liait une communauté de préoccupations et d'affections; il s'agit de Grimm, de d'Alembert, de Diderot surtout. Fait-il allusion à leur amitié exclusive et quelque peu tracassière dans ce passage d'une lettre à Mme d'Épinay? « Je ne suis point en peine de vivre ou de mourir; mais le doute qui m'agite cruellement, c'est celui du parti qui, durant ce qui me reste à vivre, peut m'assurer la plus parfaite indépendance. Après avoir tout fait pour elle, je n'ai pu la trouver à Paris. Je la cherche avec plus d'ardeur que jamais; et ce qui m'afflige crueilement depuis un an est de ne pouvoir démêler où je la trouverai plus assurée. » En optant pour l'Hermitage, où il conduisit Mme Le Vasseur et Thérèse, Rousseau n'eut pas le pouvoir de briser le lien qui le rattachait à une amitié encombrante.

Il parle, naturellement, de celle de Diderot. Celui-ci, qui aimait sincèrement Rousseau, éprouvait surlout le besoin de le conduire, de le conseiller, de le protéger. Rousseau, pour un temps, lui échappait; son cœur un moment désœuvré devait en ressentir un vif dépit. Lettres et bavardages allèrent leur train. Mme Le Vasseur,qui s'ennuyait à lacapipagne, inspirait les uns et alimentait les autres. Passer l'hiver aux champs, y pensait-on ! Y confiner, par caprice de solitaire, deux pauvres femmes, dont l'une de quatrevingts ans, quelle tyrannie! Et les représentations se faisaient de plus en plus pressantes. Le jeune Deleyre s'en mêlait : « Diderot et moi nous allons vous assiéger en forme un de ces jours et, comme nous avons grande envie de vous ramener à Paris, croyez que nous n'épargnerons rien pour vous forcer... Voulez-vous renouveler l'histoire de Pierre l'Hermite? » L'outrage public (ou ce que Rousseau, toujours susceptible, jugeait tel) devait s'ajouter aux tracasseries privées. Pour Diderot habitué à parader et à pérorer, la solitude et le silence étaient des indices irrécusables de maladie morale. « Vœsoli! écrivait-il dans la préface du Fils naturel, il n'y a que le méchant qui vit seul. > Cette allusion déplut à Rousseau. Son amitié en fut troublée; en dépit d'une réconciliation assez prompte, leurs rapports ne furent plus comme auparavant. A la première occasion, les tracasseries, de la part de Diderot, devaient reprendre, suivies de susceptibilités et de froissements chez son ombrageux ami.

Les occasions n'allaient pas manquer. Ce fut tout d'abord la situation morale de Mme d'Épinay vis-à-vis de Rousseau. Dans la lettre dont nous venons de citer des fragments. Rousseau avait bien compris les difficultés possibles de sa position : « Vous avez plus consulté votre cœur que votre fortune et mon honneur dans l'arrangement que vous me proposez; cette proposition m'a glacé l'âme. Que vous entendez mal vos intér.êts de vouloir faire un valet d'un ami, et que vous me pénétrez mal si vous croyez que de pareilles raisons puissent me déterminer! » En somme, malgré la condition qu'il impose, de n'aller à l'Hermi-

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tage qu'en n'étant pas ■■' défrayé de tout -, il sent bien qu'il sera toujours en état de dépendance vis-à-vis de sa bienfaitrice. Grimni et Diderot devaient bientôt le lui rappeler. Le premier, installé en maître à la Chevrette auprès de Mme d'Épinay, eut vite fait de se brouiller avec Rousseau, puis de se réconcilier et de se brouiller encore. Le second, prenant parti pour Grimm, intervient à nouveau indiscrètement pour arranger les affaires (ce qui les fait empirer); du même coup, il adresse à Rousseau hésitant l'injonction formelle d'avoir à accompagner Mme d'Epinay dans un voyage à Genève qu'elle projette, sur les conseils de Tronchin, pour les soins de sa santé. Le refus catégorique et motivé de Rousseau est donné comme la plus noire des ingratitudes. Bref, Mme d'Épinay se résout à partir seule, en octobre 1757. Les anciens amis de Rousseau lui tiennent rigueur de sa défection, accumulent les reproches et les récriminations, le poussent au plus haut degré d'exaspération qui se puisse. « Cet homme est un forcené, écrit au retour d'une entrevue, le 5 décembre, Diderot à Grimm... J'avais la fièvre en revenant. Je suis fâché de ne pas lui avoir laissé voir l'horreur qu'il m'inspirait, et je ne me réconcilie avec moi qu'en pensant que vous, avec toute votre fermeté, vous ne l'auriez pas pu à ma place. Je ne sais pas s'il ne m'aurait pas tué. On entendait ses cris jusque au bout du jardin : et je le vois encore... Ma main tremble. » Voilà comment se traitent d'anciens amis. Diderot sera mal fondé à prétendre qu'il n'eut jamais les torts de son côté.

Pourquoi donc voulait-on, avec tant d'insistance, que Rousseau accompagnât Mme d'Epinay? Sans doute, celleci eiit été amusée et flattée tout ensemble de la présence auprès d'elle de celui qu'elle appelait « son ours »; mais il y avait une autre raison. On voulait mettre fin à une liaison commençante - et qui devenait trop orageuse -de Rousseau avec Mme d'Houdetot, belle-sœur de Mme d'Epinay. Cette nouvelle intrigue, en se greffant sur les autres, devait tout envenimer, et c'est ce qui explique le diapason auquel s'étaient montés tous ses sentiments.

Les Confessions nous ont fait le récit — qu'on trou-

vera plus loin - de la manière dont Mme d'Houdetot était entrée, en riant, dans la vie et dans l'œuvre de Rousseau. Cette apparition eut lieu dans l'été de 1756, alors qu'habitant le château d'Eaubonne, assez rapproché de l'Hermitage, Mme d'Houdetot avait fait à Rousseau une visite spontanée et gracieuse. Elle revint au printemps de 1757. Elle arriva à cheval et habillée en homme. Vive, gaie, alerte, point jolie, avec des traces de rousseur, mais extrêmement dégagée d'allure et de sentiments, elle était de ces femmes qui vivent sur un pied d'égalité sentimentale avec les hommes, commençant par la camaraderie et les poussant à leur insu beaucoup plus loin. Elle avait d'ailleurs de quoi se dérober. Elle avait un mari qu'elle n'aimait pas, et un amant, Saint-Lambert, qu'elle chérissait. Celui-ci était à l'armée; Mme d'Houdetot avait reporté sur lui toute sa force de fidélité conjugale. 11 n'y avait de place que pour un remplaçant platonique. Rousseau excellait à jouer ce rôle. Son arnitié pour Saint-Lambert, rejoignant Pamour que Mme d'Houdetot lui avait voué, fut entre eux un premier lien. « Elle savait que j'étais instruit de leurs liaisons et pouvait me parler de lui sans gêne. » — « Elle ne parlait de rien avec plus de plaisir que de l'intime et douce société que nous pourrions former entre nous trois, quand je serai devenu raisonnable. > L'ébauche de la Nouvelle tiéloïse se continue, et de la société romanesque qu'elle célèbre : « Nous étions ivres d'amitié l'un pour l'autre; elle pour son amant, moi pour elle; nos soupirs, nos délicieuses larmes se confondaient. » Situation paradoxale, sans doute, que cette « liaison à trois » qui ne faisait tort à aucun. Rousseau s'y est complu; avec son ingéniosité et sa délicatesse de sentiment, il a pu tourner la difficulté; il a fait de ce qui nous paraît une situation scabreuse un aliment pour son imagination passionnée. Tout - et jusqu'aux privations se tournait pour lui en une précieuse exaltation de l'âme. L'éclat desveitus ornait son idole; en souiller « la divine image » eîit été l'anéantir. « Il l'aimait trop pour vouloir la posséder. » L'imagination, qui chez la plupart est une impulsion de plus, était pour lui un préservatif et un déri-

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valif. Elle épurait, transformait sa passion, elle la portait à l'éternel. Elle lui donnait ce caractère de haute spiritualité qui la rend si séduisante. Elle en faisait un souvenir immortel d'innocence et de jouissance. Sa vie intérieure ne cessait de. s'enrichir, goiîtant avec une sorte d'ardeur mystique les transports de l'amour, s'abandonnant à ses ravissements, tandis qup -la pensée méditative, poursuivant une expérience grave et religieuse, rythmait les mouvements de l'âme et en éternisait les moments. Nous le verrons d'ailleurs : ce mélange de sentiment et de pensée, d'élancements et de gravité recueillie, de réalité et d'images est la marque propre de l'inspiration de Rousseau et en explique tout le pathétique. C'est ici, - et grcâce à ces circonstances bizarres qui n'auraient prêté chez tant d'autres qu'à un jeu sentimental, — que se forma définitivement une combinaison précieuse. Il en résulta la rupture avec Mme d'Houdetot et Saint-Lambert; mais VHéloïse en est sortie, témoignage ardent de tant d'orages et de rêves.

Le dénouement fut infiniment douloureux. Saint-Lambert, qui avait bien admis la diversion de l'amitié, fut instruit que ces limites étaient dépassées. Par qui? Par l'intermédiaire de Mme et Mlle Le Vasseur, croit M. Faguet. Par Mme d'Épinay, jalouse ou du moins piquée au vif, croit Rousseau. Par Diderot, plus vraisemblablement. Les commérages s'en mêlèrent d'ailleurs, froissant Mme d'Houdetot, la troublant surtout. On sait le reste. Après des lettres de rupture, une visite de réconciliation, Rousseau, vivant point par point les imaginations romanesques de la Nouvelle Héloïse, vient réclamer, en un extraordinaire message, Mme d'Houdetot à Saint-Lambert (lettre du 4 septembre 1757).

Je n'ai pu la fuir, je l'ai vue ; j'ai pris la douce habitude de la voir. J'étais solitaire et triste : mon cœur aiïligé ne cherchait que des consolations... Nous faisions des projets, pour le temps où nous pourrions lier entre nous trois une société charmante dans laquelle j'osais attendre de vous, il est vrai, du respect pour elle et de l'é.çard pour moi. Tout est changé, hormis mon cœur... Je crois que l'état de langueur où je suis réduit dans

ma retraite mérite au moins quelques égards, et quand je vous demande compte de l'amie que vous m'avez donnée, je crois vous inviter à remplir un devoir d'humanité... Je puis bien lui reprocher ce que je reprochais avec moins de justice à feue Mme d'Holbach, qu'elle n'aime que par l'impulsion de celui qti'elle aime... Votre cœur, j'en suis sûr, est fait pour m'entendre et répondre au mien. Consultez-le. Il vous demandera pour moi l'amie que je tiens de vouS, qui m'est devenue nécessaire, et que je n'ai pas mérité de perdre.

Saint-Lambert, peu au fait des subtilités du cœur, mais flatté d'être pris pour arbitre, ne découragea pas Rousseau. Mme d'Houdetot, après le départ de Mme d'Épinay, ne lui ménagea ni les lettres ni les réconforts. Elle s'entremit à son tour pour qu'il se réconciliât avec Mme d'Épinay et restât à l'Hermitage jusqu'au printemps. Rousseau, désemparé, allait s'y résoudre, lorsque lui vinrent coup sur coup, en cette fin de 1757, la lettre brutale de Grimm, dont nous avons parlé, et une réponse fort sèche de Mme d'Épinay où il vit, et où il fallait voir, un congé définitif. Rousseau n'hésita pas. Loin de se laisser abattre par ces maux et ces trahisons accumulés, il réagit à son ordinaire. Il se découvrit un courage qu'il ne s'était jamais connu. Toutes ses forces lui revinrent. L'honneur et l'indignation lui en donnèrent « sur lesquelles, Mme d'Épinay n'avait point compté ». il quitta l'Hermitage tout aussitôt, et s'installa sommairement, le 15 décembre 1757, en une petite maison que Mathas, procureur fiscal du prince de Condé, avait en son jardin de Mont-Louis, à Montmorency. Thérèse, dont les soins lui paraissaient nécessaires, l'accompagnait. Mme Le Vasseur était mise dans la voiture du messager et expédiée à Paris, ce à quoi Rousseau aurait dû se résoudre bien plus tôt.

Le surlendemain de son arrivée à Mont-Louis, il écrit à Mme d'Épinay la lettre suivante :

A Montmorency, le 17 décembre 1757.

Rien n'est si simple et si nécessaire, madame, que de déloger de votre maison, quand vous n'approuvez pas que j'y reste.

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