L'HERMITAGE ET MONTMORENCY
Sur votre refus de consentir que je passasse à l'Hermita.çe le reste de l'hiver, je l'ai donc quitté le 15 décembre. Ma destinée était d'y entrer malgré moi et d'en sortir de même. Je vous remercie du séjour que vous m'avez engagé d'y faire, et je vous en remercierais davantage si je l'avais payé moins cher. Au reste, vous avez raison de me trouver malheureux : personne au monde ne sait mieux que vous combien je dois l'être. Si c'est un malheur de se tromper sur le choix de ses amis, c'en est un autre non moins cruel de revenir d'une erreur si douce.
Quant à Mme d'Houdetot, en dépit du mouvement de retour que nous avons indiqué, elle se détachait de plus en plus : les bavardages, les indiscrétions de Diderot firent le reste. La rupture définitive eut lieu en mai 1758. L'apparition de la Lettre à d'Alembert sur les spectacles et la Préface qu'il y joignit, avec des allusions transparentes à la défection de Diderot, devaient lui aliéner définitivement ces deux amis. Leur inimitié lui était désormais assurée, avec les sourdes menées et les diffamations occultes de Grimm. Que cette banqueroute des sentiments ait influé prodigieusement sur l'humeur et le caractère de Rousseau, que son imagination maladive, travaillant souvent à vide dans la solitude, ait encore exagéré les griefs et supposé l'existence d'un complot permanent, on le comprendra sans peine II devait sortir de là désemparé et meurtri, plus exalté que jamais.
Mais, par un retour singulier, ce qui faisait sa détresse intérieure devait enrichir son esprit, toujours en mouvement. Son génie, en constante formation, toujours en travail, saura invoquer les apparitions consolatrices. De ce faitdivers prolongé et douloureux, il extraira encore une fois la situation sentimentale. Il en dégagera quelques grandes images, nobles et tristes, aboutissant à un redoublement de tendresse et de douceur d'âme. Son cœur, qu'on forçait « de se retirer au dedans de lui >, allait mêler le sentiment de ses peines aux idées que la méditation faisait naître : son travail — la Lettre sur les spectacles - devait se ressentir de ce mélange. Sans s'en apercevoir, et comme pour se nourrir d'émotions apaisées, il allait y décrire sa situation actuelle;
' il allait peindre Grimni, Mme d'Épinay, Mme d'Uoudetot, Saint-Lambert, lui-même . On devait y sentir que son amour, cet amour fatal dont il s'efforçait de guérir, n'était pas encore éteint. A cela se mêlait un certain attendrissement sur lui-même qui se croyait mourant, et qui faisait dans ces pages ses derniers adieux. <^ Loin de craindre la mort, je la voyais- approcher avec joie; mais j'avais regret de quitter mes semblables sans qu'ils sentissent tout ce que je valais, sans qu'ils sussent combien j'avais mérité d'être aimé d'eux, s'ils m'avaient connu davantage. » Voilà les secrètes causes du ton singulier qui règne dans cet ouvrage, et qui tranche si prodigieusement avec celui du précédent.
On vient de voir les circonstances qui donnèrent lieu à la Lettre à d'Alembert. On sait quel en fut le prétexte. L'Encyclopédie venâW de publier un article de d'Alembert consacré à Genève. L'auteur y avait glissé un passage où il conseillait aux Genevois d'établir un théâtre dans leur ville. « Les représentations théâtrales, écrivait-il, formeraient le goiit des citoyens et leur donneraien-t une finesse de tact, une délicatesse de sentiment qu'il est très difficile d'acquérir sans ce secours. > Quant aux inconvénients qu'entraîne la présence des comédiens, au goût delà parure et du libertinage qu'ils répandent, on y parera facilement, à l'en croire, en réglementant leur conduite par des lois sévères : ils seront honorés et mériteront de l'être, et Genève aura ainsi l'honneur de donner une leçon au monde en rompant avec l'antique préjugé qui voue au mépris des hommes si nécessaires au progrès des arts.
Rousseau crut devoir s'élever contre ce conseil et prépara sa Lettre sur les spectacles. Il y discutera aussi, mais
incidemment, un passage de l'article où d'Alembert accusait les pasteurs de Genève de socianisme (1).
Quelle plus belle occasion pourrait-il trouver d'appliquer sa doctrine et, à propos du théâtre à Genève, d'attaquer le théâtre en général? Si la société est artificielle, le théâtre en est l'expression plus artificielle encore. Combien ne doit-il pas révolter l'apologiste de l'état do nature! Les écrivains religieux du dix-septième siècle, surtout Bossuet et Nicole, ont condamné la comédie, parce qu'elle nous offre en pâture nos propres faiblesses; ils l'ont condamnée en veiiu du dogme de la nature déchue et du vice originel. Or Rousseau n'a-t-il pas transposé ce dogme dans sa philosophie? Au nom de la chute de l'homme dans l'état social, telle qu'elle se trouve exposée dans le Discours sur l'Inégalité, il condamnera à son tour la comédie. Et qu'on ne croie pas qu'il reprenne une querelle surannée. Peu de questions plus que celle-là ont éié à l'ordre du jour au dixhuitième siècle. La manie du théâtre est alors à Paris plus répandue que jamais; elle a gagné tous les rangs de la société; elle est devenue pour beaucoup une sorte de raison de vivre. Mais si elle trouve dans les philosophes des théoriciens complaisants, si un personnage d'un conte de Voltaire (2) assistant à la comédie « ne doute pas que les héros et les héroïnes, les rois et les reines qu'il vient d'entendre ne soient les prédicateurs de l'empire », les détracteurs ne manquent pas non plus. Théologiens ou littérateurs (3), parfois même comédiens (4) s'en mêlent. Il n'est guère d'année où l'on n'ait à enregistrer de nouvelles
(i) Doctrine élaborée par Lelio Pozzini de Sienne ( 15 25-1 562) et 'son neveu Fausto Pozzini (15 39-1604) : elle se rapproche du déisme, combat le mystère de la Trinité, refuse au Saint-Esprit le caractère d'une personne et ne reconnaît pas au Fils un sang égal à celui du [""ère : elle nie enfin l'efficacité des sacrements et l'éternité des peines. Calvin l'avait condamnée.
(2) « Le monde comme il va. »
(51 Par exemple l'abbé Clément (Maximes pour se conduire chrétiennement dans le monde, 175 j); Desprez de Boissy (Lettres sur les spectacles, 17^6), l'auteur d'une ode sur les dangers des spectacles, couronnée en 1748 aux Jeux Floraux de Toulouse.
(4) Le comédien Riccoboni écrit en 1743 un traité de la Réformation du théâtre.
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attaques. Le goût du plaisir et de l'art est alors plus vif que jamais, mais le scrupule religieux, ou moral, n'est pas encore suffisamment déterminé. Rousseau va intervenir dans un débat qui paraît loin d'être clos.
Mais surtout, s'il entreprend d'écrire dans cette circonstance, c'est, déclare-t-il, pour servir sa patrie. En fait, il y va de l'intérêt de Genève. C'est le citoyen et le réformé que révolte en lui la proposition de d'Alembert. Un théâtre dans la cité de Calvin! Un théâtre dans la petite ville aux mœurs rustiques oii s'est écoulée son enfance! A cette pensée les souvenirs les plus lointains lui reviennent à la mémoire; il sent frémir en lui l'âme offensée des ancêtres protestants.
Le danger est-il devenu imminent? Le conseil de d'Alembert a-t-il tant de poids? Est-il si près d'être entendu? Rousseau, instruit de ce qui se passe à Genève, sait bien qu'il ne s'escrime pas contre un péril imaginaire.il n'ignore pas que Voltaire est depuis trois ans dans la place, qu'il s'est fait un parti parmi les riches, amateurs de culture française, et qu'il s'est juré d'établir un théâtre à Genève, d'abord parce qu'il a fait de la comédie sa distraction favorite et, ensuite, pour se donner le plaisir de corrompre une ville dont l'austérité lui déplaît. Que d'efforts en ce sens l'hôte des « Délices » n'a-t-il pas tentés! Si une première fois, en 1755, l'intervention du Conseil a empêché les représentations qu'il se proposait de donner, du moins à Lausanne, et cette année même, a-t-il pu recruter une troujX' et faire jouer ses pièces, auxquelles il a attire — et il s'en vante — « douze ministres du saint évangile ». C'est lui qui vient de dicter à d'Alembert le passage de son article relatif à la comédie, qui vient d'appeler à Canonge, sur le territoire de Savoie, mais aux portes de Genève, des acteurs dijonnais que nombre de Genevois vont applaudir; c'est toujours lui qui, sans se lasser, multiplie les tentations autour de la vertueuse cité, attendant impatiemment qu'elle y succombe. Rousseau sent donc Voltaire derrière d'Alembert, et rien ne saurait l'irriter davantage. Tout concourt à le séparer de lui. Voltaire n'est-il pas
NOTICE SUR LA - LETTRE A D'ALEMBERT » loi
l'ornement de cette société qu'il déteste? N'est-il pas le courtisan des grands et l'ami des heureux du monde? N'at-il pas l'esprit positif et sec? N'est-il pas conservateur en politique, impie en religion? 11 ne l'aime donc pas et bientôt il le lui signifiera. Déjà, à propos du tremblement de Terre qui a détruit LisbDnn?, il a pris contre lui ladéfense de la Providence; il va plaider maintenant celle de la vertu et de la simplicité.
La Lettre commence par la question de la foi des ministres genevois; le passage est intéressant pour qui veut se rendre compte de l'évolution religieuse de Rousseau. Il y mai que son horreur des dogmes, s'affligeant à l'idée que, grâce aux insinuations de V Encyclopédie, les pasteurs vont être forcés de préciser leur foi, c'est-à-dire, comme il l'écrivait à l'un d'eux, « d'assujettir les consciences à des formules ». Il déclare qu'il est « l'ami de toute religion paisible où l'on sert l'Etre Eternel selon la raison qu'il nous a donnée ». Enfin il proclame que la religion est affaire entre l'homme et Dieu. Pourquoi d'Alembert se préoccupe-t-il tant de la profession de foi chez les autres? « Monsieur, jugeons les actions des hommes et laissons Dieu juger de leur foi. »
Vient ensuite la question du théâtre. Rousseau considère d'abord le spectacle en lui-même. A l'entendre, c'est un amusement, mais un amusement qui n'a pas, comme les autres, son origine dans la nature de l'homme, qui naît de l'oisiveté et de l'ennui. Il se demande donc s'il est utile. Il va l'envisager, sans tenir compte de la beauté artistique ou de l'intérêt intellectuel, sous l'unique point de vue des effets pratiques et moraux.
Une pièce de théâtre a pour unique but le succès. Aussi lui faut-il flatter les passions du public à qui elle s'adresse, loin de chercher à les corriger. Or, en les flattant, elle les renforce. Cet effet pernicieux s'ajoute à celui de la société : la condamnation ^u théâtre est comme suspendue à celle de la société, prononcée dans les Discours. Tragédie et comédie ne peuvent rien pour réformer les moeurs et peuvent beaucoup pour les altérer. La tragédie produit la
pitié; mais cette pitié, qui s'adresse à des êtres si différents de nous, n'est qu'une impression passagère; elle donne le change sur celle que nous devrions avoir pour les souffrances véritables, et, en fait, elle nous en dispense. La tragédie d'ailleurs abonde en crimes triomphants et en horribles passions? La comédie, dont les personnages sont plus proches de nous, est plus dangereuse encore. Elle accable si bien les ridicules que les vices n'effraient plus. Le plaisir même qu'on y prend est fondé sur un vice du cœur. Qu'on songe à Molière! Fait-il donc autre chose, dans le Misanthrope, que de ridiculiser la vertu? Autre grief : tragédie et comédie concourent également à exalter l'amour. Elles augmentent ainsi l'ascendant des femmes, ce qui ne vaut rien pour elles, ni pour nous. Et d'ailleurs, « qu'on peigne l'amour comme on voudra, il séduit, ou ce n'est pas lui ».
Le théâtre en lui-même est donc condamnable. Que peuvent valoir ses effets?
Il suspend les occupations ordinaires, et sans doute fautil s'en applaudir dans les grandes villes dépravées, où le temps donné à la comédie est autant de gagné sur le vice, mais dans les pttites villes, exposées à dts dangers invisibles, que peut-on attendre de son établissement, si ce n'est le goût de l'oisiveté? Et Rousseau de s'attendrir sur ces heureux « Montagnons >> qui passaient confortablement les hivers <• en leurs propres maisons de bois >, occupés à des travaux de menuiserie ou d'horlogerie, charmant les loisirs par la musique. Or, qu'on suppose un théltre dans leur, pays : n'aura-t-il pas pour effet de prendre un temps dû au travail, de forcer à des dépenses inaccoutumées, de donner le goût du luxe, d'anéantir enfin jusqu'au dernier vestige de cette vie simple et saine à laquelle le bonheur est attaché?
Funeste pour les spectateurs, le théâtre l'est plus encore pour les acteurs. D'Alembert parle de l?s soumettre à des lois sévères. Ignore-t-il que les lois ne peuvent rien sur les mœurs? Celles des comédiens ne peuvent être que mauvaises : leur art ne consiste-t-il pas à paraître différents d'eux-
mêmes et à se donner en représentation pour de l'argent? Les désordres des actrices sont inévitables, parce qu'il n'y a point de bonnes mœurs pour les femmes hors d'une vie retirée et domestique. Rousseau fait un éloge insinuant de la pudeur, qu'il considère comme un sentiment naturel sans lequel l'amour même perdrait son charme. Lt il conclut que défendre au comédien d'être vicieux c'est défendre à l'homme d'être malade.
Il aborde enfin la question du théâtre à Genève, et dès lors les souvenirs émus vont se presser sous sa plume en même temps que son imagination, lui rendant comme présent le théâtre supposé, lui en fera d'un sCir coup d'œil embrasser les effets. ^
Il commence par tracer de l'activité genevoise un brillant tableau : est-ce à une pareille ville qu'il faut proposer un amusement de gens oisifs? De telles moeurs lui sont nettement contraires. Mais supposons levés tous les obstacles : quelles funestes conséquences ne va pas entraîner le théâtre une fois établi? D'abord il portera un coup fatal à ces cercles si anciens où, séparément, hommes et femmes se réunissent pour se voir, se parler, se distraire. jCe sera donc, comme à Paris, une perversion de l'esprit social. Qu'en résulterait-il? Le goût de la galanterie, l'affaiblissement des habitudes viriles, celui même des talents. Au surplus, un théâtre accusera les inégalités sociales, appauvrissant les classes moyennes, contribuant ainsi à rompre l'équilibre de l'État. Les pièces représentées, ne respirant que tendresse et amour, dépraveront les Genevois, plus prompts qu'on ne pense à s'émouvoir. Enfin, en dépit de tous les efforts, le théâtre de Genève ne saurait qu'être médiocre : faute d'une éducation préalable, le goiît manquera au public, l'art aux comédiens. Ceux-ci ne cesseront pas de prendre dans la cité une importance exagérée : ' quand le théâtre ne nous fera pas de mal, c'est que plus rien ne pourra nous en faire .
Ne faut-il donc aucun spectacle dans une République? II en faut, au contraire beaucoup, mais de ceux qui réunissent le peuple dans une joie commune et dont l'attrait soit
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assez fort pour ramener dans une ville les citoyens qui l'ont quittée. Rousseau trace alors le tableau magique des fêtes populaires de Genève et demande qu'on les multiplie. Il est moins heureux quand il se mêle d'en imaginer luimême : ses bals, présidés par des magistrats, où l'on couronne les jeunes filles modestes, ne sont pas loin du ridicule. Il termine par une brillante digression sur les danses nues des jeunes I.acédémoniennes, l'évocation d'une fête Spartiate d'après Plutarque, et une exhortation à la jeunesse de son pays de transmettre aux descendants les vertus, la liberté, la paix qu'elle tient des ancêtres.
On reconnaît la pensée fondamentale qui a inspiré les deux Discours. Elle a présidé au choix du sujet et s'est répandue dans l'ouvrage de façon, il est vrai, un peu diffuse. Elle n'apparaît pas seulement dans les premières pages, au moment où Rousseau établit que le théâtre renvoie à la sociét4 son image; elle se prolonge dans les nombreuses digressions touchant la vie mondaine, les plaisirs factices, les grandes villes, l'amour, la pudeur, les fêtes populaires, Sparte; — digressions divergentes en apparence, en réalité concordantes, puisqu'il n'en est pas une qui n'ait pour objet de ramener dans l'esprit du lecteur l'idée de l'excellence de la nature.
11 est impossible encore de ne pas découvrir ici le courant protestant et genevois. La Lettre à d'Alembert est écrite pour Genève, et Genève y tient une grande place. Rousseau nous y transporte; il nous conduit dans les différents quartiers, à Saint-Gervais, où toute l'horlogerie du monde paraît rassemblée, au Molard < qui ressemble à un port de mer , aux Pâquis et aux Eaux-Vives, et jusque dans la campagne avoisinante, toute semée de villas dont la bourgeoisie aisée prend si volontiers le chemin. Il nous introduit dans les cercles, c'est-à-dire au cœur de la vie genevoise; il nous fait assister aux plus anciennes fêtes où
sont couronnés les rois de l'arquebuse, du canon, de la navigation; il évoque pour nous les grands souvenirs de l'histoire locale et fait sonner les noms des Berthelier et des Lévrery. Remarquons encore que, s'il condamne le théâtre et invective les mauvaises mœurs, c'est bien sans doute « l'homme de la nature » qui parle, mais qu'à n'en pas douter - et cela ne va pas sans quelque contradiction - il y a dans ses arguments et dans son accent quelque chose qui vient de Calvin,
Dans cet ouvrage enfin, mieux que dans ceux qui précèdent, on peut sentir, pour ainsi dire, battre le cœur de Rousseau. Que d'allusions n'y fait-il pas à Pétat où il se trouve! Dans une retentissante préface il a signifié au public sa rupture avec Diderot qu'il accuse d'avoir trahi le secret de l'amitié. 11 se peint lui-même triste et malade, mais désormais sans âpreté, et faisant allusion à sa mort qu'il croit prochaine : « Lecteur, écrit-il, vous accueillerez mon ombre, car pour moi je ne suis plus. » Et dans le cours de sa lettre, on sent bien que la pensée de ses amis perdus ne cesse de l'obséder. Discutant le Misanthrope, il s'identifie avec Alceste, confond Célimène avec Mme d'Épinay, Philinte avec Grimm. On sait à qui il pense quand il parle des < méchants », et quand il flétrit superbement « cette philosophie d'un jour qui naît et meurt dans le coin d'une grande ville, et veut étouffer de là le cri de la nature et la voix, unanime du genre humain », on ne peut méconnaître l'accent profond de sa rancune éloquente. Mais, mieux encore, peut-on surprendre la trace des émotions voluptueuses qu'il vient d'éprouver et qui ne le quittent plus. En quels accents il parle de l'amour et de la beauté! « N'est-ce pas la nature qui pare les jeunes personnes de ces traits si doux qu'un peu de honte rend plus touchants encore? N'est-ce pas elle qui met dans leurs yeux ce regard timide auquel on résiste avec tant de peine? N'est-ce pas elle qui donne à leur teint plus d'éclat et à leur peau plus de finesse, afin qu'une modeste rougeur s'y laisse mieux apercevoir? » C'est bien l'amoureux impénitent qui évoque, < cette passion terrible, son trouble, ses éga-
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renients, ses palpitations, ses transports, ses brûlantes expressions, son silence plus énergique, ses inexprimables regards ». Et ce n'est certes pas le protestant genevois, mais bien l'éternel Jean-Jacques, pétri de sensualité et de poésie, qui arrête ses yeux sur l'image de « la plus belle fille du monde dansant toute nue au bas du Taygète > . L'ouvrage obtint un grand succès. Il trouva en France une infinité de lecteurs et provoqua les réponses de Marmontel et de d'Alembert. Il eut pour conséquence d'élargir encore l'abîme qui séparait son auteur du parti des philosophes : non seulement, en effet, il contient la déclaration de rupture avec Diderot, mais il frappe dans ses préférences les plus marquées tout le monde encyclopédique. La haine injurieuse de Voltaire est désormais acquise à celui qui a osé attaquer ses projets d'une manière si audacieuse et, ajoutons, si efficace. Genève entendit Rousseau : si l'aristocratie y marqua son dépit, la bourgeoisie et les pasteurs l'emportèrent; l'esprit calviniste et républicain se réveilla. Le triomphe de la comédie à Genève fut ajourné pour un quart de siècle : Voltaire ne le verra pas (1). Mais que, désormais, Rousseau s'attende à marcher en butte à toutes les attaques, celles des philosophes aussi bien que celles des dévots : la lettre à d'Alembert le voue, pour le reste de ses jours, à un magnifique isolement.
(i) Un premier théâtre établi à Genève en 1766 fut incendié moins de deux ans après par des fanatiques. C'est de nS^ seulement qu'il faut faire dater dans cette ville la construction du premier théâtre durable.
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