‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 59 sur 70 · PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYARD · texte numérisé non relu

PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYARD

La Profession de foi du Vicaire savoyard s'intercale dans le quatrième livre de VÉtnile : elle est donc une pièce du grand système d'éducation préconisé par Rousseau. Emile a dix-huit ans et il ne se fait aucune idée de l'âme ni de Dieu, il ignore tout de la vie morale; mais à dix-huit ans ou plus tard, - très tard peut-être, -- la nature même lui en suggère la curiosité; le moment est alors venu de l'instruire, et l'auteur met dans la bouche d'un simple curé de campagne, d'un pauvre vicaire savoyard, les principes de la religion naturelle.

Ainsi, par une sorte de coup de théâtre, le monde spirituel s'ouvre brusquement aux yeux émerveillés du disciple. Rousseau, guidé par la pensée de réfuter Locke, estime contre le philosophe anglais que le corps doit passer avant l'esprit et qu'avant d'apprendre à penser il convient aux jeunes gens d'apprendre à vivre. Pourquoi faut-il que sa manie d'établir des divisions absolues lui fasse assigner une date de l'éclosion des idées morales et méconnaître cette loi de la nature qui veut que dès l'origine le corps et l'âme se pénètrent et poursuivent de façon simultanée le même harmonieux épanouissement? Pourquoi faut-il encore qu'une religion dite naturelle soit l'objet d'une révélation.

Mais \dL Profession de foi est autre chose qu'un moyen d'éducation : elle est l'Evangile d'une religion que Rousseau a été amené à se faire après avoir flotté indécis d'une foi à une autre.

Cette religion, le vicaire savoyard choisit, pour l'expliquer, un décor qui s'harmonise avec elle : il se place devant les Alpes et en face du soleil levant. C'est assez dire qu'il ne cherchera pas à édifier un système strictement rationnel. 11 a consulté les philosophes : ils n'ont fait qu'ajouter à ses

doutes; il en est venu à estimer vains la plupart des problèmes dont il les voit occupés et particulièrement les problèmes métaphysiques; il pense qu'il faut savoir ignorer ce qu'on ne peut savoir, borner ses recherches à ce qui nous intéressé immédiatement, c'est-à-dire à la pratique et ne rien consulter « que la lumière intérieure ■>.

La première vérité à laquelle il ne peut refuser d'acquiescer est celle de sa propre existence. « J'existe et j'ai des sens par lesquels je suis affecté > : il commence par cette phrase sa psychologie et semble ainsi se rapprocher de Condillac et de l'école sensualiste. Mais tout de suite il s'en écarte pour ébaucher une véritable théorie de l'activité volontaire, il ne croit pas être simplement sensitif et passif, mais actif et intelligent; il distingue de la sensation la réflexion qui s'exerce sur elle, mais qui est ennous et non dans les choses; il refuse de se considérer comme une résultante de sensations et confère à son moi la dignité de cause.

Après être rentré en lui-même afin de - connaître l'instrument dont il veut se servir, et jusqu'à quel point il peut se fier à son usage », il regarde autour de lui. Ce qu'il perçoit par les sens est matière; la matière est tantôt au repos, tantôt en mouvement, d'où l'on peut conclure que ni repos ni mouvement ne lui sont essentiels : ce n'est donc pas en elle qu'il faut chercher la cause du mouvement, mais dans une force libre, dans une volonté : la nécessité d'une cause première démontre Dieu conçu comme volonté et aussi comme intelligence, car, non seulement la matière se meut, mais elle se meut selon certaines lois : Dieu infiniment intelligent et infiniment puissant ne peut être qu'infiniment bon : je ne sais rien de son essence, mais je sais qu'il exis'e; je le sens en moi et autour de moi, et la certitude de sa présence m'est un réconfort.

Revenant à l'homme, Rousseau pose le problème de l'existence du mal et le résout selon la pensée maîtresse du système. Le mal n'est pas dans la nature, il n'est que dans la société; il ne vient pas de Dieu, mais de l'homme : encore attestc-l-il notre liberté, c'est-à-dire l'existence en nous

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