‹ Jean Jacques Rousseau (volume 2)Chapitre 33 sur 81 · BONNE ÉDUCATION DE LA SENSIBILITÉ · texte numérisé non relu

BONNE ÉDUCATION DE LA SENSIBILITÉ

Rousseau a toujours peur de sacrifier au formel le réel. Le réel c'est ce qui se sent. S'adresser à la raison ne suffit pas. Il faut s'adresser aussi au cœur et à l'imagination. Là sont les vraies prises sur la volonté humaine.

De là le grand cas que fait Rousseau des symboles, dont l'histoire nous montre Faction si puissante. De là la préférence qu'il donne à l'enseignement en action sur l'enseignement en préceptes. De là la conception de cette Morale sensitive, ouvrage esquissé puis abandonné, où Rousseau se

Fabre. — J.-J. Rousseau. $

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proposait de chercher les causes des variations qui se produisent dans nos dispositions inlimes et qui nous rendent d^un jour à l'autre si dissemblables de nous-mêmes.

Faire voir que nos diverses manières d'être dépendent en grande partie de l'impression des objets extérieurs, si bien que, dans nos idées, dans nos sentiments, dans nos actions, nous subissons le contre- coup de nos modifications organiques ; expliquer comment les climats, les saisons, les sons, les couleurs, l'obscurité, la lumière, les aliments, le bruit, le silence, le mouvement, le repos, tout agit sur notre machine et par conséquent sur notre âme ; déduire de ces observations les moyens de prévenir, de changer ou de modifier les désirs dès leur naissance, au lieu d'avoir à les attaquer tout formés ; établir enfin un régime extérieur qui, varié selon les circonstances, plaçât et maintînt l'âme dans l'état le plus favorable à la vertu : tel aurait été l'objet de ce livre qui reste à faire.

Les hommes se conduisant par leurs passions plus que par leurs lumières, il importe

l'art d'être vertueux et heureux. ii5

de mettre en mouvement les secrets ressorts de leur sensibilité, de telle sorte qu'on développe en eux toutes les passions philanthropiques que comporte V amour de soi, et qu'on étouffe les mauvaises passions qu'engendre V amour-propre, principe de nos besoins factices et de notre asservissement à Fopinion.

Les hommes sont automates autant qu esprits, selon le mot de Pascal. Il faut les abreuver et les teindre des idées qui leur conviennent, et leur faire acquérir, par la force de l'habitude, cette créance qui, sans violence, sans art, sans arguments, incline toutes nos puissances.

Façonnés ainsi à la vertu, les hommes ne sépareront plus leur propre bien du bien moral, et ils préféreront être privés du bonheur que de cesser d'en être dignes.

Est-il d'ailleurs un meilleur moyen de se rendre heureux que de diminuer l'excès de ses désirs sur ses facultés, et de ne pas s'éloigner de sa condition naturelle N'est-ce pas là une partie essentielle de la vertu Sans doute, le bonheur n'est pas la vertu, et, quoi

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qu'en aient dit les stoïciens, la vertu ne suffit pas pour donner le bonheur ; mais elle seule apprend à jouir du bonheur quand on Fa, et elle seule procure à l'âme un contentement de soi sans lequel il n'y a point de vrai bonheur.

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