LE THÉISME MORAL DE ROUSSEAU ET SON ÉPURATION DU CHRISTIANISME
Gomme l'avait fait Locke et comme le fera Kant, Rousseau cherche à établir les grandes lignes d'une religion qui soit renfermée dans les limites de la raison. Il nous invite à laisser là les livres contradictoires des hommes, pour consulter uniquement le livre de la nature et delà conscience, toujours ouvert à tous les yeux et parlant un langage intelligible à tous les esprits.
Si on lit attentivement ce livre, on y apprendra le théisme et la religion naturelle, que les dévots affectent de confondre avec l'athéisme et l'irréligion.
Les théologiens des diverses religions peu-
LE THÉISME MORAL DE ROUSSEAU. iSg
vent-ils nous enseigner rien de bon que ne nous enseignent la nature et la conscience? Ils dégradent Dieu au niveau des passions humaines par leurs révélations ; ils embrouillent nos idées sur lui par leurs dogmes ; ils ajoutent aux obscurités les contradictions ; ils portent partout le fer et le feu de l'intolérance ; ils sèment la guerre au lieu de la paix ; ils font servir le ciel à peupler la terre de préjugés, de misères et de crimes.
Qui n'a connu de ces dévots de profession, que leur âpreté de mœurs rend insensibles à l'humanité, et qui, du haut de leur orgueil, regardent en pitié le reste du monde ? « Dans leur élévation sublime, dit Rousseau, s'ils daignent s'abaisser à quelque acte de bonté, c'est d'une manière si humiliante, ils plaignent les autres d'un ton si cruel, leur justice est si rigoureuse, leur charité est si dure, leur zèle est si amer, leur mépris ressemble si fort à la haine, que l'insensibilité même des gens du monde est moins barbare que leur commisération. L'amour de Dieu leur sert d'excuse pour n'aimer personne ; ils ne s'aiment pas même les uns les autres. Vit-on
i4o JEAN- JACQUES ROUSSEAU.
jamais d'amitié véritable entre les dévots? Mais plus ils se détachent des hommes, plus ils en exigent ; et Ton dirait qu'ils ne s'élèvent à Dieu que pour exercer son autorité sur la terre. »
Dans la religion raisonnable, telle que l'entend Rousseau, il ne doit y avoir ni dévots, ni orthodoxes. La piété y sera dégagée des rites puérils qu'on s'habitue à mettre à la place des vertus ; la doctrine y sera sans subtilités, la foi sans intolérance. Il n'y aura d'impies que les méchants, de fidèles que les gens de bien. Arrière le fanatisme et la superstition !
Mais, dira-t on, fanatisme et superstition sont nécessaires pour mener les peuples. Oui, pour les mener à leur perte. «La superstition, écrit Rousseau, fait partout cent maux effroyables. Quel bien fait-elle.^ Aucun. Si elle en fait, c'est aux tyrans. Elle est leur arme la plus terrible, et cela même est le plus grand mal qu'elle ait jamais fait. »
Assez longtemps prêtres et rois ont fait de Dieu l'instrument de leur ambition et de leur méchanceté. Il faut désormais que la religion
LE THÉISME MORAL DE ROUSSEAU. i4l
ne serve qu'à rendre les croyants justes et bons.
Est-ce à dire qu'il faille supprimer radicalement les cultes établis .^^ Non. Rousseau prétend les respecter tous, et plus particulièrement le christianisme, où il admire et la majestueuse simplicité des Ecritures, et la sublimité de la morale évangélique, et la grandeur surhumaine de Jésus dans sa vie et dans sa mort.
Seulement, Rousseau distingue du domaine des affirmations individuelles le domaine de la religion commune. Admettant dans tout le reste la négation et le doute^, celle-ci ne sera affirmative que sur la justice, sur la paix, sur l'amour du prochain, enfin sur la bonté de Dieu qui est l'espoir de la vertu et qui nous persuade que, s'il est faux que tout soit bien, il est sûr que le tout est bien.
La prière n'y sera point exclue ; mais elle y deviendra une élévation de l'âme à Dieu, et non un vœu intéressé, un appel au miracle.
Dieu ne fait pas un prodige pour nous chan-
ih JEAN- JACQUES ROUSSEAU i
ger ; c'est nous qui nous changeons en nous élevant à lui.
Ecartons ce déisme qui consiste à reconnaître une cause première pour ensuite n'y plus penser. Il faut à Rousseau non une entité froide, mais le Dieu sensible au cœur dont parle Pascal. Son Dieu, qui est le Dieu commun à toutes les religions, lui sera un objet d'amour et une source vive de moralité.
De même qu'il ne s'en tient pas au déisme purement rationaliste de la plupart des philosophes de son temps, Rousseau n'a garde d'admettre comme eux que les célèbres fondateurs de cultes fussent de purs imposteurs. Il leur attribue de grandes vertus jointes à un beau génie. Que si, à tort, ils se sont dits envoyés de Dieu, il voit là, au lieu d'un mensonge, une sorte d'auto-suggestion :
(( Qui sait jusqu'où les méditations continuelles sur la Divinité et l'enthousiasme de la vertu ont pu, dans leurs sublimes âmes, troubler l'ordre didactique et rampant des idées vulgaires ? Dans une trop grande élévation, la tête tourne et l'on ne voit plus les choses comme elles sont. »
ÉPURATION DU CHRISTIANISME. i43
Précurseur de Kant et ancêtre des protestants libéraux, le philosophe genevois prend plaisir à se représenter un christianisme épuré d'après les principes de la religion naturelle. Les sectateurs de ce nouveau christianisme laisseront aux autres chrétiens leurs rites et leurs formules dogmatiques. Tandis que ceux-ci sont gens qui disputent beaucoup sur l'Evangile sans se soucier de le pratiquer^ ils s'attacheront essentiellement à la pratique et ne disputeront point. Si les autres leur disent : « Vous n'êtes pas chrétiens; car vous ne croyez pas en Jésus- Christ )) , ils répondront : « Nous ne savons pas bien si nous croyons en Jésus-Christ dans votre idée, parce que nous ne Fentendons pas ; mais nous tâchons d'observer ce qu'il prescrit. Nous sommes chrétiens, chacun à notre manière : nous, en gardant sa parole, et vous, en croyant en lui. Soyons hommes de paix; soyons frères; unissonsnous dans l'amour de notre commun maître et dans la pratique des vertus qu'il enseigne : voilà ce qui fait le vrai chrétien. Que si vous vous obstinez à nous refuser ce précieux
titre, après avoir tout fait pour vivre fraternellement avec vous, nous nous consolerons de votre injustice en songeant que les mots ne sont pas les choses, que les premiers disciples de Jésus ne prenaient pas le nom de chrétiens, que le martyr Etienne ne le porta jamais, et que, quand Paul fut converti à la foi du Christ, il n'y avait encore aucun chrétien sur la terre. »
Cest ainsi que Rousseau se proclame chrétien, non en disciple des prêtres, mais en disciple du Christ ^
Cette religion haute et grave qui reposera sur Tobservance des devoirs de l'homme et du citoyen, qui prêchera l'adoration de Dieu
I . Voir dans La Pensée moderne les chapitres : Le ratio nalisme protestant; La crise catholique; Essais de transformation du catholicisme; Le futur avènement de la religion philosophique, et, dans Les Pères de la Révolution, le chapitre Voltaire^ Renan et Lessing. Voir aussi, en divers chapitres, La pensée chrétienne, de Moïse à Marc-Aurèle. Qu'il me soit permis de le redire ici : de plus en plus mes longues études sur les évolutions de la pensée humaine dans l'ordre religieux m'ont conduit à cette conviction que, tôt ou tard, la philosophie réussira à déposséder la superstition et à ctahlir enfin sur des bases rationnelles et morales PunivcrscUe communion des âmes.