SUR LE PACTE LIBRE DES VOLONTÉS ERREURS SUR L'OMNIPOTENCE DU PEUPLE
Rousseau, pas plus que Locke, ne présente le contrat social comme historiquement réel, mais comme philosophiquement vrai.
Il soutient, non pas que les choses se sont passées comme il les décrit, mais qu'il faut se comporter comme si elles s'étaient passées ainsi. L'illusion qu'on se fait souvent sur la pensée de Rousseau tient à l'espèce de mirage où il se complaît. Il aime à se représenter dans le lointain des premiers temps les perspectives des temps futurs. Ses évocations du passé sont des invocations à l'avenir. Il en appelle à la nature pour en appeler à l'idéal.
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Rousseau a raison. Le contrat social, niable en fait, s'impose en droit. Il est impliqué par la dignité de la personne humaine.
Vainement alléguera-t-on que ses clauses ne sont formulées nulle part; elles sont partout sous-entendues.
Avoir fait reposer le droit politique sur le pacte libre des volontés, c'est le grand mérite du continuateur de Locke. Son tort est de tendre quelquefois à déduire de ce pacte l'omnipotence du peuple.
(( L'homme s'aliène tout entier à la communauté, dit Rousseau, et cette aliénation de chacun à tous est l'essence du pacte social. » Eh quoi! faut-il renoncer au titre d'homme pour obtenir celui de citoyen ? N'est-on pas au contraire citoyen pour être plus complètement un homme? Les choses peuvent être aliénées; mais la personne est inaliénable.
Une telle aliénation est sans danger, selon Rousseau^ parce que les conditions sont les mêmes pour tous. Oui ; me voilà asservi avec mes concitoyens. En suis-je moins asservi.^ Ma personnalité m'est ravie, et vous me
Fabre. — J.-J. Rousseau. 12
fjS JEAN-JACQtfES ROUSSEAU.
donnez pour consolation que les autres perdent la leur. C'est faire consister notre bonheur commun dans notre commun esclavage.
Au fond, cet Etat auquel vous sacrifiez les individus, qu'est-il séparément des individus, sinon une pure abstraction, une unité chimérique.^
Reconnaissez donc que le droit collectif a pour objet propre la garantie des droits individuels, et que, hors de là, il n'est plus un droit. Nier cette vérité, c'est faire passer le despotisme aux mains de la multitude. Or, il ne s'agit pas d'échanger le joug des rois pour le joug des foules. Il s'agit d'être vraiment libres.
Infidèle à ses propres maximes, Rousseau oublie trop une chose, c'est que, si la souveraineté de fait appartient au peuple, la souveraineté de droit appartient au droit. A l'image de chaque personne, un peuple, personnalité collective, est libre et peut tout vouloir; mais il est responsable et ne doit vouloir que ce qui est bien. Il domine toute contrainte; mais certaines obligations le dominent. Nul
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n'est maître de soi que pour se faire librement le serviteur de la justice.
Dès lors, légaliser une iniquité, ce n'est pas l'absoudre. Un peuple pourra bien décréter telle ou telle violation des droits de l'homme ; mais il ne saurait abolir ces droits. Ils tiennent à l'essence même de Fhumanité. ContempOraLins de Dieu, ils sont éternels.