CHAPITRE XXVIII
comment rousseau méconnaît le droit de propriété et la liberté de conscience
La liberté d'acquérir et de posséder, la i liberté de penser et d'écrire sont au nombre j de ces droits imprescriptibles, qui sont inhé- ! rents à la personne humaine. '
Rousseau, conséquent avec son principe de r aliénation totale, les fait dépendre de la communauté. Il pense que, dans l'ordre naturel, tout appartient à tous, et que toute appropriation est une usurpation. L'Etat, maître de tous les biens des membres qui le composent, consacre l'usurpation et en fait un droit.
La véritable propriété, naissant ainsi du
DROITS MÉCONNUS PAR ROUSSEAU. i8i
bon vouloir de la société, peut être abrogée par elle, d'après Rousseau, comme cela se fît à Sparte du temps de Lycurgue.
Mais, en vérité, quoi qu'en ait dit Rousseau, et quoi qu'en eût dit avant lui Bossuet, l'Etat ne constitue point la propriété; il ne peut donc la dissoudre. Il la reconnaît légitime; il ne la fait pas telle. Méconnue par lui, elle resterait ce qu'elle est, de par la personnalité et le travail de l'homme.
C'est ce que comprirent les conventionnels, dans leur Déclaration des droits de Vhomme, quand, à la suite de Condorcet, ils repoussèrent ce texte proposé par Robespierre s'inspirant de Rousseau : « Le droit de propriété est le droit de jouir de la portion de biens que nous garantit la loi. »
La liberté de conscience est un droit encore plus fondamental que la liberté d'acquérir et de posséder. Attenter à elle, c'est attenter à la personne humaine dans ce qu'elle a de plus intime et de plus sacré.
Or, Rousseau la respecte-t-il, quand il admet que l'Etat proscrive certaines croyances
iSâ JEAN- JACQUES ROUSSEAU.
comme anti-sociales, et qu'il impose à l'acceptation commune un petit nombre de dogmes fondamentaux, en particulier l'existence d'un Dieu juste, récompensant les bons et châtiant les méchants?
Sans doute, Rousseau professe que chacun peut avoir telles opinions quil lui plaît sans quil appartienne au souverain d'en connaître, vu qu'il n'a point de compétence dans les affaires de l'autre monde. Mais, qu'importe cette déclaration de tolérance à l'égard des sectes particulières les plus diverses, s41 y est mis cette condition qu'elles n'excluront pas certaines affirmations générales que Rousseau juge nécessaires pour qu'on soit bon citoyen?
Il demande que quiconque rejette son théisme soit banni de l'Etat, non comme impie, mais comme insociable. « Que si quelqu'un, a]oute-t-il, ayant reconnu publiquement ces dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort : il a menti devant les lois. ))
Où nous mènent de tels principes? Quelle secte ne regarde pas ses dogmes comme fondamentaux? Dès que la porte est ouverte à
DROITS MÉCONNUS PAR ROUSSEAU. i83
l'intolérance, nul ne peut dire où l'intolérance s'arrêtera. Rousseau veut qu'on proscrive l'athéisme. D'autres voudront qu'on proscrive le christianisme qu'il déclare lui-même, après Bayle, absolument contraire à l'esprit social. Et qui nous assure qu'un moment ne viendra point où ce sera le théisme, sous toutes ses formes, qui sera proclamé anarchique, et qui sera proscrit comme coupable d'avoir toujours abrité du nom de Dieu les pires attentats du despotisme?
En vérité, a-t-on le droit de réprouver ceux qui disent : Hors de notre Église, point de salut, quand on en vient à dire soi-même : Hors de notre dogme, point de civisme? Des deux côtés c'est le même esprit d'exclusion, aboutissant aux mêmes excès, aux mêmes crimes.
Rousseau, lorsqu'il formulait son credo tyrannique, dressait à l'avance l'échafaud de Ghaumette et de Clootz, ces fanatiques de l'athéisme. C'est de lui que s'inspirera Robespierre, quand il montrera le peuple français inféodé à la foi en la divinité, (( terreur du crime et soutien de la vertu » ; quand il
i84 JEAN-JACQUES ROUSSEAU.
fera décréter le culte public de l'Être suprême ; quand il déclarera que l'athéisme est aristocratique ; quand enfin il mêlera à tout l'intervention providentielle, quitte à se faire dire par Guadet, sa prochaine victime : (( Je n'eusse jamais pensé qu'un homme qui, pendant trois ans, a travaillé si courageusement à nous tirer de l'esclavage du despotisme, pût concourir à remettre le peuple français sous l'esclavage de la superstition. »