CAUSES DES FAUTES DE ROUSSEAU
il renonce à élever ses enfants et les abandonne. Pourquoi le fait-il? Parce que ses enfants le gêneraient. Un vil calcul et de tristes exemples le sollicitent : il n'a pas la force de résister. Cependant Rousseau commence à avoir quelque gloire, et la gloire oblige. Eh bien, par d'ingénieux raisonnements, il se justifiera à lui-même un tort injustifiable ; il alléguera l'intérêt de ses enfants, l'intérêt de son génie; il s'étourdira en se persuadant qu'il lui convient d'agir comme un membre de la République de Platon, jusqu'au jour où, dans V Emile, il substituera enfin aux sophismes spécieux par lesquels il s'excusait les raisons solides qui le condamnent.
Il semble bien que cet enthousiasme de vertu dont Rousseau avait rempli ses premiers ouvrages était peu à peu descendu de sa tête dans son cœur. Malheureusement, il veut du premier coup se hausser jusqu'à l'héroïsme, et à un héroïsme romanesque. Or, selon le mot de Pascal, qui veut faire range fait la bête. Rousseau se fait copiste
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de musique pour vivre des fruits de son travail ; il quitte l'épée et la dorure ; il va à Genève abjurer son apostasie ; il dédaigne tout ce qui tient à la mode ; il se pare d'une rudesse stoïque. A quoi aboutit cette grande réforme ? Rousseau déserte Paris pour mieux rester fidèle à ses principes, mais aussi et surtout parce que son inexpérience des salons Fempêche d'avoir des succès dans le monde. Il accepte de devenir à l'Ermitage Fhôte de M""^ d'Epinay dont les caprices font de lui un valet. Il vit sans cesse aux crocliets des grands, lui qui dira : «Je hais les grands ; je hais leur état, leur dureté, leurs préjugés, leur petitesse, et tous leurs vices ; et je les haïrais bien davantage si je les méprisais moins.)) Il associe les actions basses et les fières déclarations. En dépit de son âge, du respect dû aux engagements contractés et des devoirs de l'amitié, il se livre à une passion ridicule pour M"'^ d'Houdetot. Enfin, il s'aliène par d'injustes méfiances l'affection de tous ses amis.
Trop docile aux mouvements de son cœur, trop amoureux de ses aises, qu'il colorait du
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beau nom de liberté, Rousseau n'était jamais arrivé à la vertu, mais à des mouvements vertueux sans force et sans durée. Il était ainsi de plus en plus mécontent de lui-même, par suite de plus en plus mécontent des autres. La persécution acheva de F aigrir.
Persécuté au nom de la religion et de la morale, Fauteur de V Emile écrivit cette fière Lettre à Mgr de Beaumont ou perce, à travers les arguments d'une logique véhémente, la sourde rancune de Fhomme de rien contre l'homme titré. Persécuté au nom du droit civil et ecclésiastique. Fauteur du Contrat social répliqua au conseil de Genève, ville protestante et républicaine qui ne se montrait ni tolérante ni libérale, par ses Lettres de la Montagne^ chef-d'œuvre de discussion juridique, religieuse et politique. Persécuté au nom de la philosophie. Fauteur de la Profession de foi du vicaire savoyard répondit aux sarcasmes de Voltaire et des encyclopédistes par sa Correspondance qui, en beaucoup d'endroits, est un véritable apostolat.
Mais si cette accumulation de polémiques donna un nouvel éclat au génie de Rous-
seau, elle augmenta aussi les amertumes de cette âme blessée. Proscrit par la France et Genève ses deux patries ; traité de monstre d'ingratitude par David Hume qui, en se faisant le complice d'une mystification, eut le tort d'irriter l'ombrageuse susceptibilité de son protégé ; persuadé de Fexistence d'un noir complot tramé contre son génie et sa personne, malade et à moitié fou, Rousseau termina enfin (l'année même où mourut Voltaire, en 1778) une existence encore plus triste que glorieuse, dans ce populeux Paris dont sa misanthropie lui avait fait un désert.