CHAPITRE XL
CAUSES PSYCHOLOGIQUES DES ERREURS DOCTRINALES DE ROUSSEAU ET DES FAUTES DE SA VIE
Tout en rendant justice à Fœuvre de Rousseau, il faut bien reconnaître qu'on ne rencontre pas toujours chez lui cette fermeté de raison qui est en quelque sorte la maîtresse forme des doctrines les plus durables, des ouvrages les plus parfaits et des vies les plus belles. Il possède cette logique et cette éloquence qui secouent les esprits et les cœurs ; mais il ne sait se garder ni des exagérations du raisonnement, ni des aveuglements de la passion. Ses erreurs viennent tantôt de sa tendance à trop accorder au sentiment,
tantôt de cette humeur du dialecticien exclusif qui, plaçant Fabsolu dans une vérité au lieu de discerner les autres vérités qui la complètent et qui la corrigent, multiplie les déductions outrées en dépit du sens commun.
Les exagérations de raisonnement et de sentiment qui expliquent les erreurs doctrinales de Rousseau expliquent aussi les fautes de sa vie. D'abord, une éducation mal dirigée et la lecture des romans, ensuite le contraste de sa fortune avec son mérite surexcitent la vive sensibilité que Rousseau a reçue de la nature. Peu à peu, les ressorts de cette âme trop impressionnable pour être forte achèvent de se détendre. Rousseau se fait apostat, commet un vol domestique, calomnie un innocent, vit lâchement aux dépens d'une femme. Il ne s'est pas porté avec réflexion à toutes ces fautes : il y a été entraîné. On ne peut pas dire qu'il ait absolument voulu les commettre ; il n'a pas su vouloir ne pas les commettre.
Quand vient l'âge mûr, Rousseau viole un des devoirs les plus essentiels de l'homme :